‹ Œuvres de Georges Chastellain (volume 5)Chapitre 25 sur 43 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Pour cause que en plusieurs hautes histoifeer Et au tableau des humaines mémoires»

Maintes choses du temps jadis passées Sont plusieurs fois prises et réôitées En divers temps et lieux diversement Et par divers contn^ire entendement, Huy en un lieu trop ou p^u ampliées.

Demain à terme ou, trop tost oubliées, Ou trop parfond ou trop peu entendues»

Ou trop ou peu à leur devoir rendues.

Trop sobrement eslevées les unes.

Et les autres par aveugles fortunes Décorées de gloire oultre desserte Par voix mouvant de raison non inexperte;

^ Publiée d*aprô8 le ms. 120 de la Bibl. Laurentienne de Florence, ool* lationné sur le ms. 1717 f. fr. de la Bibl. ixnp. de Paris. Ce ma, donne pour titre à cette composition : « Les Épitaplies de Hector, âls 4e Priam, roy de Troye, et de AchUes, âls de Péleus, roy des MyrmydoiiM^ et est contenu au procès de cestuy traité les complaintes d^iceulx cheTaliera, présent Alexandre le Grant. » On lit dans le ms. de Florenœ : « Cy après s'ensievent les épytaphes de Hector et AobiUes, ensemble le procès de eulx deux, dont Alexandre le Grant est le seul joge. »

Recueillies souvent les plus ombreuses.

Les moins de prix, les plus infamieuses *, Et laissées comme songes ou fables Les plus dignes et les plus lamentables.

Que tout le monde en son considérer Devroit douloir, larmoyer, souspirer, Tourner ses yeux, soa esbat et son rire * Pour en ouir réciter ou escrire ■, Comme à présent d'une haute matière Prise en un viel très-longtain cymetière M*a la tendreur esmue et pressée D'en rafreschir la plainte délaissée.

Et de la mettre en face * des haulx hommes , Des rois du monde et des princes preudommes, A Toix piteuse enrumée en ses termes, Avecq yeulx tous encombrés de lermes ; C'est la plourable,^ amère et doulereuse Mort de Hector, de Troye vallereuse *, Si yillement ' et à honte inférée, Et par main noble et haute procurée Encontre honneur d'anoblie nature Et contre estât de royal géniture, Lequel pour lors que Dieu le souffroit vivre, Estoit celuy, que toute histoire et livre.

Sur tous les bons du monde, recommande.

Et dont la bouche à en parler amende, Vray escarboucle et hautesse florie D'aspreur humaine et de chevalerie.

De los, de pris, d'aspresse^ et de vaillance,

» Infructueuses, ms. de Paris.

* On lit dans le ms. de Paris : Tourner son jeu, son eshai et son rire. ^ Descripre, ms. de Paris.

* Jit la remettre es faces, ms. de Paris.

* Malheureuse, ms. de Paris.

' Faillamment, ms, de PsTiB, ' D'aigreur, ms. de Paris.

Et où jamais peur n'eut, ne deffaillanee , Lasche vouloir, ne vil meschant ouvrage Ne prit logis, n'entrée en son courage.

Plus ce sembloit * fils d'un dieu immortel Que d'aucun roy, tant f ust-il grand ou bel.

Pour les valeurs qui en luy reluisoient * Et au surplus du monde sufGisoient.

Sy fut, hélas ! si felle sa fortune Qu'en jeunes jours et en senestre lune, Luy, le vainqueur d'effort tant ■ redoubtable Fu dévaincu par meurtre détestable Et prosterné vilainement es prés, Dont si grant grief et si grant perte après Oncques le siècle en nul temps* ne reçut.

Quant si haut corps en fin si povre* chut; De qui^ combien que l'heure ' ep soit passée Et que du corps pièça est trèspassée Sa cuisant playe et sa douleur très-dure, Pour tant n'est pas de sa longue laidure Sa dolente âme avant ses jours périe.

Ne de salut, ne d'honneur regarie»

Ains se demaine et lime en pleurs ses fers Et tranmet cry du limbe des enfers Vers tous les rois et princes pour vengeance Du cas commis en telle deffaillanee»

Et les semont à voix très-honenteuse De regarder sou histoire piteuse ^ Et de jeter dehors de leur registre

* Miêua reisemhloit, ms. de Paris.

' Q»*en luy seul luisaient^ ms. de Florence.

* Tout, ms. de Florence.

* JBneoffe, ms. de Florence.

' Bn si basse fin, ms. de Paris.

* rmmvre, ms. de Florence.

* Ih regreUer ceUe kUtoire piteuse, ma. de Paris,

I7Î LAœiPLAINTE

Cy-gist la mort amère de Priant Et d'Hécubawies cheveux destirant.

De qui les voix vont en pleurs escriant Des morts Tabisme et les monts d'Orient.

Cy-gist le seul envié de fortune, Celuy en qui toute vertu fut une, Par quoy fortune en oélée rancune L'a fait tomber soubs éclipse de lune.

Cy-gist Tobject de l'humaine pité.

Qui toute haute excellent royauté Semont, provoque à larmes de durté* Et à mémoire en toute éternité.

Comment Alexandre, soy émerveillant de la glorieuse épitaphe de Hector, vint à la tombe de Aohiles; et commença à lire son tiltre.

Cy-gist redos Âchiles le seigneur.

L'aigu, le fort, fier lion batailleur.

Tigre en estour, des Grieux tout le meilleur. Et des Troyens dur mortel travailleur.

Cy-gist l'horrible espée fouldroieuse, Robuste bras, dextre victorieuse. Semblant crému, menace flamboyeuse, Mortel rencontre et touche furieuse.

Cy-gist des Grieux la promise victoire.

Tout leur confort, leur attente de gloire, Leur destiné parfait de vieille histoire Pour renverser Troye en arsure noire.

* A larmes de durté, alarmes qui seront durables.

Cy-gist des Grieux la terrible vengeance.

Le contre-arrest de troyenne puissance, Le chier vengeur de la honte et nuisance Que fist Paris sur Grèce en arrogance.

Cy-gist Teffroy du haut roy Priamus, L'abat d'orgueil de ses enfans crémus, Le prostemeur sur les troyens palus Du fort Menon et du fier Troylus.

Cy-gist celuy qui près par impossible A dévaincu le victeur invincible.

Le bras du monde en sa fureur visible, Le plus à craindre et le moins agressible.

Cy-gist celuy soubs qui force et maistrie, La fleur du monde est faillie et périe.

Orgueil soubmis, morte chevalerie.

Fierté conquise et prouesse tarie.

Cy-gist celuy, dont la main dévora Le noble Hector et de mort enferra Le plus vaillant qui oncq fu, ne sera :

Qui veut s'en rie, et pleure qui vouldra.

Exclamation d'Alexandre sur la gloire de Hector et de Acbiles, désirant le demy tiltre dudit Achiles pour la yictoire qu'il avoit obtenue sur ledit Hector.

étemelle et très-merveillable puissance des dieux, incomprise en tes voyes et en tes faits non investigable, qui entre les corps que tu gouvernes, tu fais les uns semblables à ta nature, et les autres, ce semble, infélices et non assortables à riens, que diraj-je, moj le traverseur

i74 LA œMPLAINTE

de la terre, le vieil attempteur des diverses fortunes, l'expéditeur des œuvres loingtaines et espandues gloires, Tinquisiteur des monstres et des ysles occultes, que diray-je, que pourray-je penser, désormais moy, misérable roy ? En quoy pourray-je ficher mon espérance, en quoy salut, en quoy mérite, en quoy félicité, en quoy dignité aucune de mémoire, après ces deux haulx reluisans hommes, qui en leurs tiltres contiennent la gloire, dont rentier monde se vouldroit parer par convoit*? 0! les dieux immortels! et où est l'exclamation propre qui leur fust à tramettre*? Ne où est le mode qui pust souffrir à louer et amirer ces deux hommes, ces deux corps, ces deux chevaliers, dont l'ombre vault estre et la painture menace, tous deux morts plus redoutables en famé, que les récents bras d'aujourd'huy en faits? ! et que les dieux ne m'asseurent de tel tiltre et à l'issue de mon estre, et de telle à demy gloire, souverainement d'Achiles, qui, sur la couronne chevallereuse du monde , a obtenu par mort le derrain triomphe 1 Vive sa gloire, croisse sa renommée 1 Et sans déprimer la hautesse et sublimité du Troyen , intronisée soit son ymage emprès les dieux 1

La glorification que Alexandre donne au vaillant Grégeois Achiles, comme victorieux sur Hector.

Achiles, royale géniture, Chevalier preux, né de bonne adventure. Précieux corps, solempnel nourreture, Choix immortel, souhait d*extrôme gloire ;

» Après ces deux glorieux et hauts chevaliers qui seuls remirent en leurs titres ce dont l'univers et entier monde se pare, ms. de Paris. * Qui soit propice de leur transmettre, ms. de Paris.

Bras triomphal paré de la painture, Plus grant que fîst oncq mortel cr^ture, Et dont ton chief et ta royal vesture Resplent plus cler que le soleil en voirre;

temisseur de toute vieille histoire, L'aigle des roys *, bruit d'étemel mémoire, Trésor des preux, prodige de victoire.

Corps reluisant par fortune et nature' ;

Vers toy couché en ceste tombe noire.

Te viens offrir révérence notoire Et exaucier ton nom non transitoire.

Mais étemel par mérie droiture.

La complainte que fait Hector, le fils aisné de Troye, de sa mort vilainement procurée par Achlles ; et comment il semont les princes du monde à garder son droit et honneur, touchant sa mort glorieuse.

Je fus Hector, le fils aisné de Troye, Jadis salut, seul protecteur et joye De mon très-haut glorieux parentage.

Lequel, pour lors que de fer je m'armoye Et que branler je fis Fespée moye.

Fléau dompteur des Grieux je me clamoye Et le rabat de tout leur vieil outrage.

Parents, cités, subgès je deffendoye, Mes ennemis de mort dure offendoye, Et pour un grief dix doubles leur rendoye Par propre main et par propre courage; Donc, pour les faits qu'en droiture exploitoye

* Suptrt ro$€h ms. de Paris.

* On Ut dans le ms. de Paris ; Sur tout le plus ewcelUnt en nature.

176 LA œMPUINTE

Et au plus beau de mon eage où j'estoye, Fortune» alors que moins je la doubtoye.

Transmit sur moy vilain mortel oultrage.

Jadis, alors que j'estois empereur

De l'ost troyen et certain répareur

De vieille perte et de fresche ruyne.

Et qu'entre Grieux, comme un lyon coureur

A g^eulle ouverte et de proye quéreur,

Je me monstroye invaincu conquéreur,

Bras furieux et redoubtable eschine,

Lors n'estoit nul si haut adventureur,

Qui regardant ma naturelle aigreur

Pust ou osast attendre ma fureur.

Ne le trenchant de mon espée fine.

Or est faillie en moy ceste terreur,

Celle jadis espouventable horreur;

Et est changé mon estre et ma crueur

En pleurs, en plaints et en voix fémenine.

Hamois luisant, tranchant espée clère.

Force, vitesse, aigreur, fière manière, Tout est tourné en plaintive nature.

Lance jadis de mille hommes meurtrière Par un seul jour est devenue fougière, Et corps horrible en bataille rangière, ^Plourant ymage et dolente peinture.

Selle orguilleuse est devenue bière ; Cheval bruiant, amattie litière ; Dextre jadis comme fouldre légière Las ! sy est cheue en terre et pourriture ' ; Et pour tous biens du temps de cy derrière M'est seul remèse une âme prisonnière,

» On lit dans le ms. de Florence : Bst Jà tergoir de plours et defrolure.

DHECTOR. 177

Criant aux dieux vengeance droiturière Soubs larmoyant parfonde sépulture.

Ma vieille plaie et ma mort inférée,

Jadis tant fort en Troye souspirée

Par main destorse et en plour débattue

Pour estre arrière en frais yeux' remirée

Et de rechief plainte et considérée,

Requiert que soit de nouveau replorée

Et par pité nouvelle ramentue ;

Car la façon d'honneur vitupérée.

Comment ma mort a esté procurée S

Vilainement par derrière serrée*

Par main encor de royaulté vestue,

Si cent mille ans le monde avoit durée,

Sy en devroit douleur estre tirée

Et entre rois et princes regrettée* ,

Si prince au monde en honneur s'esvertue*.

Pour tant, ô vous très-haults princes et rois, Qui par devoir de vos naturels droits Devez honneur maintenir et ensuivre.

Et en tous lieux et en tous les endroits, A qui qu'il tourne à honte toutesfois, Tous les haulx faits et les humains exploits Peser au doy et à la juste livre :

Vers vous je viens à lamenteuse voix •, Non regardant aux titres de vos loix,

> Bn ses lieux, ms. de Paris.

* On lit dans le ms. de Paris : Est, quant d'aguet elle est inUrminée.

* Enferrée, ms. de Paris.

* Proférée, ms. de Flopence.

* Dictys de Crète, qui jouissait d*ane haute autorité au xv« siècle, rapporte qu'Achille tua Hector par trahison.

* On lit dons le ms. de Paris : Sy crye h vous à lamentable voia.

TON. VI. i2

Ou si christiens ou princes pa7«Qnois\ Fors ' au bon sens que nature vous livre ; Et vous requiers à ceste extrême fois Qu'en devisant d'Achiles le Grégeois Yeulliez garder la hautesse et le pois De mon bonneiur» non pas de mon revivre.

Et vous le haut trésor de pité tendre,

Bourgeon de qui fleuve de pleur s'engendre ,

Fémenins cœurs, recuis demy en flamme,

le foyer " de charitable cendre,

Vers vous me viens et présenter et rendre.

Les bras ouverts, les jointes mains estendre,

Pour esmouvoir vos yeux que je réclame ;

Car pour Thonneur de vous autres défendre.

L'on m'a vu corps et bachinets pourfendre,

Mes bras forcher, mes propres mains estendre*.

Dardant aigreur comprise en vostre blasme * :

Sy vous supply que cy vueilliez entendre.

Car viel murtry, frais pleurs me convient prendre ;

Sy remets sur vous tout mon doux attendre,

L'honneur du corps et le regret de l'âme.

Comment Hector» parlant à Alexandre, l'incite de non donner si grant faveur au tiltre de la tombe de Achiles, mais que souverainement il veuille avoir regard à raison et honneur.

Alexandre, rôy convoiteur de gloire, d'honneur ambitieux et depuis naguières le visiteur de nos titres, qui t'a meu, toy, qui es le juge des hommes et la balance des

» On lit dans le ms. de Paris : Ne si chrestiens, juyfs oupapenn(ns.

* Mais, ms. de Paria.

• Souspir, ms. de Paris.

♦ Mes propres veines fendre, ms. de Florence. ' Comparant vostre blasme, ms. de Paris.

régions estranges, de sentencier mon honûeur, inconsult soubs autruy splendeur, qui ignores peut-estre les faveurs et les secrets d'ambedeux? roy Alexandre, ne prises-tu autrement l'honneur de ton semblable, et ne crains-tu à inférer lésion à un fils de roy, Taisné de la progénie troyenne , glorifié des dieux , solemnisé du monde et des hommes, que tu, ce semble, soubs pollue lecture, légièrement escripte, déprimes, courbes sa hauteur et en verses son siège? roy sobrement instruit, peu informé des causes occultes qui doivent ou afiFecter ou retirer les courages, retourne à la nature de ton sang et à la liautesse de ton devoir. Car certes, si en un roy n'affiert créance légière, moins luy fiert hastiveté en sentence inconsulte, en honneur souverainement, qui plus est de grant pois au perdeur, que au fol juge sa faute. Beau sire, entens à raison et à propre honneur, et ne te souflFre légièrement desvoyer sur rapport des yeux, car souvent Ton voit Tescorce du bois en fleur, dont la mouelle par dedans est pourrie.

Comment Hector, continuant son propos, fait remontrance à Alexandre que Achiles le tua par aguet et non par vaillance.

Tu es un roy,

De qui Tarroy

Et le convoy

A fait effroy

Par Tunivers monde, je croy,

Et as, soubs le divin octroy ,

Mais ' ton employ,

Tout ton reploy,

' Mais, àTayenir, désormais.

i80 LA œMPLAINTB

Ta foy, ta loy,

Ta faim, ta soy»

Fust en guerre, fust en requoy,

A maintenir ITionneup de toy :

Raison pour quoy

Chacun en soy

En craint le ploy :

Sy fay-je moy,

Mais si mon malheur

Et si ma lueur

Soubs feinte couleur,

Soubs stille abuseur,

Poly en faveur, •

Souffre aucune erreur •

Par quelqu'un, mon opprimeur

Ou peut-estre intérineur ",

Fust-il empereur

Roy ou conquéreur,

Hideux rencontreur,

Mortel en fureur,

S'il est procureur

D aucune vilaine aigreur,

Mal fait qui en est couvreur,

Et quoyque douleur

Me soit et tristeur.

Cause de langueur,

Fondement de pleur,

* On lit dans le ms. de Paris :

Mais si mon mallieur Et si ma luour Soubs feinte couleur, Sous titre abuseur, Souffre aucune erreur.

* Intérineur^ exécuteur; peut^tre intermineur ou intMmeur, qui met h mort.

D'HECTOR. i81

D'estre tresbuscheup, Peut-estre par mon malheur Ou par main d'autruy valeur.

Comme on est tout sceur.

Qui est fruit et fleur Meilleur sur meilleur, Toutesfoys n'ay peur Qu'en telle hauteur Mon murtrier, non mon victeur. Doive affoiblir mon honneur.

Sy te supply, gentil roy, et advise Qu'en tout honneur, dont tu fais ta devise, Mon corps occis désormais ne réprimes ; Car là où sont les mérites ou crimes, Parra en brief par leur couleur divise :

A qui il touche, y prenne garde et vise.

La forme de rhonneste excuse d'Alexandre envers Hector, touchant rhonneur par luy exibé à son intérimeor Achiles.

Hector vassal, le cœur tu me tourmentes, Quant si sur moy tu te plains et lamentes Et me mets sus qu'en légierté récline, Autruy j'essours et toy je te décline , Quant peu j'avance ou prise ton histoire Et d'autruy los fais esbruire la gloire :

Certes que non, jamais ne le pensay.

Ne contre toy tel mal n'encommençay ; Car trop congnoy toy et ton origine Et les haulx faits de toy qu'on ymagine.

Le roy des preux et des bons l'escarboucle, Où jamais main que toy ne mit la boucle, Voire au regard, si vray je le reoors,

i82 LA COMPLAINTE

De fier courage et de valeur de corps, Non pas en fait d^aventureuse queste; Mais je t excède en gloire de conqueste; Car suis froisseur des régions par sommes.

Et toy dompteur et le victeur des hommes, Vainquant en aigre et en propre vertu, Et moy en ost bien armé et vestu.

Or est ainsy que moy jadis quéreur De seigneurie, et d'estre Tempereur Tant des pays que des hauts cœurs humains Et d'avoir tout l'entier monde en mes mains, Bien est-il vray qu'ainsy que je passoye Vers Achiles, sur sa tombe lisoye Comment sa main en prouesse parfonde Avoit versé tout le meilleur du monde.

Avec plusieurs grans mots parant ton titre * Qui autre part ne sont mis en registre, Et combien que tous les recors des livres Et les hauts faits de tes bras à délivres M'ont toujours fait et le croire et savoir Que de toy oncq ne fu meilleur pour voir, Ce non obstant* pour cause que la lettre Te racontoit' failly et occis estre Par Achiles, ton fort intérempteur.

Je luy donnay * la gloire et la hauteur, Non pas pour cas que oncques je te haïsse.

Ne qu'à ta gloire aucun mal je voulsisse, Mais pour le los qui en sault et redonde D'avoir le bras sur l'aigle et fleur du monde. Donc, plus verroye en toy haut los esbruire,

• On lit dans le ms. de Paris : Avec plwieurs autres grans mots et titres.

• Toutesvoies, ms. de Florence.

• Te corrompoit, ms. de Paris.

^ J*en désiray, ms. de Florence.

DHECTOR. 183

Plus me feroit mon titre en moy reluire*.

Ainsi, Hector, d'Achiles Tépitaphe,

Qui que Tescript, ne qui y mit la graphe,

Il dit de toy tant de los et le preuve

Qu'impossible est que désir ne se meuve,

Et qu'on n'adhère à hautesse de cœur

Par ton los propre à ton sépult vainqueur,

Lequel, par toy si très-haut honnorer,

Fait plus et plus et plus fort désirer

Xe bruit qu'il s'est attribué h soy,

Pour ce qu'il semble estre vainqueur de toy;

Et toy qui sçais par vue et par histoire

Qu'en tout mon temps, j'ay quis gloire sur gloire ,

Si j'ay trouvé titre aucun glorieux,

Ne puis-je avoir le désir curieux

De souhaidier un semblable à ma touche

Sans déroger à nul à qui il touche?

Certes, sy fay, je le puis et doy faire.

Ne fut jadis le très-puissant roy Daire

Par moy conquis et soubmis à ma loy.

Qui mieux valloit en tous endroits que moy.

Mais toutesfois, qui que s'en rie ou pleure.

Pire ou meilleur, la gloire m'en demeure,

Et ne luy fait qui que soit aucun blasme.

Qui de mon lez va désirant la famé.

Non fay-je moy à toy, que bien l'entendes;

Car en tous temps et en toutes légendes,

Plus est victoire en œuvre difficille.

Tant plus victeur est digne de haut stille.

Certes trop est grant chose de victoire ;

Car le vaincu plua a en luy de gloire.

On Ut dans le ms. de Paris.

Donc, plas voit-on en toy haut los esbruire, Éi pins de fidt ton titre et noM relof re.

184 LA œMPLAINTE

Plus le vainqueur en honneur glorifie Et sa vertu de valeur florifie.

Vecy le cas pour quoy je m'y adonne :

S'il y a mal, honneur le me pardonne.

Comment Hector, content de Texcuse d'Alexandre, Tadvertit de la mode de son interminement précipité par son ennemy Achiles.

Alexandre, empereur très-gentil.

Encore un peu d'alégeance m'est-il, Quant devers moy si doulcement t'excuses, Et de parlers aussi aimables uses ; Car peur assez certainement j'avoye Que d'argumens tu me tinsses la voye Pour ta raison encontre moy débattre Et pour mon los ou fouller ou abattre.

Or m'ont esté les dieux si favorables Que tes parlers ne sont fors qu'agréables, Et parles bien comme Alexandre en vie; Mais maintenant, quant Tâme t'est ravie Et envers nous es enfers descendu, Tu as bien sçu, appris et entendu Que d' Achiles le coup qu'il fist en moy A esté fait en grant blasme de soy.

Car toy et moy et aussy ma partie Sommes au lieu où h droit de partie Est vérité pour chascune et chascun.

Sans espargner non plus l'autre que l'un.

Déa I toy vivant, quant en gros tu lisoyes Les vers parés, dont mort tu me disoyes Par Achiles, sans mention plus claire.

Certes je dis, et fust du fils au père, L'honneur de cil qui l'autre a pu occire.

Semble estre à l'œil trop plus digne d'eslire ;

D'HECTOR. i85

Mais cil qui mit les vers sur le tombeau.

Cela le laid et n'y mit que le beau, Par quoy ton sens en fut par faulx déçu, Et moy j'en suis à le souffrir enchu De mon honneur, quant me cuides vaincu Qu'onques ne fus d'homme qui ait vescu.

Le cas est tel, car comme j'entçndis A Patroclus qu'à la mort je rendis, Guidant ravir âa despouille garnie, Vint Achiles remply de félonnie Et me férit par derrière le dos.

Dont mort souffris et luy honteux deslos.

Mais si cela se peut nommer victoire.

C'est donc grant los que de vil œuvre voire.

Alexandre, à toy je le raconte, Car je sçay bien que tel deslos, ne honte, ^ N'eusses voulu procurer, ne acquerre

Pour un mont d'or plus grant que n'est la terre :

Par quoy tant plus m'est-il fort desplaisant

Quant tu jadis alloyes eslisant ,

Mal informé, cuidant avoir bon heur,

Un titre feint contraire à vray honneur.

Ce qu'en ton cœur ne se fust jamais chu.

Ce m'est advisS si bien tu l'eusses sçu;

Car en un cœur de roy doit estre hide.

Non pas certes* nom de lasche homicide,

Dont il s'ensieut en\out bon sein " remort

Pour coup féru, ne pour reçue mort;

La main férant n'est de moy vainqueresse ,

Ne moy occis, ne suy mort en paresse;

Ains aussi plein suis de gloire tout mors

Que je fus onc, ayant la vie au corps ;

* Comme je eroy, ms. de Paris.

* CA^cA^, ms. de Paris.

> Sang, ma. de Paris.

Et ce te voeil prouver par ma droiture Et par exemple et par vive figure *.

Comment Hector, par exemple d*Antipater, monstre à Alexandre que Achiles ne doibt avoir gloire sur luy , non plus que icelluy Antipater sur Alexandre, et que si Antipater a esté traistre à Alexandre, Achiles a esté murtrier de Hector.

Te souviengne Alexandre comment, après toute la terre avoir esté fléchie soubs toy et réduite à la crémeur de ton sceptre, Antipater , ton espéré amy, te fit par ses fils Cassandre et loUe empoisonner en Babylonne*, et que luy, un cautelleux vieillart, te fît cheoir à l'envers sans glaive, que milles tourbes de raddes jeu vents" oncques ne purent expugner par force. Donc, si Achiles prent gloire sur moy de son coup , par semblable raison Antipater te précédera* en gloire par sa poison, et sera de toy vainqueur; un traistre, et de moy, un murtrier. 0! et comme mal sonne (aux dieux nen desplaise!) que gloire de telle hauteur et telle splendeur soit ternie soubs telle main, ne que le lasche courage d'un proditeur* obtienne triomphe sur gloire de roy ! Et quant au roy Daire que tu allègues, certes, Alexandre, si les dieux jadis t'en ont donné le dessus, aussy te donnèreut-ils le conseil bien d'en ouvrer, quant par maintes exhibitions

' On lit dans le ms. de Paris :

Et ce veux bien monstrer tant par droiture Que par exemple du fait la vraye figure.

Il est évident que le dernier vers a été mal transcrit.

> Voyez Arrien, VIT, 7, et Quinte-Curce, X, 28.

« JouventSy jeunes gens.

* Te passera, ms. de Florence.

« Pun traistre, ms. de Florence.

de courtoisie par toy à luy coustumièrement démontrées tu doubloyes et redoubloyes ta louange, et te monstroyes, contre nature d'ennemisté, courtois et bénigne à ton ennemy. Et où est ores le cœur, tant soit noble, qui telle œuvre congnue ne devroit révéler et ramener à dignité de mémoire ce qui procède de si noble racine? Certes, si Âchiles m'eust espargné seulement d*une heure^ peutestre que à tousjours mais il eust son honneur sauvé. Or m'aril abbattu par crisme, ce qu'il craignoit non pouvoir faire par sa valeur, et par ce il en a noircy son honneur, et le mien non pas décru, fors seulement en tant que la vie m'est par luy précipitée d'avant mes jours. roy Alexandre doncques, ces choses considérées, entens à ton honneur et au mien; et si tu as erré par le faux record d'un simple titre de sépulture, sy te réduis à la voix d'un fils de roy, vray relateur.

Or m'est advis, si honneur repose en terre, Que par tous droits et d'armes et de guerre, Moy, tout occis, doy resplendir en gloire, Et luy qu'on cuyde avoir sur moy victoire, Ne peut jamais des bons la grâce acquerre, Ou tout le monde est aveugle et sy erre.

Comment Alexandre, continuant son excuse vers Hector, luy impètre que Achiles vienne par devant eux soy justifier de son crisme.

noble Hector, jadis la perle de Troye et le miroer étemel de prouesse, jà ne plaise aux dieux que je par mes argumens te puisse vaincre, pour cuyder embellir ma cause par répliques sur toy, que les dieux, les livres et les

* Demy heure, ms. de Paris.

488 LA œMPLÂINTE

humaines mémoires si haultement solempnisent, et que moy-mesme par nature de royal courage te doy et vueil autoriser aussy sur tous autres. Hector, si jadis le titre de ton ennemy, forgé peut-estre par faveur, m'a donné légière affection mal causée, maintenant mieux instruit de la matière, me condamne d'erreur ; et pour rapaisement de courage , et aussy pour continuer ta gloire, laquelle, après tant de haulx et vallereux* faits, dont tu reluys et resplendis, par ma seule bouche n*a pu recevoir lésion, moy du palais* de nos enfers suis content de moy révoquer en terre et d'envoyer publiquement la protestation de mon tort, pourvu toutesfois que Achiles premièrement, en qui chevallerie et haultesse de sang royal resplendissent, bien amples, viendra icy devant nous deux soy justifier, s'il peut, de ce en quoy tu le blasmes. Car ainsy pourra estre que, présentes les parties, ou que ton cœur s'amollira vers luy par ses excuses, ou que ta gloire sera redoublée par son recongnoistre. Il prit jadis comme toy royale naissance et nourreture enfantine en gyron do royne. Sy est ton honneur et ta haute louenge, que tu le mettes en offre de le recevoir en ses excuses et autres quelsconques allégations quil voudra proposer, car si du cas qui est commis en toy, tu fais à doloir, aussy se fait à plaindre Achiles, quant il s'est souUié de tel mesprendre*.

» Victorieux, ms. de Paris.

« Var : des pales ^ des limites, ou bien : des palus, des marais, des rives.

« On lit dans le ms. de Paris : Car s'il fait à douloir que faulte si horrible soit en soy commise, aussi se fait-il à plaindre que un si renommé chevalier soit ordoyé de tel crime.

Icy réplique Hector.

Combien que de toutes lésions inférées , celles d'honneur souverainement et de mort sont non pardonnables, toutesvoies, poumon refuser équité à nulluy, et aussypour mieux esclaircir d'entre nous deux la matière, Alexandre, je m'accorde volentairement à ce que tu me requiers et demandes.

La complainte que fait Achiles pour son reprochable exploit, priant aux roys et aux princes qu'il leur plaise de le supporter.

Si la pitié de ma douleur très-tendre Dieu me souffrist que cœur la pust comprendre, En soulageant ma très-dolente charge, Espoir m'est bien d'en faire roches fendre.

Et non pas cœurs, mais ces pierres espandre En feu, en flamme, et convertir et rendre.

Noyé en pleurs, tout le monde en son large.

Donc, si mon heur se pouvoit estendre Que ciel ou terre ou homme pust comprendre Le demy mal qu'au cœur me convient prendre Soubs le couvert d'une ombroyeuse targe, Certes les dieux, mon corps couché en cendre, Auroient bien garni* d'un si haut attendre, D'un grant salut et d'un haut entreprendre, Après nager en si amère barge.

Qui veut ses yeux en mon estre mirer Et à grant pois de sens considérer Du présent fait* ma dolente manière, Pour semblant triste ou pour cris proférer,

* Muni, ms. de Paris.

* LieUf ms. de Florence.

Certes ne doit en soy nul ammirer.

Penser aussy, cuidier, ne espérer.

Fors que ce soit à cause non légière.

J'ay les yeux prests à tendrement plorer.

Le cœur enclin à plaindre et souspirer,

La main prochaine à cheveux destirés,

La voix tremblant, comme au vent la fougière;

Et me duit mieux moy-mesme martirer,

Destordre mains, visages déchirer.

Gémir, frémir, voire désespérer

De mon malheur que faire meilleur chière.

excellente haute chevalerie.

Rois, princes, ducs, toute autre seigneurie*, A qui nature a mis grans biens en œuvre.

Vers vous me tourne à triste voix marrie.

Non par cuidier d'œuvre envers vous mérie, Mais soubs espoir de la vertu florie Qui au trésor de royal sang se cœuvre.

nobles cœurs en vaillance nourrie % En qui pitié ne peut estre périe, Honneur esteint, ne raison attarie*, Veuillez vers moy vos courages esmeuvre ; Car moy gisant desoubs terre pourrie, Fils d un haut roy et de royne chérie, Voy à tousjours ma famé estre murtrie.

Si devers vous grâce je ne receuvre.

Par nom jadis Achiles fus nommé, Fier, courageux, chevalier renommé,

* Baronnie, ms. de Paris.

* On lit dans le ms. de Florence : vaillant corps , o haultesse liourrie.

» Amoindrie^ ms. de Paris.

L*uu des meilleurs du temps d'ioellay eage Puissant de corps, de taille bien formé, Où Dieu sembloit n'avoir riens espargné.

Riens mis d'oubli, n aucun biens desprimé Ne en vertu, ne en hautain courage , Comme un lion, comme un tigre animé.

Car, quant j'estois à cheval et armé Et que ma main tint son acier limé.

J'en ay fait maint haut et terrible ouvrage, Respandu sang, bras et teste semé Parmy les champs où je me suis ramé *, Et tant qu'en un les voix m'ont reclamé L'honneur des Grecs et des Troyens l'oultrage.

Grans et haulx dons m'avoit donné nature ;

Aussy les dieux dont je fus nourreture.

De leurs faveurs largement me partirent.

Et fus taillé par semblant de droiture

D'estre une fois reluisant créature

Et l'un des haulx en gloire d'escripture.

Dont oncques mains en chroniques escriprent*.

Or a esté telle mon adventure

Que par malheur, jadis d'une pointure

En mon honneur je commis fourfaiture.

Par quoy les haulx de gloire me retirent

Et m'ont forsçaint d'une telle ceinture

Que j'en maudis ma réal géniture.

Mon lieu, mon nom, mon estre et ma facture,

Ne qu'onques mais mes mains le desservirent.

Fureur de sang, amertume * de rage, Enfelonny, injurié courage,

* -8a»i^, porté, dirigé.

* En livres escripvirent, ms. de Paris.

* Apostume, ms. de Paris.

in LA COMPLAINTE

Advis troublé, par nature esmue,

Par leur cuisant impétueux orage,

ATont fait commettre un chaleureux oultrage

Et oublier d'honneur le haut parage,

Dont la clarté m'est à terre eschue :

J'ay fait, bien sçay, un piteux vasselage,

Fort rabaissié ma gloire et mon estage,

Et n'avint oncq au siècle tel dommage

Que de ta chose en ce point eschue ;

Mais qu'en diray-je en mon propre avantage,

Fors que je suis du troncq et parentage

Du vicieux humain povre lignage,

Dont la foiblesse est en tous lieux conçue?

Si la fureur non à temps refrénée

A ma raison forclose et formenée

Par force à faire œuvre si dqspiteuse.

Quant la fureur a esté terminée.

Et que raison m'a esté ramenée.

J'en ay souffert douleur si attainée *

Quoncque puis n'eus vie déliteuse^

J'en ay ma main de faulte condempnée,

Mon bras maudit, ma face déclinée,

Et par douleur de l'aigre destinée

Et de ma gloire a tousjours mais boiteuse,

J'en ay sur moy la sentence donnée,

En démonstrant h ma dure journée

Qu'en royal sang, n'en créature née.

Ne doit manoir œuvre impugnée honteuse.

Le noble Hector, fleur d'honneur, l'oultrepasse Qui en valeur et en vertu surpasse

» 5'^ attainée, si vive.

* Déliteuse, douce, pleine de plaisir.

DHECTOR. 193

L'aigreur, Taspresse et la fierté du monde, Et qui tout seul tant de prouesse embrasse.

Autant de gloire et de haut los atasse, Comme le siècle en son trésor amasse Jusqu'à quérir le parfont de sa bonde.

Bien sçay qu'en plainte et en dure menasse Sa voix me charge et sa douleur me trasse Et en aigreur il quiert, il prie et chasse Qu'honneur me froisse et gloire me confonde ; Mais soubs l'octroy des dieux que je pourchasse , J'en pense à rompre aucunement la chasse, Quant j'en verray le lieu propre et espace, Là où faudra que de tout je responde.

Pour tant en vous, o seigneurs ', je respire;

Mon mal, mon grief, vous envoyé et souspire \

Comme à sensible entendant ' baronnie.

Si j'ay le tort devers moy et le pire,

Pour tant en vous * ne me vueilliez despire ^

Car j'ay tiré de royaume et d'empire,

Com vous, jadis naissance et progénie.

Sang me conseille et nature me tire

De mettre en vous ma playe et mon martire.

L'un noble cœur, volentiers l'autre attire ;

Dieu a noblesse en celle forme unie.

Si donc en moy riens se trouve à redire,

Veuillez un peu de mon support escripre,

Et vous ferez, pour à honneur suflire,

Ce qu'appartient à royale maisnie.

* Vers vous, hauts princes, ma. de Paris.

* On lit dans le ms. de Paris : Bt vous envoyé le griaf dont je sous* pire.

' Attendant, ms. de Paris.

* En tout, ms. de Florence.

* Z^wp^ftf, mépriser.

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