L'ENTRÉE DU ROY LOYS EN NOUVEAU RÈGNE
Âprès longue indignation jetée envers moy pour avoir assis ma plume en aygreur, à l'exigent du temps, toutesvoies, qui m'en rendoit les causes, et que pour quérir fruit et salut en ce royaume, j'ay attendu manasces et périls par aucuns interprétons volontaires , loingtains de mon entendre', maintenant, quant celuy temps est passé,
1 A ce traité se trouve jointe, dans le m s. de Florence, la note suivante :
« Ceste œuvre droit-cy fut faite par le mesme messire George à la bonne foy, et en espoir de grant nouveau bien venu en France, quant le grant duc do Bourgogne, le duc Philippe, mena le roy Loys couronner à Reims, et de là à Paris ; dont touteffois, le fruit n'en ensievy point tel à l'acteur, comme il eust bien cuidié et espéré. Car de grans différens s'y trouvèrent depuis entre deux, aussy désespérables comme oneques par avant. Sy cuidoit touteffois l'acteur avoir bien pris sa matière, et bien fondée en ferme fons, à l'exemple que droit-cy se pourra voir et oyr. »
* Voyez, dans le tome VI, Y Exposition sur vérité mal prise, TOI. th. 1
et que les causes voy estre esvanouies avec les causans, venu à l'entrée de régnation nouvelle, veux tourner aussy ma plume à commencement de nouvelle œuvre. Donc, si mes labeurs premières ont esté cuisantes à aucun, à l'expectation, comme j'ay dit, du temps et des causes d'alors, certes, icy, j espoire, je les compasseray toutes autres, et à l'advenant des choses de aujourd'huy qui sse présentent joyeuses. Sy ne suis mu d'arrogance à produire hautes matières , pareillement ne de présumption , comme si je. me fioye de propre engin, mais tant seulement dardant amour et affection , qui me fait convoitier que vous , les très-nobles et trèsbchrestiens François, coffres anciens et repositoires de l'honneur du monde , veulliez entendre et concevoir les haulx et nouveaux mystères, que Dieu a tramis en vos yeux, tant en advisement sur les choses futures , en quoy il vous note salut , comme en remonstrance d'aucunes vos desvoyances passées en attente de grant péril. Donc certes, si, en conjouir aucun glorieux hoiiime en sa riant fortune, il y semble avoir condition aucune d'airristié, plus encore et plus vraye y doit-elle est*e jugée quant en déclinaison de ses vertus, il contend à lô réduire par charité et congnoissance de son mesprendre. Doftcques, qui d'aimer et de collauder la félicité d'un régnant peut traire grâces et faveurs fécondes , non moiiis doit faire celuy, mais plus mérite, qui l'a préavisé de ses événemens contraires. Or, 6 vous aujourd'huy, très-victorieux François, si par regard aucun en vostre très-haute et très-claire fortune, et dont peu n'a pu prendre de déclinement parmeschief, me suisavanchié au»* treffois en paroles remonstratives envers vous, ce me soit, vous prie, remis à pardon. Et si maintenant, en avantage de vostre exaltation et profBt, puis mettre avant et
produire aucunes de mes nouvelles conceptions non sures l ànulluy, ce soit, je supplie humblement, accepté agréable. Car, dès lors que j'appris mes puériles, et que élection naissoit en moy entre les choses différentes par jugement de Tune envers l'autre , dès lors par dessus tous m'avez esté miroir de contemplation. Dès lors, m'avez esté ymage en quoy j'ay rué mes yeux , et en qui , comme ainsy constraint de nature, j'ay assis mon amour et ferveur, non pas pour escrire de vous tant seulement en louenge, mais par une affection toute brûlant de voir vostre régnation glorieuse, non temprement caduque. Donc, s'il m'est eschu autreffois d'avoir usé envers vous d'aucuns mots trenchans, ou que maintenant je sembleroye vouloir produire paroles de plus doux stile , ce ne m'est mu toutesvoies , ne me meut de légièreté ; ains me procède de parfonde vive nature véritable, qui en tous vos événemens contraires et prospères, vous monstre et à monstrer déaire comment elle est vostre, huy par vos collaudations de vos anciennes ressuscitées vertus, en quelles je vous voy florir et régner, demain par libérale remonstrance de ce par quoy vous pourriez diminuer (que Dieu ne veuille!) en vostre félicité réacquise. Doncques, si j'ay esté susciteur de vostre yre , par cy-devant, en causes toutesvoies non déméritoires, maintenant, qui veuil produire fruit d'autre goust, veuil estre susciteur aussy, s'il vous plaist, de vos joyes et du délit de vos cœurs.
Main qui cuelle roses pures, Lys et nobles fioritures, Sans qu'à soy-môme pourflte, Aultre en elle se délite.
1 Sures, aigres, a mères.
Mais qui hors de ses clostures Veut ruer les ronces dures, Dont la pointure est subite, Cest une œuvre très-despite.
Remonstrances, escriptures, Sont de mesmes aux natures De la matière subgite, Soit prisée ou contredite.
Donc, quant les saisons obscures Tendent plaies et pointures Et main nette s'y acquite, Pourquoy n'y chiet-il mérite?
0 très-humains François, pour avoir doncques entrée de collation avecques vous, et que par mon humble transcrire je puisse faire entre-ouvrir un peu les portes de vostre bénigne ascout, une vision m'est apparue, n'a gaires, en laquelle, par la vous conter, je désire moult que y puissiez prendre au moins sinon délit, passe-temps toutesvoies, et ensonniance. Car m'est de plus haut mystère, que ne la puis capter, et d'interprétation plus difficile qu'il ne me duise à y mettre main. Le peu toutesvoies que présumptueux en ay fait, plus pour essay de mon engin, que pour monstre, tout submettant à vous l'œuvre et le stile, je vous envoyé.
Gisant au lit, n'a gaires, sous pavillon ombreux, où, plein de soin , nature luttoit avec l'esprit pour la saisine du corps , et que la victoire n'en estoit encore, ne à l'un , ne à l'autre, ains comme au point d'extasié, sans dormir, ne veillier, me faisoient gésir neutre en celuy estât, se vinrent apparoir à moy une multitude de gens de diverses conditions, ipais tous en habit et en forme de pasteurs, lesquels, comme passans par devant moyf levèrent une com-
mune voix, disant : Transeamus usque Bethléem. « Allons « jusques à Bethléem, et voyons ce mot, qui çst fait, que « Dieu nous a monstre1. » Et eux disant ce, se hastèrent d aller, et lors moy (ne sçay si ce fut par la vertu du mystère ou par puissance de leur autorité à moy non congnue) me trouvay cheminant avec eux. Et venus en Bethléem, trouvèrent Marie et Joseph et un enfanchon mis en une grebbe*, dont eux pleins d'amiration des glorieux merveilles qu'ils virent, s'en retournèrent glorifiant Dieu en tout ce qu'avoient vu et ouy, et comme à l'aller s'estoient monstres à moy entre mes courtines, au retour aussy me sembloit que j'y estoye remis, comme si bougie ne m'en fusse oncques. Donc, par adjunction sur le mystère jà vu, et ainsy que repassoient, vis une main, ce m'estoit advis, attachant un brievet par dedens mes courtines, et iceluy mis disoit : «Ne t'esforce à regarder le con- « tenu droit-cy jusques tu ayes premièrement exposé à ton « possible cestui vu mystère, » qui à tant s'esvanouy, et moy je me trouvay en subit en mon commun usage. Lors revolvant, en dedens moy, ceste vision , et en laquelle prestement je commençay à prendre un fructueux goust, pris à penser et à interroger à moy-mesme quelle chose je pourroye faire de ces pasteurs; quelle propre interprétation de ce Bethléem; pareillement quelle de Marie et de Joseph, et du petiot enfant mis en la grebbe, sans de près toucher présumptivement et en dérogance au saint texte évangélical , dont je conçus bien que les mots y avoient esté quis et proférés des pasteurs, non à l'intention vraye
1 Transeamus usque Bethlehem, et videamus hoc verbum, quod factum est, quod Dominus ostendit nobia. Ev. sec.Lucam. Il, 15. 1 Grebbe (fL crebbe), crèche.
de la sainte lettre, mais pour servir à figure. Sy ne m'escheit gaires longuement ymaginer dessus, que prestement je ne conchesisse que ces pasteurs pourroient estre les princes et prélats de ce royaume , les nobles seigneurs et vassaux portans cure et commission sur la chose publique, et sont venus hastivement en Bethléem , est-à-entendre à Paris, voir ce que Dieu a fait et manifesté à leurs yeux : certes un roy nouvellement couronné, un roy produit du mot et volenté de Dieu. Et venus audit lieu ont trouvé Marie et Joseph et le petit enfant. Ont trouvé Marie certes ; car ont trouvé la glorieuse maison de France, droit-là, qui s'y estoit reclinée, et qui là avoit produit son enfant nouveau-né en la garde de toute humble administration de Joseph , son espoux, le duc de Bourgongne, dont elle estoit intacte et luy non violeur de sa clarté. Doûc et qui est l'enfant, qu'elle a produit droit-là, qui est aussy Bethléem, et pour quoy j'y accompare à Paris? Pour quoy aussy France à Marie et le duc humble à Joseph? Il loist bien que je le déclare, et que j'assigne les raisons et les causes, par lesquelles on y puisse entendre similitude.
A là matière doncques. 0 vous très-bénignes et humains cœurs , là où j'ai comparé Paris à Bethléem , dont l'interprétation est domus partis, maison de pain, si de grâce m'est permis à parler, n'est pas la comparation juste? N'est pas Paris sur toutes autres cités maison de pain? Certes sy est et non pas tant seulement de pain .matériel pour le corps, mais de spirituel aussy pour l'âme, quant en elle se repose et se conclot la justice préminent du monde, et sous vertu de qui toute la greigneur part de chrestienté se nourrist, toute l'intégrité de ce royaume se gouverne, toute région voisine s'arrègle et amodère, et
toute la généralité du peuple se submet et subordonne à transquillité et à paix, laquelle certes est mère de salut, nourrice et proviseresse de vie. Et semblablement ne se coriclot en Paris et y florit le très-noble verger de science, la racine parfonde de philosophie, la plante très-précieuse et ttèô-digne de toute divine saveur , dont l'âme se nourrit, en quoy l'esprit se délitte et contemple , et s'acquiert lé fruit dé perfection immortelle? Oh ! et n'est bien doncques maison de pain , celle qui contient ces trésors , et qui jouit et possède de si faits fruits, dont tant s'assoupissent d'âmes et de corps? Sy est certes, et me semble que n*çn doye estre débouté en mon entendre. Si doncques Paris peut estre Bethléem par les raisons assignées, pour quoy aulBsy ne pourra estre France, ceste très-excellente maison chrestienne, acomparée à ceste Marie, mère du petit fils? Et pour quoy ne se pourra acomparer aussy et estre réduit à Joseph ce bon duc de Bourgongne , que vous , ô nobles François, nouvellement et sur fin de eage, avec la mère prennante ' , avez reçu, oh ! certes, en lieu publique, en lieu où toutes les nations chrestiennes conviennent et s'assamblent, en vostre Bethléem, en vostre publique théâtre ouvert à tous lez, présenté à tous venans, Paris certes. Si je ne pensoye mes raisons estre de valeur, pour assouffir à mes figures, en vain auroye-je bien mis avant donc si hautes matières et de tel poids.
Or sont venus les pasteurs à Paris, et ont trouvé Marie et Jofeeph. Lefe pasteurs , comme j'ay dit, sont les princes de ce royaume et les prélats , et ont trouvé Marie : certes, ce qui est acomparé à Marie. Car ont trouvé la congrégation générale de ce royaume en ses trois membres et estats !
1 Prènnant (latin : pregnans), enceinte.
ont trouvé la conjunction de tout ce royal sang uny en amour; ont trouvé en vertu et en fleur la triomphante maison de France , ancienne conservatrice de la foy et refuge moderne. Car, là où je dis que trouvé ont Marie, * j'entends dire que ceste très-noble, et très -victorieuse maison, cestuy excellent et très-chrestien royaume, uny en ses membres est proprement la Marie que trouvé ont , et en quoy vues les qualités et perfections de la vraye dame, je puis suffire en probation à ceste-icy, comme figurative. Donc, qui a faim de la preuve, sy donne ascout à mon déduire. Ne sont en ce très-clair royaume, qui est un entier corps, trois fondemens angulaires, les plus espéciaux de la terre, et lesquels, en leur haute construction, et par vertu du cyment qui les lye, ne sont à miner, ne à mettre à l'envers? Qui sont-ils ces fondemens? Ne sont-ce les trois estats , principaux membres de la chrétienté , et sur lesquels la maison de Dieu se repose , et desquels tout ce que bon est, dépend et résulte? N'y est pas le vif torrent infaillible de lumière et le trésor de la foy? N'y est pas le conserve véritable, à qui toute l'Église militant prend recours, et de qui, pour la faire atteindre à triomphe, se tire ce qui estaint son venin contraire? N'y est pas la très-noble et très-modeste compagnie des prélats, la très-dévote et exemplaire prédication des religieux, la sérieuse et notable multitude des chanonnes, sans les autres par infinité ministres en l'Église de Dieu, et par lesquels iceluy membre, en tant qu'il touche à sa part, est le plus renforcé, est le plus clair et parant, qui soit en terre? Doncques, si cestui très-noble royaume , ceste très-excellente et très-glorieuse maison très-chrestienue , a en soy un tel membre pour chief , pourquoy ne le pourray-je traire en celuy endroit en comparation à Marie, qui est le
vray coffre où s'ombroya le divin secré, qui est le fons et le vif torrent de la foy, le recours de toute science et de bonnes mœurs et celle qui est l'exemple et estoile de toute perfection? Doncques, si cestes grâces et singularités sont en elle, comme propriétaires, sont en cestuy membre aussy, et sans desroger à son nom , comme par figure. Car Mari* chaste et inviolée, sy est nostre mère l'université, non oncques pollute. Marie prennant et pleine du Saint-Esprit, sy est nostre faculté de théologie en Paris, irradiée du Saint-Esprit et pleine de divine infusion. Marie pleine de dévotion et de louenge, sy est Testât ecclésiastique en France par excellence sur toutes régions autres. Marie produiseresse du fruit de vie, est ceste noble université, prennant du fruit de doctrine, duquel se nourrit, se gouverne et parfait cestuy noble chief et principal membre de royaume, gens d'église et clergie, en glorification grande et confortance de l'entière maison , dont le premier membre par ce qui en est dit , je tiens assez approuvé et à satisfait , et que sans déroger à l'intégrité de la Marie vraye, il peut estre acomparé à elle comme Marie seconde, fournissement de mon propos.
Maints mistères amirables , Maints divers cas recordables ,
Ponrfitables , Approuvés et soustentables, Et dont l'Escripture est plaine, Licite et à croire saine, S'il' ne sont en toutes tailles, Tout de mesmes et semblables À ce où sont réduisables En figure très-hautaine:
Sy ont en repostaille Substance où n'a point de faille,
Ne ferraille ,
Quant Fan est la grosse eecaiile Lorsque l'autre est pure graine.
L'an sy est comme en muraille Morte peinture mondaine; L'autre est vaine chose humaine ,
Ou certaine Œuvre de Dieu souveraine Par voye non bien capable, Par quoy, comme escargne * ou paille, • N'est de mesmes, ne de maille Aux grains qui en sont tirables.
Aussy ne sont comparables Faits du monde aux pardurables.
Si doncques je doy satisfaire à l'œuvre emprise, parler me convient maintenant de l'autre second estât , qui est Testât des nobles, et d'iceluy produire raisons et propriétés, par lesquelles en décorant ceste glorieuse maison , il peut estre convalué et mis à sorte avec Marie , dont la sainte personne, comme souverainement noble, se tiendra à contente, je espoire, quant cestuy estât de noblesse s'y acompare. Pour venir doncques à ce, il semble qu'en Testât de nobles gens, sur toutes autres vertus, et par une singulière clarté, il y doit avoir quatre points.
L'un sy est vérité, sans qui nul noble n'est digne de royal approche.
L'autre sy est hardement, sans qui nul n'est digne de chevalerie.
Le tiers sy est de vergongne, sans qui nul ne craint Dieu, ne faire laide œuvre.
Et le quart sy est libéralité , sans qui nul ne peut estre utile à la chose publique, ne parattaindre à haute fin.
Or, considérons maintenant et encherchons comment
1 Escargne, ftHu? Ce mot se trouve aussi dans Mouskes.
en cest estât de noblesse , second membre de ce royaume, ces quatre points icy resplendent , comment et en quelle vigueur ils y régnent et tiennent lieu, et comment aussy en ceste maison très-chrestienne dont elle est le dongeon , ils y donnent parement et clarté. N'est pas lestât de noblesse en France, iceluy qui toutes régions chrestiennes surmonte en condition véritable? N est-ce pas celuy qui en certaine preudommie radicale et en toute ferme léaùté féable surpasse toutes nations? N'est-ce pas celuy qui anciennement et de tout temps par ses chevaleureuses labeurs et endure- % ■mens, paç ses inexpugnables vertus et robustes bras , par ses constances et astuces en tous périls, a esté deffendeur de l'Église, flayel des infidèles, augmenteur de la fby, amplecteur de la terne chreBtienne, susciteur des vertus et des bons exemples, et en esvertuant soy-mesme en sa région par nobles mœars, eu dehors de luy a acquis la redoubtance du monde par armes?
En outre ne «ont les nobles François, yceux dont l'église pontificale en Borne, par signe de desserte sur tous autres, a pendu l'escu à trois fleurs de lis en publique spectacle? Ne sont-ils ceux qui se exemptant de l'empire par force, mesmes ont appliqué à eux l'impérial sceptre, qui ont submis Ytales, qui ont humilié les Alpes inagressibles , qui ont dompté les Espaignes, jugullé les Allemans, et flagellé et battu maintes dures et roides nations barbarines? Que donoquea reste-il en cestuy noble estât très-clair, pour quoy,entitrede gardement devant tous, il ne doye obtenir gloire et couronne? Biens certes. Pareillement ne fait-il au tiers point qui est vergogne. Car, si en la terre il y a noblesse peu vicieuse, peu entachée de vice, ne de fraude, c'est icy doncques celle où elle l'est le moins ; c'est icy là où elle est la plus nette, et là où elle est la plus saine et
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mieux moriginée, congnoissant que vergongne en homme jeune est mère de netteté, et curieuse rebouteresse de toute œuvre honteuse. Par quoy, qui honte a, il a crémeur de Dieu, il a honneur et bien faire devant ses yeux; il a choix et prédilection de mort devant vie enlaidie ; il a ce par quoy il est digne de la grâce du monde et par quoy il doit croistre et multiplier es biens de fortune. Doncques et de libéralité après , qu'en diray-je? N'est pas la noblesse de France celle qui autant convoite d avoir moult pour pouvoir donner, comme d'avoir le possès de plenté pour multiplier pouvoir? N'est-elle dont les seigneuries ne prisent subjection d'une cité emprès l'acquest d'un noble homme1, dont ils ont le cœur en leur apprestance , et qui donroient tous les biens de fortune par eschange pour acquérir les biens de faveur, pour bien faire? Certes comme sages, car n'est richesse que de cœur d'hommes. Autres d'autre région ygnorent ceste vertu ; ne sçavent que vaut estre libéral, et n'en ont oncques sucé la valeur. Donc , si vaillance peut estre en eux et hardement, ont toutesvoies cœur restraint et mains closes , et préfèrent vile matière tenir chière devant précieux acquest, or en coffre devant grâce et bon los, et la charongne d'une jument devant l'obtènement d'un noble cœur. France tant seulement est le coffre propriétaire où repose ceste vertu, et là où elle croist et florit comme en son naturel lieu. Donc, si autres royaumes en peuvent avoir portion aucune, sy ne l'ont-ils que par exemple d'elle et par emprunt. Doncques, pour venir à la comparison de cest estât des nobles François avecq Marie trouvée en Bethléem, voyons doncques comment cestes vertus alléguées sont en la vraye Marie, la
1 Le cœur d'un noble homme vaut tout l'or d'un pays, a dit un trouvère.
mère de Dieu, et comment elles sont et peuvent estre aussy en ceste noblesse françoise, la Marie seconde. Certes, je n'en voel faire la comparison toute égale, car en la vraye Marie, elles y sont par portion possible selon le subjet. En elle, elles y sont par entière perfection incontaminée ; et en iceste elles y sont par une condition nébuleuse; en lune par figure, en l'autre par essence ; en l'une par songe, en l'autre par vive opération. Et par îinsy, comme il ne convient faire les figures que à l'advenant des personnes entendues, ne convient faire comparison des vertus aussy que à l'advenant des sùbjets en quoy ils apparent. Donc à doubter ne fait qu'en Marie ne fussent toutes vertus et en souverain parfait degré, lorsqu'en autre créature ne peuvent manoir, ne entrer [que] par interruption continue. En elle , elles y sont par. éternité et sans mesure; et en ceste elles y sont à terme et à portion escharse ; en elle par intégrité permanable, et en ceste par infraction cotidienne. Et à tant avoir parlé de cest estât de noblesse, quant à présent touche, il me suffit.
Pour venir au tiers membre qui fait le royaume entier , c'est Testât des bonnes villes, des marchans et des gens de labeur, desquels il ne convient faire si longue exposition que des autres , pour cause que celuy estât mesme ne le requiert, et que de soy il n'est gaires capable de hautes attributions, parce qu'il est au degré servile, en quel toutesvoies et selon sa desserte il luy sied donner aucunes ascriptions louables à. l'advenant de ses propriétés. Donc et quant entre tous autres du semblable estât ailleurs je rassieds mes yeux droit-cy, ne m'est nul toutesvoies de si grant prix, ne de telle estime comme cestui, ne qui, en ce qui luy duit de titre, soit tant près de la perfection en son degré, comme cestuy en France, quant en fait de mar-
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chandise et de mutation de biens, en fait de diligence et d'embesongnement, en fait de labeur et de sollicitude, il n'est autre ailleurs qui y approche. Par quoy, et qu'il est bas et servile, sy me sert-il et est tout propre à mon cas, pensant que comme plus est humble et de basse condition, que tant plus il donra gloire et décoration à la ma» tière où il se doit traire, c'est à la vraye Marie, qui, devant toute^ autres grâces et pour fin de perfection, prisoit ce qui est le propre de cest estât. Quoy certes? Humilité, par lequel elle fut plus regardée de Dieu, que par cœur original. Et ne luy estoit virginité de si précieux estor, que humilité encore ne luy semblast plus propre pour attaindre à la divine >amour. Par humilité doncques elle souffirera que cestuy humble estât s'y acompare, et qu'en basses conditions et serviles tendans à fruit , il prenne ce qu'il pourra avoir de desserte pour y avoir approche. Mais en quoy se fera l'aprochement sinon en labeur, en ensonniement continu , en soin , en cure , en diligent veilUer, en constant souffrir, en supploiement volontaire et en sollicitude opportune, lesquelles choses, selon que plus se trouveront parfaitement en cestuy bas estât de François, que plus sera digne et propre de soy adopter le nom de Marie et d'en approprier à luy la similitude. Or faut regarder si en François sont cestes conditions alléguées, et si leur estât en cestuy tiers degré bas mérite d'en traire aucun clair titre. Je croy certes que ouy et par vif effet. Car en labeur sont prompts et actifs, disposés à la paihe en choses utiles, en choses nécessaires, en choses honorables,* ont corps agile non charnu , non somnolent , non paresseux, ne tardif, mais toujours en œuvre, soit des maing, soit du sens, soit de parole et de fait. Es cités et es bonnes villes , portent soin de la police , regard à la justice et
EN NOUVEAU RÊGSfi. 15
l'union des bourgeois, à la tranquillité du peuple et à toute obéissance et satisfaction à leur roy, veillent diligemment en leurs affaires , portent constamment leurs serviteurs, supploient volontairement au plaisir des seigneurs ; et en toutes choses nécessaires profitables, honorables et redevables, solliciteux sont et curieux de leur nature. Doncques et cecy par manière d'interrogation peut-il suffire pour donner aux François en cestui tiers degré humble le nom de Marie, et pour satisfaire à ce que j ay empris à déduire? Oïl voir et n'y chiet difficulté ne que des ,deux autres. Car comme en la glorieuse et parfaite Marie sont les vertus et les fontaines de toute science, de toute sapience, de toute dévotion, de toutes mœurs, de tous beaux exemples, de toute foy vraye, de toute charité et compassion, et puis, selon Testât de noblesse, vtoute vérité certaine, toute léauté entière, toute vaillance et hardement , toute astuce et constance, toute vergongûe , toute condition pudique, toute netteté inviolée, toute libéralité, toute largesse parf onde, toute apprestance amiable, pareillement selon cestuy tiers humble degré, sont en elle et furent labeurs fréquentes , ensonniances continues , cures diverses, soins multiformes, veilliers merveilleux, constats enduremens, supployemens humbles, et sollicitudes incessableset non pareilles. En quoy certes? Ou en servir Dieu par louenges, par contemplations, par sacrifices et par oblations, ou en exercices corporelles et mentales, en œuvres de Dieu pour fuir huiseuse, pour fuir péchié, pour donner exemple, pour procurer proufit, pour vaincre le monde, pour réparer l'homme , pour maistrier le déabla, et pour soy contenir et rendre à Dieu sa seule povre obéissant ancelle de nulle iniquité corrompue. Et partant v si le peuple françois en cestuy estât se maintient humble
envers son roy et servile, ef pour sa propre utilité et acquêt envers ce monde, il est laborieux et songneux en tout bien faire, encore trop plus, et plus vivraient y est toute honorée d'en avoir autant de figure , et à moy il me suffit d'en avoir produit preuve si avant.
Doncques, après avoir composé ainsy ceste très-reluysant maison très-chrestienne, la maison de France, sur les trois piliers , et luy attribué le nom de seconde Marie, selon le cas entrepris, reste donc pour venir au parfait donner à entendre le surplus, est assavoir quelle chose a fait en Bethléem ceste Marie , ne quelle chose elle a pro-% duit droit-là en la vue du monde. Car icy gît, ce sembleroi t, le secret du mystère présent, et en quoy les cœurs se tenront plus en suspence pour en oyr la fin, sur quoy pour assaigir, lep interrogans demandent, et je responderay. Que a produit ceste Marie? Quoy? certes ; un enfanehon, un petit fieuchon nouveau-né, conçu du Saint- Esprit et magnifisé en grâce. Qui est ? Il est le fil de Dieu, descendu du ciel et diffus en terre pour salut du royaume. Quel nom porte? Son nom est amour, amour nouvelle, amour admirable, amour vive et salutaire , que ceste Marie a produit pour fils de grant espoir. Où l'a-elle mis? Voir en lieu humble. En quel? en une basse grebbe. Qui estelle? le giron de Joseph. Quel Joseph? Certes le duc de Bourgongne, conservateur de l'enfant, lequel, comme serviteur humble de sa dignité, Ta administrée léalment et conduite, la logié es entrailles de son cœur, comme de son esespeuse, et [est] venu avec elle jusqu'au lieu de sa gloire, jusqu'au lieu de son enfanter. Où? à Paris, au glorieux palais royal en apparition publique , et où devant tout le monde elle a monstre son fruit conçu, elle a produit et fait manifeste ce que grftce de Dieu mystérieu-
sèment a engendré en elle. Certes amour, vraye amour de grant salut et effet, amour nouvellement engendrée envers un, en qui grebbe elle l'a voulu mettre : au giron humble du duc, comme en celuy en qui elle sent sceureté et repos; et ce pour sa nature humble et vraye envers elle , dont oncques n'a esté experte, comme aujourd'huy , a esté décrété d'estre ain3y fait, par l'ordonnnace de la Trinité entière. Quelle Trinité? Certes la trinité des estats, qui tous y sont condescendus, et dont le roy, en chief et exemple de ce qui luy a plu, a esté produiseur premier, et par quoy les autres, en descendant chacun en son ordre et estât , à l'exemple de luy, sont convenus en l'engendrement , et ont loué et jugé comme chose juste, de mettre l'enfant en ceste humble grebbe, en cestuy léal et féable giron, par l'expérience qui est de ses bontés, contre ymagination toutesvoies, n'a gaires, de tout homme. Quoniam omnes videntes et audientes admirati sunt. Tous en sont esmerveilliés , tous entrepris et esblouis du mystère; mais en Bethléem, la maison de pain, la grâce de Dieu s'est apparue , et ce giron d'humilité, qui longuement a esté réprouvé et mis en des tri, est maintenant exalté et acchi le fils de bénédiction en son escours, et gagné l'amour et faveur de la généralité de France, ceste noble mère, avec union entière de tout le royal thrône, en quoy le veuille conserver longuement Nostre Seigneur Dieu et parmaintenir non déclinable!
Dieu qui sur les chieux domine, Qui l'obscur monde enlumine, Qui est jour et origine D'angélique clarté fine, Qui tout voit par simple essence, Tout crée en sa sapience,
TO*. fil. 2
Tout gouverne en providence, Ce qui est, fut et commence, Et tresperce et escrutine Ciel, mer, terre et basse mine, Et fait trembler la machine Du monde par sa buisine, Iceluy plein de clémence, Plein d'éternel permanence, SU n'a point par existence, Perceptible résidence Avec humaine vermine, Sy voit-il tout en racine De sa salle cristàline, Et a œil qui se recline Sur malice et sur ofience De chacune conscience. Donc et comme il est juge en ce, Sy est-il de l'innocence.
Par son équité divine, Du cœur qui en bien chemine.
Il fiert l'orgueilleuse eschine Et la tourne à décadence, L'humble il sourt en précellence ; Il luy baille préférence; Il préserve sa semence De ineschief et de ruine ; Il casse, il confond, il mine Pécheurs; il les contermine Et les bons duit par la crine ' .
Comme je eusse exposé sobrement ce que avez oy, et que plein encore de la matière, je gisoye fantasiant en mon lit pour en pouvoir atteindre la fin , soudainement lors et sans ce que j'y pensasse, me vint férir en l'œil comme un ray luisant la lettre du briefvet. Donc , pour tourner l'entente envers celuy , demy constraint, y trouvay
1 Et conduit lés bons par les cheveux.
escript en lettre d or : Lapident, fuem reprobaverunt œdi- JicanteSy hic factus est in capui anguli. Et alors qui tout entrepris avoie esté et en grant soin comment sainement me pourroye cheoir du premier , maintenant suscité arrière de nouvel objet, et tout fatigué du viel, me convint cheoir, volsisse ou non, en nouvelle fantàsie, et retourner à labeur l'entendement vexé, à qui toutesvoies repos eust esté plus agréable. Mais considérant la qualité de la vision principale, et puis la substance de ceste lettre non wide de mystère, perçu bien que l'expédition d'elle estoit fondée en ardeur, et que le penser dessus et y mettre glose estoit nécessaire, et non pas tant nécessaire toutesvoies, comme utile et de fruit. Car prestement je conçus que fcestui derrenier mystère vbuloit prendre sa dépendence de l'autre, et que pour faire une œuvre parfaite entre eux deux, se vouloit incorpiorer avec luy en une pièce. Sy n'ôsoye restiver à rencontre, et posé ofes que refus s'y poutoit entreférir pat crémeur, sy estoit le sens si savoureux, que j'y captoie, que je m'y paroffris tout homme; Lors pensant et repensant cy et là, et parfondant là matière, conçus que voirment et à bon titre vouloit estre tissu ce mystère avecqùéà l'autre, et qu'en luy avoit nature et condition, par lesquels il y devoit estre conjoint, car feroit la perfection de l'œuvre et tout le décorement de la substance, et sans qui tout ce que jà en estoit fait, n'estoit de nul prix, et pat qui, quant il y seroit adjoint, tout prendroit fin et complétion glorieuse. Doiic , comme au (premier m'estoie àrresté sur ce très-noble et très-chrestien royaume, et dont j'dvoié ramentù les excellences et splendeurs, maintenant en ceste texture reahersë pour faire la fin, ne veul aussy widier d'iceluy, mais les mesmes personnes que j'ay
tissues en la première œuvre, veux comprendre et remettre en compte pour fondement de mon yssue.
Qui régis Israël, intende. Entendez cy, ô nobles François! François, entendez cy et vous tous qui régissez Israël ; vous qui gouvernez le thrône de France, qui mettez main au soustènement de la monarchie, à la chose publique, à la nécessité commune, entendez cy, donnez cy ascout. Que vous dit, pensez-vous , et que vous signifie ceste lettre : Lapident quem reprobaveruntîKest-ce à vous qu'elle parle? N'est-ce à vos yeux qu'elle se présente, et qu'elle veut estre captée et entendue? sy est voir : ce n'est à nation autre , ne région. Doncques , qui estes arraisonnés, prestez oreilles, ouvrez vos yeux et entendemens. Et si la bouche ne vous est preste à rayson , au moins préparez vos puissances intellectives pour concevoir ce qui s'y offre. Certes, car le goust ne vous en sera aygre, ne sur, mais vous tirera l'esprit en amirationet le cœur à louenge. O entendez à la lettre et à ce que veut dire : Lapidem quem reprobaverunt. Sentez-vous aucune vérité en cecy? Avez-vous vu advenir aucun cas nouvellement auquel on pouvoit approcher ceste lettre , et duquel on pouvoit dire licitement que aucuns édiffians , aucuns constructeurs et ouvriers en leur temps reboutoient une pierre, et laquelle depuis a esté élevée , a esté reprise et remenée révéranment et mise et establie en la perfection de l'édifice? Quel? Certes, l'édifice royal, la construction circulaire et la royale monarchie, en qui et de qui toute la gloire et splendeur, toute la dignité et précellence, toute puissance et duration de ce royaume en paix et en salut dépendent, descendent et réduisent et se rapportent à union, à intégrité et à rondesse d une chose souveraine, et sans quelle pierre estre là assise, l'édifice , et le proposement de le
faire , seroit vague , seroit frustre , ruineux et de nul effort , et n'y auroit attente , ne espoir de salut pour luy 'retraire, ne d'y prendre ombrage, ne sauveté. Pourquoy? Certes , pour ce que l'édifice ne seroit ne lyé, ne cimenté, ne crochié en fer ancres pour se pouvoir entretenir, et sans ruyner confusément en péril des manans. Et pour tant, vous, les nobles François, quant je vous demande si Vous vous estes perçus d'aucun cas nouvel entre vous, auquel consonne ceste lettre: Lapidem çuem reprobaverunt, jugez si l'interrogation se fait sans cause , et si le mys* tère n'y est tout tel comme j'ay dit et que la lettre de soy porte et signifie. Oy voir. Doncques, et qui avez cest entendement par vive expérience du cas, et sçavez bien et entendez, à qui, ne à quoy se peut référer ce qui est dit, comme au plus principal droit-cy et le plus àpparant, souffrez avecques et me donnez grâce que je vous ouvre la conception que j'en ay , plus avant, et que je tourne ma main à l'entendement de cela, où je voy autre mystère et d'amiration plus digne. Car, jà-soit-ce que au premier entendement principal , et lequel peut estre appliqué au roy de présent , il y ait consonnance beaucoup de vérité avec la lettre du psalmiste, et que icelluy roy (que Dieu sauve!) est celluy seul et propre, qui peut faire le chef de l'anglet et porter le nom de la pierre réprouvée , comme sçavez et n'a gaires, toutesvoies, pour cause que la réprobation ne pouvoit porter effet que à terme , branlant sous fortune , et que nature ne pouvoit dénier à la pierre son relèvement, voulsissent les réprouvans ou non , et aussy qu'il ne me duist, ne ne vouldroye incréper nulluy souverainement subjet ou parent de si griefve offence, comme de réprouver la pierre légitime, je me déporte d'en faire autre mention et comme non voellant mettre mon doy à
chose de tel dangier, je contourne ma plume à une pierre, laquelle je voy relevée hors de despection, non par nature, ne par aventureuse fortune , mais par accident et de la grôce de Dieu , en amiration des hommes. Et est icelle certes, sur qui je voel tistre le parfait de mon œuvre, mais non pas tant à la glorification d'icelle , comme pour donner à entendre à vous autres les jugemens de Dieu et ses équités infaillibles, à qui constamment les expëte.
Or, si maintenant par me cuidier monstrer droit-cy, je m'avanchoye de produire les hautes et sérieuses sentences des docteurs sur ceste lettre, comme si par icelles volsisse descendre en mon propos, bien certes me tourneroitàfolie, et comme si je vouloie offrir luminaire aux estoiles du ciel et croistre la mer par y porter eaue. Je me jugeroye de ce et dont impertinence me rendroit confusion; et par tant, remettant à vous, les nobles François, toutes gloses servantes droit-cy, et lesquelles ne me duit à vous enseigner, sinon que bouté y fusse par arrogance, tant seulement quiers à venir cheoir sur ce où j'ay fiché l'œil par approbation véritable de ma matière, avec la substance de la lettre, dont l'entendement sera allégorique. Car à prendre le sens littéral , nous n'avons pierre nulle matérielle, qui nous serve droitrcy, ne construction réale , que nous voellons eslever par artifice; mais bien avons pierre mystique et contempnée de longtemps , et laquelle, par volonté de Dieu, depuis a esté convertie et assise en œuvre. Délaissant doncques la pierre première , dont ay parlé un peu, viens à ceste seconde qui est cause de mon anichier1. Donc et pour faire une briefve collation avec les bénignes ascoutans et que grâce me soit accordée en ce qui sera
1 Anichier, faire son nid ; s'arrêter sur une chose ?
fructueux & le bien entendre , regardez donc , vous les nobles François, si le duc de Bourgongne nous peut servir à pierre en présent , ne s'il est iceluy , qui en temps passé ou aujourdliuy a pu estre ydoine pour servir en œuvre pour faire l'anglet de l'édifice royal, là où les divers membres, par non avoir esté jointis, se sont dessevrés souvent et démentis et ouverts. Voir il me semble que moult eust esté ydoine, longtemps a, à ceste construction, et que luy, matière de grant salut, pouvoit donner un grant décorement au front de l'anglet , dont par la déboutance de luy et contempnement volontaire, la construction des édifians a porté long péril. Car, comme si pierre et cyment ne sont de mesme à la bonne œuvre, qui se bâtit, qu'il ne faille en fin que l'édifice n'y attende grief, ainsy, là où un preud'homme est débouté en l'édification de la chose publique et n'y peut avoir lieu , ne peut aussy que édifice et édifians n'y attendent dangier et menace de ruyne. Car, comme pierre matérielle peut estre fondement infaillible en royal palais, un homme aussy sur cent mille autres peut estre chief véritable de salut et de félicité ancrée. Or sont toutes claires et manifestes les réprobations de ceste pierre , pareillement les longues vielles haynes , qu'elle a souffert patiamment jeter sur luy. Est apparu aussy et par trop, comment mal voulu des édifians a esté despitement mis à un lez , sans en tenir compte, mesmes et député avec les mauvais, qui a quis tout bien. Donc de Ken faire, oncques il ne put obtenir grâce; de bon vouloir oncques riens que despection, et de présenter et faire service tout humble, oncques un riens de recongnoissance. Ains pour aimer il a reçu haynes, pour honorer, contemplations desdaigneuses, et pour soy acquitter envers Dieu et l'honneur du monde, il a suscité contre luy
conspirations et envies. A esté répuis du giron de sa mère, la maison royale ; a esté contempné au lieu de sa propre production ; a esté mesçongnu de ses frères et parens, et tellement que à peine ceux que nature forçoit de l'aimer, n'ont eu hardement de le nommer : par quoy tout ce que fait a en bien, a esté interprété en mal par haine, et ce dont devoit tirer gloire et grâce des bons cœurs, a esté mis en despection , par envie. Son nom ont contendu à polluer les édifians, sa nature jugée inique et perverse, son adjonction à l'édifice estre inutile; et ce que a à gloire et de don de Dieu, non d'homme, ce ont mesçongnu et mis en despris par malignité volontaire, comme certes les scribes et Pharisiens , Jésus-Christ. Cecy dis-je , ô nobles François, non par reproche des choses passées, ne que je les répète en courroux , mais pour, après avoir monstre les vices des hommes à l'endroit de ceste pierre , venir cheoir après plus autentiquement en l'exaltation d'icelle, par grâce, par mystère et par opération divine. Donc, comme maintenant à tous yeux sont manifestes les grâces et miséricordes de Dieu h l'endroit de ceste pierre humble, ont esté descouvertes aussy et par trop claires les despections des édifians, multiformes en son contraire , et de quoy il ne chiet ne preuve , ne réputation autre fois, d'autant que vous-mesmes les plusieurs , j'espoire , la preud'hommie en avez pu congnoistre et condoloir couvertement en vos cœurs, comme Dieu tousjours donne congnoissance au bon de son semblable , et fait traire volontiers une noble nature envers une autre vertueuse. Or sont les vieux édifians aucuns repris en leur tort : aucuns repentis de leur coulpe, et leurs despections et repreuves injustement causées ont contourné mesmes en confusion de leurs personnes. Donc et quant jà anuye
EN NOUVEAU ÈÈGNR. 25
à Dieu d'un si fait règne, il a fait survenir un nouvel temps , et dont le soleil d'un matin a enchaissié devant luy toutes ces bruines, certes, affin de donner voye et destourbance aux estoiles du ciel, pour estre vues chacune et perçues en sa qualité, laquelle plus claire, et laquelle moins , et laquelle assise en son naturel cours, et laquelle empeschée en sa sphère par puissance rétrograde. Donc et parce que divine provision a ouvré droit-cy, et que par un nouvel soleil qu'il a fait essourdre , il a fait aussy manifester un nouvel thrône, une nouvelle apparition de planettes, un temps de nouvelle influence et rendition aussy, comme veullant remettre toute chose en son ordre, % a fait maintenant apparoir une estoile obscure par samblant, laquelle réduite à son naturel siège a donné exultation aux regardans , a esblouy les yeux des hommes, par y contendre, et a trait en amiration les courages, de la beauté de son reluire, disans en eux-mesmes : «Dont nous vient, dont nous procède ceste planette, « qui tant se monstre resplendissant , tant claire et tant « glorieuse en son siège , et qui oncques encore ne s'est « apparue à nos yeux de nostre eage? 0! et comme est « belle par moult! Comme est riche et de magnifique « apparence! Certes bien est fertile la saison qui l'a pro- « duite. Bien heureux le climat sur qui elle prend cours, « et benoite et pleine de félicité la terre où elle assiet « sa durée! 0! et que n'est nostre heur tel que d'avoir « souvent sa Visitation, et que n'est d'esclaircir nos « yeux en ses vertus , et qlie tous affectés en son ymage « puissions traire et paratteindre au fruit de son in- « fluence! Soit Dieu bençrit qui l'a si faite créée! Soit « glorifié hautement, qui en a fait l'ostention, et soit la « régnation d'elle permanable à l'utilité et salut du
« monde! » Cecy, ô messeigneurs, combien que mis Tay et couché en parabole, est toutesvoies vray cas advenu en ce nouveau temps, lorsque le nouvel roy entrant en commencement de règne a esté cause de la manifestation de ceste estoile longtemps rétrograde, dont ce mesme que j'appelle estoille apparue après long reboutement, ce mesme j'appelle la pierre réprouvée des édifieurs, mais exaltée maintenant en gloire extrême. Quelle gloire? Gloire certes d'exaltation venue de Dieu, gloire de divine équité, gloire de mérite et de vertueux œuvre , gloire de beauté, gloire de preud'hommie, gloire de vérité et de constance, gloire de puissance et de richesse, et gloire de bonne volonté, dont nulle meilleur , nulle plus grant, ne plus ferme, ne nulle plus saine, ne plus ardant en toute la terre, ne qui y mette approche.
Du temps, vous sçavez , du roy deffunt, ne s'apparissoit à nulluy ceste estoile. Pourquoy ? Certes pour les bruines, qui s'entreposoient alors entre ce thrône et les hommes. Ne cheminoit en son exultation et naturel cours. Pourquoy? Pour ce que maugré luy et à force on le constraignoit d'aller rétrograde. Et ne s'y sont oncques délités les yeux des François comme ores. Pourquoy? Pour ce qu'oncques on ne luy a souffert grâce, ne occasion de se faire congnoistre. La malvaisté de Saturne luy a donné répuise du thrône par hayne. La perversité de Mars luy a préparé empeschement par envie et la poignante queue du Dragon, pleine de venin, luy a rompu sa manifestation fructueuse, par iniquité volontaire; et par ainsy'elle s'est tenue muchée longuement comme mise en décours, elle s'est tenue humble en sa sphère , en attente du retour à ordre ; et congnoissant ce qu'elle estoit en nature et en fons , s'est attendue patiemment à la volonté de provision divine. Donc et afin
que mieux soit entendu mon parler, François en ce tempslà n'ont oncques vu ceste planette exultant, par quoy ont eu moins cause aussy d'y avoir faveur, n'ont oncques congnu vivement aussy la bonté de ceste pierre, par quoy ils ont eu moins cause aussy d'en faire estime, ne réputation. Toutesvoies et congnue d'aucuns d'eux quelle est et fut, a esté volontairement avieutie et mise à despris. Et en lieu de bien faire et de bien dire, a esté rémunérée d'indignations et menaces toutes obliques et parverses , dont la divine équité après s'est apparue et a fait essourdre ceste pierre luisant, et qui avoit esté odieuse et contre cœur aux édifians aveugles ; l'a fait mettre au front de l'anglet par repreuve de leur parvers vouloir , non toutesvoies en front, ne en chief comme le roy, car ne duist, mais en front de l'intégrité de France de la très-glorieuse royale maisqn unie en ses membres. Elle a esté mise comme spectacle, comme miroir de délit et soûlas, et comme patron et ymage de l'bonneur du monde, de puissance, de stàbleté et de preud'hommie , et envers qui tous cœurs, tous yeux, tous pensemens et affaires, se tirent , contournent et refuient , et se revolvent et reclinent , non par mérite tant seulement de ses vertus , ne par les biens de nature, qui en luy peuvent estre tels, ne quels, mais souverainement par la grâce, par la miséricorde et par la providence de Dieu infaillible, qui a voulu glorifier son servant, en ce qu'il voit en luy et sent juste et méritoire et de laudation digne, l'a relievé de lieu humble à royal parement, l'a rappelé de répuise à siège du plus haut thrône e% ramené d'exil ancien au giron de sa mère en exultation non oncques pareille où à Reims en glorieux appareil, premier des pairs, à Paris après au thrône royal, là où par soy monstrer si humble envers la royale excel-
lence , a gagné mesmes et attrait devers luy les royaux subjets et la royale progénie, comme non mon escripre est preuve du cas, mais le cas mesme vu et congnu de vous autres est preuve de mon escripre. Qu'en diray-je suffisamment, et après avoir tant ramentu de diverses choses, dont oreilles peut-estre prendront fatigue et cœurs non plaisir? N'a mesmes le roy exalté ceste pierre de refus et [ne l'a] assise au front de sa majesté? N'a-il décoré son dongeon de sa vertu congnue? N'a-il lyé les parois de son palais de son redoutable pouvoir, et ancré de sa léauté et preud*hommie , fondement et voussure de son régner, comme en qui tout se peut raffermer et durer estable
. l'édifice? Oy voir. N'a-il fait comme un autre Assuerus? N'a-il fait comme à un nouvel Mardocheus en Babilonne, en sa souveraine cité, Paris, là où de grâce, non de devoir, luy a fait exhiber les royaux honneurs, les réceptions presque égales aux siennes? Et là où son nom avoit esté mis publiquement en destry , a fait esbruire sa famé et son nom par exaltation, non oncques oye. Ne l'ont conjouy les princes du sang en ceste obtenue gloire? N'ont-ils prisié
. son eslèvement salutaire et juste? N'ont-ils congnu maintenant le meschief de sa si longuere boutance? Oy voir; et mesmes les puissans barons nagaires tous frois envers luy présentement ruent mains à la pierre pour l'extoller, pour le révérender et essourdre, et non tant seulement en espoir de édifier , mais en vergongne de leur si longue ignorance et mauvais abus, dont vaincus maintenant et humiliés se viennent rendre à luy et expostuler grâce.
Et unde hoc nisi a Domino factum? Dont peut-estre cecy venu, sinon de Dieu, du roy souverain, éternel dispositeur des choses humaines, et du roy temporel après, instrument insécuteur des divines infusions, lesquelles il
a mises en œuvre en preuve de mon propos? Lapident quem reprobaverunt, etc. Et en ensieuvant aucuns autres mots du psalmiste disant : Hune humiliât et hune exaltât. Cestuy, Dieu le humilie pour son orgueil, et l'autre il exalte pour son humilité selon l'advis inrépréhensible de son plaisir, en quel et pour nostre félicité humaine soit guidé sans de luy s'estordre et maintenir ce royaume en estât et en salut pardurablel Combien que jeté ay mon loire maintenant en haut vol et que peu il me duit de convoitier proy e de haut élément, par ce que mes ailes mesmes sont de petit escueil, et le gros corps charnu tout inhabile pour se sourdre , toutesvoies soubs la bonté divine à qui je rends grâces, ay attaint tellement quellement la matière , à laquelle j'avoye l'œil , et des ongles telles , que nature me baille, je l'ay saysie pour moy entour esbattre.
Donc, posé que à nul autre, et comme je doubte, ne pourray tourner à délectation, au moins en auray-je pris moi-mesme ma pasture et assouvy non convoit. L'oyseau qui vole en sa liberté naturelle, celuy vole sa proye par propre réfection; mais celuy qui vole en l'art des hommes et en leur industrie, iceluy labeure ou en délectation d'autruy ou en son profit. Or, ne suy-je , hélas ! l'oiseau loire1, ne réclamé par art, ne à ce nourry pour visiter les hauts aers en utilité d'autruy; mais instigué de nature, de ce qui m'est séant, je suy le povre oyselet ratier, dont la proye saysye n'est de convoit à nulluy. Telle toutesvoies que je l'ay pu en ongles, et si autre y peut prendre appétit, je la luy paroffre.
Or vous , très*nobles François, pour ce que vous estes ceux, sur tous autres, à qui nature me trait par désir, et fait
1 Oiseau loire, leurre, faux oiseau qui sert à rappeler le faucon.
voler fréquentement en vostre ciel là où je ne puis riens prendre sinon les basses et petites choses terreuses, pour ceste cause par devers vous tant seulement je me récline, et ce très-petit et povre gibier , que j'ay quis par propre faim, je le vous annonce humblement et envoyé. En vostre très-haute et glorieuse région , bien sçay qu'il y a des natures et de3 choses excelses, et lesquelles ne me sont capables par nul sens. Sy me duit tant moins d'en encherchier les voyes pour y atteindre ; mais en ce qui est gros et matériel et concerne la povreté de la terre et des hommes, et en laquelle je me repais et nourris : c'est félicité humaine, amour et concorde entre ceux- d'un sang, justice à tous lez entretenue, vertu congnue et bonne œuvre , paix entre les chrestiens, division fuye et remédiée en temps , et finablement dévotion et bons exemples en l'Église de Dieu. C'est icy la proye que je vole et que je quiers de tout temps. C'est icy la pasture que je convoite, et laquelle par le goust que nature m'y donne, je désire que tout chacun l'assavoure. Donc et par ce que je regarde que ceste chose basse , et qui est de humaine nécessité , propriétairement dépend et doit prendre sa résultation de vous ou causer le contraire par désordre et desrèglement en vous-mesmes comme chief, pour ce est-il que à vous comme chief du monde, j'adresse mes escrits, affin qu'en la félicité que je convoite ardamment avec amour et union en vostre excellent thrône, soit tellement pourvu que par oubli et non challoir la faute de vous autres ne puisse tourner à ruine aux povres humbles petites créatures, le peuple de Dieu. Le pôle tieût en sceureté estable le firmament, lequel, s'il défailloit en son règle, tout cherroit confus. Le chief aussy du firmament chrestien, c'est le royal thrône françois, et dont le roy qui est le pôle
immobile et celtiy en qui tout tourne, et de qui tout dépend et meut ce qui est de bien, d'estable et de salut, et sa région, et en qui aussy , comme en la tresmontaine ', les yeux des régions disperses se raâseurent et confient. Par quoy au contraire, si la faute y eschiet et desrèglement, et que ce qui est l'espoir des hommes, donne mesme abus, certes alors et le thrône et ce qui est dedens, pôle et estoiles, tout chiet et tombe, et fait rompre et cheoir à l'envers toute la machine chrestienne , comme par faute primitive de celuy dont elle meut. Et jà-soitr-ce que la régnation temporelle, que tinrent jadis et primitivement les Assiriens, les Médiens depuis et les Persans et derrenièrement les Romains , ne soit celle de qui proprement je voudroye conforter mon présent escrire, toutesvoies pour ce qu'il y a eu monarchie entre eux et une réduction à ordre, tel fois estoit l'un meilleur que l'autre selon les divers temps et personnes, pour ce aussy peuvent-ils estre allégués droitcy licitement, pour remonstrer que, comme maintenant félicité humaine se parmaintient forte au décheoir par un chief souverain, qui est la très-chrestienne région de France, en ce temps d'alors aussy le peuple, ce qu'il attendoit ou pouvoit avoir de félicité et de repos, ce il le prenoit et attendoit en la vertu des régnans, [qui] par plus et par moins avoient l'œil à salut commune : lesquels toutesvoies parce qu'en orgueil souvent s'eslevoient contrôle ciel, et que igriorans leur propre mortelle condition se présnmoient en leurs propres vertus et force, en grande et diverse perplexité des hommes et en dure effusion de sang, Dieu , pour leurs péchiés, en transféra leurs sceptres de main à autre, et de eux qui mis s'estoient et eslevés,
1 La tresmontaine, la boussole.
comme chiefs , auquel tout vouloient réduire et faire respondre, il en fit pièces mesmes rompues et confuses, et les torchepieds des autres, tirans après eux. Luy aussy par importance après de son peuple d'Israël, et par son ingrar titude après tant de hauts signes et prodiges, s'assenti d'establir roy sur iceluy et de mettre soubs verge de fer et à sa requeste ce qu'il avoit conservé longuement et conduit soubs joug mol. Il luy donna roy robuste pour deffendre en péril, luy envoya onction par mystère d'en confermer la régnation sempiterne; l'assit en terre par promission voluntueuse et en appliqua à luy la promesse, la garde et gouvernance ; mais prestement le peuple et le roy, tout se desvoya. Le peuple chey en la vieille condition de ses pères ; le roy, en trespas du commandement de DieU et de son ordonnance, dont oncques depuis jusques à bien quarante générations après, ne fut que ceste maison régale mesme et le peuple qui en dépendoit, ne reçussent des escandres, des impropères et des plaies misérables et dures , et que tant seulement ce qu'il y a eu de grâce, de miséricorde et de félicité entre eux, il ne soit venu des mérites des preud'hommes et léauté de David à qui Dieu promit la bénédiction, et en qui vertu seule et léauté envers Dieu , ceste maison régale de Juifs a eu sa durée, là où entre tant de rois et si longuement régnans, il en y a eu peu toutesvoiesqui allassent lavoye de David, leur père; mais eslongiés de Dieu pour la pluspart et presque tous cheurent en tribulations diverses , en calamités et obprobres à tous lez , et provoquans la divine équité contre eux , parvinrent finablement à termination de règne, dont le sceptre ravy de leurs mains et la sainte onction semblent estre transférés en vous et que vous doyez estre le peuple de Dieu d'aujourdliuy, et vostre
roy l'enoint et le souverain christ en terre, à qui tout le peuple chrestien doit avoir attente et regart. Donc , par les fautes et vices qui s'y sont entreferrés souvent, en mil ans y a que vous régnez, Dieu y a envoyé par diverses fois maintes verges et maintes diverses calamités austères. Et par les vertus aussy et hauts glorieux faits de plusieurs de vos roys, ensemble et des bonnes mœurs et beaux exemples des suppos de jadis, le ciel mainteffois s'est ouvert en devers vous, et vous prestant faveur et bénédiction souhaidiée, vous a prestée aussy la gloire et la grâce du monde, en quelle encore vous aujourd'huy, comme soubs la clarté de vos pères, vous vivez et régnez; et ce que avez de clair et de resplendissant sur autres nations chrestiennes, ce obtenez- vous et possessez encore en présent pour la greigneur part de leurs mérites. Dieu anciennement vous a donné des grâces non pareilles ailleurs; il a continué sa miséricorde en vous, sans enlever sa main; il vous a donné terre de promission et de volupté, dont si mésus vous sont pris, sy ne vous en a-il battus pour exterminer , mais pour corrigier l'arbre. Il vous a donné le trésor de la terre entre mains pour vostre réfection, la fontaine de science, le repostement de la foy, le ruisseau de justice et l'escarboucle de l'honneur, de la gloire et de la puissance du monde, qui vous resplend au front. Il vous a donné corps et qualités à l'advenant du climat, et mesmes à l'advenant des grâces et trésors dont il vous a doués. Il vous a créés entendibles, raisonnables, prudens et discrets. Il vous a donné le goust des vertus cardinales et le pouvoir de les adapter à vous par opération. Il vous a envoyé au saing les histoires de l'univers siècle pour vous y mirer. Il vous a donné advertence de propre déclin par autruy mésavanchier. Il vous a fait
capables de tout par nature ; par lecture il vous a fait sages et providens; et par attouchemens de main mise, et encores nagaires, il vous a fait experts et sentans de toutes povretés, misères, opprobres et calamités humaines, dont vices, voluptés, yvresses de biens, séditions, envies, divisions et murmures par orgueil et parvers vouloir, ont esté mères nourrices et produiseresses en grief et mortel plaie, non tant seulement de vous, mais de la chrestienté entière qui est démolie, et les ennemis de Dieu enfiéris et accrus. Doncques, vous qui tant avez de grâces et de dons de Dieu , et tant estes sages et providens en autruy fait, et sentez et percevez en vous-mesmes que les vices et envies de ce royaume, les discors et divisions entre vous, et voyant vos yeux, vous ont mis en perplexité extrême , en péril et en désolation comme délenquis de Dieu, et de quoy Dieu arrière vous a relevés , donnez doncques lieu maintenant à vertu et à noble œuvre. Donnez voye ouverte à vos haux entendemens/ Eompez les insurrections de mauvaises pensées. Fuyez les vices damnables et les envies, les divisions, les murmures et rumeurs, etadhérans à tout noble et bon propos, recongnoissez et captez, aimez et honorez ce qui est noble, ce qui est vertueux et léal, ce qui est entier et sans fronge1, et ce que Dieu mesme ayme, honore et glorifie , et duquel , quant vous luy voudrez adhérer par faveur, et comme raison vous enhorte , vous vous renforcerez et redoublerez de gloire, et en sera Dieu mesme vostre magnifieur de plus grand salut. Vous avez des causes beaucoup , qui vous y semoncent ; vous avez des occasions urgentes, qui expètent conseil, et des matières, qui se ruent en vos yeux, pleines de clameur.
1 Fronge, rido.
Obviez doncques au péril. Prévenez à heure. Remédiez en nécessité; et en délaissant vieu ploy dampnable et plein de reproche, aherdez la voye et l'entrée de l'honneur de Dieu, et acquérez la grâce, la bénédiction et Tassistence des anges $t des hommes. Ce tant seulement vous fera vivre et régner; ce vous fera florir et durer estables, et proufitant à vous-mesmes par propre vertu, au surplus des chrestiens vous donrez félicité et béatitude, laquelle à nous et à vous tous, Dieu voelle ottroyer et prester en miséricorde ! Amen.
Salut , vert a, duration prospère , Vie honnorable et que Dieu considère, Soit à tous ceux, qui au bien veullent tendre, Et qui l'escandre et humain vitupère Mettront en ces , tant que paix 6'y espère ; Car ils feront un hautain ministère, Dont Dieu après ne fauldra de le rendre. Ranceurs, rumeurs, sont choses misérables ; Concorde, amour sont à Dieu agréables, De fruit au monde et au ciel délitables. Sy fait grant mal, qui union diffère.
Donc, et qui tend à hauts jours permanables , A gloire en terre, à honneurs véritables, Veille et entende à bienfaits charitables : Car celuy seul , Dieu l'aime et le préfère.
DÉPRÉGATION
Comme, n'a gaires, je seisse1 enmérancolie, durement pensif en un mien amy, que fortune avoit menéàdangier, et que tout compressé d'annuy, abstenir ne me pouvoie de me ruer sur un lit, plus pour oubli que pour repos, advint lors que ainsy que l'angoisse de mon cœur fort surmontoit ma contrestance , et que mes pensées se multiplioient diverses en un : tantost , ne sçay comment , dormant ou veillant, me trouvay ravy en vif esprit et transporté en une marche longtaine, ce me sembloit, près d'une forest, là où avoit assise une maison plaitte* qui bien sembloit
1 On lit dans le ma. de Florence, Bibl. Laurentierme, 120, f» 213 v«, en tête de ce traité, les mots suivants : « Ceste présente œuvre fu faite par ledit messire George Chastellain, pour meseke Pierre de Bresé, seigneur de la Varennè, noble chevalier jadis et de haut bruit, et lequel le roy Loys , fils du roy Charles VIIe, au commencement de son règne, fit mettre en prison à Loched, assez par volonté, et dont glorieusement toutesfois en après il se party dehors et fit de haulx honneurs et services depuis à la couronne de France, lequel fina ses jours à la journée du Mont-le-Héry. »
1 Je seisse, j'étais assis.
* Plaitte, non fortifiée.
38 DÉPRÉGATI05
> de haut repaire et que jadis anchienne noble seignourie l'avoit habitée. Sy voulut ainsy celuy qui mon esprit avoit en mains, que iceluy hostel je conçusse en un estroit moment, et que aucunnes désolations quy y estoient, j'y perçusse en dedans et dehors, lesquelles certes me tiroient à pité. Car m'estoit advis que autreffois avoye pris léens mon ombrage, et que de l'honneur du monde et de ses biens y avoye vu comble aysance ; mais en gisoient maintenant les portes desgonnée3, chambres et salles vagues et à l'abandon, fenestres descloses, et tout le surplus en ruyne. Mais, comme cecy conçusse en l'esprit, et que le mystère me voulait traire en plus avant entendre de la nature du lieu , me sembloit lors que gisant sus une couche en une chambre destapissée, mais despouillée nouvellement, ce me sembloit, de ses paremens, et dedans icelle, emprès un grant lit quy y estoit, avoit deux dames assises sur un tapis velu et couchées des coudes chacune sur un quareau de velours noir, la main soubs l'oreille, comme si tristesse et annuy grant les eust abatues et mises en ce ploy, dont certes la manière et contenement, sans parler, faisoit piteux à voir; car moult sembloient nobles dames et de haut lieu et que nature y avoit bien jjais plus largement de ses dons, que fortune , pour celle heure, de sa faveur. Donc, et pour ce que je ne sçavoye à qui enquérir de leurs noms, ne de leur estât, et que pour l'entoullement de leurs attours couvrant leurs viaires1, ne pou voie congnoistre les ymages, révélé me fut en l'entendement, que Tune qui estoit plusaisnée, avoit h nom Noblesse humaine, et l'autre maisnée , belle comme un ange , avoit à nom Vertu*. Et estoient mère et fille attristées toutes deux d'un
1 Viaires, visages.
2 Sous cette gracieuse allégorie, Chastellain a voulu représenter
cas, et en un commun annuy noyées irrémédiablement, si la rétraction ne s'en faisoit de la main de Dieu par mystère. Et jetant mes yeux lors envers un petit huis après, que je vis ouvrir, vis saillir d'iceluy un bel jone baceler, de noble semblant, et dont la chière estoit morne durement et piteuse. Etpiétiant1 deux tours parmy la chambre, vis que appoyer saloit du dos à rencontre du lit, et regardoit fort envers un mur, où avoit pendu à une perche une trompe de veneur, aucuns chapperonsaussy d'oiseaux, et une espée garnie d'or pendant à un clou, et au dessous de la perche, un peu de costé regardoit fort aussy sur un buffet qui estoit là de moyenne hauteur, et sur lequel regardant asprement, je perçus lors que les larmes luy crevoient des yeux, et par compression de la multitude qui sievoient, Tune après l'autre, luy coulèrent aval le vis1 . Donc, moy concité de pité avecques luy, me suscita à larmes, aussy sans plus enquérir de la cause de son deuil. Mais comme le nom des deux dames m'avoit esté révélé par mystère, 8emblablement aussy m'en advint de cestuy, et me fut notifié, que le nom de luy estoit NolleSang, et que plus avant, pour l'heure d'alors, il ne me loisoit d'en enquérir, mais que j'entendisse et escoutasse songneusement au sur* plus; carainsy le vouloient et le avoient ordonné les deux, que j'en seroye l'auditeur pour le révéler en temps, et ainsy le fis-je. Donc prestement avec la première onde des larmes, que ce jeune homme fondit, le cœur qui estoit plein d'angoisse et quérant vuidance de ses douleurs,
la dame de Brezé et sa fille, la vidamesse de Chartres. Le jeune bachelier dont il parlera plus loin, est Jacxpxes de Brezé, ÛIs du grand sénéchal.
1 Piétiant, marchant.
1 Vis pour visage.
tramist par la bouche les mots et piteuses complaintes, que vous trouverez cy-après escriptes :
« 0 Manuy1, maison anchienne, maison vague maintenant et désolée, maison trassée* des vents de fortune, que tant ay vue en point, tant riche et décorée n'a guères, comblée de famille, garnie de noblesse, perquise des marches longtaines aux uns pour sens , aux autres pour joyeux repaire, las ! et qu'est devenue adés1 ta gloire de devant hier? Où est évanuye puis trois jours ta haute renommée, qui livr oies portes abandonnées4 à tous nobles, salle de festiement et bras de tout amirable joyeux recueil, nonpareil ailleurs? 0 ! et où. sont adés les piétians en ta court? où sont lesestonnemens des trompes et des veneurs? Où les riches montures de tes logeans? Et où se muce maintenant et s'abscont* le riche estorement de tes dames, dont tu avoyes l'affinité? Las î et en tes foyers où aujourd'hui n'a que cendre froide, n'y a bûche, ne tyson sus chemineau* ! N'y a mur revestu, ne chien ordoiant lit, ne mieureté' de page par chéens qui se voye ! 0 Manuy, et tes portes maintenant gisent desgonnées, gisent à demy à l'envers, gisent sans deffence et ottroy aux entrans, et tes estables curieusement closes contre froit, maintenant tu les ignores. Que te servent chambres verroullées là où n'y ariens ens, courtines, ne tendues, tappis de chambres, ne quarreaux, fors bancs et buffets tous nuds et couches
1 Manuy, maison de plaisance qu'habita le sire de Brezé et où il reçut môme plus tard Louis XI (département de la Seine-Inférieure). a Trassée% envahie, ravagée, renversée.
* Adés, aujourd'hui.
4 Abandonnées, d'un libre accès.
* Se vtuce, s'abscont, se cache.
* Chemineau, chenet.
T Mieureté, direction?
pleines de pesac1 sans lit? Esgarde, et ne vont tes fenestres battant contre leurs propres posteaux et n'y viennent pluye et tempeste, sifflans parmy, par non avoir qui les ferme? 0 ressort1 de tous haulx hommes longtemps, de tant de hautes et nobles dames habitacle , reffuge où se soloit quérir parfons sens, exemple de bel deviser, adresse de valoir en armes , en amours , en mœurs et en contenemens, et maintenant que t'est-il remès* en ce lieu? Que t est-il demoré de meubles de si haulx biens, sinon vuideur de richesse, plénitude depovreté, nudité de muraille, et clameur et plainte, et désolation d'esprit en eschangement de joye passée?
c 0 noble maison , encore as-tu en réserve au moins aucuns de tes joyaux ; et encore n'es de tous poins privée de ce qui peut refrescir ta famé. Ne vellà4 encore le cor de ton maistre dont les forests normandes retentissent du bouter et dont les cerfs et senglers des vallées fuyoient es hautes roches par espoentement? Ne vellà aussy la perche où les sacres* de Tille de Candie, où lesgerfaux et faucons pèlerins, concueillis en diverses régions, ont pris siège maint jour, et repos? Et ne vellà le buffet où s'est venu quérir souvent, comme s'il le tenoit en dos, le sens de ce royaume, où s'est venu manier le grant poix des royaux affaires, sur guerre et sur paix, et sur le fait des régions autres et provinces, et là où deux corps ployés dessus à coudes en estroit conseil ont conclu mainte haute besongne, dont les exécutions ont esté glorieuses? Et puis
1 Pesac, cosses de pois.
* Ressort, lieu de réunion.
* Rentes, resté.
4 Velîa, voilà.
' Sacres, c'est le nom que Ton donne encore aujourd'hui à un oiseau de proie que los fauconniers apprivoisaient fort difficilement.
ne vellà encores, qui pend au clou, l'espée qui a fait trembler les frontières angloises1, qui au fort de leur orgueil a deffendu les murs de leurs menaces, qui huit jours et autant de nuits par famine tint champ enmy leur fort par expétition de bataille, qui cent fois les a chassés es portes de leurs fermetés*, leur a chalengié les champs et les errans chemins, rougy les charrières de leur sang, et les rues semmées cy et là de leurs charongnes? N'est-ce celle qui à Frémigni3 flamboyoit d'horrible fureur, et qui aux siens donna tout espoir de victoire, et aux contraires reboutement de courage? N'est-ce la principale avecques celle du bon comte de Clermont entre les combattans à pied, qui fît l'occision de six mille hommes? N'est-celle qui Maine et Anjou a glorifié de son trenchant, qui aux Tourainois a esté exemple de valeur et aux Poitevins et Berruyers en rencontre certaineté de conduite, qui aux Normans a aydé à les affranchir de subjection vieille, et non traitte du fourreau que à demy, a fait rebouter les autruy par peur? 0 vaillant chevalier Pierre de Brezé, champion de françoise querelle, à tousjours louable, lasl et où es-tu maintenant4, où est ton personnage esvanouy depuis deux jours, quecœurs d'hommes tant convoitoient, en qui tant se sont délités yeux femenins?Tu gis maintenant en ferrée prison , où peut-estre pour finement de ton mal une doloire1 jà s'est baignée en ton sang! Si tu vis, je
1 Voyez tome III, p. 347.
1 Fermetés, forteresses.
% Formigny . Sur le courage que montra Pierre de Brezé à la journée de Formigny, voyez Jean Chartier, éd. de M. Vallet de Viriville, II, p. 196.
* Voyez le touchant récit de VarreBtation du sire de Brezé, t. IV, pp. 176 à 185.
1 Doloire, hache.
meurs pour toy, et si mort es, je[m'esléesse! avec toy en ta victoire, quand les hommes au moins n'auront plus de pouvoir en ton corps, ne fortune plus avant en ton attristation. Las! et où est ton maistre aujourd'huy, le roy Charles qui frecq * encore gisant en bière te trouve hostie d'oblation sanglante, tramise emprès luy, et pour fruit de ton service de longs ans rétribué de confuse mort 4 0 exclamable pité ! 0 cas non lamentable par souffisance, qui advenu par fortune torchonnière1 desvoyes noble nature mesmes de son ordre, et qui, le quéreur de la gloire françoise en toute vertu d'âme, m'a mis à spectacle de desrision et de fin corporelle ! 0 fortune ainsy veux-tu? Ainsy manies-tu, quant tu peux, les haulx hommes? Et ceux qui malgré toy sont montés en gloire par vertu, en leur honte et confusion tu labeures par envie ! Au fort, tu ne gagnes riens en constant courage que le corps ; mais en ce qu'il te faitfiguede despection4, tun'asloy, ne pouvoir. C'est gloire et bon I03 qui se tirent des vertus et hauts faits de ceux que tu hais, et auxquels ne doloire de bourreau, ne durté de ta fausse nature n'y osent mettre doy , n'y attouche. Doncques, et si tu as fait mourir ce noble chevalier, ou que tu y veilles et labeures, de par Dieu, ce ne sera mie le premier, sur qui tu entames, et que tu auras fait mourir plus glorieux que vivre. Aprièmes, à la mort du martir, voit-on resplendir ses faits. Tu fis mourir confusément Tulle, prince d'éloquence, puisoer de science et de nobles mœurs, et l'estoile du romain sénat; mais quel grief luy fis-tu autrement fors de pinchier le corps, dont
1 Je m'esléesse, je me réjouis.
2 Frecq, frais, nouveau, récent.
* Torchonnière, inique, injuste.
4 Figue de despection. Cf. tome VI, p. 104.
les mémoires perpétuelles sont pleines de ses œuvres et vertus? Si tu Tas précipité un peu en ses vieux ans, au moins tu ne Tas pu rompre pour tant en son haut nom, par quoy livre fasse mention deluy d'aucun vice, Pareillement, et en quelle fin dure jadis menas-tu ce glorieux Boèce, qui mort iniquement soubs volenté de tiran se trouve, ayant vie en corps, le plus clair de la terre? Et & Montagu1, quelle note luy imposes-tu au dos, par quoy saisy en tumulte fut mis à mort que tu luy procuroyes? En est son nom plané2 du livre des bons, en est répudiée sa famé pour tant entre les racontans, ou en est avieutie sa génération plus ou moins par telle yssue meschante? Nenny voir. Ut toy , quel acquest y as fait autrement que d'un corps que tu gaboyes*, dont l'âme, espoir, tu as fait heureuse malgré ton malice. Semblablement sera-il droitcy. Tu auras d'un vif homme plein de rayans titres, fait un glorieux resplendissant mort , dont du fait tu auras repreuve.
« 0 de très-excelse et glorieuse mémoire roy Charles, roy plein de vertus et de haut sens, vainqueur de tes ennemis, les Englès, clarifieur du thrône françois et le rabat de ses ténèbres! 0! le souverain des roys et l'outrepasse des prudens princes, vray humain père des bons et le parfont inquisiteur de vertueux hommes! Hélas! et où es-tu maintenant? Qu'est devenu ton glorieux règne, si à coup? Au moins que ta vie eustesté prolongiée de terme jusqu'aujourd'huy, ou que ta mort eust inféré par testament à ton serviteur sente de la sienne , qui en tant de hauts et périlleux des trois s'est employée pour toy, en tant
1 Jean de Montaigu, décapité en 1409.
* Plané, effacé.
1 Que tugaboyes, que tu insultais.
de longues mortelles guerres abandonnée d'enfance, veillant et songnant en ta gloire en ton essourdre, en ton régner et triumpher à bras deseure, et pour te faire redoubter et famer en mer et en terre ! Hélas ! et maintenant toy esvanouy qui estoyes sa targe et son garant, son espoir et sa sauveté seule, gît en attente de mort confuse, prisonnier désespéré. Gît en la merci de fortune perverse qui luy a procuré indignation non mérie. 0 ! et qu'à Dieu plaise que ton fils, roy de présent, en ensievant ton sang, ensieuve aussy tes mœurs aucunes recommendables beaucoup, comme de non estre hastif à vengeance, ne à sang fondre ! ! Certes et si tel heur me tramettoyes aujourd'huy, partant de ta tombe, et que percevoir me pusse de tant de grâce trouvée envers moy, ne me desconforteroye de l'accident, qui m'est survenu ores ; mais le penseroye vaincre et rompre à l'ayde de Dieu, par temps et à la grant gloire du mis en péril.
« 0 excellent prince, roy de Cécille1, roy qui as le cœur d'Alixandre et la dignité du nom de César, qui plus es riche en haut vouloir, que fortune en pouvoir donner! 0 noble roy, toy qui tant as reçu de services de ce chevalier, qui tant l'as congnu ardant envers toy en toute affection pour deffendre ta cause, pour grandir ta famé, pour extoller et faire esbruire ta gloire, et de qui, durant son régner, tu as pris tant de hauts services, que l'oublier t'en seroit blasme! 0! et si maintenant tu as perdu un tel subget, un tel serviteur et vassal, en reste-il un bien autretel en Anjou, qui le te restore, qui te rende un nouvel séneschal, par qui service et confidence que tu y
1 Fondre (du latin iJUndere), répandre.
a Le bon roi René, dont Pierre de Brezé était le vassal par sa naissance.
mettras, tu doyes passer sans amertume le martire de cestuy? Par Dieu, roy glorieux, les perles de ta couronne ne valent point les perles de ses vertus.
« 0 tu comte du Maine1, vertueux prince , prince parcru en sens et en gloire d'armes, qui en felle ennemie fortune comprimant les François, as en grant part radressié en tes vertus le thrône des fleurs de lis I 0 le nourrisseurdes vaillans hommes et des gensd'eslite, et qui acheté les as à poix d'or premiers que précieuses pierres, et maintenant qui sçais que vertu vaut, que vaut et que poise un excellent homme, que valent sens et cœur noble, dont on ne fine par achat, te donras-tu silence en un tel accident? Auras-tu le cœur clos en une si haute pité publique, qui mesmes en as pris mille services, comme d'un nonpareil homme ? 0 ! et n'es-tu celuy mesme que tu soloyes? N'es- tu monseigneur Charles d'Anjou, l'autre bras du roy mort, qui portoyes le coffre, où se concueilloient toutes les vertus des hommes , toutes les vaillances et œuvres recommandables , et puis les convertissoies au front chacun particulier, selon son mérite? Et droit-cy donc n'as-tu riens en coffre, que tu y puisses tramettre, que tu puisses pendre au front de cest homme, comme un fermail? Si riens a méry, il est temps maintenant de le mettre avant ; il est temps que le front luy reluise, ou que le trésor de son service à toy et autruy fait soit contourné en ingratitude ; mais espoir m'est, et ne puis déifier, que tune t employés à le sauver, s'encore est en vie, ou si mort est, que tu ne pleures durement et lamentes son mésadvenir.
« 0 comte de Foix1, gentil prince chevaïereux, plein
1 Charles d'Anjou, comte du Maine, père du roi René. Il se signala dans les guerres contre les Anglais. Yoyet tome VI, p. 451. J Gaston IV, comte de Foix. Voyez tome VI, p. 453.
d'humanité et des dons de Dieu, qui soubs l'autorité de cestuy, pris ton premier haut vol en court, et en toutes bendes et divisions, ferme, longtemps persévéras en sa querelle, réputant plus vertu de chevalier povre, que flatterie de grant prince. 0! quelle douleur te sera lors si tu trouves que tant de haut sens et vertu ont pris fin au taillant d une espée, et t'en passeras-tu bien sans larmes fondre et soupirs, et sans complaindre un tel cas en multitude d'angoisses? Nenny voir.
0 Coétivy1, chevalier] vaillant , chevalier de immortel los, qui ta nation bretonne as glorifié en tes vertus, le thrône du roi Charles décoré de ton sens, paré sa guerre de ta valeur, et sa félicité accrue en ta prudence, qui tout mort, vis en renom glorieux, et fondu en cendres remplis ta tombe de clarté. 0 ! comme trop tost a esté avanchée ta mort pour icy venir à secours I Ou comme heureux es-tu maintenant de non vivre pour voir si doloureuse œuvre ! Certes, car l'infélicité de cestuy ton tout chevalier te eust esté destresse de mort mesmes si amère que la sienne.
€ 0 clarté des Angevins, seigneur de Bueil1 , le produises des vaillans corps, le lyon des frontières et l'aspre mordant tigre desMensois', qui armées sçaisexploitier en aigreur et sang espargnier en compassion, que dira droitcy ta noblesse? Quel contenement sera en toy, quant tu oras dire, que ton sang si prochain* aura pris une telle termination? Hélas ! et n'en seront les vertus plaintes en toy de si tost faillir, et quêtant de mérites qui luy doivent gloire, seront récompensées de telle paye?
1 Voyez tome VI, p. 444. Coétivy fût tué devant Cherbourg en 1450. * Jean de Bueil, comte de Sancerre. Voyez tome VI, p. 453.
1 Mensois, habitants de Metz. Chastellain fait ici allusion au siège de Metz en 1444.
4 L'aïeul de Pierre de Brezé avait épousé Marguerite de Bueil.
48 DÉPRÉCÀTION
c 0 Flocquet1, diligent capitaine, laborieux vaillant chevalier, tempré en fer, qui à l'alliance de deux sœurs avecques ce noble homme as eu haut avancement en fortune, et maintenant, quant adversité ceurt sus à ton promoveur , ne luy doit ta prospérité venir à garant non ingrat de son amour? Certes, ou il faut quêtes larmes rendent preuve de ce que tu y souffres, ou que ton descongnoistre exemplie tous autres de tes exaltations non dues f
« 0 noble escuier, Jehan de Brezé*, le Rolant du rojr Charles, le fourdroyeur des Englès , le bras de redoubtement des campagnes frontières, qui portant fer, ne fus oncques vaincu en estour, et vaincu par mort, emportas vive victoire ! 0 ! et que ne peux-tu venir droit-cy monstrer en spectacle le sang de tes plaies, et pour plus attédier cœurs, porter entre tes bras ton cousin Robert*, qui en la bataille des Zuices4 le plus avant du jour fut trouvé mort glorifiable. 0 1 et la mémoire d'un tel homme que toy n'est-elle pour rendre fruit à qui il besongne , et le sang d'un frère respandu en bataille ne vaut-il- pour restraindre le feu d'une yreuse flamme ? 0 ! et y pense chacun et entende ; mais icy a causes beaucoup à peser dessus.
« 0 vous, nobles ducs d'Orliens et de Bourbon, vous, comte d'Angoulemme et de Dunois , princes qui maugré fortune vous enveloppez dé gloire, et en glorieux revestemens ne vous enfiérissez en fortune , qui au temps de
1 Voyez tome VI, p. 445. Les généalogistes no parlent pas du mariage de deux sœurs de Flocquet avec Pierre de Brezé. 11 faut peut-être entendre ce passage en ce sens que Pierre de Brezé épousa successivement deux dames normandes, parentes de Flocquet.
1 Jean de Brezé, seigneur de Broon, tué dans un combat livré aux Anglais qui attaquaient Évreux.
• Robert de Brezé succomba en 1444 dans un combat livré près do Bftle.
* Zuices, Suisses.
sa fortune ayez tant conjoy et tenu à cher ce séneschal, tantluy [avez] donné grâce et gloire en ses faits, etmesmes l'avez mis en employ et en adveu de haut emprendre , hélasi et après avoir glorifié le thrône de vous autres , mis la campane au chat ! par ses hardemens, en souffrerez-vous aller à perdition le corps, qui tant est cher, sans frémir en vous-mesmes son malheur, qui est de grant note?
« Et toy , 6 Juvénal *, qui produit fus chancelier de cestuy main, ensemble et vous autres du conseil, grant nombre qui succé avez sucre et miel de son pis' et tiré précieux huile de sa bouticle, et de quoy les hauts affaires de ce royaume se sont medicinés souvent et plastris, confortés et parmaintenus, et maintenant, quant vous verrez randir* le sang des veines , où se soloit loger un tel sens, n'en pleurerez-vous la perte du trésor, dont en France vous ne recouvrerez un autre, qui vous soit second? 0 parverse fortune i ô fausse et pleine de iniquité , quant par faire rire les ennemis de celuy que tu confutes , tu griefves mesmes et opprimes la généralité des François que tu desrobes, et lesquels en mil ans peut-estre ne recevront, si tant vivent, ce que tu quiers à leur faire perdre par tes envies 1 O la menteresse des hommes et Tendormeresse des fols! Et qu'as-tu en ce monde droit-cy autre chose, sinon sens parfond, conseil et engin, langage passant commun cours, humanité grande et activité et vaillance, dont non un royaume, mais un monde entier se pourroit
1 Mis la campane au chat, attaché le grelot.
a Guillaume Juvénal des Ursins, créé chancelier en 1445. Il fut privé de sa charge par le roi Louis XI à peu près vers l'époque où Pierre de Bresé fut conduit à Loches. Son successeur fût Pierre de Morvilliers. Vope* tome IV, p. 103.
' PU [pectus), cœur.
4 Bondir, jaillir.
TOM. VII. i
servir, et de qui, si François en pleurent la perdition, Englès en devront solemniser la mort par cent doubles joyes. c 0 noble duc de Bourgongne ,» perle et estoile des princes, icy contourne tes yeux, icy preste envers moy ton ascout, qui fons en larmes , qui meurs et fine en dures amères passions angoisseuses , hélas ! et à toy je viens à recours. Tu es le eoffre de pité humaine ; tu es l'exemple de charité envers les hommes en tribulation ; tu sçais porter les deux fortunes également, prospère et adverse. 0 noble duc, et qu'à Dieu plust que tu ores sçusses l'estime qu'a fait de toy autrefois ce povre homme, les hauts excellens mots, les gloires et louenges, que semés a de toy maintes fois, quant il a osé, lorsqu'on terre il ne réputoit prince que toy, nul fors toy régner en haut titre et nul emprès toy de pareille clarté ; car là où le monde ne luy estoit riens à l'oser envahir, tu seul luy donnoyes fréeur. 0 prince, humain duo, et ne fleschiras-tu les yeux envers le corps, dont la bouche a tant édiffié en ta gloire ? Et ne te tirera compassion vers son malheur, là où en ta haute félicité taisamment mesmes appris cent joyes, tu autresfois luy a fait de privés honneurs et donné familiarité singulière1? Donc, et si par contraires fortunes et causes autresfois a esté accusé envers toy, n'a point différé pourtanten ton los de te mettre au plus haut ciel des régnansi Tu es modeste; tu es grave et plein de vertus; tu hais à dur et sy aymes par congnoistre. Doncques si tu ne hais droit-cy par démérite, te meuve pité doncques envers luy par ta'noblesse. Ton seul complaindre sur tous autres luy sera confort et ne luy sera nulle mort dure mais que de toy la puist espérer dolue*.
1 Cette phrase paraît incomplète ou incorrecte.
2 Pourru qu'il puisse espérer que tu pleureras sa mort.
« 0 noble baron de Croy1, chevalier envièilly en gloire, chenu en vertus et en clairs jours par excellence, ducteur de paix par sens, et de belliques besongnes exécuteur invaincu, 6 noble chevalier, et toy par noblesse de cœur fis délivrer cestuy de Bavay, qui doncques fus mu de pité en » son arrest non tout estroit a, ne luy eslargiras-tu toncondoloir en toute extrémité de mort, là où prière ne luy donne espérance, ne confidence, ne amy, promesse de garant? Au moins a esté à vous deux une fortune égale en un degré et siège en autorité, à toy la prochaineté d'un duc sans pareil, et à luy d'un roi le plus haut de la terre. Par nature doncques de Testât et qu'en sens et vaillance tous deux portez haut titre, noblesse te doit semondre droit-cy à compassion, comme de voir un si haut homme à si piteuse fin.
t Et toy, achievé chevalier robuste, Jehan de Croy % chevalier à deux endroits recommandable, au sens et aux armes, qui tant as vu et oy, tant traveillé en honneur, tant porté soing en affaires publiques , |qui ne fléchis à voir dire pour homme, ne au flatteur ne prestes légier ascout, ô chevalier, après avoir reçu de cestuy administration4 mainte et paroffrement, ne le verras-tu à ton dur terminer si confus , et ne ploreras-tu que fortune peut mener un tel homme à un tel destroit? Au moins, et jàsoit-il que tu ne luy peux venir à salut, que ta noblesse s'acquitte envers luy de sa doctrine.
c Et toy, Çharny', chevalier de haut nom, riche pare-
1 Antoine, dit le grand Croy.
' Sur les faits que rappelle Chastellain, voyez tome IV, p. 24.
* Jean de Croy, comte de Chimay.
4 Administration, service.
* Pierre de Beaufremont, seigneur de Charny, chevalier de la Toison d'or, mort en 1473.
52 DÉPRÉCATIOJ*
ment en court de prince, l'ancien quéreur des gloires chevallereuses, droit-cy viens recongnoistre ton dû; viens rétribuer les maintes honneurs reçues en ceste main qui, estrange entre les François, te fit le plus familier de la couronne, leconvoit des seigneurs et le mignot des dames. Et non ignorant la convinction de vos deux amours, souviengne-toy du haut los que dit a maintesfois de ton maistre, à ton exemple, mesmes en la face du roy, disant que c'estoit le prince de la terre le mieux estoré de beaux chevaliers et de plus précieux parement. Qui doncques t'a fait avoir mille joyes en cœur et gloires, maintenant en sa perplexité obscure ne le récompenseras-tu de larmes de charité dues?
« 0 Créquy ' , chevalier honnorable, chevalier perlifié de vertus, où toute netteté de noble homme est comprise, et qui sçais et vaux par nature et par livre , et après avoir condolu maints cas d'histoires enviellies et dont n'as congnu les personnes, ne complaindras-tu droit-cy le présent qui l'aigle des hommes en ton temps perçois maintenant le plus bas des confus ; et là où avec sens et chevalerie soloit logier mondanité outrepasse, là se descrivent ores soupirs et gémirs et y aceurent desconforts. Désiré, contourne ta preudommie çà envers, qui nulle part ne fus oncques trouvé en faute de bien faire.
c Ettoy, mareschal deBourgongne', chevalier de haute exécution et en jugement naturel recommandable beaucoup , qui par record de ton nom faveures constamment à noblesse et la deffens comme targe et escu à rencontre
1 Jean, sire de Créquy, chevalier de la Toison d'or. Mort fort âgé en 1474.
1 Thibaut de Neufchastel, seigneur de Blamxnont Chaatellain rappelle : Jean. Voyez tome III, p. 180.
de ses opprimeurs, et droit-cy à ce noble homme, à ce vaillant espécial chevalier entre mille, qui n'est point homme de fortune, compagnon d'aventure de petit estât, e8SOurs par vil reprouvable service, mais par vaillance, par vertueux haut courage et sens et par estre tout mis ensemble, ce que autre gaires n'est point, ne luy presteras-tu ou langue maintenant pour le parer et deffendre, si tu peux, ou affection de le complaindre en son mésadvenir qui est pitéable?
t 0 vaillant chevalier, messire Simon de Lalaing1, oncle du chevalier sans tache, le meilleur de son temps , 0 ! ne ploreras-tu droit-cy, o moy a, qui tant as de hauts titres, qui plus es riche encore de famé, que de biens perdables : au moins que tu supplées droit-cy le lieu de ton nepveu extrait jadis des veines de oeste maison, et laquelle s'est réputéeheureuse autresfois et pleine de gloire de l'avoir produit. O chevalier, avec ce que tu-mesme es humain et piteux, sy te pry-je que tu acceptes le personnage de ton nepveu mort, et fondant larmes de tes propres yeux, faignes que tu les tires du vaisseau du mort , qui mort fust en mon annuy s'il estoit en vie \
1 Simon de Lalaing, seigneur de Montigny et de Santés, chevalier delà Toison d'or. Il épousa Jeanne d'Escornay et mourut en 1466. Son épitaphe an ololtre de Deinze rappelait ses exploits : « Capitaine des deux chasteanlx et Tille de l'Escluse où il fut assiégé Tan 1435, depuis capitaine et assiégé en la ville d'Audenarde Tan 1452, fut cause de la salvation des dites deux villes, fut en huit batailles par terre et par mer, en pluisieurs gros rencontres, fist armes de pied et à cheval en liches closes, eult des grans charges de gendarmes, porta la bannière du duc Philippe à l'entrée de Paris, fut grant jousteur et tournoyeur et par vœu descendit à puissance et bouta les feus en Engleterre, chanta l'évangille la veille de Noël à matines devant le pape, Tan xxxvn, au concile de Ferrare, et fist l'office que eust fait l'empereur s'il eust esté en personne.... Et trespassasans reproche Tan 1476, le xe jour de mars.»
1 O moi, avec moi.
* Qui, s'il eût vécu, n'eût pu résister à cette douleur.
c 0 ber (TÀussy , chevalier moult clair, et dont les vertus et valeurs sont esprouvées à ta grant gloire, s'il te peut cheoir en record que une fois tu pris l'ombrage cyens, et que les bras féminins t'y administroient1, non à ton appartenir, mais à leur pouvoir, et que leurs cœurs n'entendoient à riens autre fors à te faire feste et solas, au moins pour un bien reçu que l'on désiroit à doubler par mille, nous plaise et complaise d'un seul souspir envers nous ; car celuy nous donra fruit et à toy los.
« 0 éloquent chevalier, messire Philippe Pot2, subtil homme d'engin et chevalier de grant venure, qui sçais débattre les haute» difficultés, arguer les querelles et parfbnder et attaindre les jugemens en grant poix : 0 ! droit-cy n'a cas de Pompée, ne de César, n'y a fable aussy de Tristan, ne de Lancelot; mais y a cas d'un noble chevar lier mesvoulu, que tous noble? yeux doivent plorer, et posé que non ayanspouvoirde le rescouvre, que tous cœurs doivent lamenter et le parer en sa cause.
« Et toy, Philippe de Croy ', chevalier jeusne d'ans et de jours, mais grave de sens et de mœurs, qui aux vieux donnes merveilles de ta prudence, et aux jeusnes exemple de correction , ne se déclineroient tes gravités envers moy par pesé jugement, comme si avecques les autres tu affermasses mon cas pytéable droit-cy, quant tu congnois bien que nulle chose ne peut e3tre de plus grant dur que de voir un haut glorieux homme, plus clair encore en
1 Cha8teîlain rappelle ici que le ber cTAuxy fut reçu avec honneur à Mauny par la dame de Brezé.
1 L'un des principaux conseillers du duc. Quelques-uns de ses vers ont été conservés dans le recueil des poésies du duc Charles d'Orléans.
* Philippe, fils aîné d'Antoine de Croy et de Marguerite de Lorraine, ou Philippe, fils du comte de Chimay.
vertu qu'en fortune, cheoir au tresbuchet d'un chétif ? 0 ! droit-cy te mire, chevalier jeusne; droit-cy te pose et areste, et délaissant choses vaines et de nul fruit, t employé, te prie, ou en mon pleur ou en mon deffendre.
« 0 Ternant *, chevalier bon , le convoit des estranges régions et le souhait des François, ôî si tu vi voies maintenant, tu seroyes trompé droit-cy et businé de resveil. Tu serois le susciteur des oreilles, et le conmoveur des piteuses natures par ton clamer. Tu releveroyes les vertus et hauts fais decestuy qui t'a glorifié maintesfois es grâces mesmes que tu avoies de Dieu. Et tu par exemple de son yssue effrémiroyes , bien scay , les vices et les fraudes de fortune. Or es-tu esvanouy, et ne te sont riens temporelles passions; ton corps se repose soubs sa gloire acquise, et ton âme soubs ton mérir. Si tu fusses en estre, je te requisse droit-cy de ton devoir, ou que tu-mesme le fisses à l'instinction de ta nature.
« 0 l'endurcy es armes, patron d'amours et de belles aventures, chevalier curieux et riche d'honneur, bastard de Saint-Pola, qui par sens voles, en très-hauts jours, en moyen aer, et en ta félicité multiforme, tu ne t'esfieris par folle présumption : 0 ! preste droit-cy un peu de ton sens; espars une portion de ta gravité longue, qui expertes et revenu des grippes de fortune ; et si tu as riens réservé, en quoy noble homme doit conforter autre par pité, sy l'emploie droit-cy et l'envoyé à nostre instance.
« Et ioy, ô bastard de Bourgongne", chevalier plein
* Philippe de Ternant, chevalier de la Toison d'or, mort en 1456. Sur sea relation* avec Chastellain, voyez tome I, p. xix.
* Foy^z tome III, p. 26, note 1.
' Antoine, dit le Grand Bâtard. 11 fut seigneur de Beveren et chevalier de la Toison d'or.
56 DÉPRÉCATTON
de souhaits, le mignon de fortune et l'assoté de son giron, qui n'as que faute de lieu pour te pouvoir monter, et non pouvoir de glorifier ta valeur : 0 ! et adfin que tu destempères un peu ta flattant fortune par un remors, et que tu desmelles ton doux en un peu d'amer pour le futur temps, ajouste maintenant par compassion ce que j'assaveure par assay; car nulle sceureté plus grand est en chevalier, que non craindre fortune par hardement de bien l'oser porter.
c 0 évesque de Tournay1, noble prélat, noble révèrent père en Dieu, de grant famé, seigneur de haute autorité et de sens, manieur des choses publiques et privées, qui en France a» pris ton premier escueil et en Bourgorïgne ton haut vol, qui es congnoisseur des satures, et vray juge des valereux, 6! aujourd*huy si tu veux faire récitation, si tu congnois les cas, plus ou moins dignes d'estre plourés, d'estre mis en terme devisamment en estroit conclave avecques les sages, avecquesles discrets et humains, droit-cy doncques tu relièves ûia cause; et si quelque sang d'ancienne norrechon t'est remès en cœur par pité envers ton congnu jadis, tu le monstres aujourd'hui, te prie.
c 0 princes, rois, ducs et comtes, barons et seigneurs de toutes nations, allemans et génération d'Espaigne, françois et ytaliens, qui tous avez reçu gravité par aucune portion de ceste main service, et paroffrement de bon vouloir, et qui en l'autre fortune l'avez congnu , loué et glorifié en son régner, le conjoy et adjoint à vos destres, comme perle, comme chief-d'œuvre entre les bons, et maintenant, voyez sa décadence, plorez et le condolez. Et si d'aventure sa fortune ne se peut amender par vostre
1 Guillaume FUaitre.
complaindre, que les mérites s'en relièvent au moins par vostre récitation fréquente. Et vous les sages de ce royaume, hauts et subtils engins, vous les froids et pondéreux hommes spécirians , qui ressongnez tribulations, et nés en tempeste et calamité dure portez encore les vieux jours, sentant la povreté passée : droit-cy tous convenez en lamentation avecques moy, qui dès l'heure, quant l'avez perdu, serez en faute d'un tel reffuge, d'un tel bras et d'un tel sens et d'une telle langue, qui vous a valu mille espées. Ses ennemis, notez bien, qui quièrent sa mort, vous affoibliront vous-mesmes et renforceront vos invadeurs; mais à tard plaint, qui est hors de recœuvre.
« 0 tous nobles et piteux cœurs fémenins , nobles natures et compationneuses du fémenin sexe, qui par vue, ou par famé, avez cestui en emprainte , en grâce et en bon, le solliciteur de vos causes et l'augmenteur de vos plaisirs : 0! et après l'avoir perdu le souverain des mondains, quérez ailleurs un bras chevalereux, qui ait les deux grâces. Et certes chevalerie ne fauldra point pour tant en luy par mort, mais mondanité et plaisant dire fauldront en chevalerie , non trouvées ailleurs ensemble.
« 0 roy de présent1, roy qui les cieux perces par ton engin et le monde pervoles et circuis en ta vidité prompte, qui as tout par nature en toy conçu ce que les livres racontent glorieux par histoire : 0 1 et quîsçais que d'autant que le ciel est plus haut que la terre, que le soleil plus clair que uneestoile petite, d'autant [est] le cœur d'un roy plus noble que d'un bas homme, qui doncques roy es et
* II est intéressant de remarquer en quels termes Chastellain, ailleurs ai sévère pour Louis XI, loue ici ce prince. Certes, même en le louant, il ne dément pas le jugement qu'il en porte ailleurs. FoytftomeV, p. 455.
de noblesse sourgeon, miroir de tous clairs et hauts titres, et de qui redonder doivent les grâces et miséricordes, comme du fons noble; ne priseroies-tu mieux à monstrer ta clémence droit-cy à l'entrée de^ton régner, que, par faire exécution rigoreuse, contrister mille âmes en affliction? Déa, si tes amis seulement sentent ta béatitude nouvelle , quel bien sera-il à tes hays de ta félicité commencée? N'est-il loisible aussy que tu ensuives aussy divines mœurs ; que tu aimes bons et mauvais ; que tu gagnes chacun et acquières par ta clémence; que tu souffres ton soleil de pité luire sur les justes et sur les mauvais, comme le haut roy, dont tu es l'image, souffre luyre le sien sur les semblables? Tu es l'ymage de Dieu par création, tu es son ymage et exemple par autorité de régner. Tu es son crist seul oint en terre, le seul sainti par armes et autres signacles , constitué sur son peuple pour le régir, pour le traire à salut, pour faire miséricorde et justice et plus licitement miséricorde que rigueur, comme luy-mesme qui est créateur de nous autres congnoit, par nostre figment, quelle nous est propre. Et doncques qui roy es et obtiens divin nom, si tu aymes le nom et la gloire du titre , n'en veux-tu aymer aussy et ensievir l'effet et l'opération qui est faire miséricorde, monstrer clémence et bénignité? Voirement malseroità homme porter divin nom en terre, s'en mer ne quéroit à user de divine condition. Mais quelle est divine condition, ne son propre autre que faire miséricorde? 0 benoite miséricorde en quelle le haut éternel Dieu est tant glorifié des anges, tant magnifié et loué des humaines créatures, qui mesmes la trayant du ciel souverain le tramit en terre par son fils, la descendit es enfers ténébreux, l'extenditpar la rondeur du siècle , la communiqua et promit à toutes
générations futures , et alors que les tous autres roys du monde n'estoient que usurpeurs du divin nom, non séant à homme, à toy seul par grâce en laissa le signacle et le dyadème.
« 0 noble roy donc, et ne veux-tu récogiter ces mystères? Ne veux-tu avoir recours à la racine de si haute glorification? Veux-tu par ire privée, comme commun homme , toy abastardir et estordre de ta droiture souveraine? Certes si miséricorde est recommandable à un roy, vengeance par privé appétit semble estre vicieuse donc et qu'elle meut de passion et de felleté. 0 et le soleil de la terre, le roy des Frans, à toy ne duysent passions nulles. A toy ne séent, ne affièrent nuls titres d'indignations privées : ils te duisent glorifications et louenges, collaudation» et cantiques en vertus, en hautes et magnifiques opérations; et qui es le souverain des hommes et le roy des roys, que tu soyeâ aussy le souverain en bien faire et en nonpareille œuvre. Quelle doncques peut estre l'œuvre plus despareille aux autres, ne quel le bienfait plus glorieux, que de non se mouvoir pour louenge inférée, oser porter et tolérer lésion, la remettre et abolir au quérant, et par grandesse de cœur, non daigner condescendre à vengeance. 0 roy) décline ton humilité çà envers; et si humilité doit avoir siège en toy, sy entens à mes sentences. Si tu es homme, sy fay comme homme envers Dieu; et si tu es divin, sy fay divin œuvre, qui est pardonner. Non tout deffectueux pécheur non extermine la main de Dieu , mais tant seulement les malignes et parvers en fons,il tourne à néant. Et encores souffre-il fienter l'arbre non portant fruit, par longue cultivoyson, dont quant ne s'amende et demeure stérile, aprième le condempne. 0 excellent roy, et l'arbre doncques
qui oncques ne fut stérile, et qui tant a rendu fruit et fleur noble, le veux-tu coupper enracine, le veux-tu submettrç à la cognée pour fagoter, pour ruer au feu avec les inutiles, avec les ronces et espines donnant grief? Certes, ce ne seroit ensievy divin exemple ; ce ne seroit maintenue la voye de divine condition ; ce seroit plus tost perverti l'enseignement de Dieu contraire à toute monition sainte et doctrine, abuser déraison, vùidier de droiture et d'équité et de toute noble et vertueuse condition angélique et humaine. Tous nobles et fructueux arbres te siet à cultiver en ton jardin, et gist plus périr au nombre de peu que de trop. Sy ne s'en doit riens jeter dehors qui rend fruit; mais qui stérile est et mauvais, tronchonner1 par mes1. Les diverses années rendent divers accidens ; les diverses causes, les diverses fortunes. Pour une saison faillie, ne se doit fagoter la vigne de bon cept. Tel fois la faute de sept ans se restitue en une heure. Semblablement, ô tu roy qui hommees, tusçais que humanité est deffectueuse, qu'elle est impugnée fréquentement de divers assaulx, de divers vents et tempestes, de maintes passions, de maintes povretés et conditions frailles. Huychiet, demain reliève; huy fructifie, demain point; huy quiert grâce, et demain l'oublie, et finalement soubs la bonté du souverain œil qui la regarde, qui la gouverne et conduit, elle tire et se dispose à fruit rendre et oblation faire de son voyage, en quel, s'elle eust esté précipitée subitement en chacune de ses fautes, jamais ne fust parattainte à sauvement etn'auroit espoir lieu.
« O roy, complay ains tost que tard à l'humble prière de ton bel oncle faite à Reims ', qui, mu non de cœur
1 Tronchonner, détruire.
* Mes (flamand : Mes), couteau. ' Voyez tome IV, p. 144 (note).
POUR PIERRE DE RREZE. Gl
d'homme mais divin , te requit de ta gloire» de ta félicité et salut, et de ta perpétuelle duration en la mémoire des hommes èsquels tu dois désirer entrer par bien faire, comme tes pères. Tu es entré en règne soubs miséricorde manifeste de Dieu ; tu as reçu ton sceptre et couronne soubs un Saint-Père nommé Débonnaire "; tu as esté servi et assisté du plus humain prince en règne de la terre, qui plus a toléré et souffert injures, plus pardonné et moins vengé, plus remis en Dieu et moins recogité faute. Et toy doncques, qui es le roy des roys , qui es l'estoile fixe du firmament pour arrîgler autruy et estre exemple, et vois que tout est miséricordieux, Péage qui se revolve sur toy, et débonnaires les personnes soubs et emprès qui tu règnes. Et ne voudras-tu estre du mesmes, et de la nature du temps et des personnes qui te semondent? 0 1 et n'en souffre Dieu le reffus ! Tu sçais que miséricorde est le reclaim des hommes; c'est l'espoir du monde et l'attente; c'est ce par quoy les bienheureux seront admis à la vie pardurable, et par quelle non avoir monstrée se feral'incrépation des maudits, dont Dieu préserve vostre majesté excelse et tous vos suppos!
« 0 cieux ! descendez-vous et vous reclinez pour recevoir mes clameurs. Disposez-vous, vents et nuées, pour les capter promptement. Oyseaux du ciel, paroffrez-vous droit-cy aussy pour les incorporer et entendre , afin que, subits messages, les présentiez à la dignité royale, que je ne voy que par fiction. Espoir que son cœur s'en amollira par pité intériore ; et tirera ma povre désolée et malheurée vie , fruit et confort en sa miséricorde. »
1 De môme que Louis le Débonnaire est appelé par les historiens qui ont écrit en latin : Louis le Pieux, Chastellain traduit ici par débonnaire le nom du pape Pie II.
A tant vis-je que ce jone baceler fina ses mots, et comme à demy mort par complaindre et par multiplier ses regrets, se reclina sur la couche, lors que la dame aisnée, la plus triste que je vis oncques par semblant et la plus esvuidée de pleurs, soy relevant desus ses coudes, plus morte que vive, commença à dire ainsy :
c Beau fils, bel amy, chier fruit et portée de mon ventre, qui es une mesme chose avecquesmoy, et moy avecques toy une substance et nature, tu esvuides droit-cy et desbondes tes cuisances; tu respans tes amertumes; tu te tourmentes et tempestes aux sourdes parois ; tu cries au vent et aux grues qui volent : mais où est-il qui t'escoute clamant? Où est qui resconforte et qui rassouaigist ta tristeur? Qui est-il qui respond à tes pétitions lamentables? Et qui est-il qui puist mettre et réduire à mémoire tes exclamations doloreuses? N'es-tu seul droit-cy en un bois avecques nous deux, là où tu perds ton crier, et n'y a à qui serve ton remonstrer bel, ne à qui il entre à cœur, ne en chaloir. Et moy qui ta mère suy Noblesse humaine, qui suy le parement des royales cours , le vaisseau et le ventre où se congréer soloient mœurs et vertus, et dont les roys et les princes soloient prendre par emprunt leurs conditions : aujourd'hui n'ay voix , ne ascout, n'ay lieu, ne siège, qui me soit offert, ne vue tant seulement une qui se recline sur mon congnoistre. Je soloye les haulx et grands hommes instruire de beaux exemples, leur faire congnoistre les diversités de fortune, les faire ensievir les enseignements de raison par compassion, par recongnoissance, par humanité et franchise ; et là où par haine ou courroux, parfois consentoient ou déclinoient en autruy grief, par reprendre eux-mesmes en leurs propres fautes, ils se remittigeoient envers autruy. La balance alors pendoit
devant les huis des princes, là où se pesoient les vertus, ensemble aussy et les vices de leurs subgets. Les vertus y estoient concueillies et mises en estorement, et les vices jetés dehors et reboutés de leurs palais. Riens n'y avoit qui grant fust et de digne record, qui ne fust rétribué, et qui de haute et magnifique œuvre ne reçust glorieuse paye. Princes rompoient alors leurs propres passions, vainquoient leurs courages, contretenoient leurs ires, grandissoient leurs mœurs, et pour tant plus dignement régner et seignourir sur les hommes, apprenoient et labouroient à dominer premier sur eux-mesmes : certes et droit-là et en ce temps faisoit-il heureux vivre. Il faisoit estre de bonne heure traitié sur leurs mains, venir à eux reffuge pour justice, pour ayde et confort, pour espargne, et pour pité et clémence. N'y avoit froideur, ne durté en cœur de noble homme , comme aujourdliuy. N'y avoit fraude , ne déception , ne pourchas honteux. N'y avoit descongnoissemens si grans , comme ores. N'y avoit déboutement [que] pour les meschans, n'y avoit oubli nul de vallereux hommes, ne confusion soufferte à procurer aux vaillans et louables. Mais ce temps est passé, iceluy eage a fait son cours, et ne reste que tout le contraire aujburdliuy, dont suy experte. Mesmes la chambre du roy m'en est vif exemple, là où j'ay tant ploré devant l'huis, tant jeté clameurs et souspiremens , que à son ascout mesmes en a esté estonnée, et là où j'ay moullié ses pieds en mes larmes , cave * la terre de mes genoux devant luy en la multitude de mes o rations, et s'est dolu par tanance, non pas par durté, qui en luy soit, mais par mes hayneux. O mon fils doncques, et que veux faire droit-cy ? Quel acquest
1 Cave, creusé.
6i DÉPRÉCATION
espoires-tu en la déprécation, qui n'as personne, neymage devant toy , qui te conçoive? Fine tes doleurs,< restance tes larmes, rends-toy à Dieu et en luy remets tout. Au fort, il ne pourra aller pis que mal. Souvent proposement de prince aire est contretenu de la main de Dieu, qui au lyon rugissant donne cœur d'aigniel, quant il luy plaist, et au simple aignelet une horrible espoentable exécution rigoreuse, quant il fait besoing. »
Et alors la dame, ayant fine ces mots, hurta du coude l'autre couchée emprès elle, disant :
« Et fille, ne direz-vousriens?Demourez-vousmeshuy droit-cy morne et pensive sans vuidier parole à la clameur de vostre frère , Noble sang, à l'incitation de vostre mère Noblesse humaine, et à Tintérest que vous y avez le plus piteux des autres? Susl suscitez-vous et vous sourdez, et nous croissez nostre espoir par aucune adjunction confortable, ou nous aidez à soustenir le fardeau qui nous poise sans nombre. »
Et alors la jeusne dame qui s appeloit Vertu et estoit belle par exemple et par patron pour mirer au truy, dressée à demy assise, mais bien pâle et destainte de couleur par deuil longuement porté, ce sembloit, à basse voix respondy :
« Ha 1 dame Noblesse humaine, ma mère et mon sourgeon, que diray-je droit-cy, ne que responderay-je? En quoy vous donray-je espoir, ne allégement, qui tant suis fade, tant mortifiée et estainte, que veines désormais n'ont pouvoir en moy de rendre pleurs, bouche, raisons aucunes, ne paroles, ne à peine puissance de ymaginer en quoy je me resconfortasse? JTay tout perdu mon espoir mondain ; j'ay perdu mon honneur et ma joye, ma chierté et mon seul trésor. Je me trouve avieutie et despecte en
tous lieux; je ne voy qui me reliève ou assiste, qui me oingne à son pis , ne soustienne , qui congnoisse ou enquière qui je suis, que je vaille, que je poise et proufite, ne s'en moy doit tourner regard ou recongnoissance. Je suis démolie en ma génération. Je suis fourclose des cœurs des grands hommes, et bannie et déchassée des royaux palais. Quant ma fortune estoit autre, je trouvoye des acueillans ; je veoye et sentoye qui me quéroient par honneur, qui me glorifioient et servoient par révérence. Or est tourné celuy eage. Je ne suis ne vue, ne bien voulue. Je ne suis ne louée, ne complainte; ne d'affection, ne de charité, ne de noblesse n'est usage envers moy. Mais ainsy plaist-il à Dieu ; ainsy plaist-il à fortune hodierne, qui m'a osté tout mon chier , qui m'a privée de mon seul espoir, et de ce certes qui plus vaut que tout ce qu'elle hait. »
Et à tant se leva en pieds ladite dame, ensemble et sa mère Noblesse humaine, et suscitans lebaceler enversé sur la couche, le prirent et emportèrent, et sy s'esvanouirent de mes yeux, et ne vis plus âme entour moy. Mais oys une voix qui me dit ainsy : « Ce que tu as vu et oy, tu c mettras ep registre et le notifieras partout, comme le t cas le requiert. » A quoy faire me suis employé comme tenu estoye et à cause.
DE
Cy sensieult Tépitaphe de messire Pierre de Bresi, comte de Maulevrier et grant séneschal de Normendie, qui fina ses jours à la journée du Mont-le-Héry, laquelle fu le xvj* jour du mois de juillet mil. mi°. lxv.
Je, mort murtrière, ennemie à nature,
Fin des naissans de tout ventre de mère,
Par le regard que j'ay à l'aventure
Et dont sur moy contourne grant murmure,
Clameur cruelle et pleurison amère,
Pour commuer ce dollereux mistère
En joye à ceux qui deuil y ont pu prendre,
Je prye à tous d'icy vouloir entendre.
J^y fait un coup des mains, je le confesse, Et au quel n'a nul contrest, ne deffence.
1 Publié également d'après le ma. de Florence. Cette pièce n'est pas placée dans Tordre chronologique, mais je n'ai pas voulu la séparer du traité qui la précède.
J'ay esté querre au thrône de hautesse
Le droit estor de françoise noblesse
Et l'un des chiefs de mondaine excellence.
Donc, comme j'ay troublé maint cœur en ce .
Et provocqué leur sang à mortelle ire,
J'en veul tourner le mesfaire en bien dire.
Quant au mesfait, vray est que j'ay destruit Le bras d'honneur et de chevallerie, Mais d'autre lez un grant bien en ensuit ; Cest que par moy son haut los est produit De ce qu'il a valu en pleine vie : Ne plorez donc, ô la noble maisnie, Ne plorez point sans plus du cas congnoistre, Et dont le cœur cent doubles vous peut croistre.
Donc et affin qu'à vos pleurs je responde Et que la playe en soit tant mieux parée, J'ay en versé vaincu dessoubs ma fonde L'un des à droit vray s parements du monde. Et dont la terre estoit mieux estorée.
Or, luy portant vie encore honnorée, N'estait pourtant ce nom propre à son titre, Quant feu d'envie y pouvoit contretistre.
Aprième vainct la haute maniance
De ses vertus et valeurs corporelles,
Et que mains, bouche et cueur sans demance \
Par glorieuse et noble ensonniance,
Mettent en cours ses grâces naturelles.
Les cieux l'ont mis au sommet de leurs èles;
Sy faut droit-là son œil tourner son greffe",
Qui en veut faire à son droit l'épitaphe.
1 Sans demance, sans mesure.
* GfAfe, burin.
Chappeaux de fleurs et de perles luisans, Honneur commande offrir dessus sa tombe, Et qu'en souspirs et regrets gémissans Tous nobles cœurs par cy devant passans Luy soient prests, que leur genoul s'y combe, Et garde bien chascun qu'il ne succombe En délaissant cestuy loable affaire ; Car n'est si bon que bien ne le puist faire.
C'est l'un des bons, ce à tous certefie,
Sur qui j'ay pris, jà cent ans a, victoire,
Et dont du coup fière me glorifie,
Quant jà l'ay mis là où il florifie
Tout plein d'honneur et d'immortelle gloire;
Car luy vivant n'eust osé la mémoire
Des ses haulx faits, ne haulx titres attendre,
Mais maugrô luy, tout mort, les fais entendre.
Au roy françois et à tout son royame J'ay procuré inréparable perte, Mais à son sang et à tout cœur qui l'ame, Icy en ce lieu pourvu de telle famé Que la rondeur du monde en est couverte. Sy doit des siens plus loenge estre offerte A Dieu là sus de son haut riche nom Que l'avoir vif non sceur de ce renom.
Vif, il estoit exemple de bien faire,
Et mort, exemple à tous bons de mérite,
Sy peut-on clair congnoistre à son affaire,
Que de bien vivre haut honneur se peut traire
Et dont il sieut gloire immortelle escripte.
Quant est au thrône où il loge et habite,
C'est un des beaux de tous les chieux des hommes,
Plus clair, plus chier que tout l'or de cent Hommes.
Venez avant, ô France toute entière; Monstrez-vous cy , ô noble Normandie ; Venez parer la digne cimitière Du vaillant corps qui cy gist en littière Et dont je sçay si excelse héraudie.
Sa fin n'est pas par triste maladie, Mais en aspreur d'esprouvée vaillance Et dont desjà se sent la deffaillance.
Princes françois, offrez icy vos larmes ; Prestez-y pleurs, toute chevallerie; A chief enclin, révérendez ses armes Qui furent guimple1 et miroer aux gens d'armes, Soubs qui France est recouverte et florie. Nul ne le tienne à gas1, ne flatterie ; J'en mets chascun au fort de son enquerre: Bien a si bon, meilleur non en la terre.
Parlant de luy, haut homme s'en amende ; Bouche anoblist, qui le haut loue et prise ; L'air s'esclaircist, et semble qu'il resplende Là où se fait record de sa légende Et de sa mainte efforcée entreprise.
Je ne dis pas qu'ailleurs ne soit comprise De gloire assez et dont la clarté monte ; Mais cestuy, voir, surmonte commun conte.
Tous subtils sens, tous haux engins rhonneurent;. Tous beaux parleurs, leur chief le glorifient; Villes, chasteaux, palais, les camps le pleurent. Tous ces mondains qui après luy demeurent, Leur non pareil, dolant le sacrifient ; Princes et rois ses haulx faits vérifient -,
1 Guimple, éea.
2 Qas, moquerie.
Mesmes la terre et tout homme en font preuve : N'en remaint point un tel où plus se treuve.
Escus, haubers, cottes d'armes, espées, A chief enclin, révérence luy prestent; Viennent de sang tout rouge enveloppées, Comme en estour mordamment décoppées, Et en ce lieu aenclinent et arrestent, Plaignent sa mort, ses vertus magnifestent, Le clament tous, les croye qui vourra, Pour l'un des bons qui oncques s'en para.
Ne soit nulluy portant aujourd'huy vie, Com grant il soit, ne com noble il puist estre, Qui en ces mots, prende aigreur, ne envye ; Car l'existence en est si bien plevie ' Que contredit n'en peut sourdre, ne naistre. Son nom s'espart par huis et par fenestre Et va rayant comme un soleil au thronne, Et toute France en bruit s'en avironne.
En son mortel meschief n'a pitié que une : C'est que ravoir ne se peut par complaindre, Et que sa dure annuyeuse fortune Ne peut entendre à pleurison commune, Par quoy tristeur des cœurs se pust estaindre. De présent règne, est bien loings de rataindre A un tel chief qu'hommes et femmes pleurent Et que les cieux faveurent et honneurent.
Je fay contraire à ma vieille droiture ; J'occis cruelle; et vraye, je hault loue ; Après coup fait, je plains la créature Dont j'ay cassé les haux biens de nature
Plevie, garantie.
Et fait chéoir soubs mes pieds en la boue. Mesmes qui ay fait tournoyer la roue Et enverser ce qui est grant domiàage, Pryant j'en fay sollempniser l'ymage.
Riez, Englès, démenez chière ouverte; Boy Edouard, donnez-vous feste et joye.
Huy il vous est de salut recouverte, Autant que France y a reçu de perte; Doleur deçà, delà vous est monjoye.
J'ay confondu et mis dehors la voye, Le droit fléau, l'un des\narteaux du monde, Dont plus aviez peur dure plus parfonde.
Plorez, Henry; plorez, ô reyne angloise; Plorez, Loys; plorez, duc de Bretagne; Plorez, Renier; plorez, gent Rouennoise.
Plorez, clergie et noblesse françoise; Rorez tout peuple en ville et en campagne. Le parement de la hatilte montagne De vostre attente et de vostre fortune Gist soubs mes pieds par loy à tous commune.
Sa vie estoit de précieux estor
Et un joyau très-riche en ce royame.
Or pend en moy la clef de ce trésor,
Quant je le monstre assis en trône d'or,
Resplendissant en sempiterne famé.
Il plaise à Dieu mettre en repos son âme
Et le garder de l'infernale forge :
Son hault louer sy m'est venu de George '.
Le preu, le bon, le vaillant chevalier, Le plein de sens, le glorieux parlier,
1 Chastellain se plaît à se désigner par son prénom.
C'eôt iceluy qui cy gist alosé, Messire Pierre au surnom de Bresé, Grant séneschal, comte de Maulevrier.
Priez pour luy, tout peuple séculier; Noble et non noble et tout clerc régulier , Priez que Dieu le reçoive appaisé !
C'est iceluy qui cy gist alosé, Le preu, le bon, le vaillant chevalier, Le plein de sens, le glorieux parlier.
Il fut des bons l'un exquis d'un millier, Et dont le tiltre en cristalin pillier Pend au palais d'honneur inthronisé ; Ne reste fors que Dieu l'ait arrosé De sa mercy : heureux donc le pris hier.
Le preu, le bon, le vaillant chevalier, Le plein de sens, le glorieux parlier, C'est iceluy qui cy gist alosé, Messire Pierre au surnom de Bresé, Grant séneschal, comte de Maulevrier.
LE TEMPLE DE BOCACE, moisîuncis, m umiu h comoutim,