‹ Œuvres de Georges ChastellainChapitre 22 sur 88 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Comment le duc s'apprestoit pour mettre son siège devant Utrecht.

Ce département se fit à la Leye, en Hollande, sur rheure que le duc s'apprestoit pour aller devant Utrecht mettre son siège, car jà estoient venus les gens d'armes et descendus au pays, et commenchoient ceux d*Utrecht à cognoistre alors que c estoit acertes et que longues menasces venroient à exécution. Sy commenchèrent et plus qu onques mais à pourvoir en leur fait, mandèrent soudoiers du pays de Guéries et d'ailleurs, fortifioient leurs portes, garnirent les rivières de fors boUewers, coppoient les passages de trenquis, et pluseurs places et fortes villettes pburvirent de deffences et de gens de guerre selon leur mode, non obstant que la peur tondis demeura devers eux pour Tamour des Picars, lesquels, au temps passé autrefois, avoient cognus trop à leur malheure, du temps que ce duc droit-cy fit la conqueste du pays de Hollande et de Zellande sur les Angles venus en aide de dame Jaques de Bavière, là où lesdits Picars, comme gens forts à sang et felles, galonnèrent bien lesdits d'Utrecht. Sy leur en souvenoit encore et leur en estoit la fréeur remèse en cœur; mais toutevoies eux confians en leurs fortifications avecques Tahert de ceux de Brederode qui les conduisoient, présumoient encore de maintenir la guerre sur leur aventure et péril, voire les aucuns et non tous, car y avoit division et contrariété bien grande, et adhéroient les aucuns au parti du duc de Bourgongne dont ils cognoissoient le pouvoir, et les autres au parti contraire par la suggestion des deux frères. Sy en advinrent pluiseurs tumultes

DE GHASTËLLAIN. 127

et commotions en dedens la ville, une fois homicides» une autre fois décapitations ou expulsions de la cité , ainsi ' comme le plus fort comprime le plus foible. Et par tant, posé que leur ville estoit forte et puissante de gens, et que le sens et le pouvoir des Brederode leur estoit grant reconfort en l'attente de ceste guerre, toutevoies par la division qui estoit entre le peuple et aucuns grans de la cité, lattente leur en estoit plus périlleuse et de dure issue. Le duc y yenoit trop fort et trop bien gamy pour tenir contre luy à la longue. Or estoit-on assaié par maintes et diverses fois de convertir ces deux frères et de les réduire à humilité, qui estoient vassaux mesmes et subgès du duc, et leur avoit-on fait des offres bien grans adfin de fuir tousjours le meschief de la guerre, mais oncques encore n'y avoient voulu entendre, comme obstinés en leur orgueil, dont la cause qui à ce les mouvoit sy estoit ceste, car ils se sentoient tellement estre indignés de leur prince que jamais à peine ne le pensoient à pouvoir réparer. Secondement, ils avoient tant fine d'argent et de chevance en maintenant cest estrif que s'ils failloient de venir à leur prétendre, ils en demorroient deffais à tousjours, et leurs personnes ahonties. Tiercement, si d'aventure ils s'appointoient avecques le duc pour son fils bastard et que ledit bastard devenist leur évesque, ils craignoient que le party des Houx, dont ils estoient chiefs, ne fust renversé par ce moyen, et Vautre parti, essours en leur compression, et que d'abondant Picars et gens estrangers ne venissent avoir gouvernement entremy eux et auctorité non apprise. Et par ainsi jusques à maintenant que le duc avoit fait descendre ses gens d'armes au pays, et dont ils en voioient si grant multitude, ne s'estoient oncques voulu ploier, ne amodérer en leur fierté, sur l'espoir qu'avoient

tondis en leurs favorisans et forts passages, et que le duc aussi ne prendroit point la chose si à cœur comme jà présentement il le démonstroit. Donques, après longues traitances et journées tenues, et après maints recullemens et refus de grans offres, et que le duc par maintes diverses fois y avoit envoie le duc de Clèves son neveu, le seigneur de Lannoy, le souverain de Flandres, messire Simon de Lalaing, maistre Anthoine Haneron et pluseurs autres de son conseil pour les traire à appointement et à déport, finablement, par considération de tout ce qui leur pendoit devant les yeux et dont on leur avoit fait remonstrance, se commenchèrent un peu à amollir les deux frères et de prester ascout à traitté, si trouver se pouvoit convenable pour eux; car considéroient bien qu*à la longue ne pouvoient parmaintenir Testrif à rencontre de leur prince, dont et si par force et par efforcîée main se souffipoient vaincre et mener à l'extrême, jamais, ce savoient bien, n*obtenroient rémission de leur orgueil» ne grâce, ne miséricorde en leurs personnes*, combien toutevoies que leur entendement n'estoit point que Testrif se maintenoit contre luy, qui estoit leur vray naturel prince et seigneur*, mais contre David de Bourgongne, son fils bastard, qui les vouloit frustrer en leur promotion, et lequel le peuple ne vouloit recevoir, pour cause qu'il estoit bastard, disant qu onques il n avoit esté vu que un bastard parvenist à la dignité de leur église.

Et non obstant toutevoies ces traitemens et les fréquentes allées et venues qui se faisoient tous les jours entre deux, néantmoins le duc ne laissa mie pour tant son appro-

* Ici se trouvait une phrase effacée : A ins seroient déchassiés et d^aU à ûowtjoursj eux et leur progénie.

> Suivent ces mots effacés : et ne le descognoissoient.

«hier de la ville , ains tiroit tousjours avant et se vint rendre à Hiselstain * assés près d'Utrecht, et là fist reposer son ost, que moult faisoit bel* à voir, car avoit avecques luy mille hommes d'armes, chevaliers et escuiers, tous g&OB de guerre, bien esprouvés, et cinc mille archiers de Picardie qui faisoient un autre grant nombre, sans autres six mille de communes du pays, gens forts et bien esbastonnés que le pays de Hollande paioit et soudoioit à rencontre de ceux d'Utrecht, et les menoient les nobles et grans seigneurs du pays, qui arrière multiplioient la puissance.

Sy»se tint le duc droit là audit Hiselstein et y arriva sur le droit commencement d'aoust, faisant grant chière et joieuse, car volentiers se veoit en armes et s'y délitoit moult, et faisoit là sonner ses trompes et busines et multitude de clairons sur le serain, qui retentissoient en Tair et faisoient sentir en Utrecht le voisin qu'ils avoient, et n'y failloit soir qu'il ne fist assayer tousjours nouveaux engins, grosses serpentines, veuglaires et canons à renouveller, qui menoyent un bruit, telle fois fut, que le ciel sambloit fendre, car d'une touche de feu, tel engin y avoit, qui jetta dix ou douze pierres, l'une sur l'autre. Sy s'en espoantèrent ceux d'Utrecht, et non merveilles, car n'estoient appris d'avoir tel voisin, ne qui ainsi les saluast, et de fait, à cause de cest approchement, se trouvèrent tous esmus et en rumeur l'un contre l'autre, comme gens esbahis ; car ils perçurent bien que du moins tout le pays à l'entour d'eux seroit gasté, et quoi que fortune fist de leur ville, d'estre conquise ou non, au moins leurs personnes vivroient misérables et gastées de chevance. Sy

1 Ysselstein.

' On a^ait ajouté d'abord : eC redoubtable.

pensèrent que l'appointement leur estoit mieux séant que la guerre, pour cause des périls, et de fait commencèrent à décliner en leur obstination et entendre à traité. Mesmes, les Brederode, qui estoient cause de tout ceci et avoient mis la ville en ce danger, voyans leurs désertions, commencèrent à persuader le peuple de soy mettre en obéissance, car savoient leur traité estre assez bon pour eux, et par ce y labourèrent-ils tant mieux.

Page 1