CHAPITRE XXXIV
Comment le daulphin renvoia la tierce fois ses ambassadeurs devers le roy son père, et comment il pensa de son refuge vers le duo de Bourgongne.
Or avoie-je couppé la matière du daulphin viennbis longtemps après le second retour de ses ambassadeurs de devers son père, et m'estoie rendu à faire le conte du duc de Bourgongne, comme il alla tenir sa feste de la Toison d*or en La Haye en Hollande, et de là par traite de temps fit son approche vers Utrecht, en intention de Tasségier, là où fortune et son grant effort lui baillèrent l'entrée paisible et victorieuse, et puis de là parti s'en alla mettre le siège à Deventer, dont l'entreprise estoit moult fière et hautaine, comme icy devant a esté déclaré assez. Or maintenant convient reprendre arrière la matière, là où je la laissay, et retourner à faire le conte comment le daulphin, arrière la tierce fois, renvoya devers son père, lui estant à Chastelar % dont les conséquences furent merveilleuses
^ Et ne leur pouvoit dehors nullement^ il était;impos8ible de leur ôter cptte frayeur.
' Chastelar, près Ébreuil, à trois lieues de Clermont.
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depuis et bien estranges, comme il apperra en fin du conte. Sy est vray que lui, non trop bien content des responses que avoit reçues une fois et deux fois par ses ambassadeurs, s'avisa maintenant la tierce fois d'y renvoyer une fois pour toutes, dont messire Guillaume de Coursillon, qui plusieurs et diverses fois avoit esté ensonnié de ceste besongne, fut laissé darrière, et fut pris un en son lieu nommé Gabriel de Bernes, seigneur de large, avecques le prieur des Célestins d'Avignon, et leur furent faites et données leurs instructions telles que vous orez ci-après tantost, avecques lesquelles, en espoir de bien besongner , ils partirent et montèrent à cheval, et tant exploitèrent par leurs journées que ils vinrent à Chastelar, là où estoit le roy, et se présentèrent devant lui, faisant les humbles recommandations qui y appertenoient, et dist ainsi le prieur des Célestins :
€ Sire, monseigneur se recommande très-humblement € à vostre bonne grâce. Sire, comme vous savez, mon- € seigneur nous avoit naguères envoyé par devers vous, t messire Guillaume de Coursillon et moy, pour vous dire c de sa part qu'il vous supplioit très-humblement, en € l'honneur de Dieu et de Nostre-Dame, qu'il vous plust € estre et demorer content de luy, et de lui pardonner € toute desplaisance que vous pourriez avoir eue à l'en- € contre de luy et l'avoir en vostre bonne grâce, et qu'il € n'estoit chose possible qu'il ne voulsist faire pour ycelle € avoir et y demorer tousjours, et pour ce que plusieurs « rapports avoient esté faits tant d'une part que d'autre, t dont pourriez avoir eu des suspections, et mondit sei- € gneur plusieurs grandes craintes, pour toutes choses € ester, mçndit seigneur vous fist offrir les plus grans « seurtés et sermens que faire pouvoit, vous suppliant
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« que , attendu lesdits rapports et craintes et la longue € estrangeté qui à Toccasion de ce a esté, il vous plust « lui ottroier la seurté de sa personne et de ses serviteurs, « ainsi que cestes choses plus à plain vous ont esté bail* « lées par escrit et signées de la main de mondit sei- « gneur.
t Sur lesquelles choses a esté baillié une response par « escrit pour porter à mondit seigneur, et icelle par lui « vue et considérée, lui a samblé bien dure et bien aigre, « et lui a donné matière d'estre tousjours en plus grant « suspection qu il ne fut onques. Pour laquelle chose nous € renvoyé devers vous, le seigneur de Targe et moy, « pour vous dire. Sire, que jà-soit-ce qu'en ladite response « soit dit que vous désirez que Ton parle clèrement et par « paroles entendibles, ainsi comme on doit faire en telles « matères, qui en veut venir à bonne conclusion, toutes « voies ladite response lui samble bien obscure en termes « généraux, sans ce quelle responde à ce que monsei- « gneur vous supplioit. Et par la response on lui dist « qu'il a offensé Dieu, vous et le monde, qui sont en effet « toutes les villenies que Ton peut dire à un homme.
« Regardez, Sire, s'il doit estre content, ne estre à la « paix de son cœur de tels langages, et quant l'on voudroit « réciter les services qu'il vous a fait et à la chose publi- « que, on le pourroit faire. Toutevoies, on ne lui en peut « dire villenie, ce lui samble, qui soit à vostre honneur, tf et quant ce seroient autres ou qu'il vous plairoit faire « venir les accuseurs et l'en oïr, nous créons qu'il s'en « trouveroit tel que un bon prince doit estre et y respona droit comme il appartient au cas.
« Et au regard des lettres envoyées aux seigneurs du « sang et des scellés de Savoye, nous vous en avons res-
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€ pondu et encore ferons, si mestier est, la vérité du cas, € qui est bien tout au contraire de ce que on impose h € monseigneur.
€ Sire, nous vous supplions qu'il vous plaise considérer € le grant devoir en quoy mondit seigneur s'est mis en- € vers vous comme de vous avoir requis pardon et vous « offrir tous sermons et telles seurtés qu'il vous plairoit € avoir de luy, et aussi la bonne volenté qu'il a tousjours c de ce faire. »
Et tout en ceste fourme, comme parla ledit prieur des Célestins, tout en cest estât leur estoit et avoit esté donné par escript, à Grenoble, le xxi* jour de juillet, l'an comme dessus. Parla encore oultre ledit prieur et y mist une autre petite queue, disant ainsi : t Sire, il vous a plu dire € tousjours que, en ceste matière, auriez l'advis des sei- € gneurs de vostre sang, et que selon ycelui, vous vous € gouverneriez en ceste dite matière. Sire, monseigneur t le scut bien, et furent devers vous derremennier, quant < estiez au Bois-lès-Bourges, monseigneur d'Orléans, c monseigneur de Bretagne et les ambassadeurs de mont seigneur de Bourgongne. Sire, mondit seigneur désire « tant qu'il peut de trouver le moyen pour satisfaire à € vous et vous contenter de lui. Toutevoies, avecq mes- € seigneurs de vostre conseil, n'a pu trouver jusques-cy . € nul moyen, mais le fouUent et reboutent très-fort et € espécialement par la derrenière response mise par € escript, et y serions cent ans, premier que y trouver un « party, non obstant que plusieurs fois nous avez mis à « communiquer avecques eux de ceste matière, et puisque € ainsi est que vostre plaisir est tel que de user par le € conseil desdits seigneurs en ceste matière, et que ce sont t ceux qui ayment l'honneur, le bien et Testât de vostre
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« personne, et en qui, vous et monseigneur vostre fils, « pouvez et devez prendre toute seurté, et ne sont pasgens « qui voisent cherchant que vous soiez mal de monsei- « gneur vostre fils, ne que monseigneur vostre fils soit « en aucune estrangeté envers vous, mais sont ceux qui « voudroient la gloire de vous et de vostre royaume et € l'exaucement, plus que on nepourroit dire, et [de] monc Beigneur vostre fils en son endroit pareillement, mondit « seigneur, pour tousjours obtempérer et de tous poins « éviter que on ne le puisse reprendre qu'il voulsist sinon « toutes choses honnorables et raisonnables, et vous servir < ainsi qu'il doit. Sire, s'il est vostre plaisir, il entendra € [à] tout ce qui par messeigneurs de vostre sang sera « dit et ordonné, en vous suppliant très-humblement que « vue la grant présentation et submission où il se met € pour tousjours plus vous complaire et obéir, et vaincre « toutes yres et mauvais rapports qui auroient esté faits € envers lui, non obstant les services qu'il vous a faits, « dont il est sûr qu'ils ne sont partis de vostre cœur, ne « souvenance, il vous plaise désorenavant l'avoir en vostre « bonne grâce et recommandation. »
Le roy, après cestes paroles oyes, qui n'en fit guères plus grant pris que les autres fois, sans leur faire response sur nul des points à celle heure, leur fit dire que de par Dieu fust tout et que sur tout il auroit son advis et que pour celle heure ils se retrayssent et brief on les mânderoit et les pourverroit-on de response, telle comme il lui sambleroit bon. Sy se retrahirent lesdits seigneurs et s'en allèrent en leur logis eux festier et aisier, et attendirent le jour de leur response pour eux en retourner devers leur maistre, dont la question et la longue doloureuse menée leur commençoit à annoier, et ne veoient, si à ceste fois
ils ne pourroient riens impétrer de fruit, ne de bon, comment jamais après on y trouveroit moyen, ne chose qui agréable fust à lun et à l'autre, ains tourneroit toute leur longue attente et passé labeur en désespoir désormais, et n'y veoyent ne fons, ne rive pour jamais y faire riens de bien, comme de fait ne firent, car les fortunes occultes et sauTages qui viennent de là sus *, ne le vouloient point, qfi sambloit, ne sçay si pour bien ou pour mal, ne pour avantage, ne dammage, mais toutevoies longuement après et à l'heure de cestui chapitre escrit, y avoit-il des apparences de mal beaucoup et de dures et diverses difficultés, là où il besognoit bien que Dieu et le bon sens des preud'hommes, avecques subtilité et diligence, labourassent et venissent à la résistence de beaucoup de maux apparans, comme sur la fin de Tannée LVIII vous sera manifeste assez en pluseurs haulx et grans cas, qui lors eschurent et se brassèrent tous à ceste cause.
Vint doncques le jour que le roy vouloit délivrer les ambassadeifrs de son fils. Sy les manda et fit venir devant luy, présent son conseil, en sa chambre, à Chastelar, et eux estans là, fit parler son chancelier, messire Guillaume Jouvesnel*, et rendre la response, ainsi que Tavoit ordonné, et commença ledit chancelier à dire ainsi :
€ Le roy a oy ce que vous, Gabriel de Bernes et prieur € des Célestins, lui avez dit et exposé de par monseigneur < le daulphin, qui n'est en eflFet autre chose que ce que t autrefois lui a fait savoir par messire Guillaume de € Coursillon, et depuis par ledit messire Guillaume de « Coursillon et vous prieur des Célestins d'Avignon, à
■ ChasteUain croyait aux influences des astres. * Guillaume Juvénal des Ursins, chancelier de France en 1445. L'historien Jean Juvénal des Ursins était son frère.
TOI. m. a
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qaoy vous fut faite response en sa présence et depuis baillié par escrit, telle et si raisonnable que par raison mondit seigneur s*en devoit bien esjoir et contenter. Et comme contient ladite response en substance, et outre plus, ainsi que vous dist le roy de sa bouche, le plus grant plaisir que le roy pourroit avoir, sy seroit que cmondit seigneur le daulphin fust enclin et disposé de le servir et obéir et soy emploier au bien et [à] la chose publique de ce royaume, ainsi comme il est tenu de faire, avec ce avoir [bon conseil] et estre accompagné de gens notables qui le servissent et induisissent à toutes choses qui fussent à son honneur. £t encore de présent et de rechief, il vous fait dire que, au regart des requestes que mondit seigneur lui a autrefois faites et fait faire par messire Guillaume de Coursillon et vous prieur, c'est assavoir qu'il lui plaise lui pardonner les desplaisances du temps passé, le recevoir en sa bonne . grâce et se servir de lui, aussi au regart des offres, c'est assavoir de faire tels serments et bailler tels seurtés et promesses qu'il plaira au roy, de le servir et obéyr envers tous et contre tous, de soy départir de toutes alliances qu'il auroit fait, et plus n'en faire nulle sans son plaisir, et de non passer le Bosne sans son congé et licence, le roy les a eues et encore les a très-agréables, les accepte et en est très-content ; mais au regart des conditions que mondit seigneur y apposoit, est assavoir: parmi ce qu'il ne fust pas tenu de venir devers le roy et aussi que ses serviteurs lui demourront à son plaisir et que touchant ceste matière mondit seigneur ne soit constraint sinon à sa volenté, le roy n'a pas esté, ne n'est conseillé de les lui octroier, et ce seroit déroger et venir contre les requestes et ofiEres qu'il a faites, si en
lui accordant qu'il ne vensist devers luy, il approuveroit son absence et les tennes qui ont esté tenus le temps passé. Aussi, sans venir devers luy, mondit seigneur ne pourroit faire le service qu'il est tenu de faire au roy et à la chose publique de ce royaume, et en lui laissant entour luy ceux qui ainsi l'ont conduit et conseillié, ce ne seroit pas pour raddresser ceste matière, ainsi que le roy le désire et qu'il est besoin pour le bien et honneur de mondit seigneur, et jà-soit-ce que autrefois et encore puis naguères par deux fois, le roy ait esté content de recueillir et recevoir mondit seigneur en sa bonne grâce, en faisant ce que dit est, encore de rechef et à présent le roy est content de le recueillir en sa bonne grâce, le recevoir comme bon et piteux père doit faire à son bon obéissant fils, et lui pardonner et oublier toutes les desplaisances du temps passé, pourvu qu'il vienne devers luy ainsi que un bon et obéissant fils doit faire envers un tel père, sans réservation nulle des conditions dessusdites qui ne semblent estre bonnes, ne raisonnables ; et pour ce que autrefois nostre Saint- Père a escrit au roy de ceste matière, afin qu'il soit adverti de son bon vouloir et du devoir oii il se met, le roy a bien voulu vous faire savoir ceste response en la présence de monseigneur le cardinal cy-présent, et aussi vous veut bien faire dire que, si mondit seigneur à ceste fois ne se met en son devoir envers le roy, vue la douceur et bénignité que le roy lui monstre, l'intention du roy est de faire procéder encontre ceux qui ainsi le conduisent et conseillent, selon que la matière le requiert*. »
Cf. DucloB, Histoire de Louis XI, III, p. 117.
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Ceste droit-cy fut la response que fit le chancelier de France pour et au nom du roy ; laquelle faite , le roy mesme de propre bouche, présent le légat du pape, le cardinal d* Avignon, et tous les autres assistans , prist à dire ces paroles : « Gabriel et vous, prieur, vous avez oy la « response que je vous ay fait faire, qui est bonne, douce « et raisonnable, et pouvez penser qu il n'est personne « vivant, qui tant veuille le bien de mon fils le daulphin, « ne qui tant désire qu'il se gouverne bien, que je fais. « Et pour ce, repionstrez-lui ces choses et que ces estran- « ges termes qu'il a tenu par chi-devant ont trop duré, «( affin que, si par jeunesse au temps passé il n'a esté si « bien adverti qu'il dust, de cy-en-avant lorsqu'il est en « eage de soy cognoistre , il raddresse son fait et mette «^ peine à soy gouverner ainsi qu'il doit, et s'il fait aucu* « nés doubtes ou qu'il ait aucunes craintes ou suspections, t quant il m'en advertira, je l'en asseurray tellement que « raisonnablement il en devra bien estre content et n'aura t cause de riens doubter. » Et à tant se tut le roy et leur fit dire qu'ils estoient despesciés pour eux en aller quant ils voudroient. Sy prirent congé de luy et les recommanda à Dieu et leur fit baiUier les deux responses par escrit, ensemble les lettres qu'il envoyoit à son fils, dont la teneur sy estoit telle :
« Très-cher et très-amé fils, nous avons reçu les lettres « que escrites nous avez par Gabriel de Bernes et le « prieur des Célestins, porteurs de cestes, et avons oy ce « que ils nous ont dit et déclaré de vostre part, tant enpréa sence de nostre conseil que particulièrement à part, tou- « chant les matères pour lesquelles les avez envoyés par « devers nous, sur quoy leur avons fait et fait faire resa ponse selon nostre plaisir et vouloir, et icelle leur avons
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« fait bailler par escrit, ainsy que par eux et par la « teneur de ladite response porez savoir plus h plein. € Donné à Chastellar près Esbruelle, le xxi* d'aoust. » Atout cestes lettres et responses partirent le seigneur de Targes et le prieur des Célestins et tant exploitèrent en leur chemin qu*en assez brief terme se trouvèrent au retour devers leur maistre, auquel ils firent record de totit ce que trouvé et oy avoient, et avecques ses lettres lui baillèrent leur response par escrit, de laquelle ne se trouva guères esjoy plus que devant, ains moins beaucoup et plus entrepris qu onques, mais pour cause du darrenier point qui estoit en la response, cestoit, que si à ceste fois il ne se mettoit en son devoir envers son père, vue la douceur et bénignité qu'il lui monstroit, son intention estoit de faire procéder contre ceux qui ainsi le conduisoient et conseilloient par manière telle comme le cas le requéroit. Ces mots droit-cy poignoient et donnoient fraeur souverainement à aucuns ses serviteurs qui emprès lui estoient contraire du gré du roy son père, lesquels sentoient bien que ces mots se disoient pour eux, par quoy il leur besongnoit bien d'aviser en leur fait, ce leur sembloit, ains plus test que plus tard, et de eux pourveoir sous les èles de leur maistre de telle seurté que si faites menaces ne pussent sortir leur effet en leurs personnes ; car avecques propre peur sentoient leur maistre craintif encore plus, et par ainsi visans h la seurté de lui qui n estoit pas légère & trouver, pensèrent ensemble de leur refuge qui donroit asseurance à tous deux. Et s'avisèrent, ne sçay de qui conseil mus, ou de Dieu ou d'autre, de eux embler à privée mainie, et de venir secrètement en Bourgongne devers le prince d'Orenges et de là devers le duc de Bourgongne en Flandres ou là où il seroit, comme cy-après vous orez
quoy et comment il party et arriva à Vers devers le prince d'Orenges et puis s'en alla en Brabant, dont le cas à celle heure donnoit atnmiration à tout le monde, la plus grant qui onques advint , car sambloit estre une chose contre poil et contre commun cours de fortune, considérées les circonstances maintes du temps passé avecques celles du présent d*alors, qui estoient sauvages.