CHAPITRE XXIX
Comment les gens d'Utreeht se soubmirent au noble vonloir du duc, et comment les Brederode s'appointièrent avec luy.
Or s'estoient souffert vaincre ceux d'Utrecht et avoient conclu de faire humilité et obéissance au duc et à leur évesque David, et leur avoit-on dit les points et les articles sur lesquels le duc seroit content d'eux, mais qu'il les acccwnplissent. Sy est vray que le seigneur de Brederode, partant mesme de la ville, du gré et consentement de tout le peuple, prist et mena avecques luy deux hommes notables de tous les mestiers et confraries de la ville, et tous désirans amistié et obéissance audit duc, vinrent à Hiselstein par un lundi, second jour d'aoust, et là venus devers luy, lui présentèrent service et obéissance de par la cité d'Utrecht, lui requérant grâce et indulgence de leur longue rébellion, et prians que la rancœur qu* avoit contre eux ou qu'on pouvoit avoir à cause de leur restiveté maintenue , il la voulsist oublier et remettre , car vouloient estre ses serviteurs et bons humbles voisins en tout ce que pourroient, et son fils David ils acceptoient et le recevroient pour leur seigneur et prélat, et lui seroient bons et léaux humbles subjets, comme bonnes gens doivent estre à leur seigneur. Sy les reçut le duc assez bénignement et assez avoit agréable leur offre pour celle première fois, qui, à si peu toutevoies comme droit-là ils présentèrent, n'avoit cure de s'en passer, car leur gardoit bien autre pensée et plus fière et laquelle ils lui passeroient si jamais vouloient avoir paix à luy. Et par tant, comme il leur avoit fait ouvrir la matière par ceux qui en traitoient, que comment
qu'il fust, il vouloit entrer en la ville victorieux et en main armée, leur fit dire pleinement que sans cestui octroy et accort de toute la ville, on laboroit en vain devers luy pour avoir paix, mais fussent certains, que de leur octroy ou par force il y entreroit maistre et dompteur de leur orgueil, sans toutevoies riens meffaire, ne mesprendre. Sy lui accordèrent lesdits commis son entrée toute telle qu'il la vouloit faire, fort et foible, armé et désarmé, et en telle puissance et multitude qu'il voudroit ; car de ce avoient charge et commission de toute la cité, combien qu'à dur y estoient condescendus les habitants, pour cause du fier peuple qu'avoit avecques luy, Picars et autres, dont seulement le nom les faisoit trembler de peur et douter grans maux quant ils seroient en leur ville, mais toutevoies quant par là les convenoit passer, ou tost ou tart, s'y accordèrent pour le moins mal et se soubmirent à son plaisir, mettans plus d'espoir en son noble princial courage, que de doute en sa fureur.
Cest octroy maintenant plut moult bien au duc et à son conseil et s'en tint assez à content; mais pour ce que périlleuse chose est entrée en une telle ville qui est puissante de peuple et de richesse et pleine d'une diverse génération de gens qui onques n'amèrent la nation françoyse, ains quièrent occasion souvent d'avoir rumeurs et débats à eux, souverainement en leur fumier où ils sont forts, pour tant le duc et les seigneurs qui emprès luy estoient, désirans à pourvoir, demandèrent à ceux dTJtrecht quelle sceurté ils feroient de cecy, et leur dirent que le duc n'estoit pas un prince qui sur le simple mot seulement, ne de eux, ne d'autrui, se bouteroit en une telle ville, sans estre bien asseuré et avoir les bras au-deseure de eux, car vouloit bien qu'ils sceussent et qu'ensi Tenten-
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dissent que fust ou du gré ou de maugré, court ou long, il y entreroit et passeroit parmy , il y logeroit et repestroit maistre et vainqueur, et par tant jà pour leur aggréement il n'en recoupperoit riens de son propos que comme s'il y entroit h force. Et pour ce leur fit dire que bien s'avisassent et presissent conclusion sur ce, car, premier que l'entrée s'en fist, il vouloit avoir les clefs de toutes les portes devers luy tant et si longuement qu'il y seroit, et lui seroient apportées à Hiselstein par obéissance. Secondement, tous les routiers et gens de guerre qu'avoient, tant en leur cité comme en leurs autres forts, ils les feroient vuidier et partir dehors prestement et les envoieroient dehors de leur puissance, dont en après, pour samblablement leur donner asseurance en sa personne et en ses gens et que nulles grevances, ne extorsions ne seroient faites, ne souffert faire en ladite cité, tant comme il y seroit, le duc les asseureroit et tellement et de si bonne manière que tout doubte et peur en devroit estre dehors à leur lez ; car leur fit dire qu'il estoit prince de justice, douté et cremu de ses gens et de qui le dit donnoit la mort au trèspassant, et de chose onques promise ne fut trouvé en faute, et pour tant, comme il désiroit estre asseuré de eux entrant en leur ville, pareillement les vouloit asseurer aussi de sa part que passant parmy et logeant ne leur souffreroit mesfaire, mais en vouloit avoir la maistrie toatevoies et le pouvoir de faire et de délaisser.
Sur cestes paroles, partirent ceux d'Utrecht et retournèrent en leur ville, là où ils firent record de ce que trouvé avoient à Hiselstein et comment le duc leur avoit promis de les asseurer bien en tout ce qu'il leur promettoit, et que de riens n'en dévoient estre en soussy, car il estoit prince de droiture et de vérité, et estoit en toutes ma-
nières donbté et obéy de ses gens, par quoy riens ne se feroit en la ville de mal, ne de rude, que tantost ne fust puny à la rigueur; mais sur ce ildésiroit et vouloit avoir, comment qu'il fust, les clefs de la ville devers luy portées et présentées à Hiselstein, et tant et si longuement qu'il séjoumeroit en la ville, les vouloit avoir toutes les nuits devers luy. Sy prièrent cestes gens-cy qu'on en fist une briève conclusion, car retourner il y convendroit le lendemain et en faire fin , et ainsy l'avoient promis. Donc, pour faire brief conte, tous en général s'accordèrent à lui envoier les clefs à Hiselstein, premier qu'avoir noise ou guerre, et d'abondant tous les soirs, tant comme il lui plairoit à séjourner avecques eux, lui porteroient les clefs de toutes les portes devers luy bienet volentiers et s'osoient bien confier en luy de leur corps et de leurs biens et leurs femmes et enfants; mais à ce les avoient induis les Bredêrode pour mieux venir en grâce, et pour en faire bonne bouche au duc, leur naturel seigneur, qui avoit esté enfelli sur eux, jà-soit-ce que le menu peuple de la ville en général le faisoit de bon cœur, car il estoit entièrement pour le duc et pour le complaire et servir, dès le commencement que la question' s'en estoit mue, et ce eussent-ils monstre pièça, si la forte main des gouvemans n'y eust mis empeschement, lesquels estoient pour les Brederode, et par ainsy comme les bandes y estoient et les divisions des parties pour avoir la main forte souvent, et comme tous les jours y avoit des tumultes et des mutations en la ville et tuoient et couppoient testes et bannissoient et déchassoient l'un l'autre, par quoy le demorer y estoit desplaisant et plein de danger et tant desconfortable au peuple que plus ne pouvoit, car ne désiroit que paix, et par tant, mettans espoir en ce duc que par son moyen et par soy
pourvoir en leur tribulation ils pourroient vivre en paix désormais libéralement, lui accordèrent les clefs et les tenoient estre en aussi seure main comme en le leur propre, car le sentoient prince de justice et de vérité sur tout autre.
Sur ceste conclusion retournèrent arrière les commis h Hiselstein avecques celuy de Brederode et portèrent response finale que de tout en tout la bonne ville et tous les habitans en ycelle se submettoient au plaisir et au noble vouloir du duc, et que ensievant ses demandes et plaisirs, ils les lui accompliroient toutes, ils lui apporteroient les clefe et feroient vuider tous les routiers* et gens d*armes qu'avoient mis en leur places et forts et le recevroient bénignement et honnorablement en tel effort et puissance qu'il lui plairoit à y entrer. Cecy fut par un mardy, troisième d'aoust, que cestui accort se fit entre le duc et la ville d'Utrecht, qui est une grande chose et de grant mémoire digne, car n'a esté trouvé en livre que prince onques, ne empereur, ne roy l'ait humiliée ainsi , ne fait ploîer si bas, ne sans férir coup l'ait fait trembler et frémir soubs sa verge, comme ce duc Philippe qui seul en emporte la gloire. Or avoient ceux de la ville leur appointement et avez oy quel et comment. Sy convient parler jà de Tappointement qu'avoient les Brederode avecq le prince en eux déportant de leur querelle et là où le duc non voulant oievir son vindicatif courage, condescendit pour le moins mal et pour éviter effusion de sang et tous autres périls qui ensievir en pouvoient, comme sage et preud'homme. Sy est vray , et sy je m'en recorde bien sans l'avoir vu par escrit, que le Domprévost, celuy qui se disoit eslu, en renonçant à tousjours h l'éveschié d'Utrecht et h tous les droits qu'il y pouvoit avoir, en lieu de ce auroit pour ré-
compense laprévosté de Saint-Donat à Bruges, un bénéfice à simple tonsure, qui vaut bien deux mille florins de Rhin, et est dit le plus bel et le plus seignourieux bénéfice qui soit soubs la couronne de France, sans estre évesque. Après ledit Domprévost auroit tous les ans, sur la recepte de ladite éveschié, deux mille florins de Rhin, pareillement tant qu'il vivroit, et avec ce seroit principal gouverneur et conseiller de Tévesque David, en tous ses affaires, et demorroit emprès luy, s'il luy plaisoit. Et outre pour les frais, missions, dommages, despenses et tous intérests, les deux frères devroient avoir et recouvreroient sur la terre toute de l'éveschié en général, la somme de xl mille florins de Rin pour restauration et récompense des damages et pertes que pourroient avoir reçues en cestui débat, desquelles toutes choses le duc leur bailleroit ses lettres et scellés et plaige suffisant à tous lez de bien et léalement entretenir et accomplir le contenu dudit traité. Et ainsi fut fait et conclu, et furent plesgesle conte d'Estampes et messire Adolf de Clèves, neveux au duc tous deux ; et ainsi fut criée et publiée la paix parmy l'ost du duc en la propre heure de la conclusion faite.
De ceste paix fut démenée grant joye en l'ost et en firent chière toutes conditions de gens pour ce que grant désir avoient d'aller dedens Utrecht, qui estoit si renommée ville, et posé que les gens d'armes beaucoup en y avoient, ne désiroient que la guerre, en espoir de gagner, et qu'en paix ne leur chiet pratique, ne acquest comme vray est, toutevoies entendans que, par la paix d'Utrecht, n'estoit mie passée encore la guerre ailleurs, là où le duc vouloit tirer, se tinrent à content droit-cy et avoient espoir et cognoissoient bien que, par la rendition de ceste ville, ils parviendroient à plus haut et en plus grand conqueste.