TON. T
Comment Alexandre incite Achiles soy excuser vers Hecior, et comment Achiles, après plusieurs difficultés, s'y accorde.
Fils de Péleiis, ô Achiles, party du très-haut lignage magnifié, dont les dieux ont fait naistre singulières vertus, mais, en forlignant de tes pères par ta jadis débridée fureur, forclos maintenant de nostre siège des preux ; icy te viens rendre spectacle de nos yeux , et en réparement de ton honneur, si tu peux, informe et contente les haulx hommes, lesquels, en doulousant la playe du Troyen, complaignent aussy la faute de ton honneur. Faire le dois, car aucunes fois cause non justifiée porte condempnation plus que desservie. Pour tant parle à Hector. Tu es le fils du roy Péleus et de la royne Thétis : recongnois où tu dois et te justifie où tu peux ; et qui as le monde esmu contre toy par fait, fay qu'en satisfaisant à partie, tu regaignes par beau parler*. Hector nest encore desmu de sa noble nature de jadis. Vif, il fut raisonnable, et mort tu le trouveras humain. Procure ton pardon, en offrant honneur là où tu as inféré vilonnie. Certes, en ce faisant, tu acquerras gloire et vaincras ton ennemy, et qui plus est, tu mettras fin éternelle à un débat jà trop longuement duré entre vous deux.
ACHILES.
Certes, Alexandre, bon fait à croire, que au germain (le Jason^ Achiles, moult poise la mort du Troyen, com-
* On lit dans le ms. de Paris : Car toi qui par ion fait as esmu le monde contre toy , tu dois tant faire qu'en satisfaisant a partie^ tu lerapaises par beau parler.
' Eson, père de Jason, était frère de Péléas que Chastellain confond avec Pelée, père d'Achille.
bien qu'entre les siens progéniteurs et les miens, oncques n'y eut guaires d'amour, par quoy si encore la hayne y dure en nostre endroit, ce n'est que de nature. Sy sçay bien toutesvoies que la paix y seroit bien séant, et que par la droiture des dieux la mort requiert estre réconciliée, souverainement yceste procurée par moy; mais, moy recongnoissant mon meschief et mon mésadvenu malheur, dont mille fois plus fay estime de la manière que du fait, ne sçay, Alexandre, si après si griève et criminelle œuvre ' , me doy offrir à si griefment offendu prince.
ALEXANDRE
Certes ouy.
ACHILES.
Et ne sera, penses-tu, sa playe rafreschie soubs la vue* de sonintérimeur?
ALEXANDRE
îfaye cure de ce. J'ay obtenu de luy, que en l'honneur de royale dignité que tu as blessée, puisque mort ne peut estre remise à vivre, que tu viengnes à réparement, là où droit d'honneur le te souffrera rendre ; car de la mort, qui procède de guerre, ne fait-il poids, pour ce que une fois le convenoit cheoir par toy ou par autre, mais d'estre occis sur aguet, seulement luy cuist.
ACHILES.
Or te seuflfre, Alexandre, un petit, et je y vais.
» Après si grandemeni scandalisée œuvre, ms. de Paris. ' Venue, TùB. ûe'PBiiB.
196 LA œMPLAmTE
ALEXANDRE
Et je te seraj moyen et avançeur de ta paix.
Comment Achiles, devant le siège des preux, présent Alexandre, fiait ses excuses à Hector en condempnant sa faute ; et comment Hector, réconciliant Achiles, le renvoyé à paix.
glorieux excellent Hector 1 aigre bras, oultre estime chevallereux, de qui tant et tant de fois ay voulu attempter, mais ne pus oncques tolérer les vertus, victeur invincible par nul chevalier, mais prosterné aventureusement par victoire non claire *, soubs espoir que tu à ceste heure ne différasses un peu de ta mort, donne aucun oubli à ta douleur, cesse à ton ire, et souffrance à ton ennemy. Je Âchiles mespris, viens vers toy essayer si recongnoissance de ma faute pourroit réparer Toffence de ta hauteur , et si titre dTionneste excuse en ton endroit voudroit ombroyer la honte d'un fils de roy.
HECTOB.
Parle.
ACHILES.
Hector, doncques pour titre, je te ramembre comment les f elles et adverses fortunes du temps jadis entre les tiens et les miens haulx progéniteurs, ont nourry longues et diverses rancunes, èsquelles plusieurs de nos plus haulx et des plus chers parens à deux lez adonc sont succombés par glaive , et sont venus les nobles et glorieux
1 Par uneinj^me main deslâchée, ms. de Paris.
lignages çà et là à désertion, à ruyne et à fin confuôe, comme par toy et par moy appert, qui y sommes exterminés , et aussy par la ruyne de nos propres régions et cités desracinées de parentage. Hector, tu sçais comment les tiens furent premiers injurieurs de mes prochains, et que moy obligé par nature à mon sang, me suis exposé constraint vengeur de leur querelle , laquelle chose exercitant à mon pouvoir et en soustenant les faits à la roideur de mes espauUes, les dieux, peut-estre en faveur des Grieux ou par envie de ta gloire, ont voulu abr^er tes jours, et ont ta mort, dont il mepoise moult, terminée entre mes mains, certes à honnorable et juste titre, si l'exécution en fust honneste. Mais, parce que ta hautesse, et non pas sans cause, se douleuse de moy et allègue double mort estre en toy redoublée, dont Tune est naturelle, et l'autre intoUérable, ô Hector, icy te prie, espargne ton ennemy et seuffre un petit, s'il est possible, de ta fureur; car, toy occiant Patroclus, mon très-amé, trèschier et cordial parent*, logé au trésor de mes entrailles, en l'espargne de mes amours et de mes faveurs, *, certes fureur tellement m'esboullist, le sang aveugla mes yeux et me incita à vengeance, que sans regard de toy, ne qui tu fusses, ne où tu fusses, ne comment tu fusses tourné ou à face ou à dos, je te envahy, et de mon malheur et de ta propre infélicité, non pas par ma vaillance, ne par ma chevallerie, mais par rage de cœur furieux, te renversay mort. Hector , très-noble Troyen, ceste mienne fureur desréglée et desbridée, ne peut-elle porter ceste excuse^ ne peut-
< Mon frès-aimé cousin, et mon très-^her ei cordial et très<her parent, ir>8. de Paris.
* Au eoiffret de mes faveurs et de mes intrinsèques pensées, ma. de PariB.
elle souatonir ce fardeau, ceste œuvre oonuuiae et eeste mort perpétrée en ennemisté de guerre \ en mortalité de bataille, là où à un chascun, convieût ou prendre mort par autruy ou la inférer à autre. noble Hector, si tu ne pardonnes à la fureur, pardonne au moins à la loy inTin cible d'amour et à la faveur consolidée avec mon t cher parent et amyPatroclus, que tu occia, voyant yeux, et lequel je vengeay, ne sçay comment, à vue tainte, de main aveugle, duite, non d'un chevalier, d'un furieux démoniacle* et hors de sens. Tu eâ ub celuy qui congnois comme amour lie, et comme enflammée en cœur injurié ne peut estre résiétable. et si je suis ton oociseur d'adventure, pour tant qu l'ay fait à la valeur de mon corps, et que ne me tribuer à gloire, tu aussy tant plus y doibs reffrai yre. Car peut estre que toi-mesmes m'eussea i si tu eusses apperçu ma venue, et m'eust fureur mon cymentière, là où fortune infélice par moy te pr< le tien. noble et vertueux chevalier, et quantes fois je essayé la force de ta main, et quantesfois me suisprésenté en front à la fureur de ton espée, que je toutes* fois tout le meilleur des Grecs et le dompteur des autres Troyens, oncques ne pus endurer ton chapplis M Donc, si t'ay esté ton ennemy à occasion de juste querelle, et que mort t'a esté aveuglement inférée par ma main , pourquoy céleroye-je ta gloire? Pourquoy ne ramenteroye-je ta chevalerie, ta haute prouesse , ta non pareille vaillance soubs qui et à qui, constraint de le confesser, je ployé l'eschine, j 'encline le chef, et te donne et exhibe lieu de révé-
• En injustice de guerre, ms. de Paris.
2 Démoniacle, insensé.
• Chapplis, combat singrulier. Voyez tome I", pp. 225 et 319.
' pence avec tout honneur? vaillant Hector si ma main s'est opprobrîée en ta mort, au moins par avant icelle honte, luy demeure la gloire de t'avoir osé impugner souvent, toucher ton heaume, provocquer ton yre et enaigrir ton courage sur moy, dont les armes congnoissoye trop foibles contre les tiennes : sy en pryse mon bras et en glorifie ma valeur, ne fust le coup survenu, dont malheu* reuse fortune, ennemie de mon honneur, ma fait le pourchas. Hector, ce ne fut pas ma main, qui te inversa mort , ce ne fut pas aussi la lance * du fils au roy Péleus , mais ce fut la malheurée et confuse fortune d'Achiles forlingné, lequel, s'il eust obtenu sur toy honorable victoire, se renommast glorieux fils de roy, où maintenant, comme déshonnoré victeur, ne se ose réputer que à demy povre chevalier, si ce n'est toutesfois que ta grâce, ô Hector, dispenses paisiblement sur ma faute, et que ta hautesse considère les humaines passions, qui les hommes, en diverses natures,, en divers cas et en divers temps, fréquentement molestent et desvoyent, et que nulle vertu n'est baillée si claire de nature qu'elle ne puisse branler ou estre ternie par infestation de senestre fortune. Hector, entens doncques à ta gloire, et reçois ma louenge, que je, non par adulation ou par flatterie, mais par mérie droiture, profère à ton appartenir. Eapçiise ton ire ; pardonne ce qui est irréparable, et souffre à cfeluy qui sa honte ne cœuvre, recouvrement de quelque peu de son honneur, et quelque peu de support honnorable, à son los non grevable, quant tu en es requis. Sy te prie, 6 Hector, en ta hautesse de fils de roy, pardonne à un autretel , ton mesfaiseur.
' L'espée, ms. de Florence.
ALEXANDRE
Hector, oyez les excuses de Achiles, qui certes sont naturelles et humaines, et vu que de son douloureux meschief il se soubmet à ta mercy et si à ton honneur, certes que par loy d'honneur et de nature , tu luy ^ois pardonner.
HECTOB.
Achiles, attendu que en repentance de ton cas, tu recongnois ta faute, et considéré qu en titre de haut homme nulle vertu n est greigneur, ne de tel los, comme d'oser pardonner grant injure, en nature et courage de fils de roy je te pardonne. Et ignorant tous mesfaits passés, et pour tes autres chevaleries maintes dont bien suis expert, il plaise aux dieux te donner siège emprès nous, et moy en recouvrement de ton los je le te accorde, et va en paix.
CONCLUSION DE L'aCTEUR.
Seigneurs royaulx, et vous tous nobles hommes,
A qui les los et les gloires sont prosmes
Et les records que Ton escrit en livre,
A un chascun, selon son estre et vivre,
Icy VOUS est baillé vielle matière,
Cas d'un grant poix et d'un très-haut mystère,
Du quel, qui bien le veut en soy comprendre,
Grant bien, grand fruit en peut tirer et prendre.
Sy lui doibt bien savourer et luy plaire
Et à ses yeux Tavoir pour exemplaire *
* On lit dans le ms. de Paris : C'est un my rouer de très-noble exemplaire.
Et pour miroir d'un noble contenir* Pour en honneur vivre et vertu tenir.
Car plus sera l'homme de haut estage, Plus digne en terre et de haut* parentage, Plus en fortune, et plus noble en nature, Plus enrichy de grâce ou d'aventure.
Tant plus luy peut servir en advertence Et plus donner d'effet et de sentence.
Entendez bien : la chose sy est telle ; Car grant estât, ne haute parentelle*, Quant de ses droits devoirs noblesse abuse, Ce n'est pas cas sur quoy doit prendre excuse*; Ains d'autant plus se rabaisse en sa faute Que plus appert et glorieuse et haute*, Et n'est si haut glorieux nom, ne titre, Que par le ray d'un vicieux esclistre Foulé ne soit et à terre abattu Et retiré du siège de vertu, Sur quoy honneur couronne les parfaits :
Vueille ou* non vueille, il en sera sy faits. Seigneurs, pensez à ce que cy j'expose; Car vray honneur est une digne chose*.
Qui si petit ne prend de vitupère Qu'incontinent la tache n'y appère; Par quoy plus est précieuse en coiileur.
Quant l'orde' y est*, plus doit estre douleur.
< Ce vers manque dans le ms. de Paris. Il est remplacé, une ligne plus bas, parle vers suivant :
Chascun de vous mette peine à retenir.
* De plus grant, ms. de Paris, > De haute, ms. de Paris.
* Dont se peut prendre excuse, ms. de Paris.
« On lit dans le ms de Paris : Quant plus appert sa gloire estre haute.
« Rose, ms. de Paris.
' Vorde, la souillure.
° Quant orde elle est, ms. de Paris.
m LA œMPLAINTË D^HËGTOR.
Vous en avez exemple de mémoire Pour à jamais, en la présente hystoire.
Sy prye à Dieu qu'elle soit bien voulue; Prenez-en gré : Greorge vous en salue.
LE MIROER
Vous, nobles gens de tous estais divers, Vivans, régnans par le monde univers; Vous tous, seigneurs et nation gentille.
Qui, en Tabit de nostre foy couvers.
Portez les corps afublés et couvers, Les chiefs luysans, les titres descouvers.
Les haulx possès et la gloire fertille, Icy livrez vos esperits ouvers ; Donnez entente et escout à mes vers ; Soyez benings, non rudes et pervers ; Rendez-vous sains à ma doctrine utille, Durtés et froids vous rendent les y vers, Et le printemps, fleurs, fruits et arbres vers; Donc, qui amez honneur, non le revers, Prestez-y sens et oreille subtille.
Le temps de huy vous évoque et escrie ; Honneur semont et noblesse vous prie
' Publié d*après le manuscrit 120 de la bibliothèque Laurentienne, à Florence, coUationné sur le manuscrit 21688 de la bibliothèque de Bourgogne et le immu^carit 788 de la Bihl. royale clela Baj^e.
204 LE MIROER
Que icy vouliez song^eusement entendre, Et qu'en saison diseteuse et tairie, Vostre vertu naturelle fleurie, Se boute avant et s'espannisse et rie, Comme un bourjon soubs la rosée tendre; Car, là où est fertilité périe, Salut forclose et povreté nourrie, Vig^e féconde est plus de près chérie, Et tant en est plus précieux l'attendre :
Ainsy est huy, noble chevalerie.
Besoing s'attent à vostre seigneurie.
Et vous requiert, par foy de vostre hoirie.
Qu'en luy vouliez cœurs et désirs estendre.
Dieu, entre ceux de Thumaine nature, Souvent vous crée excellens en facture.
Et sing^iers en toute grâce exquise ; Vous baille corps de plaisant compassure.
Richesse, argent, vigoreuse membrure, Cœur ennobly, spécieuse figure, Vertu naïve en propres faits acquise ; Vous fait les cœurs enflambés en ardure, Hardis et fiers en toute chose dure, Souffrans et forts en chaud et en froidure, Et non tost mus pour offence surquise.
Sy fault entendre, et sy est bien droiture, Que tels hauts biens, à si comble mesure, Ne sont infus en nulle créature Sinon à fin singulière requise.
Le soleil fit pour le siècle esclairer, Pour embellir son venure et décorer, Et pour servant estre à l'homme et propice; Les peuples fit naistre pour labourer,
Planter jardins, terre fendre et arer*; Marchans, bourgeois, pour en sens procurer Durable estât et honneste police; Prélats et clercs pour TÉglise honnorer.
Pour dévots estre et en foy aouvrer, Pour paix prescher et pour vray proférer :
Chascun en charge et poix de son office.
Mais vous, s'en vous est sain considérer, Vos faits, vos mœurs, il veut faire mirer, Et vos beaux corps des autres préférer.
Par vertu sourdre et maintenir justice.
Du mois de may la garnison jolie, Ce sont verdeurs et mainte fleur polie, Odeur, beauté campestre, aromatique.
Vergers garnis de rose et d'ancolie.
Là où les cœurs, wis' de mélancolie.
Cueillent la joye en larmes amollie, Soubs la douceur de ramage musique; Mais le trésor et richesse embellie De qui la terre a longuement faillie, Et dont à dur plus est morte et pâlie.
Ce sont vertus et honneste publique.
Qui en vos cœurs, au bon fons multiplie.
Doivent jeter mainte fleur accomplie Et, en monstrant leur nature anoblie.
Parer le monde et la foy catholique.
Besoing m'astraint et charité conseille, Qu'envers vous crie et que vous je resveille Vos cœurs, vos yeux, vos esperits nobiles, Et,qu'en faisant longue estudie et veille,
I Arer (de arare), labourer.
* Wis, vides, libres.
206 LE BOBOER
Par grand ardeur jt m'essaye et tf ayeille D'en vous mouvoir vostre ententive oreille, Vos clers et haulx entendemens habiles :
Par quoy, s'en vous a veine qui sommeille, Je vous prie donc d'en susciter la treille, Et que le cœur s'expose et appareiDe A enfonser ses mémoires labiles, Et, qu'en notant mainte estrange merveille, Dont aujourd'huy le monde s'esmerveille.
Et dont en moy hideur ne prend merveille, Veuilliez doubter conséquences mobiles.
Ouvrez vos yeux, espardez vos lumières, Notez l'envoy des drues messagières, En plusieurs lieux sur les terres transmises. Et dont la hide et les menaces fières Doivent donner horreurs très-encombrières Parce que sont divines officières.
Et de sa main créées et commises.
Le roy Sathan, le prince des fumières, N'a-il essours ses tentes et bannières?
Ne sont h luy et à ses mains meurtrières Grand part du monde et régions soubmises?
Certes sy sont, les preuves sont légières, Et les raisons si clères et entières Que je crains fort près estre de nos bières Les fins longtemps escriptes et promises.
Voyez les cas qui en couvert se pondent, Qui, à tous lez, ensemble correspondent, Et tout à plours contendent à ruyne ; Voyez les maux qui par le siècle habondent.
Qui, tout à un, se addonnent et accordent, Tout sur un point leur concurrence fondent Et dont le chief est des enfers royne.
Voyez, notez les cités qui se fondent»
Les régions que fortunes confondent, Les haulx divins manoirs qui se deffondent Et viennent tous de grand pluye à pluyne.
Quant est à moy, je ne scay où redondent Les hideux cas qui en mes yeux s'abscondent ; Mais si pour nous les yeux Dieu correspondent, Je n'y vw riens que douleur et bruyne.
Tournez vos yeux ou mettez vos candelles Vers Orient où sont les infidelles, Qui, de repos vos vies désasseurent, Vers Nort, vers West, où autres gens crudelles, Tendent aussy à vous les faire telles.
Et en la foy de leurs dieux sans tutelles.
Promettent mort et douleur vous asseurent.
Roys, princes, ducs, puissances temporelles, Tout partout sont remplis de querelles.
D'orgueil, d'ayr, d'envies corporelles ; Tous en l'un l'autre à destruire labourent.
Tendent à fins, ne savent mesmes quelles, Fors à malheur et hontes éternelles.
Quant n'ont les cœurs et vertus naturelles D'entendre au bien, quant les cas y occeurent.
Quel espoir ay-je au sainti royal thronne, France jadis la ferme championne De nostre foy, sainte et victorieuse, Dont la très-haut resplendissant couronne, Donnoit au siècle en tant qu'il avironne, Soûlas, refuge, amour, justice bonne, Transquil régner et vie glorieuse?
Or aujourd'huy malice y esperonne.
Envie y cœurt, discordance y fleuronne ; Et, n'y a pas tant de nourrins en BonnO
208 LE MIROER
Qu*il y a mains de vices curieuses.
Par quoy, quant voy le mal qui y foisonne,
Et que vertu se part et dessaisonne,
A peu conclus et à peu je raisonne
Qu'il ne s'en traye attente furieuse.
Tous pensemens ne sont pas bons à dire, Et n'est besoin de tout mettre et eipripre, . Et dont paour fait prendre conjeolj^reB; Mais quant mes yeux sur tout le monde tire Sur France, Espaingne, Italie, Empire, Sy n'apperçoy-je où je me tourne et vire.
Que verge preste ou réaies battures.
Tout et partout gouvernement s'empire ; Vertu languit, félicité souspire, Honneur s'estraint, nature trait au pire, Noblesse enfouie et ternist ses natures, Foy affoiblit, justice se retire, Saison s'endort, pitié seuffre martire.
Dont je voy riens, si tant vous peut suffire, Que paour grant de dures aventures.
Racine aucune ont tous avénemens.
Principes tous et tous commencemens Ont une fin certaine terminée, Jà soit ainsy que par vrais jugemens Les humains cœurs, ne les entendemens, Ne peuvent prendre, en leur conçoivemens.
Le temps précis sur quoy est ordonnée ; Mais, par plusieurs longs conjecturemens.
Par haulx regards, par experts sentemens.
Par maints divers subtils disposemens, Voit-on bien sourdre une dure estrivée, Dont par regard à aucuns fondemens.
L'œil juge bien tendre à déclinemens
Pftys, cités, terres et tenemens, Ou estre près de fin exterminée.
Les Orients jadis tant redoubtables, Les Grecs si haulx, si forts, si réputables, Si pleins d'engin et de sollicitude, N*ont-il poràu leurs fers espoentables, Leur hauA^Ji^er, leurs glorieuses tables, Leurs haulx palais, contournés en estables, Serfs aujourdliuy à vile multitude?
Quant donc si haulx royalmes et notables, Si nobles gens en tous fais racontables. Sont devenus à fin si lamentables Par leur orgueil ou autre ingratitude, Pourquoy seront nos duretés estables.
Nos corps asseurs, nos fortunes traitables.
Là où sont tant de maux insupportables Que gloire en fuit, sy fait béatitude?
Mettez en tout vos seings et estudies :
A dure mort vont longues maladies.
Et roide fièvre et foiblesse piteuse.
Divins escrits et autres prophéties, De vérité, non de fables, farsies.
Malgré nos cœurs à testes endurchies.
Prendront leur fin ou douce ou despiteuse.
En vos mains sont toutes les monarchies.
Le seul règne sur toutes girarchies, Le clos ultime où terres sont saisies, Le derrain sceptre emprès force doubteuse.
Sy en seront les premières ravies, S'attendre peut fortune à ses envies ; Mais n'y a mais pour le salut des vies , Fors que Dieu doinst sa grftce respiteuse.
TOH. TI. M
SIO LE MIROER
noble gent, uoble excellent rojrame.
Ce qu'envers tous ainsy me tourne et clame
Et vous adresse aigpres raisons pointues»
Ce ne fait pas désir qui vous diffame,
Ne qui vous quiert à rabaisser en dune.
Mais vray amour, qui me point et affame
Pour tousjours voir vos gloires ramentoes.
Le cœur vous sert, ma nature wa ame;
Vostre honneur quiers, tristeur m^est vostre blâme ;
En vostre los vous offre corps et âme ;
Par mes mains sont vos loenges vestues
De pourpre et d*or et de perline flamme.
D'odeur sentant plus précieux que basmc ,
Et tant que mort me sépare et entame.
Par moy seront vos pointes combattues.
Mon désir n'est qu*à faire remonstranoe
A vous, très-haulx nobles hommes de France,
De vostre los et étemel durée.
Et de vous mettre en vostre souvenance
Le vray debvoir, la haute appartenance,
Qu en mœurs, vertus et autre contenance
Vous duit et siet par nature espurée ;
Car là où Dieu met de biens habondance.
Beauté de corps, gracieuse accointance,
Si vertu noble y est en deffaillance.
Bien doit tel faute estre endroit soy plorée.
Ains veut nature et loy par son usance,
Que un noble corps soit noble en congnoissance,
Cler en vertu et plein de reluysance.
Ou sa vie est non à droit naturée.
Non, vos beaux corps resplendent et reluysent. En la hauteur des titres qui vous duisent, Sur quoy tel fois nature est présumée ;
Ains les beaux noms qui, sacs fruits se déduisent, Et follement se portent et conduisent, Ce sont iceux qui mesmes vous séduisent Et font avoir bastarde renommée.
Mœurs et vertus les haulx titres construisent, Taches, viltés leurs dignités destruisent; Là où les faits et hautain titre nuysent, Très-sobre y doit la gloire estre estimée ; Mais où les faits que les nobles produisent, Sont de semblable aux cœurs où ils se puisent. Et qui dlionneur tous leurs désirs en duisent, Là est noblesse entière et consommée.
Ne seulement en vostre roide espée.
Ne en vertu de vaillance attemprée, Gist tout le fait, ne le fort de vostre ordre, Ains la plus part et la plus haut rampée Et dont salut en peut grigner grippée, Gist en clarté de mœurs non encoulpée Et en tel vie où peuple n'a que mordre ; Car, noble gent d'ordure enveloppée, De vice empaint, de vice occupée.
Comme un oiseau prend l'autre à la pipée.
Un dissolu en fait cent mille estordre Et fait vertu toute estre dissipée.
Perdre salut, foy estre décopée, Honneur fuitif, vergongne estre estoupée, Et grâce Dieu d'ensus le monde estordre.
Se à rose ardant duit odeur précieuse, A fleur en may beauté délicieuse, Clarté au ciel, et vérité au livre ; Se à rubis, perle ou gemme précieuse Duit vertu digne et garde curieuse ; Plaisant maintien à dame gracieuseï
212 LE MIROER
A beau parler, beau stile qui enivre; Si grand los duit' à terre fructueuse, Chierté à herbe utile et valueuse '; A chief royal, couroDue somptueuse, A beau faucoD, esle* vite et délivre :
Encore h vous, noblesse copieuse.
Il vous duit mieux, par loy substantieuse Et par nature et gloire ambitieuse.
Avoir vertu, vergongne et noble vivre.
Pourpre couleur, ne peinture azurée, Cristalin ciel, ne resplendeur dorée, Ne sont si beaulx qu*un haut noble courage.
Nature aussy, qui tant est décorée De chier trésor et de haulx dons parée, Au plus parfait de sa gonde estorée, N*eust eu si cher, si précieux ouvrage.
La terre en soy en est plus honorée, La foy s'en sent plus riche, et bien eurée, La court céleste, la toute énamourée; Dieu y prent los, tranquillité, ombrage.
Salut en prend longue estable durée ; Paix, noureçon; vertu, foy asseurée; Honneur, haut siège et gloire désirée ; Et ciel et terre en font feste et paragc.
quel malheur et quelle douleur dure Quant un haut nom s'embrouillit en ordure, Et du vrai cours de son droit se dévoyé, Et sa très-noble et excellente nature Meffait ternit de blasme et de laidure ; Sa souvent riche et florissant verdure
' DuU, convient.
* Vap : Vertueuse.
» ^sle, aile.
Caste en mésus et en fangeuse voye !.
Certes, mal duît à telle créature D'avoir Thonneur, la gloire et couverture D'un tel manteau, d'une telle parure Qui yeux déçoit et soy-mesme fourvoyé ; Ains devroit mieux celer sa géniture Et porter nom selon sa nourriture, Dont, s'il en est aucuns à l'aventure.
Dieu tout amende, et sa grâce y pourvoye !
Clercs et prélats, par doctrine et science, S'acquièrent fleurs et fruits de sapience, Et, en tel rais, leurs chiefs reçoivent gloire Et leur donne-on en sièges préférence, Voix en conseil, en quarfour révérence.
Pour leur sçavoir et acquisa apparence Et qu'en eux gist de sens le répertoire ; Mais vous, seigneurs, extraits d'autre semence, De qui les fons et noble conscience Sont, par nature et naïve excellence, Duits et constraints à venure * notoire.
S'en vous a gloire ou grant magnificence.
Honneur, bon los et vertueuse essence.
Cela vous fait nature estre en présence.
Qui de tels faits vous instruit la mémoire.
Soyez si faits que vo cœur vous donra Et que fortune à vostre eur suffira, Nobles de nom ou nobles de noble œuvre; Mais par vous seuls, quant vertu y sera.
Si paix salut jamais au monde aura, Par vostre cause et par vous adviendra, Et vos vertus en feront la recœuvre ;
* Var : A noble œuvre.
fii4 LE MIROËR
Et d^autre lez, quant tout y languira Et tout y cherra et tout y branlera.
Et que seurté cœur dliomme ne sçaura, Par vos deffauts, cela ferez esmeuvre ; Et Dieu là haut sur vous se courcera.
Fors que à droit le corps vous punira ; Peuple escriant en haut vous maudira Et de leur doy en feront la descœuvre.
Par vous languit ou ressourt Sainte Église, Par vous possède ou elle perd franchise, Par vous resplend ôu par vous est ternie ; Par vous font rois et princes haute emprise, Par vous font-ils meschief que je desprise.
Par vous leur vient coustume bien apprise Ou par vous font honte à leur progénie ; Par vous justice est en haut siège assise, Par vous droiture est èquale et massise.
Par vous treuve-on stabilité rassise ; Par vous la terre est de salut garnie, Et au rebours, par vostre anéantise, Par vos viltés dont vous faites cointise, Ciel, terre et mer où vous avez hantise, Tous sont infects de vostre vilennie.
Soyez, vous pry, vrais nobles et parfaits, Non pas par nom, mais vrais nobles par faits, Visans à Dieu et à tout noble affaire.
Dieu, pour miroer, vous a créés et farts, Vous a donné honneur et cœurs et faits, Affin que ceux quy sont plus imparfaits, Y puissent prendre exemple de bien faire.
Vertu loable et excellens biensfaits, Ce sont les points dont vous serez reffaits, Et dont au ciel vous serez satisfaits,
Et dont la terre en soy a plus affaire ; Pensez-y bien, ains que soyez meffaits, Ou, s'en vous a laidure ou meffaits, Purgez-les tost, ains que soyez deffaits, Ou Yostre honneur ne pouvez pas parfaire.
Si par soûlas en vous je m'entroublie,
Non par doctrine ou arrogant folie,
Mais par amour que je ne perds pour sommes,
A un chascun de pardon je supplie.
Ma plume est mal de riches mots emplie;
Pour le mal mis le chief encline et plie,
Le bien est tout à Thonneur des preudhommes.
Donc, s'en moy semble avoir mélancolie
Sur France, appert, la région polie,
D'excus requiers, mais tant vous en deslie :
Dieu ne fit oncques deux Troyes, ne deux Romes,
Ne fera-il deux Erances, quant faillie
Sera la nostre, assez jà affoiblie.
Prenez en gré, mon œuvre est accomplie :
C'est un miroer pour françois nobles hommes.