A UNE DÉSOLÉE REYNE D'ANGLETERRE
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Une dame , nagaires démenant grant deuil et soy complaignant à moy de fortune, dure et parverse , qui lui avoit procuré, ce disoit, importable annuy, et donné nouvellement en son estât confuse morsure ; icelle féable de moy comme de son acointé de long temps *, moy requérant de seoir emprès elle, lui plust à me mettre en devises touchant son cas, et tel fois plourant, tel fois tordant ses
1 Publié d'après les mss. 10485 et 21526 de Bruxelles, les mss. 1163 (ancien 7385) et 1226 (ancien 7427] de la Bibl. imp. à Paris, les mss. 663 et 880 de l'Arsenal, le ras. 382 de Lille et le ms. 120 de Florence. MM. Mlchelant, de Gaulle , Paeile et Milanesi ont bien voulu collationner avec un grand soin ces divers textes. On lit dans le ms. de Florence : « C'est cyle Temple de Bocace, miroer pour tous grands de « la terre, auquel la reine d'Angleterre s'est venu rendre à triste face. » Le ma. 663 de l'Arsenal a appartenu à la maison de Poitiers. Elle put retrouver, au xvie siècle, dans la page relative au roi Lancelot, le tableau des désordres de François 1er, où l'honneur d'une lignée chevaleresque fut si tristement avili.
1 Chastellain déclare ici que depuis longtemps il connaissait Marguerite d'Anjou. Quelques lignes plus loin, il rappelle qu'il eut avec elle «longue habitude eue ensemble par nourriture. » Cela veut-il dire qu'il passa une partie de sa jeunesse à la cour du bon roi René?
mains1 par excès de son grief, me constraingny mesmes à larmoyer, soubs humble semblant , par compassion de sa cause.
Comme doncques à nous deux lors fut un lieu propre à deviser, et que à cause de longue habitude eue ensamble par nourriture n'y avoit défiance entre nous, par quoy l'un ne parlast de franc estomac à l'autre de son affaire, enfin me requit qu'en faveur d'elle et par compassion de son annuy, comme piteux, cerne dit, coustumièrement sur nobles femmes désolées, je voulsisse faire aulcun petit traité de fortune et, prenant pied sur son inconstance et déceveuse nature, je le fisse si espécial que la doctrine lui en pust tourner à fruit. Donc, comme par commun usage de parler je m'escusasse du faire et en fisse le refus, disant que ma faculté estoit petite et peu suffisante à ce, enfin toutesvoies , pressé de ses larmes et vaincu de son débonnaire prier, m'accorday à y entendre, et de ce que me seroit possible selon le gros rude engin qui est en moy, de le faire voulentiers en sa révérence, comme en ensleuvant ma promesse à lui faite. Et après le congé pris, je me résolvay de le mettre à effet et de labourer en la matière par tel soing qu'en brief temps je lui en feroie présent par la Dieu ayde.
Gisant doncques par nuit en ce soing, et fantasiant de quoy je furniroye ceste œuvre promise, ne comment j'approprieroie langage à la matière et nature du cas qui m'estoit révélé, non couchié encores en lit, mais vestu sur un banc, me trouvay entre-oublié* un peu envers
1 Mordant ses doigts. Ms. de Florence.
' On lit : Entroublié dans le ms. 1226 (ancien 7427) de la Bibl. imp. de Paris. Le ms. 5311 de la môme bibliothèque donne la môme orthographe dans ce vers de VOultré d'amour (t. V, p. 107) :
Qui seuffre que je m'entroublie.
l'aube du jour. Et ayant l'imaginative alors pleine des impressions du jour passé, et lesquelles aprièmes se commençoient à ramentevoir à l'esprit pour objet à ouvrer sus1, ne sçay comment j'entray en une mystérieuse vision, et me vint une voix semondre, ce me sembloit, disant aguement : « Liève-toy sus, ô George ; liève-toy ; « viens obéir aux célestes ordonnances sur toy décrétées, « et par lesquelles, devant beaucoup d'autres, tu seras c béatifié et vivras en honneur, et donneras fruit et félicité c àautruy par condition que tu ygnores. Sus ! Soyes isnel c à moy servir *; desvestis-toy de tous autres encombres t du monde pour donner lieu à nouvel escout, et ne te « soit riens terrienne tristeur que tu véis oncques pour te « convertir à une seule, dont le pleur se commuera en « joie. Sus, homme bien heure! Sus, viens rendre grâces « à ton heur qui , aujourd'hui, te fait riche d'un très-haut « acquest, quant par l'élection faite de ton seul corps, € tu acquerras la bénédiction de cent mille hommes , et c autant du noble sexe féminin, espoir, en loenges et c grâces. » Sy n'y eut autre mouvement en moy dont je me perçusse, fors qu'en vertu de la voix, je me trouvay, ne sçay comment, en un cymetière plein de tombes, richement dépeintes* d'or et d'azur, aournées de diverses armes de seigneurs et avecques multitude de grans titres et divers en lettres de couleur, estoient estoffées ainsi comme de diverses ymagesde porphire et d'alebastre et de maintes autres riches et précieuses matières.
Donc, comme je contemplasse ce lieu, et qu'en la beauté de la chose je tournasse mes yeux çà et là , par grant
1 Var. du ms. 1226 de Paris : pour entrer en œuvre magnifique. 1 A moy siMr. Ms. de Florence.
* Var : Déponitesy aornées de pointes.
merveille m'apperçus là sur les tombes, de pluiseurs noms de ceux qui là gisoient/et auxquels comme si vivre dussent en perpétuel record, on avôit escript en marbre ou en platines d'or leurs titres et diverses manières de fîner jadis, là où une grant part de ceux qui premiers emprirent à régner par usurpation du nom de roy.
Les Assiriens avoient leurs sarcus, et non moins des Médiens et des Persans, Les roys et les roynes aussi par multitude y avoient leurs ymages ; Grecs pareillement, et Troyens par diversité de titres y avoient approprié repos, et Romains, dont la quantité me sembloit sans nombre, y occupoient l'attre, aussi en double sexe. Çà et là s'entre-lassoientdruement hébriennes sépultures, avecques payennes et mainte impériale ymage en haut titre, soubs triste doloureuse yssue. Bretons et Alemans avoient grant part aussi au pourpris. Pareillement les Ytaliens et Espaignols y avoient de leurs roys beaucoup, et de leurs plus grans en sexe à deux natures, et finablement comme de tout Orient et Occident, de Méridien jusques en Septentrion je regardasse là et trouvasse multitude d'ymages et de noms, selon les divers temps et eages que régné avoient jadis, derrenièrement tombes françoises s'accusèrent à moy, aussi comme les autres, et eux monstrans en tel décorement comme leur avoit esté donné, se présentèrent à mon regard pour y mettre sus mon estime.
Comme doncques ceste merveilleuse multitude de tombeaux je regardoie ententif , et seul me trouvoie en ce cymetière, parquoy tant plus en faisoie mes admirations, souvent interrogeant à moy-mesme que ce vouloit estre, ou vision ou réal effet, trouvay que parti et parçonné estoit cest attre en triangle. Donc, comme toute la faculté humaine est réduite en trois loix, payenne, judaïque et
chrestienne, chascun de la loy dont il avoit esté en son temps estoit du quartier de sa secte , sans emprunt sur autrui1, crestiens avec crestiens, juifs avec ceux de pareille loy, et pareillement payens avec ceux de leur sorte, sans à autrui faire empeschement. Ce doncques considéré, ruay à part mes yeux après sur la closture qui circuioit l'attre, et dont reverbéroit lueur. Sy vy que bastie estoit de précieuse estoffe , liée de vertueux indeffaillible cyment, faite et conduite par maistrie là où riens n avoit trop peu, riens qui ne fist besoing et à cause; mais, avecques beauté d'estoffe bien employée, estoit pleine de diasprures et de diverses fleurs, par dehors richement décorée. Une seule entrée y perçus, qui faisoit portail, et dont la porte se trouvoit à dangier, de laquelle, si l'enceinte qui en naissoit, estoit belle, fait à croire aussi que non moindre, ains de plus grant pris, devoit estre ycelle qui donnoit perfection.
Comme doncques me fusse arresté droit-là, longuement pensif, et qu'en ruant mes yeux à tous lez ne les pusse asseoir jamais qu'en nouvelleté non vue, me apperçus comment au droit milieu de ce cymetière avoit un temple hautement édifié, et comme l'enceinte du lieu estoit ronde et circulaire en son pourprendre, pareillement ce temple, qui faisoit le centre de l'attre, estoit de ronde construction, aussi, pour perfection plus clère. Là envers prestement me tira le cœur et, pour en voir le mystère de près \ je consenti à mon convoit et vin^, férir prestement et droitement au front de l'entrée, là où, non obstant que la porte en fust ouverte, sy difficultay-je lon-
1 Sans emprunt sur autrui, ne faire empeschement. Ms. de l'Arsenal, 663.
1 De vif œil. Ma. de Florence et mss. de l'Arsenal.
guement à y entrer, de peur de mesprendre, jusques (ne sçay comment) que je me perçus en subit au haut de l'entrée de l'huis de aucunes paroles, droit-là assises en lettres d or et dittées par vers, et desquelles , affin que je satisfasse à ma narration et à Tescout du mystère, je baille droit-cy la forme du dittié et le contenu de la substance :
Vecy le temple au noble historien, Le concueilleur do tout cas terrien, Là où fortune a mys dolante issue, Par vanité d'orgueil entretissue, Qui fait tourner mondaine gloire en rien.
Vecy le temple aux orgueilleuses urnes Batteurs, dompteurs, conquéreurs de royames En quoy ont mis toute béatitude ', Dont envers Dieu repris par multitude, Ont fait leurs fins dessoubs umbreuses lames.
Vecy le temple à tous ceux qui abondent En vanité, sur quoy leurs trésors fondent, Comme en richesse ou volupté charnelle, De quoy se fait mutation isnelle Par leur mésus, dont propres se confondent.
Vecy le temple à tous ceux qui labeurent En convoittier honneurs qui deshonneurent Et haulx estats en la roue excellente ; Qui, non mettans en Dieu aucune attente, Rués en bas, confus et honteux, meurent.
Vecy le temple où les chétifs affilient,
Ceux qui des faits du monde tant s'engluient1,
1 En quoy leur doute ont quis béatitude.
Ms. 880 de l'Arsenal.
En leur conquest ont quis béatitude.
Ms. 663 de l'Arsenal.
1 S'engluient, se laissent prendre comme l'oiseau à la glu.
Qu'honneur s'y pert et salut s'y oublie ;
Sy n'en ont riens que paye de folie,
Vent, ombre et glas, sur quoy flans s'appuient.
Entre droit-cy, qui entens la matôre ;
Tu es choisi pour véoir un mystère,
En quel, d'honneur et de fruit je t'asseure ;
Car diront gens cy-après, qu'en bonne heure
Oncques entras en cestui cymetôre.
En la fiance doncques de cest escript, j'entrayau temple,
dont nul subtil engin n'eust sçu comprendre la beauté, sinon par poses et intervalles souvent reprises dessus, et là où tout art de peinture et de magnifique ouvrage • reflamboient dedens et se monstroient par excellente beauté. Pareillement avecques propriété d'édifice qui estoit droitlà de main d'homme, sy y avoit une céleste clarté, ce sembloit% comme par infusion divine, et laquelle les histoires droit-là peintes et sculptées en luisant porphire , faisoit ressembler quasi vives en représentation.
Tant en avoit de.telles histoires, et en tel nombre, et de tant de diverses conditions et qualités, qu'en regardant sus, moins me sembloit possible le nombrer que le capter créable\ Sur quoy, si interrogé j'estoie quelles ycelles estoient, ne de quel temps, ne de quelles personnes, ne de quel estât, je diroie que c'estoient les vies', les mœurs et les manières du régner de ceux qui gisoient dedens l'attre soubs les tombeaux, et desquels , aflin que la mémoire n'en diminuast', mais demourast en exemple au monde, une haute curieuse main jadis les avoit fait droitcy peindre, leur imposant fin telle comme leur infortune,
1 De mosaïque ouvrage. Mss. de Bruxelles, 21526; de Lille; 668 de l'Arsenal.
1 Le compter que le cuidercr table. Mss. de l'Arsenal. * N'en etvanoyst. Mss. de Bruxelles, 21526; de Lille, de Florence.
TOH. TU, 6
et tel los à chascun comme il lui duisoit selon sa vertu , en quoy certes avoit enduré labeur à tout compiler ensamble une longue traitte de temps; car, commençant sur le premier homme Adam jusques au roy Jehan de France, là où il finoit, tout l'entre-deux y estoit compris dedans, et encores s'y treuve. Sy en peut le réciter suffire à tant, parce que en autre toute nouvelle matière conter ay à tourner mes yeux» et laquelle, avec nouvelleté d'avenue, donnera nouvelleté de fruit aussi avecques doctrine.
En ce temple droit-cy, où n'avoit prestre, ne clerc, avoit, une tombe, tant seulement de précieux estor richement peinte et enluminée à quatre cyrons ' en chandeliers d'or, là où les lampes de cristal décoroient le deseure, et précieux encensemens sacrifioient le bas, avec décantations harmonieuses. Estoit ouvrée , ce me perchus-je, par une maistfie non pareille et par une singularité de science non trouvée ailleurs, car elle se fermoit et ouvroit à charnières, non obstant que fust porphire pesant estoffe, mais n'estoit permis à nullui d'y mettre main pour l'ouvrir, sinon que le mystère s'en fesist de luy-mesme*.
Pensant doncques à ceste tombe, et à ce à quoy ce pouvoit servir, qui beaucoup me donna à penser, ne me donnay garde, quant subitement vy entrer droit-cy en ce temple l'ymage d'un roy, vestu de pourpre semé de lupars, portant couronne en teste et sceptre en main. Vendit à espées et dagues fichées en son corps par ostension lamentable, flottoit en sang de criminel murdre, fondoit souspirs damère infélicité, et jettant clameurs de -vengeance envers le ciel, fit révérence à la tombe à ployée eschine.
Cogune doncques son contènement démongtroit bien
1 Cyrons, tyugiee de cire?
' Signe le mystère s'enseignait de soy-mesme. Ms. 663 de l'Arsenal.
DE BOCAGB. 83
que dore estait la cause et doloureuse de son venir droitlà, et que avecque» ce je regardasse assez feras» sus son arroy, me apperçus vivement que c estait le roy Richard d'Angleterre, jadis mis à fin par ses subgets, et lequel soy Tenant remonstrer droit-cy de son malheur et demandant incorporation au temple, se Tint seoir av banc des> malheureux roys à piteuse chière.
Sy n'estai* assis à paine icelui roy que le second n'entrast sur ses pieds1, roy aussy, et un autrç, couronne en ' teste, père et fils, là où le père murdri cruellement devant son Ht, assis en privante nocturne en sa chemise, se vint ecftatpkinâre droit-cy de son adventure, et portant par escriptla manière du détestable péchié commis en lui, vint demander lien aussi et commémoration de son cas, etpa- ' refllement son fils, nientmoins, jà^soit-il que le cas du fils gisait plus esi incrépatioii* à felle. fortune qu'en procureront d'homme; car avoit esté tué caftoellement par un esclat de canon rompu, lequel férir vint sur sa dague homicide jadis du conte Douglas son parent, laquelle tournant pointovershri entra an corps, justicière, ce sambloît, de viel délit. Donc, comme le cas estoit de triste exemple, .» se vint présenter droit-cy avecques son père, paranlx presques en infortune, lesquels, comme il m'escheit de les regarder de près, je congnns que c'estoient les deux roys d'Escoce père et fils , et dont les âmes ramentevoient leur accident et expectoient 3 mémoire * . .
1 Sur ses pieds, debout.
3 Var : Imputation, Mss. de Florence et 880 de r Arsenal.
* Var : Espéraient. Ms. de Lille. Expétoient mémoire en estre faite. Ils. 668 de r Arsenal.
4 Robert III, mort de chagrin en 1406, après avoir vu périr son fils aîné; Jacques Ier, mort assassiné en 1437; Jacques II, qui poignarda lui-même le comte de Douglas et qui Ait mortellement blessé par les éclats d'un canon en 1460.
Ces trois roy s doncques assis en banc, vint le quatrième que je congnus d'entrée, et estoit le roy Lancelot, roy de Naples jadis, lequel, après avoir pris Borne par force, rebouté le roy Loys d'Anjou, et ayant mis siège devant Florence, fut appréhendé d'amère mort1. Donc, soy doulant de la trahison en lui commise, vint lui deuxième, lui et sa mie, portans en leurs mains le venin de lent mort, par lequel comme Hercules jadis mourut en une chemise ardant, brûloient ces deux pareillement en flambe horrible; et comme si ce roy eust voulu imputer sa mort, ce sambloit, à la damoiselle sa mie, et elle, la sienne à la coulpe de son amy, vinrent estrivans l'un contre l'autre par accusation contradictoire , disant le roy premier : t 0 maudite et « de maie heure née*, par le cruel inhumain courage « de ton père envers moy, tu, fille, m'as procuré ceste « cruelle mort, moy confiant en toy ! » Et disoit l'autre : « Et pour estaindre en moy, innocente, le tison de ta * luxure, il faut que ma jouventé1 compère, faulx roy, la « desrision de ta fortune 1 » Et en cestui endroit, contraires l'un à l'autre, portèrent leurs procès par escript, et en autre endroit se monstrèrent concordans ensamble contre le desloyal père 4 qui , pour donner mort à un roy amoureux, soubs trayson d'ongnement, consenti en la mort de sa fille, frotteresse du venin \
Comme ce roy doncques passoit oultre atout sa mie , le
1 Ladislas ou Lancelot, roi de Naples, mort misérablement en 1414 après avoir formé le projet de ceindre la couronne de roi d'Italie et de reléguer le pape dans la cité Léonine, c'est-à-dire dans la partie de Rome, située au delà du Tibre.
2 De malheurée mère née. Ms. de Bruxelles, 10485; de malheurée femme née. Ms. de Florence.
• Il convient que mon jouvent. Ms. de Lille. 4 Cétait, dit-on, un médecin de Pérou se. 1 Porteresse. Mss. de l'Arsenal.
siévirent prestement deux corps muchiés et entoulliés en toges de deuil, jusques à non en congnoistre visages, ne personnes. Aucunement par dessoubs leurs affublements s apparissoient plaies et dégoutemens de sang, dont semblant firent de les vouloir couvrir encores par temps , et non vouloir quérir droit-là autre chose fors pour oyr tant seulement les autrui plaintes, et pour sçavoir tant mieulx tolérer leur tristeur par autrui meschief. Donc, comme ce je considérasse, et que le celer mouvoit d'eux, ne me mis en payne aussi d'en plus enquérir, mais comme céloient leurs personnes et leurs cas, me fis ygnorant aussi de leurs noms1.
Vint après un conte d'Armîgnac, connestable de France, liés avec lui le chancelier du roy et Bémonnet de la Guerre1, trainés tous nuds par rues et quarefours en toute desrision et crudélité par peuple esmu, dont eulx, affin d'en complaindre leur malheur en ce temple et d'en reffreschir la mémoire au lieu dû , se vinrent ramentevoir droit-cy par lamentable ostension , lesquels, comme fait avoient leurs personnages et pris banc, les siévit sur queue Montagu, grant-maistre d'hostel de France1, lequel je congnus par ce que pendu le achoisy 4 par dessoubs les
1 Quels étaient ces personnages? Probablement le duc Louis d'Orléans et le duc de Bourgogne, Jean Sans Peur, que Cbastellain ne croit pas devoir nommer, afin de ne pas réveiller de douloureux souvenirs.
* Sur le massacre des prisons, où périrent le comte d'Armagnac, le chancelier Henri de Marie et Raymonnet de la Guerre, voyez les Registres du Parlement, 29^ mai 1418, et Monstrelet, éd. de M. Douët d'Arcq, t. ni, p. 269.
* Jean de Montagu, grand mattre d'hôtel de Charles VI, mis à mort en 1409. Voyet Juvénal dks Ubsins.
4 Le achoisy, le vis. S'il fallait prendre cette phrase dans un sens rigoureux , Chastellain , enfant , se serait trouvé à Paris lors du supplice de Jean de Montaigu, mais ceci doit s'entendre plutôt de sa vision par imagination.
aisselles sans teste à Montfaucon, la teste sur un fust ; dont lui soy dolant de telle fin après tant de gloire obtenue, vint ramentevoir droit-cy la perversité de sa fortune non jamais prédoubtée.
Vint après un messire Othe de Gransaon, chevalier de hault prix, mais non bien voulu de fortune en son derrenier, portant les manières de son finer en lices de gage, là où couché à l'envers sur le eablon, monstra l'espée murdrière au fondement, dont mourut oultre1, qui vaincu lors, confus et plein de honte, ayant porté jusques à celle heure titre d'un des bons chevaliers du monde et des plus exquis, se vint douloir droit-cy à fortune de quoy si ennemie envers lui après si longue félicité portée, nelui avoit souffert issue de mesmes et à l'avenant de son courage; et désiroit fort, ce sembloit, pour estre exemple à ceulx qui se présument en vanité de leurs corps*, estre reçu droit-cy et mis en escout, car il s'y présentait àceste cause'.
Un triste et malheureux chevalier vint après, criant inhumainement par rage de mort, pendant en corde en un feu horrible, par exploit de justice, lequel comme je le visse entrer droit-cy, et que multitude de petits enfana
1 Dont mourut recréant Mb. de Florence.
3 Qui se présument en vain de leurs corps. Ms. de la Bibl. imp. de Paris, 1163.
* Un médecin bohémien, nommé Jean de Granville, avait, dit-on, empoisonné Amédée VII, comte de SaTûie. Eudes de Granson, que Chriatinede Pisan appelle « le bon Othe de Granson », lui fit rendre la liberté, mais, menacé par l'indignation publique, il fut lui-même réduit à se cacher. Cependant quelques années après, Gérard d'Estavayé se présenta devant Amédée VIII, pour accuser le sire de Granson d'avoir été le complice du crime de Jean de Granville. Le duel judiciaire eut lieu avec une grande solennité à Bourg-en-Bresso : Eudes de Granson y périt. J'ai publié sur ce mystérieux complot une notice qui s'appuie sur la confession du médecin bohémien. Voyez le tome XXIII des Bulletins de l'Académie.
murdris le sieuvoient crians : Vengeance! m'apensay de son nom et congnus que c'estoit le marischal de Rais, seigneur de Haultepaft1, lequel par sa confuse et doloureuse fortune, pugnitive et droiturière, vînt despitër droit-cy sa noble naissance, pour cause de sa vie infâme, priant que adjoint pust estre avec les autres, si place lui estoit soufferte*.
Vint après un duo de Glocestre, nommé Honffroy, fils, frère et Oncle d'un roy d'Angleterre, et lequel couché tout nud sur une table, lié de cordes* je congnus par sa despouille. Faisoit regrets et gémissemens pour percer les cieux, et, couché sur ses coustes1 à genoux, monstra avoir au fondement un cornet de Vache percé au bout, et parmy cellui coulant une ardant broche de fer* férant4 jusque* au cœur, affin de faire sembler sa mort venir dé nature , car il fut mis depuis au lit entre deux draps tout nud pottr faire le personnage*. Sy se vint droit-cy complaindre du détestable cas, et prioit qu'en perpétuelle confusion dds facteurs, qui mesme point n'y atteùdoit de honte, pust avoir place et commémoration en ce temple, par argu encontre fortune,
01 comme haatif B vint aptes un mesôire Gilles de Bre-
tagna', bal chevalier ôt «scellent, nepveu au roy Charles
1 HauUecourt. Ms. de Lille.
1 Voytt Mônstfslet, éd. de M.ÎXraBt d'Àrcq, t.V, p. 42&.Vopez aussi VBUêoire de Charles VII, par M. Vallet de VirWille, t. II, p. 410-418.
' Coustes, coudes. On lit dans le ms. de Florence : Couché sur ses coustes et genoux.
• Coulant. Ms. de Bruxelles, 21&96.
• Cf. le récit de Matthieu dÎEscoucby, éd. de 4f . de Beaucourt, 1. 1", p. 117, et ce que Chastellain lui-même dit à ce sujet dans sa Recotlection des merveilles.
• Comme estomacqué. Mss. de Bruxelles, 21526 et de Florence.
' GUles de Bretagne, qui périt en 1450 victime d'un fratricide. Voyez aussi la Recollection des Merveilles. ^
de France et fils au duc Jehan breton , et criant ycellui plouranment dès l'entrée du temple sur fortune, allégua crudélité estre commise en son corps, la plus griefve dont il soit trouvé par escript, portoit en un rolle la nature de son cas, et, mettant sa mort sur aucuns nommés \ se vint monstrer atout la touaille au col dont estrangler le firent en prison, et de quoy la terre crioit pour vengeance sur le facteur, et fondoient larmes de compassion les nues de la triste adventure. Sy vint ramentevoir droit-cy def sa très-misérable injurieuse mort, en obprobre d'autrui, priant pour audience en temps et en lieu et d'estre mis en registre.
Et ne s'oublia mie le conte de Suffolc1, monté jadis au trosne anglois comme un second roy, menant François et Anglois à deux mains en coupple , lequel parce que sa fortune se mua depuis et que son démérir lui fit percevoir et craindre péril, quérant fuite et eslongier en terre estrange , se vint présenter droit-cy avironné de matelots de mer, là où mis en un botequin ' à genoulx avoit la teste couppée d'une soyoire4, monstrant cent mille nobles emprès lui pour saulvement de son corps, qui procure^ ne lui purent une heure de vie , par hayne encontre lui conçue. Donc, pour réprouver la vanité des hommes et monstrer par vif exemple que richesse, ne pouvoir mondain ne sauvent point l'homme en aveugle degré, vint regéhir* droit-cy sa folie , et demandant place au temple
1 Les sires de Montaban? Voyez t. III, p. 213.
3 Guillaume de la Pôle, duc de Suffolk, décapité le 2 mai 1450. Voyez la note ajoutée par M. de Beaucourt à son excellente édition de Matthieu d'Escouchy , 1. 1", p. 302.
* Botequin, batelet, petite barque.
4 Soyoire, espèce de faux ou de scie.
' Regéhir, reconnaître, avouer.
pour sa dépiction, quéroit sa fin estre en exemple à tous hauts princes et nobles hommes.
Comparut aussi tout confus droit-cy un messire Alure de Lune1, connestable de Castille et grant maistre de Saint-Jacques, en son temps doubté et obéi par égal avecques son roy, fier et orgueilleux envers chascun et despiteux en sa hautesse2, tirant à lui les aournemens du royaume soubs obscur personnage , amassa multitude de millions d'or en confort de sa fortune , lequel , parce que son descongnoistre tourna après contre lui, et que comblesse de vaine gloire le mena jusqu'en aveuglement et desvoy, dont, atteint de crisme de lèse magesté, fut mis par exploit de justice à mort, vint droit-cy se remonstrer atout son hourt, son corps en quatre pièces dessus et la teste tollue, et veullant préadviser les hauts montés en la roue de futur péril , et leur estre figure et miroir de félicité mal usée, vint faire dérision de soy-mesme, et comme fortune, ce congnoissoit maintenant, lui avoit fait la moue en derrière au temps de son haut régner, présentement, ce sembloit, venoit faire sa plainte à gloire mondaine* qui mené l'avoit à fin confuse.
Vinrent après deux chevaliers en manteaux espintelés * de larmes de sang rouge parmy, et dont les corps dessoubs reluisoient comme béricles ; portaient ymages de haute valeur, samblant de vertu et de noble affaire, mais de povre et escharse destinée en longuesse de vivre. L'un sy estoit messire Cornille , bastard de Bourgongne*, l'autre, le noble et vaillant chevalier, messire Jacques de
1 Alyarez de Luna, décapité en 1453.
* En sa hantise. Ma. de Florence.
* A gloire soudaine. Mss. de l'Arsenal. 4 Sspinteîés, tachés.
« Tué en 1453 au combat de Rupelmonde. Voyez t. II, p. 306.
Lalaing1, fines en subit, Tan d'une pique, l'autre d'un coup de canon. Sy se vinrent droit-cy remonstrer avec les . autres, non pour eux douloir de leur mort, ne des facteurs, mais pour arguer contre fortune, qui ne leur avoit souffert vie pour à haut confondre, et de quoy avant demie vie, leur avoit préparé si soubdaine fin. Donc, eux déairans à faire fuir vanité et orgueil en vigueur de corps, et présomption en jeune baceler par leur exemple , se vinrent ramentevoir droit-cy entre les malheureux, et alléguans devoir estre reçus en cestui temple, prouyoient leur cas aussi estre mettable en record de livre.
Tout prestement comme les dessus-dits furent assis, vint messire Prégent de Coëtivy, admirai de France*, affublé pareillement d'un cler manteau, mais uon bien voulu de fortune en son derrenier, parce qu après haute et glorieuse conduite par lui faite longuement du fait de ce royaume, et de quoy la chose publique et mesmement sa privée personne avpient tiré grant fruit, celle faulse traitteresse fortune, ce venoit criant, alors que mieulx pensoit à ordonner après#de ses affaires et de son estât et salut, le vint mener soubs l'affust d'un canon, et lui promettant en tous périls et dangiers sauve vie, le fit finer sans parole. Sy se vint douloir droit-cy de la trahison, et non mal content au fort de sa mort , là où ailleurs seulement argua contre fortune de sa termination subite, là où trahison estoit cause de son mplhenr, ce disoit, et de quoy au temple se devoit faire mention par lettre ou peinture. * -
Et combien que entre les hauts princes et les nobles barons envis on députe siège à ceux de bas estât, toutes-
1 Tué la même année au siège du château de Poucke. Voyez t. II, p. 362.
J Mort au siège de Cherbourg, en 1450. Voyez t. VI, p. 411.
voies telle peut estre la vertu de l'homme, telle sa famé et auctorité à sou entrée que de l'issue qui forme son titre tel ou tel, on peut et doit faire narration à l'exigent de la eause. Cecy je dis pour un cler homme, noble à cause de sa vertu et de haut affaire, et de qui les nobles, si vertu leur est chère, ne doivent avoir vergongne de lui prester escout : ce fut Jacques Cœur, argentier jadis du roy Charles, homme plein d'industrie et de haut engin, subtil d'entendement et de haut emprendre, et toutes choses, comme ' hautes fussent, sachant conduire par labeur. Donc, sa diligence et activité, qui toutes se convertissoient en affaires publiques et en chose de profit et de gloire à son maistre, tant le firent monter haut et tant multiplier en biens que, en Testât de sa vacation , n'avoit pareil à lui au monde. Estait venu de cent à cent mille , et de cent mille à nombre de millions, par son sens. La gloire de son maistre fit-il esbruire en toutes nations et terres, et les fleurons de sa couronne fit-il resplendir par les longtaùies mers. Tout le Levant il visita atout son navire, et n'y avoit en la mer d'Orient mast revestu sinon des fleurs de lis. Alexandrie et Al Eairelui estoient cottidiens ports2, et ne voloient ses yeux qu'en la circuition du monde pour tout seul restreindre. Quéroit à appliquer à lui seul par vertu ce en quoy les diverses nations du monde labeurent ensamble par divers regars', dont envie crut dure sur lui, et s'espoantèrent les cœurs des hommes de son haut contendre ; mais comme fortune l'avoit mené au
1 Combien que hautes fussent. Mb. de Bruxelles, 21526.
' On lit dans quelques mas. : Colchidiens ports.
3 Des documents déposés à Paris aux archives de l'Empire concernent le comptoir fondé à Bruges par Jacques Cœur, au mois d'août 1451, au moment même de son arrestation. Voyez la savante notice do M. VaUet de Viriville sur Jacques Cœnr, pp. 13 et 16.
sommet de la haute périlleuse roche, là où le monter plus haut lui estoit impossible, et le descendre, naturel et de grant péril, lui, béant tousjours plus à difficile que à faisable et plus à extrémité que à mesure, aveuglé enfin en sa haulte et prospérant fortune, se trouva1 à l'envers; et après avoir ses trésors espars en diverses régions, ses gallées vagans par les estranges mers , avoir grâce du plus haut homme du monde en son estât, avoir preste à son maistre deux cens mille escus de prest et deux autres cens mille à terme * pour le recouvrement de Normandie , fut accusé et atteint de crime commis, fut mis en prison, condempné à mort par sentence et le tout sien confisqué au roy, et jugé finablement en la restitution de trois cens mille escus d'amende arbitraire. Donc, après longue prison tenue en grant amertume de cœur, enfin trouva voie de soy embler par nuit, et se despay sa * là où en quérant ses adventures soubs escarsse nouvelle fortune, mourut en Roddes, exillé du ventre de son honneur, le royaume françois, à qui avoit fait tant de glorieux services. Sy s'en vint remonstrer droit-icy à teste encline, et priant que de grâce pust estre reçu au collège des malheureux. S'accusa de sa faute, quant de sa haute fortune n'avoit sçu user en crémeur de Dieu et en admodération de sa convoitise4 par trop extrême.
Hastif après, pour soy monstrer, vint l'empereur de Grèce derrenier régnant, cellui à qui sa cité de Constantinoble avoit esté ostée par le Grand-Turc, son peuple
1 Se tourna. Mb. de Florence.
* On lit dans quelques manuscrits : Deux cens mille escus à terme, et deux autres cent mille au trésor.
* 8'espaysa. Ms. de Bruxelles, 10485.
* De son infortune. Ms. de Paris, 1226. En amodiation de sa convoitise. Mss. de Florence et 880 de l'Arsenal.
occis et mutilé, les femmes et les églises violées, la sainte vraye croix traynée confusément avecques toutes desrisions et crudélités désespérables, et pour consommement et fin de tous, cellui à qui en vieux jours et tout chenu on avoit couppé la teste en sa propre royale cité '. Icellui randissant sang de martyre, plus complaignant sa cité perdue que sa propre mort, vint affuyant droit-cy, et plourant la crestienneté estre ahontie en son malheur, se vint seoir sur le banc des roys pour y estre oy selon sa cause.
Combien que tourbes de hauts hommes anglois venissent accourans droit-cy plaintifs, remonstreurs de maints douloureux meschiefs en quels fortune les avoit trait et fait finer nouvellement par division, toutesvoies deux princes, droit-cy, de parti contraire, les ducs d'Yorc* et de Sombresset1, mis au front des autres, se vinrent consorter en* ce temple, et monstrans leur dure soubdaine mort procurée, ce disoient, à chascun en juste querelle, vinrent droit-cy mettre leur cas en termes. Et laissans en dispiïtation leurs causes contraires aux nobles et clercs , demandèrent aussi la place de leur histoire estre octroyée.
Vint après un noble personnage à double clarté, c'est à entendre de vertu et de naissance, portant en sa main une fiole de poison , dont servi en Cypre fut et avancé de mort : ce fut me^sire Jehan de Coymbre, prince d'Antioce, lequel je recongnus par Tordre qu'il portoit au col , qui estoit l'ordre de la Thoison d'or. Et ycellui, vœullant
1 Constantin Dracosès, dernier empereur d'Orient, mort en 1453, lors de la prise de Constantinople.
'Richard, duc d'York, tué le 24 décembre 1460 à la bataille de Wakefleld.
* Edmond, duc de Somerset, tué le 22 mai 1455 à la bataille de Saint- Albans.
faire plourer la perte de sa personne et recenser les futures mémoires de son haut vouloir, lequel envye avait prévenu par dol, se vint nombrer droit-cy entre les malheureux, et députant sa cause non moins triste que beaucoup d'autres, remonstroit place lui appartenir au temple, et point n'y mettoit de doubte ' .
Vinrent en un autre grant flot après tant et si grant multitude de tels et de tant de diverses régions et manières que possible ne m'estoit d'en faire nombre, ne distinction; avoient clarté les uns avecques infortune, et les autres» avec ténébreux, et malheureux finer, avoient confus et honteux chappellet. L'un boutoit sur l'autre par haste de avoir entrée, et comme si chascun eust voulu estre premier, n'y avoit ordre, ni règle en leur tumulte; boutaient avant leurs diverses enseignes d'infélicité et criaient tous ensemble pour estre oys : à chacun cuisoit l'attente»
Là vis-je le roy de Poulaine', qui se plaignoit de malheur en courte vie, lequel, non obstant que vainqueur, fut en bataille turquoise, avec le cardinal, escorchié. Y fut tué toutesvoies en gloire et en los sur tout roy de son eage, et n'accusoit fortune en riens, sinon qu'escharse lui avoit esté en jours à ladvenant de son haut vouloir.
Là vis-je pareillement le roy de Honguerie, Lancelot\ lequel usant des mesme3 termes de cestui, proféra une mesme action4 contre fortune par infélicité de court règne, et porta occultement aucunes boistes , ce eembloit, desquelles il alléguoit procéder sa mort non atteinte en racine.
1 Voyez t. II, pp. 97, 121 et 386.
1 Ladislas IV, roi de Hongrie et de Pologne, tué en 1441 à la bataille do Varna. Voyez 1. 1«\ p. 25 et t. II, p. 153.
* Ladialas V, roi de Hongrie. Il mourut en 1458. Voyez t. III, p. 377.
* Question. Ma. de Florence.
Là se présenta aussi et bouta fort pour estre oy le conte de Cil1, tué emprès le roy de Hongrie son maistre, et depuis décolé tout mort par le «facteur , et de quoy le fils du Blanc \ facteur du cas, en chut en dure et [malheurée mort après, avant son terme.
Icy perçus aussi un messire Estienne de Poreaire8, romain, qui tendoit à mettre sus ancienne liberté en Rome, à tuer le pape et les cardinaux. Sy se vint présenter droit-cy, pendu en corde et du plus mauvais emprendre que oncques conspira homme ; se douloit4 de sa fortune non concordant à son œuvre.
Je vis un Bellomier ' aussi , Savoy en , que le légat Félix* fit pendre en confusion, et lequel, si de son cas eust pu avoir escout» en vouloit faire grant noise.
Un autre* de pervers semblant, Guillaunie de Flavjj vis-je affuir droit-cy pareillement, lequel imputant sa mort à sa femme, en partie accusoit soy-mesme avoir esté digne de mauvaise fin par la perversité de sa vie \
Un Gilles de Poetelles, noble escuier du pays de- Haynau, s'y entretrouva avec les autres, et fine par justice sur un hourt, se douloit de l'esquartelure de son corps, ' honteuse à. son lignage'.
1 Ulric, comte de CMey, tué en 1456. Voyez t. H, p. 14ft.
* Jean Huniade, surnommé le Blanc de Hongrie.
« Etienne Porcarl, chef chine conspiration contre le pape Nicolas V. Mis à mort en 1453.
4 Bt comme souspirant homme se douloit. Ms. 663 de l'Arsenal.
* Bellomier ou Bolomier était, d'après les historiens de la Savoie, un secrétaire de l'anti-pape Félix V, dont les conseils tendaient à la continuation du schisme. Les nobles de Savoie le firent enfermer dans une prison ; puis on le précipita dans les eaux du lac Léman.
* L'anti-pape Félix, après son abdication, reçut le titre de légat poniûcal en Savoie.
1 Guillaume de Flavy fut accusé d'avoir favorisé la prise de Jeanne d'ArcàCompiègne. * Voyez t. II, p. 85.
Icy aperçus aussi qui faisoient leurs regrets, Gyac f et le bastard de Bourbon2 et maints autres, qui apportaient les cas1 de leur mort, et lesquels seulement de mort non prédoubtée faisoient leurs regrets, entre lesquels aucuns imputoient à fortune leur telle et telle fin, aultresà leur démérite et à péché, dont il devoit ensiévir punition.
Sy y vis aussi un nommé Jacquet Chabot4, poitevin, atout une dolloire, sans teste*, le tronc du corps esquartelé, qui durement se plaignoit de la honte que procurée avoit à son lignage.
Sy en y avoit tant d'autres de grans et tant de moyens en double sexe, et de tant de diverses manières et conditions de finer et d'eulx complaindre que non possible ne m'estoit d'en congnoistre la quarte part, parce que à flot et tout à une assamblée acouroient entrans. Donc, si tost qu'entrés furent et que chascun isnellement prit place et siège selon son estât , lors comme si ce fust par mystère autre que terrien, cessa le murmure, et le dehors du temple, de là en avant, demoura sans encombre.
Comme doncques j'eusse tout vu cecy et avisé, et que au surplus je me attendoie bien à autre nouvel mystère devoir ensieuvir, prestement vis-je entrer en vif personnage une royne atout couronne en teste, menant en main un
1 Pierre de Giac, favori de Charles VII. Après avoir été môle dès l'attentat de Montereau à de ténébreuses intrigues, il devint lui-môme victime d'une intrigue de cour et fut noyé en 1427.
* Alexandre, bâtard de Jean Ier, duc de Bourbon, célèbre capitaine d'écorcheurs. Charles VII le fit noyer on 1441 à Bar-sur-Aube. Voyez Jean Chartier, t. II, p. 12, et Monstrelet, t. V, p. 458.
8 Les sacs. Ma. 21526 de Bruxelles ; mss. de l'Arsenal.
4 La maison de Chabot était une des plus illustres du Poitou.
Jeanne Chabot épousa Jean de Chambes, maître d'hôtel de Louis XI. Une de ses filles fut la dame de Montsoreau, mattresse du duc de Guyenne ; une autre fut la femme de Philippe de Commines. . « Atout une dolloire sur sa teste. Mss. de l'Arsenal.
DE feOCACE. 97
roy son seigneur et mari en vie aussi , par différence de toutes les autres présentations comptées, dont les ymages ne se faisoient que par fiction1. Ces deux doncques, entrant au temple, la royne, essuyant ses yeux de ses pleurs, tira vers la tombe, là où, en passant devant les royaux sièges, tout se leva par honneur devant elle, lui donnant salut, qui, pleine de savoir et de nobles mœurs, leur rendit tel pour tel et les fit reseoir. Sur quoy, qui me feroit question qui estoit ycelle,ne pour quoy ellemesme et moindre prenoit l'honneur sur son plus grant comme de le mener', de cestui second article je me tairoie volontiers et en laisseroie la décision aux interprétans; et, sur le premier, je responderoie que c'estoit la trèshdoloureuse et desconfortée royne d'Angleterre, menant son seigneur , le roy Henri , et laquelle quérant à complaindre d'ambedeux la triste cause, vint en ce temple rassouagier sa désespérée adventure.
Comme doncques, après grâce obtenue de parler, et que emprès la tombe pâlissoit tel fois en couleur, tel fois rougissoit comme perplexe entre dire et taire, s'arresta à l'endroit des pieds1, et un peu soy appuyant à un coude sur le marbre , fit samblant de reprendre halaine et rasseurement de manière, donc, après courte pose, tantost commença en souspirant à dire ces mots :
« 0 homme de perpétuel los, glorieux historien Jehan € Bocace, réciteur des fortunes du monde et des tristes « malheureuses matières , collecteur véritable , hélas ! et
• Par paction, Activement.
1 Le roi d'Angleterre Henri VI avait depuis longtemps perdu la raison.
* C'est-à-dire, devant les pieds de la statue de Jean Boccace, couchée sur la tombe.