‹ Œuvres de Georges ChastellainChapitre 23 sur 88 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Comment les Brederode et les gens dUtrecht s'estoient mis ( deffsnsa.

Je laisse doncques le duc à Yselstein à tout son grant ost, et viengs à raconter un peu les fortifications qu'avoient faites cestes gens d'Utrecht et les Brederode en gfarant de leur ville, qui moult estoient fières et espoventables à envahir. Toutevoies il les convenoit gagner sur eux, premier que venir à la ville pour y mettre siège, et par tant faut entendre qu'en cestes fortifications, par espécial deux, gisoit tout leur orgueil et leur longue restiveté. Sy est vray que de la ville dTJtrecht part une eaue en quelle on va à petits bateaux entre deux dikes droites comme un jonc, et vient férir ceste eaue en la grande rivière à une lieue près de ladite ville. Sur la pointe de ceste dike avoient assis un bollewers fait de gros bois et de terre, le plus espais et défensable qui oncques à peine avoit esté vu et le mieux gamy de ce qui faut à guerre, et tenoit y celui en subjection toute la rivière pour les passans ennemis et garantissoit la ville de tout encombre et l'acertenoit de vi-

vres. Or, il y avoit à Tautre lez de la rivière, qui tient une demie-lieue de large en droite ligne de ce bollewerc, une villette close de bonnes portes et tours nommée Vianne, appertenant au seigneur de Brederode, d'ancien héritage. Sy avoient lesdits de Brederode gamy ceste ville droit-cy de multitude de routiers et de gens de guerre concueillis en plusieurs pays, comme en Guéries et Clèves et en Westvale* pour gagner saudée. Avoient nlultitude de barques aussi, atout lesquelles rifloient parmy la rivière et Bubjuguoient tout à eux, et sur le tour d'une main se trouvoient secourans l'un l'autre ceux du bollewerc et ceux de Viane, sans empeschement qu'on leur y pust mettre, ne par basse eaue, ne par haute mer, sinon qu'on les conquesiflt par force, là où le péril chéoit grant et bien à craindre, car ce ne se pouvoit faire sans grant perte de gens, dont un seul pouvoit plus valoir que tout le conquest, et partant fidsoit bon peser, tout premier que venir jusqu'à là, jà-soitce que pour cela, ne pour plus dure chose beaucoup, le duc n'eust laissié à mettre son siège et à passer parmy, si leur humiliation ne fust venue tempre et de heure et ainsi qu'il la demandoit, car avoit fait trop plus fort autrefois. Toutevoies, en leur patois, il sembloit bien à cestes gens routiers qu'ils garderoient bien ces forts, et que ce qu'ils tenoient, estoit imprenable, car avecques bon hardement, sy avoient-ils furnissement de deffense et lieu avantageux sur tout homme. Par quoy, l'orgueil leur estoit si grant par un espasse que de roy, ne d'empereur ne leur estoit que bien à point, et n'y accomtoient riens. Mesme sur la fiance de leurs forts, aimoient trop mieux la guerre que la paix pour piller et reuber sur amis et ennemis atout leurs

• Wesivale, Westphalie.

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barges ; car estoit ce qu*îls quéroient, comme compagnons de légère sorte venus de pays estrange, qui n'avoient que perdre. Mais comme j'ay dit que ceux de Brederode s'estoient laissé conseiller et avoient regardé le grant péril en quoy se mettoient pour estre à tousjours deflfais, et que cestes deux places perdues , ce n'estoit riens de eux, au remanant quérurent traité amiable pour eux sauver , et lorgueil qu avoient cueilli en leurs forts', tournèrent jen humilité et en prière de grâce, jugeans que plus leur estoit salut de faire ainsi, que proufit, ne utilité autrement. Sy loist savoir et est bien cas d'imaginer que ce duc droit-cy, voyant cest orgueil en un sien subject contre luy (et jà l'avoit porté par long terme), devoit bien avoir le cœur felle et ayré en ceste matère, et que sur toute riens autre lui devoit cuire ceste rébellion, comme en effet il fut vray, car comme j'appris lors, celuy de Brederode qui mesme estoit de son ordre, estoit celuy du monde, avecques le conte defiaint-Pol, que plus héoit pour celle heure, comme tous deux fiers envers luy plus qu'en devoir, dont maintenant cestui de Brederode qui moindre estoit beaucoup que l'autre et d'estat et de pouvoir, se mist compagnon de l'autre par sa présomption, dont grand mal pouvoit ensievir inréparable à jamais. Donc, comme plus impertinemment en estoit levée la question du costé des Brederode, tant plus en estoit juste la cause de l'indignation contre eux et la vengeance plus raisonnable, car autrefois aussi et par avant longtemps avoit-on perçu cornes en eux bien fières et lesquelles il avoit convenu repincier par forte main redoubtable, pour les conséquences, là où maistre Gossewin de Wilde, président de Hollande, alors se porta moult hau-

* On avait ajouté d'abord : et routiers.

tement de la part du duc et prévalut de force, et depuis par trenchant de justice rigoureuse.

Sy faut entendre que cestes gens-cy de Brederode portent les pleines armes de Hollande et se disent extraits de la maison \ dont, parce qu'il sont cliiefs du party des Houx en leurs marches, le peuple maintient que leur extraction et hoirie anciennement vient de celuy sang, parce qu* ensi le font à croire le peuple qui est variable de sa nature et vit en division Fun contre Fautre, sitost que aucune chose le trouble. On a vu autrefois que Tun des partis crioit pour vaincre l'autre : « Brederode! Brede- « rode! Vray hoir de Hollande! » A cause de quoy, terribles tumultes et meuteries sourdoient es villes çà et là, pour faire tout perdre et pour chasser le prince hors du pays, qui n'y mettroit hastif remède. Et ce mesme avoit esté advenu à Herlam*, du temps de ce duc qui y pourvit tempre et heure et par main forte comme il y chéoit; et par tant, dis-je, pour les conséquences qui droit-cy faisoient à noter, tant aussi pour la folle présomption de cestes gens qui souflfrent et font continuer ceste vantance dont il n'est nulle preuve, maintenant, quant l'orgueil y estoit monstre tout et outre pour mener guerre à l'encontre de luy pour ceste éveschié, il lui duisoit bien résister à l'encontre et y mettre le tout, affin de lui recoupper la corne, car si parvenu fust à l'éveschié, aprièmes se fust - elle monstrée ferme et despite, et en apparence de plus haut emprendre, que Dieu toutevoies n'eust souffert, car n'y avoit raison nulle.

• Les Brederode prétendaient descendre deSigefroi, fils d'Arnould, comte de Hollande.

* Harlem.

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