TOM. ?I
L^OULTRÉ ï)'AMOUR.
Qu'au puits du fin profoztt d^enfer Soies-tu dampné o ^ Lucifer.
Désespéré, sur toy je clame, Rouvant' comme une âme dampnée ; Car n'ay cerveau , ne veine en T&me, Qui ne deschire, fende et pasme.
Par cuisant douleur forcenée.
Donc, soit folle ou désordonnée.
Je n'ay soucy comme on la prenge.
Mais que Dieu de ton corps me venge.
Maudite avec Cam soit Theure, Quant terre te porte et soubstient, Et quand Dieu tant souffre et demeure Que terre ou enfer ne deveure Ton corps, ainsi qu'il appartient; Car d'autant que le ciel contient Jusqu'en enfer le plus abisme, N'est rien qui aoit si plein de crime.
Traître qui dieu d'Amours te nommes, Pense et avise qui tu soies.
N'es-tu pas tralsseur des hommes, Le murdrier qui les corps assommes, Dont au cœur tu promets les joies?
Tu l'es envers moy toutesvoies Si très-cruel et si horrible Que l'amende en c^st impossible.
Hélas ! tu as en un moment Murdri, deffait par ton envie,
* 0, avec.
* Mouvant {du latin : ropanè], toppliant
L OULTRÉ D'AMOUR, g5
Ce que tu as tant chèrement Flatté, nourri soûgneusement Longtemps par douceur assouvie :
C'est ma dolente et povre vie Qui meurt et fine en droite rage Par fausseté de ton courage.
Faux ypocrite, tu sçais bien
Comment h ta flattant requeste
Mon cœur, mon corps et tout le mien
Se donna tout à estre tien
Sur Tespoir de meilleur conqueste;
Puis en traïson deshonneste
Tu viens murdrir comme oubliant
Le corps que tu requis riant.
Et ne t'a pas suffi d'emprendre Sur moy qui bien n'eus oncqueâ point.
Mais es venu rober et prendre, Crever un autre cœur et fendre.
Dont le mien sô tenoit en point Dont toy, mort, jour et heure etp^oint Soit maudit et fortune aussi.
Quant Dieu Ta souffert estre ainsi.
Au moins puisqu'en si grief malhetir Mourir me falloit malheureux.
Que tu eusses en ta valeur Souffert sans grief et sans douleur L'autre part de deux amoureux!
J'en mourusse bien plus heureux Et me seroit douleur moins forte Mourir seul que la savoir morte.
Mais puisque occision si griefte As faite de la meilleur part.
L'OULTRÉ D'AMOUR.
Viens donc, parfcue, occy et crève La part qui reste, en heure brefve, Qui meurt dolent par le départ ; Car après le mortel espart Qu'a pris un si haut cœur en toy, Indigne suis de vivre moy.
Doncques, si vilonnie dire Te peut semondre à murdre faire, Ne provoquer ton cœur à ire , Fay doncques ce que je désire.
Et me viens tuer et deffaire.
Et en m'accordant cest affaire.
Je te pardonne tout mon g^ief, Mais que je meure et fine brief . »
Alors se doulant souspiroit De si parfonde et triste veille , Qu'en tout semblant il se tiroit Devers la mort, et expiroit Son âme avec un peu d'haleine ; Mais Dieu qui de nature humaine Tousjours se monstre vray bergier, Le sauva par son escuier.
Lequel, quant le péril de mort Estoit dehors et passé tout, Posé qu'il y eust desconfort.
Douleurs et cris à tel effort Que nul n'y sçust trouver le bout.
Tout ainsi comme un pot qui bout Par trop feu verse sa liqueur.
Tout ainsi luy bouilloit le cœur;
Et convenoit par surondance D'amertume trop entassée,
L OULTRÉ D'AMOUR. 85
Que la insouffrable abondance De douleur et de desplaisance, Parmy les yeux fust enchâssée; Ou s'elle ne prenoit passée Parmy les yeux pour estre hors , Le cœur crevoit dedans le corps.
Lors rendoit larmes une mer Et ternissoit en plours sa face, Et puis par un regret amer Reprit arrière à réclamer :
< Hémy ! hé Dieu ! hémy ! hélasse î * N'aurai-je jamais tant de grâce
« Que je puisse mourir plourant
« Plustost que vivre ainsi mourant! i
Quant Tescuier perçut sa plainte Si très-aigre et desmesurée, Et avoit en partie crainte Selon la vilonnie mainte.
Que Fortune ne fust irée.
Lors a sa bouche près tirée Et luy a dit ces mots sans plus Pour le blasmer de son mésus :
< Ha! sire, que de grans oultrages
t Vostre langue a aujourdTiuy descouché, « Ne quel mésus de fols langages , « Maudissons folles, mots volages « Vous sont saillis de vostre bouche î « Vous ne savez combien il touche « A Dieu, ny à Fortime aussi « De vilonner Amours ainsi.
« Amours n'est pas chose à maudire.
« Dieu mesmes Amours honnoura
86 L*OULTRé D AMOUR.
< Et nous monstra par fion martire « Que mort et vif, sans le despire,
« Subjet d'amour il demeura, t Et par ce point vraie amour a
< Ceste excellence encor au tronne • D'avoir des vertus la couronne.
« Doncques d'Amours parler ainsi,
1 J'ay peur que Dieu ne vous confonde.
c Sy en aurez à faire aussy
• Avant qu'il soit longtemps d'icy,
I Ou loy fauldra sur quoy me fonijie
€ D'amour de Dieu, d'amour du monde.
• Le prenne un cœur ainsi qu'il veut, c N'y a nul qui passer s'en peut. »
Alors plus que demi honteux D'estre repris de sa folie,
II ouvrit un regard piteux
Et prioit plus qu'assez doubteux, Que l'offence en fust abolie, Disant : c Hélas I mélancolie
• Et deuil qui ne pouvoit crever,
f M'ont fait la bouche ainsi rôver.
« D'avis, de sens, ne de mémoire « Je ne dis onc d'Amour oultrage; € Mais la douleur en moy notoire
< Comme d'une âme en purgatoire « M'a fait crier à haute rage;
« Donc, quant une âme qui enrage
< Crie et blasphto^» ei Dieu l'excuse,
< Bien faut qu'Amour du mesmes use.
L OULTRÉ D^AMOUft.
Amour n'est pas, j'ajr espéranœ.
Comme les hommes si mortel *.
Qu'à chascun coup il prist vengeance D'un homme qui par desplaisaace Diroit un mot ou tel ou quel ; Meschief feroit, s'il estoit tel.
Bonté de haut seigneur peut plus Qu'offence d'un servant", çy-ju«.
Sy me rappelle et me révoque, De tout mesdit, de toute ofifence.
Qui d'aventure le provoque, Et son doux nom arrière invoque Pour confort, grâce et assistence ; Mais comme un qui jamais ne pense Garir de mes piteuses larmes.
Je luy vais rendre icy mes armes. »
Alors il desboucla luy-mesmes " Son hamas et le mit iilecques, En fondant larmes si extrêmes Qu'il n'est cœur d'hommes, ne de femmes, Si dur qu'il n'en plourast aveoques.
Puis oflFroit lors, expirant presque», Hamas, escu, hache et bannière Parlant à luy en tel manière : «
t Amour, après injure mainte
c Dite en rêvant douleur mortelle,
« Encontre ta hautesse sainte
« Que tout le monde honore en crainte,
« Dont du mefPait je me rappelle,
« Je viens icy en ta chapelle
Mortel, courroucé, violent.
Sergant, manuscrit de Florence.
88 L*OULTRÉ FAMOUR.
Ta douce merci requérir Pour grâce et pardon acquérir.
Haut puissant dieu des cœurs humains,
Très-humblement te regratie
De tous tes biens dont j'ay eu mains
Promis, livrés entre mes mains,
Et en loue ta courtoisie
Et de bon cœur te remercie
De mon heur puisque ainsi vient
Que du mal louer se convient.
Mais ^tfin que le monde sache Partout où on en parlera, Quel honneur, quel proffit, quel grâce Jay trouvé oncques en ta face, Sur quoy maint cœur murmurera.
Sire, quand ne te desplaira Que j'en die ce que je doy Je monstreray icy de quoy.
Jadis m'envoyas ce hamas, Noble en vertu et en trempure , Et me requis, s'oublie n'as , De maintenir içy ton pas Contre toute maie aventure ; Donc, quant fortune et sa pointure M'auroient bien esprouvé à droit, Mon cœur auroit ce qu'il voudroit.
Or l'ay gardé à ta requeste.
Tant qu'il n'y a plus qu'esprouver.
Et suis au bout de ceste queste
Sans fruit, sans gain et sans conqueste,
L'OULTRÉ FAMOUR. 89
« Povre san8 jamais relever ;
* Car perdu est ce que trouver
* Jamais ne pourra conquérant,
« Ne moy, ne autre cœur quérant.
u Donc, quant le bien que je cherchoie « Je voy que je ne puis ravoir, « Com dolent homme que j'en soie, « Mais est en pardurable joie,
* (Plaise à Dieu que j'en die voir ! ) « Pour monstrer par loyal debvoir
« Que jamais n'auray d'autre envie, 1 Mes armes rens en pleine vie.
« Car ne suis digne, ne ne veuil
« De porter jamais telles armes ;
«< Mais est mon droit de vivre en deuil
« De porter noir, de baisser Toeil
< Et de noyer mon corps en larmes,
« Et entre les dolentes armes
« Crier merci de tout à Dieu
n Disant : « Adieu, amour, adieu ! »
Puis en jetant devers les cieux Son regard en triste apparence.
Le digne autel, voyant mes yeux, Baisoit pour cuider faire mieux.
En toute honneur et révérence.
Et le harnas dont la présence Estoit un riche et cher cattel * Demeura là defvant Tautel ;
Dont Tarmet, quant je m'en advise.
Se nommoit parfaite espérance,
Catteh objet.
90 L'OULTRÉ D'AMOUR.
Et les deux gardes par devise Se nommoient noble entreprise; Les avant-bras sont asseuranee; Et contre get d'espée ou lance Dont fortune a maint abattu, L*escu avoit à nom vertu.
Puis le dessus de la cuirace Avoit à nom très-haut vouloir, Et le dessoubs espoir de grâce; Les gantelets : Jlerté, audace; Grève et cuissars, force et valoir ; Et les sollers*, à mon savoir, Portoient le nom ^q fermeté Contre Tenvay d'adversité.
Sa cotte d'armes riche et chière Eut nom s^venance excellente^ Sa hache : léauté entière; Et puis, me semble, sa bannière S'appeloit riche et haute attente, Et au dernier à mon entente L'espée avoit nom courage Pour contre danger faire rage.
Mais pour un parement au temple Et pour donner tousjours mémoire De cestui qui par douleur ample Estoit vray miroer et exemple Des fortunes le plus notoire, Amour pour croistre plus sa gloire Le fit tout mettre en un spectacle Au plus près de son tabernacle.
» Les solers. De là notre mot moderne : souliers. On lit : les sourlerett, dans le manuscrit de TArsenal.
LOULTRÉ D'AMOUR. 94
Mais comme un lointain pèlerin Qui ne pense à reveoir jamais Un saint delà le cours marin.
Mais offre un cierge ou un florin Au départir pour tous ses mes \ Ainsi offroit, je vous promets, Cestui dolant d'im vouloir net Par grand chiertô son coflSnet.
Donc, quel trésor, ne quelle chose Qu'il y pouvoit avoir dedens.
Je veuil bien que chascun y glose; Mais autrement je ne Texpose.
Il me suffit que je Tentens, Mais il peut estre qu'entres gens Aucims à part me trouveroie, Je le diroie ou non feroie.
Lors toute son offrande faite, Son adieu dit, le congié pris, Il ne restoit pour la parfaite Rien que choisir lieu de retraite Ou là ou hors de ce pourpris.
Je croy que luy d'amours espris, Envis s'accordant au départ, Mieux aimoit léens qu'autre part.
Sy n'en bougea de longue espace.
Ne luy, ne l'escuier aussi, Mais s'entreflrent mainte embrasse Par souvenir de douleur lasse, Quand leur mal les poingnoit ainsi.
Sy ouys en la fin ceci
< Mes, droits, redevances.
Que le dolant disoit ces termes.
Moitié à sec, moitié h lermes :
LE CHEYALIRB.
Or, suis-je, hélas ! le plus du monde Sur tous les autres ôls des hommes Celuy en qui croist et suronde Plus de mortelle aigreur parfonde Et de douleurs plus larges sommes.
Dont cy assis 1& où nous sommes.
Je Youldrois non estre né Pour estre non si fortuné.
l'bscuibb.
Les divers hommes ont diverses Douleurs, annuis desconfortables.
Et croy bien qu'entre les perverses Vos fortunes vous sont adverses Et à grant peine supportables ; Mais plus ont hommes cœurs notables Que mieux leur duit et affiert bien De savoir porter mal et bien.
LE CHEVALIER
Quoy que me duise et afière, Ne quel je soie de valeur.
Puisque la mort diverse et fière Ma desrobé ma joye entière Et destiné tout à malheur, C'est peu de fait que de mon cœur Qui a perdu sa soustenance, Pour luy chargier telle ordonnance.
L'OULTRÉ D'AMOUR. 93
L BSCUIBB.
Je ne vous charge de riens faire, Fors le meilleur pour vostre mieux ; Car plaindre et mesmes se deffaire Pour un mort qu'on ne peut reflfaire, Ne ravoir jamais en nuls lieux Qui en debvroit tirer ses yeux Et faire Dieu de tort citer, Sy ne peut-il ressusciter. •
LB CHEVALIEB.
Hélas ! vous semble-il donc duisable, Ne chose à haut cœur advenant.
Que plaie si ingarissable Soit en mon cœur si tost passable, Sans en estre plus souvenant?
Certes, je dis dès maintenant.
Et me dust-il l'âme couster, Mon cœur ne s'en pourroit oster.
l'bscuibb.
Je n'entens pas que ainsi légier Vostre ennuy se pourroit passer ; Mais pour soy-mesmes alégier, Il se fait meilleur abrégier D'un mauvais pas que y repasser.
On doit ses œuvres compasser, Sans faire en deuil trop long séjour :
Il convient vivre plus d'un jour.
LB CHBVAllBB.
Haa! sire, que vous parlez bien En homme qui se sent à aise.
94 L'OULTRÉ D'AMOUR.
Quant pour perte d'un si haut bien Voulez compas mettre et lien Dedans mon cœur, dont il s*ap&ise.
Beau doux amy, ne vous desplaise Ce conseil-cy est bon et sage, Mais il n*est guères en usage
l'escuikb.
Il est d'usa^ et de coustume Qu'un cœur qui pour honneur s'efforce, Peut vaincre sa dure amertume, Sicomme on casse sur Tendume Fer ou acier par droite force; Et puis, quant bon vouloir renforce.
L'un coup sur l'autre hurte et chasse :
Il n'est douleur que l'on ne chasse.
LB CHBYALIBR.
Le deuil en chascun s'amoindrit Selon la vertu du dolant.
Or ont aucuns tel esperit Que plus vivent et plus florit Leur angoisse et se vont dolant.
Ainsi qui va en reculant Et ne peut autrement aller :
Il fault ouïr les gens parler.
l'bscuier.
Je ne vous veuil parler, ne dire Chose que bonne ouïr ne face.
J'ay mesmes part telle en vostre ire Que je n'en cesse de maudire
L'OULTRÉ D* AMOUR. 95
Mort et fortune en toute place; Mais de voir vostre dolant face De telle tristesse abattue, C est une pitié qui me tue.
LE CHEVALIER
Dolente face et très-piteuse, Bien a parlé qui ainsi dit , Et selle n'estoit marmiteuse', Pâle, sèche et peu déliteuse, Bien debvroie estre un corps maudit ; Car sans faire gramment de dit, Il n'a visage un, soubs le ciel.
Dont le cœur boive tant de fiel.
l'escuier.
Je sçay de vray que vostre cœur Boit de Famer plus qu'oncques âme, Et que maint annuy et rancueur.
Vous meuvent à plainte et à pleur Cent foys le jour la dolente âme.
Je ne vous donne tort, ne blasme D en faire aucune plainte griefve.
Mais trop y. penser nuit et griève.
le chevalier.
Comment pourroit loiauté d'homme Qui auroit tant perdu que j ay.
Et eust-il tout le sens de Rome, Dormir en paix jamais un somme
^ Marmiteuse, triste. Ce mot figure encore avee cette signification dans le Dictionnaire de Trévoux.
96 L'OULTRÉ D AMOUR.
Et non penser en tel esmay?
Ne plaise à Dieu que cest essay Se face en moy jamais nulle heure :
Ce m'est plus joie que j*en pleure.
l'bsouxbb.
Si par'penser qui vous dévie, Ne pour pleurer, crier, ne plaindre , Vous la pussiez ravoir en vie.
Je vous souffrisse vostre envie Par pleurs et pas souspirs esteindre ; Mais là ne pouvez vous attaindre :
Autant luy sert le plour d amy Qu'un rire de son ennemy.
LE OHBVALIBB.
Quant raison, honneur et droiture Chascune à ce s'accorderoit, Ce qui seroit fort d'aventure, Toutesvoies en ce cas nature Jamais s'accorder n'y pourroit.
Je vous requiers : parlez à droit Et ne m'alez ces mots quérant; Car ils ne portent nul garant.
l'bscuibb.
Ce poise moy que garantise Mes mots ne portent plus experte.
S'il en pouvoit estre à ma guise.
Douleur mainte en vous se ratise, Qui bien tost seroit peu apperte ; Mais vous vous en irez en perte,
rOULTRÉ D AMOUR. 97
Tant longuement que vous plaira, Mais le mal vous en demourra. .
LB OHSVALIBB.
Je ne sçay si je perds ou gaigne, Ne en quel point que j'en demeure Je n'ai guère espoir de grand gaigne Jamais nul jour, sinon d'engaigne *. Cestui fait en moy sa demeure ; J'ay tant perdu pour en une heure Que ce n'est pas grand perte emprès De moy si je me perds après.
l'bscuibb.
Soy perdre à son vray escient N'est pas si perte que reprouche.
Dieu est bénin et patient; Mais le soy-mesmes occient, Celuy maudit-il de sa bouche.
Entendez bien que je vous touche :
Soy tuer pour amour mondaine.
C'est gloire, mais elle est mal saine.
LB CHBVALIBB.
Je n'entens gloire en cest endroit, Ne ne la quiers de vivant ftme.
Si j'en prens mort, c'est à bon droit, Et au fort, quant à ce viendroit.
En Dieu est le plaisir de l'âme.
Mais, pour parler d'amour de dame,
■ Engaigne, irritation, accroissement de douleur. On lit dans le manuscrit de Florence :
Désespoir qui ce A&it tesmoigne.
TOH. TI. 7
L'OULTRÉ D'AMOUR.
J'ay bien puissance d'en mourir, Mais non pouvoir de m'en garir.
L*BSCniEB.
Le pouvoir en chascun faut suivre.
Selon que le vouloir y œuvre.
Si vous n'avez vouloir de vivre Et d'estre un peu mieux à délivre, Le pouvoir n'y fait guères d'oeuvre.
Gardez-vous bien, car au recœuvre Vient-on souvent trop tart confus.
Quant on requiert, après refus.
LE CHEVALIBB.
Je ne refuse chose née.
Mais forcier pouvoir et nature.
Ce m'est, avec ma destinée Preste à mourir et emîlinée.
Un essay qui me desnature.
Je vous dy de mon aventure Et de mon cas, ce que j'en sçay, Combien que non pas tout l'assay.
l'bscuibb.
Quant à l'assay, l'on voit trop bien Qu'il est de très-amère sorte.
Non obstant pour son propre bien 11 fait bon quérir un moyen Soy-mesmes, qui le reconforte.
Encore avez-vous vive et forte Jeunesse et beauté davantage :
S'il s'en pert rien, c'est avant eag^.
LB CHBVALIBR.
Vous parlez bien en homme sain Ou qui petitement se deult Et qui du jour à lendemain.
Soit ou du pied ou de la main.
Se peut garir si tost qu'il veult.
Ha! frère, ainsi aller ne peut De moy, ne de mon dolent cœur :
Mon mal me vient de crèvecœur.
l'bscuiee.
Ce mal congnois-je assez, et sens Dont il vient, ne dont il procède; Mais c'est grand faute entre cinq sens, D un homme encore de grand sens.
Souffrir que deuil son cœur excède.
Or çà, il faut que Ton succède Le deuil au mieux que Ton saura Et prendre joie qui pourra.
LB OHEVALIBB.
De joye au cœur, ne de dehors Je n'en pourroie prendre goutte j Tous mes joyeux plaisirs sont morts , Et n'ay riens que mordans remords Qui me trespercent l'âme toute.
Donc, quelque riens qu'en moy se boute, Si joie y entroit en ce mois , L'on m'en dust pendre mille fois.
l'bscuibb.
Ha déa! puisqu'à la grand honneur Plus qu'au profit vous voulez tendre,
fOO rOLXTRÉ D'AMOUR.
Par Nostre-Dame, il n*est donneur De bons jours, qui vous sçust bon eur Forger, si ne le voulez prendre.
Je vous conseille de non pendre :
Mieux vaut souffrir dix ans ses deulx Que joyeux pendre au bout de deux.
LB CHEVALIEB.
A rhonneur voir de haut courage Et à foy de vray gentilhomme J'iray le surplus de mon eage Et ne rompray ne fol, ne sage. Jamais, foy dun léal preudliomme.
Ou je suis beste ou je suis homme; J'ay honneur à perdre ou garder, Ou je n'ay riens à regarder.
L^BSCUIBB.
Vostre honneur ne se peut descroistre Par non garder ces cas extrêmes ; Mais vous, par non vouloir congnoistre En quoy vostre eur vous pourroit croistre , Vous vous deshonorez vous-mesmes Que, malgré bien, de tant de femmes.
Quant en si grand meschief en sommes.
Il n en meurt nulles pour les hommes.
LE CHEVALIBB.
11 n'est meschef qui s'acompère Au mien, chétif et malheureux.
Trespas de mère, mort de père.
Perte de biens, rien ne s'appère
UOULTRE D^AMOUR. 101
Au grief d'un dolent amoureux, Encor à un si douloureux Qui a perdu, et vray diroit, Ce que au monde seul désiroit.
l'hscuibb»
Quelque haut bien qui fust en elle, Puisque une fois la mort Ta prise, Il en faut souffler la chandelle Et en choisir une autre belle En qui amour vous tendra prise.
Honneur vous souffre et le vous prise, Et raison s'y accorde aussi Que vous le pouvez faire ainsi.
LB CHBVALIEB.
la nomper * dessoubs les cieux , L'honneur du siècle, morte et vive.
Veut donc raison que pour mon mieux , Tantost après fermer vos yeux , Je me garisse et me revive.
Et que mon cœur d'envers vous prive Pour une autre que je verroye?
Ha ! faux traître que je seroye !
LBSCUIEB.
Si vostre léauté si ferme Pust donner quelque joie au mort.
Et qu'après, sicomme on afferme.
Pensiez à en avoir im terme,
Nomper, nonpareille.
iOS L'OULTRÉ D'AMOUR.
Un grant merci pour tout confort, Par Nostre-Dame de Montfort, J*en priseroye alors TafiTaire ; Mais maintenant n'en sçay que faire.
LB CHEYALIEB.
S'aulcune léauté je garde, Bien sçay qu'au mort point ne profite ; Mais le cœur sur qui on regarde Et qui doit estre d'honneur garde, Gardant léauté, se délite.
Si je suis de ma dame quitte, M'amour pour tant n'est pas quittée.
Ne léauté débilitée.
l'bsouibb.
Léauté ne veuil point reprendre.
Quand elle est de sens my partie; Mais léauté, à bien comprendre.
Proprement ne se veut entendre Fors qu'entre partie et partie. Donc, aussi tost que départie De Tune part a faite Dieu, En l'autre elle n'a plus de lieu.
LB CHBVALIBB.
Qui que la départie ait faite, Ne par qui l'une part défaille, Touteflfois de ma part forfaite Ne sera léauté parfaite, Jusques Tàme du corps me saille ; Car honneur ce conseil me baille.
rOULTRÉ D^ÂMOUR. 103
Et la grant pitié de sa mort M'y fait tousjours avoir remort.
l'bscuibb.
Avoir remords de ce qu'on ame Est chose honneste et naturelle, Espécial de haute dame Qui est venue à rendre l'âme.
Car pitié n'est au monde telle; Mais en chose qui est mortelle , Faute est d'y mettre cœur estable Pour y trouver amour durable.
LB CHBVALIBB.
Durableté n'ay pas cuidée En elle, ne en créature ; Mais j'ay bien sa vie espérée De longue et compétent durée.
Selon commun cours de nature, Et que d'amour la nourreture Ne nous fauldroit de sa léesse Jusqu'en nostre eage de vieillesse.
l'bscuieb.
Or vous a espoir bien déçu
Et en est vostre amour trompée.
Et le bien qu'avez reçu,
Sy est tout en un moment chu.
Donc, vostre joie est attrappée ;
Sy en avez enveloppée
L'âme et le corps de desconfort,
Par s'y estre affié trop fort.
i(U rOULTRÉ D* AMOUR.
LK OHBVALIRB.
très-malheureuse affiance, Bien endroit moy folle et maudite, Quant je mis onc tant confiance En mortel corps, dont Talliance Me mène à vie desconfite.
Et ne puis jamais estre quitte Du fardeau que j*en porte, hélasse !
Si mort ne me fait ceste grftce.
L*BSOXJIBB.
Désirer mort pour sa descharge, Cest un droit acquest de folie.
n vaut mieux porter longue charge, Un jour estroite, Tautre large.
Que mourir par mérancolie.
Je vous requiers que Ton oublie Trestout ce deuil ; car plus vous dure, Et plus vous naist maie aventure.
LB CHBVALIBB*
Maie aventure, ne fortune, ÎTont riens à prendre plus sur moy.
J'en mets au pis et Tautre et Tune, Et leur fay la figue * à chascune S'ils me grièvent ne grand, ne poy.
Je n'ay vaillant le gros du doy.
Qui soit subject à leurs efforts , Sinon le misérable corps.
' Faire lajlffue, insulter, défier.
rOULTRE D'AMOUR. 105
l'bscuibb.
Qui a tel gage en leurs servages, Ne les doit mettre ainsi au pis ; Car après tous menus outrages, Là gisent les parfaits dommages Et de tous maux les plus despits.
Donc, luy qui trouve les respits D estre en son corps non fortuné, Luy seul est de bonne heure né.
LB CHBVALIBB.
S*à bonne heure nasquîs ou non.
Ne sçay qu'il faut que j'en respoude; Mais en mon cas ne voy sinon Qu'il m'affiert bien d'avoir à nom Le chief des fortunés du monde, Qu'on ne pourroit à une fonde Mieux assommer, voyant toute âme, Comme je suis de corps et d'âme.
l'bscuibb.
Il est des autres fortunés, Sans vous , cent mille pour vous joindre, A si dure et maie heure nés Que sans estre en enfer dampnés, Malheur ne les pourroit plus poindre; Mais vous pour un seulet desjoindre Que Dieu a fait de vos plaisances, Yssez hors sens et congnoissances.
LB OHBVALIBB.
Je perds vraiement sens et advis , Pour cause qui assez m'excuse ;
i06 L'ODLTRÉ FAMOUR.
Et quoy que chacun meurt en vis , Sy m'est-ce ennuy que tant je vis, Pour user des regrets dont je use.
La vie certes m'est confuse, £t seule mort pourra jamais Me donner espoir de vraie paix.
l'bsouibb.
Il ne faut guères grand science Pour parler mots désespérés ; Car felle et fière conscience, Donnée à toute impatience, Les trouve tous desmesurés* Dont vous péchez et vous errez Moult envers Dieu d'user des termes.
Non propres à vos maux et lermes.
LB OHBVALIBB.
Hélas ! comment se peut entendre
Que je mésuse de parler.
Qui ay cent maux dont tout le mendre
Pourroit un cœur de pierre fendre
Et en cent quarts Tescarteler;
Et me dit- on, pour révéler*
Le mal tout ainsi qu il m'estrangle,
Par aventure que je jangle.
l'escuibb.
Vostre honneur sauf, ce n'est pas chose Que moy ou autres veuillons dire ;
• Desmodérés, mss. de l'Arsenal et de la Bib. impériale à Paris.
* Révéler, réjouir, égayer, consoler. Var : anniler, ms. de, la Bibliothèque impériale de Paris.
L'OULTRÉ D'AMOUR. 107
Car qu'en vous il ne soit reclose Douleur sans fin, sans fons, sans glose, Nul n'est qui puisse contredire; Mais tout Testrif et le desdire Qu'à ceste cause on prend sur vous, Ce n'est que pour passer courroux.
LB CHBYALIEB.
Quant au courroux, c'est perte et peine De m'en presser que je l'oublie; Et quant je le voudroie à peine, Sy n'ay-je au corps point une veine Qui seuflfre que je m'entre^ublie.
Donc, qui me va servant d'oublié Après un si amer beuvrage, Cest mal congnu autrui courage.
l'escuibb.
Pour vostre courage enaigrir Je n'y voy nul qui s'en travaille; Mais pour vous ressourdre et garir Et préserver de non périr, Moy et mon sens tout y travaille ; Sy vous requiers et vous conseille Qu'en usant de vraie amitié, Ayez de vous-mesmes pitié.
Ainsi de l'un et l'autre lez.
Après maint si divers débatre.
Se sont d'ensemble desmellés.
Et ne sçay quel part sont allés, Chascun par un semblant desbatre.
Sy furent bien trois moys ou quatre
108 rOULTRÉ FAMOUR.
Conjoins en amoureux liens, Tous deux sans partir de liens.
Donc n'estoit jour en la sepmaine Qui à cest escuier passast, Que par raison notable et saine, Tousjours après reprendre halaine, Son doulant ne reconfortast Et qu'en effet il n'essayast Par chascun jour cent mille tours Pour luy faire oublier ses plours.
Mais il n'estoit enhort, ne presse, Ne beau parler que langue trouve.
Qui pust sa douloureuse aspresse Mettre en chemin de nulle adresse, Là où amendement s'épreuve ; Mais tousjours plainte et douleur trouve ' , Luy surcroissoit et vint sur main, Cy aujourd'huy et là demain.
Mais, comme fer de sa nature Tousjours se tire vers Faimant, Ainsi par vertu d'amour pure.
Le corps gisant en sépulture Trayoit le cœur de cest amant Et le tenoit en son fermant Si très-serré et fort adjoint Qu'à peine n'en bougeoit-il point.
Là desgorgeoit souspirs et plaintes Par incessable survenance ; Puis en tordant ses mains estraintes, Refreschissoit en larmes maintes
' Treuve, vraie. On lit : neuve dans les mss. de l'Arsenal et de la Bibliothèque impériale à Paris
LOULTRE D'AMOUR. 109
Sa douloureuse souvenance, Et n'avoit autre contenance Sinon d'estre à bras estendus Couché toujours ou près ou sus.
Finablement par tant de jours.
Faisoit là ses piteux relais Que nature quérant secours Et sèche par tant rendre plours Luy fit refus d'en bailler mais; Donc pour retourner en sa paix Que le corps luy avoit fortraite, Prendre vouloit ailleurs retraite.
Nature en sa première appresse Avoit esté par plours vaincue.
Mais en la fin comme maistresse Elle redevint vainqueresse De sa douleur trop maintenue, Et rebouta la survenue De pitié qui Tattendrissoit Parce que trop la nourrissoit.
Ainsi luy convenoit laisser La place longtemps habitée Et forcer son cœur et presser D'aucunement Tesléessier Après tant de douleur jetée; Car lors congnut que profitée Luy avoit peu la desréglance De sa trop foie doléance.
Reprit ainsi un peu manière Sur le point propre du partir,
ilO rOULTRÉ D AMOUR.
Demy pensant un peu derrière
Et demy à moyenne chière.
Enfin je les vis départir
Et les trouvay sans dessortir
Tous deux ensemble au bas d'un val
Où ils montèrent à cheval.
Pays, provinces et contrées Passèrent maints en peu de jours, Et leur furent administrées Maintes douceurs, plusieurs vesprées, Là où ils prirent leurs séjours Que moy qui me trouvay tousjours D encoste eux et ne sçay comment , Vis tout jusquau définement.
Mais en la fin comme fortune Adresse et garde ses amis Et rend après traverse aucune Quelque flattant douceur commune Par un regard qu'elle y a mis, Ainsi les a en lieu tramis.
Auquel , pour dire et recorder , Avoit assez à regarder.
Maison de hautesse excellente Estoit ce lieu que je vous nomme, Non pas pour faire chière lente.
Mais pour tristesse violente Chasser du cœur d'un dolent homme Et pour luy faire perdre somme Qui auroit bien jeté ses yeux Sur tous les plus voyables lieux.
Dames grand nombre et damoiselles Avoit liens à choys de joye,
L'OULTRÉ D* AMOUR. i\\
Et sy avoit de biens en elles Autant ou plus que d'estincelles En ardant flambe qui flamboie, Dont une qui à droit monjoye Et passe-fleur estoit de toutes, Choisit par entremy ces routes ;
De qui, pour le rapport en faire Si beau qu'à luy appartiendroit, J'en suis moult redoubtant Tafifaire ; Car mon sens ne pourroit plaire Le quart de ce qu'il y faudroit, Mais je puis dire et bien à droit Que belle estoit, de beauté pleine Plus que les fleurs enmy la plaine.
Beauté, fraîcheur, douceur, figure, Pris tout ainsi comme on peut prendre, Avoit ouvré icy nature A si très-abondant mesure Qu'à peine œil le pourroit comprendre; Et pour en deux mots tout apprendre Ce qui en fut, elle est bien dame Pour asservir seule un royame.
DTionneurs et de chertés menues Leur fit en suffisant largesse.
Et rioit-on à leurs venues Comme si un ange yssant des nues Y eust pris d'aventure adresse.
Dont le plus à parler, je laisse Pour venir en un point voué Qui siet bien d'estre desnoué.
Souvent de foys, presqu'à toute heure, Vis que ce jeune bacelier
Preschoit sans feinte et sans demeure D'une aigre raison ferme et meure L'oreille au dolent chevalier, Disant que pour bien séculier S'il en quéroit jamais conqueste, Temps estoit de s'en mettre en queste.
Donc, plusieurs foys Ton vit merveilles, Voire moy qui l'apercevoie ; Car l'escuyer, faisant les veilles, Boutoit en l'autre en ses oreilles Ces mots h basse voix et coye :
« Ha! cœur déshérité de joye, « Si jamais veulx estre enrichi, « Quiers le trésor du monde cy. »
Et puis bien avisé en soy Des lieux secrets et non publiques, Luy estraingnoit ou pouce ou doy.
Disant ; • Voy-tu point que je voy € Voler les regards angéliques, t Dont tous les cœurs mélancoliques < Qui sont dessoubs le firmament, t Doibvent prendre esjouïssement? >•
Lequel pour mieux couvrir son deuil , Soy faignant autre qu'il n'estoit, Forçant aussi son triste veuil.
Il devisoit d'un riant œil A chascune qui l'arrestoit ; Mais entre deux, ses yeux prestoit A celle en un soudain sursaut Dont son prescheur luy fit assaut.
Et croy en tout mon vraysemblant Que longtemps sur elle il posa
rODLTRÉ FAMODB. U5
(Et sailloit hors de presse emblant Pour estre en soy mieux ressemblant) DivOTS pensers qu'il composa ; Mais quelle chose il proposa, Fust de l'aimer ou non aimer, •Pen scay moins qu'un luton * de mer.
Mais pour délibérée emprise Un jour à part se retraïrent, Où en faisant mainte reprise Chacun en sa raison bien prise.
L'un l'autre en parole envahirent Et débatans se contredirent.
Chacun voulant garder son droit, Dont leurs argus Sont cy-endroit.
l'bscuibb.
Que sera-il désoremais, Très-chier seigneur, de vostre vie?
N'est-il d'icy au grand jamais Riens qui vous puist esjouïr mais.
Ne donner d'amour quelque envie?
Je vous requiers que chacun die Le vray et droit secret du cœur, Comme on parle à son confesseur.
LE CHEVALIER
Vostre demande est fort obscure Et mal à souldre en peu de temps ; Car je ne sçay mon aventure.
Ne chose nulle ainsi future
* Luton, espèce de brochet (du latin : ïucius) ou plutôt loutre (du latin : luter).
TOI. Tf. 3
lU L'OULTRÉ D'AMOUR.
Je ne congnois, ne je ne sens.
Vous savez bien en quel assena Mon cœur se peut abondonner :
Prenez ce qui s'en peut donner.
l'bsouibb.
Je ne puis prendre, ne conduire Riens tant soit peu de vos pensées, Si vous-mesmes, par droit déduire, Ne voulez maistrier et duire Le frein de vos douleurs passées, Et que par vertus ramassées Mettez peine à vouloir revivre, Homme heureux, franc et délivre.
LE CHBVÂLIBB.
Quant à bonheur, ne à franchise.
Que jamais jour ne les requière !
Je vous jure en ma foy promise :
Je n'y ay d'espérance assise Qui ne soit foible et bien légière.
Aussi y faut-il bien manière Pour restablir le nom d'heureux En corps si povre et douloureux.
l'bscuier.
La manière de ce royame, Plus proffitans je vous recors.
Vous avez perdu vostre clame :
Il faut prier à Dieu pour Tâme Et non plus regretter le corps ; Car plours, ne cris, ne desconforts
L^eULTRÉ lyAIiOUll. 115
Ne vous y peuvent servir en rieos^ • Mais nuire assez en trop de bi^UL
LE OHBViJiISB.
Comment pourroit un cœur loyal .
Qui a sa foy à Dieu oflferte, Passer ainsi un aigre mal Et vivre par espécial, Sans regretter sa haute perte?
Dieu me donne de ma desserte Ce qu'il luy plaist I je Tattendray, Mais jamais jour ne le feray .
l'escuibb.
Je ne sçay pas que vous ferez N'a quoy le cœur vous est enclin; De celle fois vous en tiendrez Tant et si grand que vous vouldrez»
Mais vous en viendrez à déclin Et trouverez en la parfîn Que toutes les plus sages femmes Vous en tendront à fol vous-mesmea.
LE CHBVALIEB.
Ou fol ou sage, il faut tel estre, Comme fortune un homme escrie.
Je ne suis pas de mon cœur maistre; Dieu m'a fait de telle heure uaistre Que mon cœur mesmes me maistrie.
Donc, si la douleur assegrie '
* Assegrie, apaisée ; amoindrie, ms. de la Bibliothôque impériale de Paris.
lie rOULTRE 0*AMOUR,
Fest itas si tost après Teffort, Qui m*en dit blasme, c'est à tort.
l'bscuibb.
Il n'y chiet de blasme autrement , Fors ce que vous vous en donnez; Vous pouvez vivre heureusement Et avoir des biens largement Si vous ne les abandonnez ; Mais vos regrets désordonnés Vous font cuider d'amour jadis, Qu'il n'a qu'un saint en paradis.
LE CHBVALIBB.
En paradis a saints et saintes, Ce sçay-je bien, maint et mainte une :
Aussi sur terre en a-il maintes Qu'on sert mieux et honore en craintes Que sainte en paradis nesune ; Mais si Dieu, par grâce et fortune.
M'eussent souffert la mienae au monde, Je n'en quisse point la seconde.
l'esouieb.
Sur l'ordonnance ainsi divine, Il ne chiet point d'avoir murmure.
Dieu veut qu'en terme chascun fine Et tourne à riens et à ruine Jeune, vieil, toute créature.
Quelle doncques bonne aventure Vous fait tant plaindre morte amie Qui pleurant ne vous aime mie?
rOULTRE D'AMOUR. H 7
LE OHBVÂLISB.
Hélas ! je pleure et plains sa &ce Qu'à bien dure heure j'ay tant vue, Quant Dieu , après Tacquise grâce, Sans avoir fait qu'à blasmer face, L'a de mes yeux prise et tollue, Et a la terre despourvue, D'honneur et de prospérité , Si bien que moy déshérité.
l'bsouibb.
Qui pert icy et la recœuvre, N'a pas tout cause de se plaindre.
Il convient que mon cœur vous œuvre Ce qu'en luy se nourrit et cœuvre ; Car plus ne m'en pourroit feindre.
Il faut l'amour passée esteindre Et se garnir d'une amour neuve ; Car belle et haute là vous treuve.
LS OHBVÂLIBB.
A haute amour, ne qui soit belle.
Mal digne suis d'y aborder, Aussi d'y faire amour nouvelle.
Qui en ay pleine la cervelle ; Mal peut l'un à l'autre accorder D'amour: me doy bien recorder Quel homme c'est, hélasse ! moy, Ne quel attente il a en soy.
l'bscuibb.
Ne recordez jamais du blasme, Ne faute qu*amours vous ait faite;
IIB L'OULTRÉ D*AMOUR.
Mais en llionnear de Nostre-Dame Regardez-moy sur œste dame Qui est si gente et si bien faite.
S'il en est une plus parfaite Dessoubs le ciel, j'en veux mourir, Sans jamais merci requérir.
LB oebvâlibb.
Hélas, je Tay tant avisée
Et tant jugié plaisant son estre
Que nature qui Ta visée
Et à droit souhait devisée,
N'y pourroit plus de beauté mettre ;
Mais que pour tant s'osast soubmettre
Mon cœur au sien ou que voulsisse,
Ne Guidez pas que je le fisse.
l'bscuibb.
S'il ne vous tient qu'à mal vouloir , De tout honneur vous vous deffaictes ; Mais si vous craignez non valoir Pour l'aimer et bien luy vouloir, Je vous asseure que si faites Chassez-les sur ces entrefaites Et les boutez dehors trestoutes :
Sy n'a mestier de nulles doubtes.
LB CHBVALIBB.
Je ne suis pas en l'accordance, D'aimer encore si avant Que doubte en un peu d'espérance Me peut porter grief ou avance,
LOULTRÉ FAMOUR. 119
Dont je me suis apercerant.
Il faut délibérer devant Et avoir cœur de soy bouter Avant rien craindre de doubter.
l'bscuieb.
Je ne sçay quel délibérer, Il fault, ne duise à vostre cœur.
Vous pouvez bien considérer Qu'un roy la pourroit désirer Pour estre son vray serviteur, Et vous avez comme un seigneur Le choix du monde emprès vos lez.
Vous Taimerez si vous voulez.
LB CHEVALIBB.
Ha! que vecy raison notable :
Cause my, cause! Tout est mien,
Tout m'est conquis ou conquestaUe^
Tout emporté ou emportable.
Le monde est fait seul pour mon bien :
Par Dieu, compains, tu parles bien
A qui auroit Toreille sourde
Pour non comprendre cette bourde.
l'bsguibb.
Si j'entens bourde ou moquerie En cest endroit, nulle envers vous, Ne si je pense à flatterie, L'âme de moy en soit périe Et ravie en enfer dessoubs ; Mais j'ose dire devant tous
190 L*OULTRÉ D*ÂMOUR.
Qu'en vous a beau temps pour servir Et en elle beau desservir.
LB OHBVÀLIBB.
Hélas ! j'ay trop porté service Pour en tirer si povre fruit.
Servir bien et servir en vice ITest tout compté pour un office, Qui en servant bien suis destruit.
Sy ne doy plus vouloir le bruit D'en servir nulle soubs les cieulx Pour non pouvoir de servir mieulx.
l'bbouieb.
Si vostre cœur s'accorde à ceste Et qu'il se vueil abandonner, Je vous afferme grâce preste, Amour, chierté, joie et conqueste, Tant que honneur en seuffre à donner ; Et ne vous pourrez adonner Si tost pour vivre en son lien Qu'amour ne vous pourvoie bien.
LB CHBVALIBR.
Tant congnoy d'amour les paroles Qu'à fol tiens qui si tost s y accorde.
Ses mots sont proprement ydoles Pour hommes fols et femmes foies Qui croient tout ce qu'il recorde ; Mais qu'il y ait miséricorde, Ne regard h son serviteur.
Par la mort bien, il est menteur.
L'OULTRÉ D AMOUR. 121
L*E8GniBB.
Ha sire ! vostre grâce saulve, Amour n'est pas de tel atour ; Ce n'est pas, non, la beste fauve Qui trompe l'un et l'autre sauve ; Mais pourvoit chacun à son tour.
Sy voit parmy et alentour Plus cler que nul humain regard Et paie bien ou tost ou tard.
LE CHBVALIBB.
Or maudit soit de tous les anges
Et de toute la kirielle
Qui meshui croirra ses losenges,
Ses beaulx rapports, ses haulx louenges,
Ne qui l'eslève de tel esle.
S'amour est si loyal, servez-le
Et vous tenez à sa bonté ;
Mais moy j'y ay assez esté.
l'bscuier.
Vous ne savez que d'un malheur Que fortune vous a brassé; Mais sur amour n'avez couleur De luy charger vostre douleur.
Touchant le corps du trespassé; Car tousjours vous a pourchassé Grâce et maint honneur sans remort :
Donc, si faulte a, c'est par la mort.
LE CHBVALIBB.
Doncques, quant amour n*est pas ferme De pouvoir accomplir ses vœux.
I«2 L'OULTRÉ D'AMOUR.
Et que mort par fortune inferme Luy toult pouvoir et le defferme, Donc suis-je là où estre veux, Et tiens plus seur de vivre seulx Atout les maux que j*en aj d*une, Que plus s'en mettre à la fortune.
l'escuikb.
Hélas ! quel perte et quel dommage Si vostre cœur tient caste adresse.
Tout se pert en vous^ force et eage, Honneur, bon los, vertu, courage Et renom entre gentillesse; Et ne voy riens qui vous radresse Jamais, ne qui vous liève en hault, Si le vouloir d'aimer vous fault.
LB CHBVÂUBB.
S'a l'un endroit me convient boire Souffraite ' et perdre saison bonne, Ma loyauté me fera gloire A l'autre lez au moins notoire, Et me donra d'honneur couronne ; Car plus est vertu qui bien sonne De non l'avoir voulu changer, Que pour autre vivre en danger.
l'escuier.
Vous va si près l'honneur du monde, Ne vanité de gloire humaine
I Sonfraite» misère, malbeor, souffirtnoe.
LOULTRÉ D'AMOUR. 125
Que pour los qui sur vous redonde , Aimez mieux vostre cœur qu'il fonde Que luy changez foy primeraine, Encore qui est casse et vaine, Comme d'un corps par mort conquis, Dont nul bien ne peut estre acquis ?
LB CHEYALIBB.
Hélas et quant mort d'aventure M'aura payé de paye égale. Que porteray-je en sépulture.
Des biens de fortune ou nature.
Fors renommée bonne ou maie?
Au moins par foy garder léale, J'auray gagné gloire assouvie, Selon desserte de ma vie.
l'bscuibb.
Or, je vous prie au nom de Dieu, Croyez conseil s'il est possible, Et vous rendez en cestui lieu Qui vous peut rendre jeune ou vieu, Trésor de richesse infaillible.
Riens ne vous sers, invincible Devers amour grand, ne petit.
Si vous y prenez appétit.
LB CHBVALIBB.
Quelque appétit , ne plaisant signe Que jamais puisse en amour prendre, Tousjours le bout de la racine.
Qui premiers a conquis la mine, Y demourra jusqu'au cœur fendre.
Et n'en devroit nul m'en reprendre.
/ 124 L'OULTRÉ D'AMOUR.
\ Ne donner nom de niceté,
Ains los de plus grand loyaulté.
^ l'bscuibb.
; VouB parlez tout ainsi au vif,
Comme le cœur le vous desgorge.
) Je vous accorde vostre estrif ,
Beau sire, et vueil d'un cœur naïf Que vous Taimez de par saint George, Mais qu'il en viengne un autre en forge Qui vous soit plaisance et lumière Jusqu'à recouvrer la première.
i LB OHEVALIBB.
Long parlement qui n'a retraite , Rend souvent pris les gens en termes.
Chasteau qui parlemente et traite, Reçoit volentiers quelque attraite Qui le fait amollir aux armes ; Mais je demeure en propos fermes Affîn que nul ne s'y abuse, Et sy n'accorde, ne refuse.
l'bscuibb.
Ha ! il faut accord et issue Finablement en ceste chose.
Telle œuvre sy n'est pas tissue Pour en partir sans estre sçue La fin que vostre entente y glose.
Doncques, si vostre cœur propose D'aimer ou d'amour escondire* Je vous requiers : veuillez le dire.
» Bscondire, reftiser.
L'OULTRÉ D'AMOUR. 425
LB CHBYALIBB.
Si VOUS avez bien entendu Mes cas, mes dits et mes defPénses, Responce assez vous ay rendu Et ne me suis condesœndu A titre où je congnoisse offenses. J'ay en très-humbles révérences Vostre rapport; mais j'ay discorde Souvent de bouche, ne Taccorde.
l'bscuieb.
Honneur est en raison fondée.
Et est Tune à lautre amiable.
Chascune est de sens abondée Et de vertu improfondée ; Ce qu'est raison, est honorable.
Sy croy et tiens à véritable Qu'honneur de raison avertie Vous jugera de ma partie.
LB CHBVJLLIBB.
Jay un honneur, un corps, une âme; Des troys, les deux saulves voudroie.
Le corps s'en aille après ma dame, J'en suis content; mais tout infÂme De perdre mon honneur seroie.
Donc sachent tous que ne pourroie.
Pour nulle part m'avantager.
Mon peu d'honneur mettre en danger.
l'bscuibb.
Dieu vous garde de déshonneur, De mal d'infamie et grevance !
i^ LX)ULTRÉ D'AMOUR.
Mais pour vous tirer à bonheur, Je feray tant qu'autrui honneur Vous donrra de vostre asaeuranct; Car n'y aura hostd en France Que je n'enquière à yostre nom Slionneur vous souffre aimer ou non.
LB CHBVALIBR.
Je suis d'honneur serf homme et lige, Tant que vie me durera, Et envers luy mon cœur s'oblige De non comprendre, encor le dis-je, Chose que ne m'ordonnera.
Donc, aussi tost qu'il vous plaira, M'advertissez de son devis Et lors je diray mon avis.
Ainsi fut pris l'appointement Devers ces deux qui estrivoient, Et cessa tout leur parlement Jusqu'au savoir le jugement D'honneur sur qui leurs yeux avoient ; Mais les dames qui ne savoient De leur débat un mot qui touche, Les ont surpris los en la bouche.
Lors me sembloit que l'escuier, Esmu comme h soy mettre en queste, M'aperçut emprès un figuier La main fournie de papier Et pleine descripture honneste.
Et vint par forme de requeste Très-douce et aimable aussi M'arraisonner et dire ainsi ;
L'OULTRÉ D'AÎKKJR.
Voicy le douloureux traitié, Frère, que je mets en vos maios.
D'un chevalier plein de pitié Et d'un qui par vraie amitié Luy veut bailler resconforts maints; Mais chascun veut poy plus pu mains Avoir pour soy querelle et droit Sans supplier* en nul endroit.
Or faut-il pour savoir eslire
Qui aura la raison meilleur,
Cause la plus parant ou pire,
Que honneur leur cas retourne et vire
Affin d'en estre vray jugeur.
Sy faut qu'en court de grand seigneur,
Il soit cherché partout et quis
Et justement sur ce requis.
Doncques, s'il vous plaist et a^rée, Vous en irez dès maintenant Monstrer ceste œuvre enregistrée Es plus haulx lieux de la contrée, Là où vous serez survenant; Et lors comme bien souvenant , De tous iceux qui le liront.
Vous entendrez qu'ils en diront.
Et au plus près de vray honneur Que jamais cœur pourra penser.
Priez aux dames de valeur Qu'il leur plaise à y mettre cœur, Sans à nulluy favoriser, Et puis selon leur deviser
Sans supplier, sans céder.
128 L'OULTRÉ D'AMOUR.
« Venez moy avertir de tout: « Vous aurez bon loyer à bout, i
A tant de mots me laissa lors , Et tout ainsi je m'esveillay.
Et trouvay tout joingnant mon corps Les argumens et les records Dont devisé icy vous ay.
Sy ay promis, et le tiendray.
Que je les mettray en avant :
Aussi feray-je, Dieu devant.
Pour tant, seigneurs et nobles dames.
Et entre vous mes demoiselles*, Qui savez par tous les royames Juger des vertus et des blasmes Et bien débattre des querelles , Je vous envoie par nouvelles Ce livre dont le titre porte :
L'Oultré d'amour pour amour morte *.
» St avons, toutes demoiselles, ms. de T Arsenal. * Le ms. 5311 de la Bibliothèque impériale de Paris offre quelques bonnes variantes :
Page 72, ligne 17, lisez :
Ne parvint à un si haut heur.
Page 89, ligne 26, il faut choisir entre ces deux leçons :
Et le harnas dont la substance Estoit un riche et cher catt^l
Ou bien :
Et le harnas dont la présence Valoit un riche et cher chastel
Page 82, ligne 4, variante :
Afin que plus vive à son aise.