‹ Œuvres de Georges ChastellainChapitre 17 sur 88 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

De la mémorable desconâture des infidèles.

Pour la haute joye et feste que les bons crestiens doivent faire en voir prospérer et florir la sainte divine foy, et les champions etmainteneurs d'icelle vaincre tousjours et prévaloir à rencontre de leurs ennemis , droit-cy donques il siet bien de vous faire un conte de ce dont, avecques les lettres et relations que j'en oys, je vis aussi les mistères et solempnités qu'on en fit en rendant grâces à Dieu des nouvelles. Et comme il vous peut bien souvenir, parce que ailleurs je vous en ay fait reccort, que l'empereur des Turcs, droit ennemi et blasphémeur de Dieu, jà par cidevant avoit pris la forte ville de Constantinoble et fit en icelle pluseurs dérisions abhominables que Dieu permist peut-être pour les péchiés de son peuple, et avecques ce conquist et s'appliqua à lui plusieurs villes et forteresses par mer et par terre et subjugua toute Grèce, et depuis à Tautre bout de son empire marchissant et prenant pointe an royaume d'Honguerie, s'est efforcé maintes fois et longuement pour rompre là dedens sur la terre crestienne pareillement comme il avoit fait en Grèce, soy confiant seulement en la multitude de sa puissance et présumant de vouloir devenir empereur du monde entier, qui toutes les trois lois feroit tourner et convertir en une, disant que aussi possible estoit à lui de ce faire, ce lui sambloit, comme il estoit à Alixandre qui pour son commencement n'avoit la centime part de puissance comme luy, par quoy luy qui Qn avoit jà une grant part et estoit jeusne et fort, riche d'or et d'avoir et garny de peuple comme d'estoilles

iiO CHRONIQUE

au ciel , lui sambloit bien que pareillement il y pourroit parvenir s'il Tosoit entreprendre, dont de présomption se trouva assez garny comme il aperu maintes fois par les dures molestes et entreprises que monstrées a sur les crestiens, tant en Grèce comme sur frontières de Honguerîe et les marches voisines, là où à l'heure de ce chapitre escrit, le puissant bras de Dieu lui avoit donné répuise et ne l'avoit souffert prévaloir à l'encontre de ceux de sa loy» Maintenant donques sur la manière et qualité de son entreprendre sur les crestiens, veul réciter ce dont les lettres et vrais recors venus en France et au duc présent, font teen moignage, et dont les envoians qui les ont escrites et qui mesmes estoient au lieu, sont d'auctorité et de crédence, jà-soit-ce que les unes sont plus amples en conte que les autres, et les autres différentes en nom de la place là où se fit la besongne, toutes toutevoies concordantes en un jour en la desconfiture du Turc par une voie et manière, en quoy après y avoir pensé, une raison seule me donne appaisement, c'est que une place se peut nommer diversement selon divers langages, ou une grant besongne peut prendre divers titres selon les diverses places à l'entour, là où elle a esté faite, comme la bataille que fit le roy Henri contre les François que aucuns nomment la bataille de Blangy, autres d'Azincourt, et les autres de Ruisseauville, et tous disans vray selon divers regars. L'évesque toute* voies de Toul, qui depuis fut évesque de Toumay ' et lequel pour ce temps-cy estoit devers le roy Lancelot, celuy et par lettrés envolées au duc et par vive voix à moy et à autrui, certifia ceste chose estre véritable et que luy-mesme après la desconfiture du Grant Turc, environ

* GuiUaume Pilastre, évéque de Toal en 1449 et de Toumay en 1461.

DE CHASTELLAIN. lil

six gepmaines ayoit esté en la place de sa confusion nommée Bellegrade assise sur la rivière de Dunoe', dont du différent que les lettres portent du nom et du lieu il donna auflfeant appaisement à chascun, parce que luy-mesme avait esté au lieu là où il avoit tout vu et oy ce qui en estoit advenu et mesme visité les murailles entamées et adomma^ées par l'ennemy de Dieu, là où Dieu fit et démonstra ses miracles à son peuple à l'estroit de la besongne» comme par Tuniverselle crestienté, il fut annoncié alors aux princes et aux rois par les voisins, et comme moy-'mesme j'en vis les processions solempnelles et les aermoiifl qui s*en firent en rendant grâces à Dieu de sa bonté et miséricorde.

Est à savoir que le Turc naguères avoit mis le siège devant une ville et forteresse nommé Ensswisemberg* sur les marches et frontières de Honguerie au quel lieu le dége demora par l'espace de quatre mois et demi. Sy y avoit des cristiens devers le Turc, qui entendoient que le Turc avoit juré par son dieu Mahomet que icelle ville et chasteau il assaudroit et la prendroit par force, ou luy et tontes ses gens y demorroient morts. Adonc firent à savoir lesdits crestiens àOnidianus' que icelui Turcdevoit assaillir ladite ville la nuit de la Magdalaine. Après icelles nouvelles oyes, ledit Onidianus se mist sus, accompagné de neuf cens chevaux et bien quarante mille piétons, gens de plusieurs sortes et conditions, et arriva en icelle ville la nuit devant la nuit de la Magdalaine par la rivière de Danœ, car ledit Turc tenoit le siège par terre et ne garda point icelle rivière.

* Jhmoe, le Danube.

* Les Alleman^g^appelaient Belgrade : Griechisch-Weissembnrg.

* Jean Haniade.

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Sy fit le Turc venir une quantité de ses gens, est à savoir la tierce partie, pour assaillir ladite ville environ à douse heures en la nuit, et les crestiens estans en icelle ville se re vengèrent très-fort et les abattirent jus de leurs murailles, et dura l'assaut depuis douse heures en la nuit jusques à huit heures au matin, et après, ils se sont renouvelles d'autres gens frès pour assaillir de rechief ladite ville, et dura ycelui assaut depuis huit heures jusques à quatre heures après-midy, et les reboutèrent ceux de la ville comme devant. En après pour la tierce fois est venu le Grant Turc en propre personne avecques sa gentillesse* pour assaillir et faire de tous points confondre la ville, et dura cestui assaut depuis les quatre heures après-midi jusqu'au lendemain au midy, tant que les crestiens traveilliés et lassés furent mas et recréans et presque rués jus et desconfis, car une grant partie de leurs ennemis estoient jà entrés dedens ; mais comme Dieu le voulut, là estoit venu un saint message de Dieu, un dévot frère cordelier nommé de Campistrano', compagnon à saint Bernardin, lequel prit un crucifis en sa main et monta tout au plus haut du chasteau et cria à haute voix cestes paroles en latin : « 0 Deus meus! 0 altissime patérl 0 mon Dieul « 0 très-hautain père! vien en aide! vien; délivre ton a peuple que tu as racheté de ton propre sang! vien ; ne « veulle tarder! Mon Dieu, mon Dieu, où sont tes « anciennes miséricordes? Vien affin que les Turcs et les « infidelles ne dient : où est leur Dieu? » Ces mesmes mots propres, sans plus, ne moins, il escria à haute voix.

« Sa gentillesse, ses nobles.

* Sur saint Jean de Capistran et sur la part qu*il prit à la déliyraooe do Belgrade, voyez les érudites recherches du R. P. Van Hecke, dans Tun des derniers volumes des Acta Sanctorum,

DE CHASTELLAIN. HZ

moult tendrement plorant. Sy oyrent ceste voix les crestiens et en devinrent prestement tous resconfortés etenforciés comme si jamais n'eussent porté traveil, et en envayssant courrageusement leurs ennemis, mirent à mort tous ceux qui entrés estoient dedens la ville, et se mist en fuite le Grant Turc avecques ses gens, et les crestiens les sievyrent bien huit lieues dé long, tousjours tuant et abattant gens devant eux tant que le nombre en fut grant et mer- .veilleux et la victoire miraculeuse. Sy ont trouvé les crestiens au lieu où estoit le siège onze grosses bombardes dont il y en a six de trente-trois quartiers de long chascune et de sept quartiers de haut, et encore bien deux cens autres, que canons, que bombardes, plus petites, sans les autres biens et richesses sans nombre. Ceste déclaration fut envoiée par le roy de Honguerie et de Bohême au seigneur de Heinseberg, jadis évesque de Liège, et celui de Heinseberg Tenvoia translatée en françois à la ducesse de Bourgongne, dame Ysabel de Portingal.

Ce sont icy les nouvelles qui vinrent au duc de Bourgongne, lesquelles comme je oys mesme et vis, ont esté avériées et approuvées par ledit évesque de Toul, abbé de Saint-Bertin, qui tantost, comme j'ay dit, après la desconfiture faite, se trouva devers le roy Lancelot, comme ambassadeur de par le duc son maistre, et trouva la chose avoir esté toute vraye, mais pour que cestes nouvelles droit-cy diffèrent de celles que le roy reçut du duc de Milan Francisque, concordantes toutevoies en un jour et en un temps, pourtant pour satisfaire à toutes deux et à ceux qui les ont envoiées, droit-cy vous mettrai les lettres telles que le roy les reçut en copie de celles qui furent envoiées au légat de nostre Saint-Père, et puis du légat au duc de Venise, du duc de Venise au duc de Milan, du duc de

Milan au roy, du roy au cardinal d*Âvignon, lég^t en France, pour lors estant devers le roy, et sont telles les lettres' :

c Très-révérend père en Dieu, à vostre domination et paternité poons rescrire des nouvelles comment Tempereur des Turcs, atout sa grant puissance et assamUée de gens d armes, avec pluseurs engins estoit venu assi^ ger et assaillir le chastel de Nanderoude ', et estoit venu ledit empereur à telle puissance d*hommes et d^engiiu que onques oeil telle ne vit, ne entendement ne conçut, tellement que ledit chasteau par violence de jet de bombardes et d'engins a totalement destruit, et que plus raisonnable est de le nommer cbamp que chasteau pour la totale destruction des murs qui en sont abattus et rasés jusques terre, après laquelle destruction, la quarte férié, est à savoir le merquedi devant la Saint-Jacques*, à heure de vespres, audit chasteau firent un merveilleux assaut à si grant rigueur et puissance et par si long temps qu'il dura toute la nuit jusqu'au lendemain au disner, et celuy temps pendant, combattîmes i eux main à main par deux fois au lieu moien du chasteau, comme si nous eussions esté en champs, duquel chasteau, Dieu nous aidant, boutâmes ledit empereur dehors, lui et ses gens et toute sa puissance, et puis vuidimes dehors et combattîmes à luy jusques au soir, tellement a que nous gaignâmes et obtenîmes toutes ses bombardes « et engins, et demora ledit empereur atout petite com-

' La lettre que cite Chastellain est de Jean Huniade. C*ost à pen près dans les mômes termes qu'il annonça sa victoire au roi dé Hongrie. Vopez Pray, Ann. regum Hung., III, p. 180.

* Nanderoude, pour Nanderalba, nom latin de Belgrade.

« 21 juillet 1456.

DE CHASTELLÂIN. il5

c pa^nie. La sixième férié, est à savoir le vendredi enc sievant, de nuit, ledit empereur ainsi combattu et « desconfit se converti en fuite. Par quoy, s'il est aucuns « qui de présent aient voé et veulent aller combattre yce- € lui empereur, de léger pourroient conquérir et obtenir « son royaume. La raison est pour ce que ses principaux « capitaines et principalement ses piétons ont esté détruits c et annicbillés es dites batailles et assauts, et estions « dedens ledit chastel au temps de l'assaut de celui et c tout le temps que il fut asségié, mais par longue conti- € nuation y ot pluseurs de nos gens blessiés et navrés, € et les aucuns morts, mais toutevoies, par l'aide de Dieu, « onques empereur des Turcs ne se party de champ, € vaincu, ne desconfy si honteusement comme cestui a c fait maintenant. [Toutes cestes choses icy faites, ledit € propre vendredi convertîmes nostreost versl'eaue, pour € aller combattre ses gallées comme autrefois avions fait, € desquelles les aucunes avions obtenues et gagnées, mais € ycelles, tantost que elles nous virent approchier, se € convertirent en fuite, et y eut aucuns honmies saillant c de gallée en autre qui aucunes d'icelles les brûlèrent et € y boutèrent le feu, par quoy nous estans audit chastel, c pour présent ne savons que nous avons à faire, car € icelui ne pouvons plus dire chastel, mais champ ouvert € pour la grant destruction des murs. Escrit audit lieu « ladite sixième férié devant la feste Saint-Jacque l'a- € postre l'an mil CCCC LVL »

Et jà-soit-ce que cestes nouvelles discordent en noms et en aucunes manières de faire, et que je ne voudroie point Tune autorisier devant l'autre, toutevoies par les copies et certifications que j'en vis en celuy temps, il est possible que toutes deux furent vrayes et que ce furent deux diffé-

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rentes besongnes, et pourtant sans plus enfoncer la matère que en tant que j'en ay escrit, je laisse la vérité à ceux qui la peuvent entendre, mais tant en dis-je bien que des premières j'en vis faire les sermons publiques et les processions solempnelles, et fut approuvé vray que le cordelier deCampistrano, un dévot preud'honmie, fit et dit les mots au plus haut du danger, et furent les crestiens esvertués et victoriens en yceux saints mots que vous avez oys".

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