‹ Œuvres de Georges ChastellainChapitre 29 sur 88 · CHAPITRE XXXllL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXllL

Comment lo dac mist son siège devant Deventer.

Jà-soit-ce que moult sambleroit grant chose et difficile d'avoir mis ainsi en subjection la puissant ville d'Utrecht et avoir pa^ parmy et séjourné victorieusement comme avez oy, toutevoies ne s'en tenoit mie content à tant le difc de Bourgongne , ains tiroit encore à plus avant et à

plus dure besongne beaucoup, car béoit et de fait entreprist d'aller assiégier Deventer et les deux autres villes, là où onques depuis Charlemaine , prince nul n'avoit mis attemptement. Sy estoient ces villes dont je fais mention de l'éveschié d'Utrecht et appertenances à l'église en temporalité et en tout ; mais par l'inabilité des pasteurs; de long viel temps, s'estoient soustraites de l'église par puissance, en aucunes qualités. Sy les vouloit remettre le duc et réduire à vraye obéissance, et son fils mettre en la possession d'icelles comme il avoit fait de la ville d'Utrecht, qui estoit chose toutevoies non bien légère, car estoient villes fortes et puissantes de peuple et d'avoir , et situées en lieux presque inprenables , espécialement Deventer, pour cause des grosses eaues et rivières qui ne les souffroient approcher par siège, si àgrant dangier non. Donc, premier que venir jusqu'à là encore, il convenoit passer par force et par puissance parmi la ducié de Guéries qui est un pays fort et puissant et plein de noblesse, en quel lesdites villes se fioient comme en leur voisin et amy que ledit duc n'y pourroit passer pour venir jusqu'à elles, car le peuple et les nobles de tout ce pays-là à l'environ Guéries et Clèves, de leur nature jamais ne sont favorables volentiers à ceux de la langue françoise et souverainement aux Picars, lesquels entre tous ceux du monde ils doubtent et héent et n'en voudroient le repaire ne que des Sarrasins, là où ils en pourroient estre quites, car autrefois les avoient essayés et cognus parce que le duc les y avoit menés en son jeusne eage. Sy leur en estoit mémoire plus cuisant.

Or avoit séjourné le duc cinc jours et cinc nuits en la ville d'Utrecht, dont le sissième qui estoit le jour de Saint- Laurent, x*" d'aoust, par un beau matin , fit rémovoir son

ost et partir son avant-garde devant, tout en telle façon et manière, comme on y estoit entré , et lui , après sa messe bien et dévotement oye, et armé de toute chose du monde horsmy de la teste et des mains , se alla seoir, demy-droit, demy-assis, sur le banquet d'une haute fenestre et là avoit devant luy un buffet haut sur lequel il se déjuna et mengea très-bien, et but et fit joieuse chière, et moy-mesme, escrivain de cestes, le servis eschanson et pannetier avecques messire Michel de Changy * , un de ses inaistres d'hostel qui le servit du couteau. Sy me recorde comment en parlant avec luy beaucoup en disnant et que je regarday taisamment ses manières, me sambloit lors qu'onques prince de meilleur samblant n*avoie vu en armes, ne qui tant fist à redouter, à le voir comme il estoit là assis , car ne sambloit tant seulement un duc dun ost, ne d'un pays, mais un empereur à qui ymage et samblant le monde entier devoit obéyr par nature. Cestui déjun se passa et approchèrent dix lieures et le soleil rendoit jà forte chaleur. Sy sonnoient ces trompettes et clarons parmy celle ville et devant ses fenestres là où tout le monde l'attendoit, monté à cheval. Sy mist sa salade en teste le duc et ses gantelets en ses mains et, vuidant de sa chambre^, se recommanda àDieu et descendy , et là trouva son cheval richement couvert d'orfaverie et monta sus , et avecques sept pages couvers arrière de nouvelles couvertes de drap d'or et de brodure , party et s'en alla tout tellement et en tel arroy de fierté et de conquéreur comme il estoit entré , et s'en alla loger à quatre grosses lieues de là en tirant vers le pays où il tendoit, et là je le souffre et ne parleray plus de ses logis jusques à bon escient il sera logé devant la

^ Michel de Changy est cité comme écuyer tranchant dans un compte de 1447. Il fut plus tard premier maître d*hôtel du duc.

forte ville de Deventer, et parleray maintenant un petit de ceux des trois villes qui virent bien et se perçurent que c'estoit à bon escient et que il leur convenoit avoir le hurt ou dire le mot.

Sy s'avisèrent et pensèrent que bon seroit qui pourroit rompre le coup et que le duc ne les approcbast à telle puissance et effort comme il avoit, car leurs terres, tout leur pays et leurs biens en seroient gastés et essilliés et en pourroient cheoir en plusieurs grans inconvéniens'. Sy délibérèrent d'envoier devers lui ains plus tost que plus tart, cuidans lerappaisier par faire aucuns gracieux offires, et de fait vinrent aucuns notables députés de par eux devers luy celuy soir propre en son premier logis et lui firent des offres , mais non pas suffisans, ne tels comme on les demandoit, par quoy ne besongnèrent riens, et ne vouloit rompre le duc son armée, ne s'en passer & tant pour si peu de fait, ains béoit bien à plus grant chose et plus grant fin; car ymaginoit, et estoit chose vraye, que par mettre à subjection ces trois villes pour lesquelles il estoit mu et mis sus, il parviendroit à la conqueste de son royaume de Frise , et en auroit raison à ceste foys , car à celle heure toutes les entrées et toutes les clefs qui anciennement les ont deffendus et gardés de non estre conquis, seroient siennes, et pour tant maintenant tout à un frais et à une peine pourroit venir à dessus de toutes les deux et lui seroit gloire et renommée perpétuelle, sans le proufit encore qu'il y auroit, qui n'est point à comprendre.

Donc et pour parler des difficultés que ces villes droit-cy faisoient, il faut savoir, comme je vous ay dit, que de très-long temps elles s'estoient soustraites et dessevrées de l'église d'obéissance, excepté en l'espiritualité et en ce qui concernoit juridiction épiscopale et droiture commune

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comme autre part, mais en nulles choses temporelles ne le cog^noissoient, ne ne le vouloient recevoir parce que eux-mesmes Tavoient appliquié à eux , et en avoient esté jà longuement possesseurs de père au fils, parce que leurs évesques devanciers n avoient esté puissans assez pour les corriger, ne constraindre, ains avoient esté assez de fois maistres de luy et le tenoient chassé et expuls et ne lui donnoient que ce qui leur sambloit bon, et ainsi comme envis on vient de francise à servitude et de recevoir à devoir, ainsi cestes gens en envis et à dur vouloient venir à la raison qui leur sambloit contraire et préjudiciable, et estoient plus enclins à restiver à rencontre qu'à eux monstrer souples et obéissans. Avoient encore un autre regart que quant raison les mèneroit à ce que de vouloir faire obéissance à leur évesque comme avoient fait ceux d'Utrecht , les plus principaux, et de lui rendre ses devoirs anciens et appartenirs, sy ne voudroient-ils toutevoies souffrir nullement que le duc entrast en leurs fermetures à tel effort et pouvoir comme il avoit esté reçu en Utrecht , car craignoient qu'on y fist des rudesses et des exactions diverses par lesquelles ils pourroient avoir dommages et doleurs irréparables, et non jamais justice, ne punition. De quoy toutevoies s'estoient assez perçus du contraire en Utrecht, mais au fort aller souffreroient bien, ce dirent , qu'il y entrast lui et l'évesque en leur propre et privé estât , et autrement point. Sur quoy le duc leur fit response , à l'heure que le cas y servoit , que cela ne leur seroit accordé jamais, mais y entreroit, s'il lui plaisoit, fort et foible, et que aussi puissant estoit-il en la ville de Deventer de garder et tenir ses gens sans oppression et torfait, comme il avoit esté en Utrecht là où ils avoient vescu et eux maintenus dessous son commandement gens

réglés et paisibles sans que plainte nulle s'en estoit apparue devant lui, et pour tant lui sambloit bien que du mesme pourroit-il faire à Deventer et que autant le craindroit-on là et obéiroit comme on feroit en ses propres pays, mais ce toutevoies ne pouvoit-on faire acroire à la généralité du pays pour cause que la fraieur qu'avoient des Picars et de leur renommée, leur estoit plantée en courrage et ne leur pouvoit dehors nullement*.

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