‹ Œuvres de Georges ChastellainChapitre 32 sur 88 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

Comment le duc de Bourgong^ne fut adverti de ces nouvelles et en informa un chevaucheur du roy.

Or ne s*estoit oublié le prince d'Orenges de faire savoir ces nouvelles au duc de Bourgongne, ains aussi tost et dès le premier jour de son arriver envoia battant un message devers luy atout unes lettres par lesquelles il lui annonçoit le soudain cas advenu, affin d'avoir avis sur ce qui en pou voit ensievir; car ne savoit encore la fin de son intention, ne plus avant. Sy esploita le message ses jours et arriva devant Deventer là où le duc tenoit son siège, et lui baillant ses lettres, le duc les visita tout esmerveilHé du contenu en icelles, et interrogea le messager, si vu avoit le dauphin viennois en la maison de son maistre , lequel lui respondit que oy et que droit- là se tenoit à séjour, mais ne savoit à quelle fin. Quant le duc oyt cecy, commença durement à penser, car moult lui sonnoitla chose estrange, comme qui jamais n eust pensé que ce dust avenir. Sy en parla au seigneur de Croy et à aucuns autres qui autretant^s'en esmerveillèrentconmie luy et n'en savoient quelle conclusion en faire, sinon d'en attendre Taventure etl'yssue du cas. Or y avoit-il droit-là en l'ost du duc un chevaucheur de l'escurie du roy , nomm^ Perrinet , par lequel le roy avoit envoie au duc de Bourgongne la forme et le double de la response que faite avoit à son fils le dauphin à Chastelar, affin d'en advertir ledit duc et de lui donner à cognoistre la raison en quelle il se mettoit envers son fils désobéissant tousjours. Sy estoit ledit Perrinet, jà tout

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despescié et au point de partir pour faire son retour vers le roy. Par quoy,* comme ces deux messages estoient venus ainsi l'un sur l'autre, atout leurs diverses nouvelles, le duc remanda Perrinet à venir devers luy, et, lui venu, lui commença à dire : c Perrinet, monseigneur le roy m'a € mandé par vous et fait à savoir la response que faite € avoit à Gabriel de Bernes et au prieur des Célestins € pour monseigneur le dauphin , lesquelles me samblent c belles et amiables, et voudroie bien que mon dit sei- € gneur y voulsist entendre ainsi que im bon fils doit c faire à son père, comme plus à long j'en escris à mon- « seigneur le roy par vous*, mais vecy unes toutes autres € nouvelles etbienestranges, que beau cousin le prince d'O- « renge me mande par gonmessage,carilm'escritquemon- « seigneur le dauphin s'est venu rendre en sa maison et que 4 droit-là se tient par aucuns jours sans plus avant savoir ^€ de son intention. Sy pourrez dire à monseigneur le roy

-* Voyez dans Daclos, Histoire de Louis II, III, p. 132, une lettre du duo de Bourgogne, écrite au camp de Welp devant Deventer, le 19 septembre 1456. Le duc s'y excuse d'avoir retenu longtemps, à cause des occupations de son expédition, le chevaucheur de Charles YII. Dans une autre lettre donnée aussi par Duclos (p. 135], et écrite à Utrecht le 25 septembre, le duc de Bourgogne raconte qu'il a cru de- Toir retenir de nouveau le chevaucheur Perinet. Il rapporte, comme le dit Chastellain, que dès qu*il connut la retraite du dauphin chez le prince d'Orange, il en instruisit Perinet; puis il ajoute: « Depuis ai « eu nouvelles que mondit seigneur le dauphin a requis le sieur de « Blanmont, mon liiaréchal de Bourgogne, le vouloir accompagner "« jusques devers moi, ce que mondit maréchal ne lui a osé refuser, et « U s'en y vient ; de laquelle chose j'ai esté bien esmerveiUié, et s'il est « ainsy, vous saurez, mon très-redoubté seigneur, que pour honneur ' « de vous, de luy et de votre noble maison, raison veut et enseigne que à je lui fasse tout honneur, révérence et plaisir, et oyrai voulentiers « ce qu'il lui plaira moi dire et déclairer, et après le vous signiûeray, « car Dieu sçait que de tout mon cœur je serois désirant qu'il se ac> « quistast envers vous comme bon fils doit faire envers son seigneur V et père, u

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« ces nouvelles droit-cy de par moy qui plus avant n'en « sçay, mais me sont estranges. Toutevoies, je vous con- « seilleroie qu'encore vous vous tenissiez droit-cy un petit « pour surattendre si autres nouvelles en venoient d'a- « venture de plus grant mention, affin que tout à une fois « j'en pusse avertir monseigneur le roy par vous en ma « descharge. » Quant Perrinet oyt ces nouvelles, tout se trouva esbahy, et lui sambloit chose estrange que le dauphin s'estoit venu rendre en Bourgongne en abandonnant son Dauphiné, mais obéissant au plaisir du duc, se tint droit-là encore par aucun temps en surattente de plus encore apprendre de la matière, comme il fit en assez briefs jours, parce que le marissal de Bourgongne envoioit battant un sien gentilhomme, nommé Anthoine de Laviron, devers le duc, lui signifier comment le dauphin venoitdevers luy , et l'amenoit à sa requeste et prière, battant ferrant, par Lorraine, en sa conduite et seurté, et comme la manière se contera prestement, mais que j'aie fait mon retour sur le roy qui des lettres de son fils escrites à Saint- Claude entra en une grant soupeçon et annuy de cœur et de quoy il convient faire le conte. Quant le roy donques avoit visité les lettres de son fils, durement s'en esmer-^ veilla, car posé que jà par avant il savoit bien qu'emblô s'estoit et transporté ne savoit où, jamais toutevoies n'eust pensé que tourné fust vers le parti de Bourgongne, par quoy comme cela lui sonnoit estrange sur toute riens autre, lui donna aussi plus de pensement et de doute, que de chose qu'il eust pu ailleurs emprendre. Sy leva et coucha ce cas en maint ploy, dont ne trouva un seul qui lui plust, car n'y entendoit que fiction controuvée, pour quérir eslonge sans vouloir à nul bien. Posé que ledit son fils presist h titre le voiage de Turquie , sy ne s'en fit-il que

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farser et dire que c*estoit une fainte et une excusation friyole. Donc» si le roy y prenoit une imagination Bauvage, pareillement firent ceux qui emprës luy estoient, etmurmurans disoient que c'estoit une chose forgiée de longue main entre le duc de Boui^ongne et luy, et partant il estoit besoin d'y remédier tempre et d'heure et de le faire revenir par bel qui pourroit ou par quelque marché que ce fust, premier que l'adjonction se fist de leurs deux personnes» car savoient bien que le duc de Bourgongne, avec ce que de tout temps il avoit esté fort et puissant trop contre eux, maintenant encore par avoir l'héritier de la couronne emprës luy, le seroit encore plus et plus fier, et ledit dauphin aiant les bras au deseure de tous ses hays, laquelle chose moult craignoient, car plusieurs de eux et des plus grans, se sentoient en maie grâce de luy durement et indignés, et par ce le resoingnoient maintenant plus qu'onques , mais à cause du piet que lui veoient prendre avecques celuy du n^onde qui plus le pouvoit porter et reffaire, sy en furent engrant mésaise trëstous, et le roy encore plus que tous les autres, car dès onques et de tout temps, il avoit cueilly une dîffidence envers ceste maison de Bourgongne, et comme plein de doutes et de soupeçons , et cognoissant la nature de son fils estre sauvage, n'estoit homme qui onques l'en pust parfaitement asseurer*

CHAPITEE XXXVIII.

Comment le sire de Blamnont conduisit le dauphin parmy Lorraine .

Or convient souflFrir le roy et ceux d'emprès luy en leurs diverses ymaginations et revenir au fils qui le plustost que

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pouvôit, prist son escueil * et prist congé du prince d'Orenge et des hautes nobles dames de léens, dont Tune estoit fille du conte d*Ermignac, femme seconde audit prince, et Tautre qui estoit femme à son fils, fille à jadis Richart de Bretagne, nièce au duc d'Orléans de par mère. De ceste droit-cy et de toutes les autres prist congé gracieusement, et accompagné d'aucuns seigneurs du pays , party en lar conduite du seigneur de Blanmont, marissal de Bourgongne, aiant avecques luy tant seulement trente chevaux sans ceux du dauphin qui ne montoient point à grant nombre, et en cest estât, sans main armée, le mena parmy la duché de Lorraine, tout au travers, en laquelle il estoit craint et douté durement des aucuns, et des autres amé et bienvoulu pour cause que puissant y estoit de places maistresses, tant dedens le pays comme sur les marches frontières. Sy le mena tousjours de giste à autre coucher en ses propres maisons appartenantes à luy , et entre les autres le mena & Chasteau-sur-Moselle , une maistresse maison souveraine entre toutes les autres du pays, par laquelle il pouvoit fort estraindre Lorrains et tenir sur bride, et avoit & cause dlcelle acquis moult d envies contre luy et de haynes, pour ce que puissamment et orgueilleusement la possédoit et maintint encontre tous , fussent princes ou vassaulx, sans fleschir devant nul. En ceste maison bouta-il ce fils de roy, et là lui fit de l'honneur et de grant chièretant et sy largement que plus ne pouvoit par souhait, et lui fit un conte celuy soir, disant : c Monseigneur, mes « ennemis par ci-devant autreffois m'ont menascé par vous « de ceste place, disans que vous la m'osteriez, et que vous « y seriez une fois maistre et seigneur dedens. Moniei-

'^ Prisi son escueil, g'éloigna.

t gneur, je ne sçai de quel bouche ils parloient, ne s'ils t avoient en eux esprit de prophétie , mais tant en est « bien venu grâces à Dieu que au rebours de leur inten- « tion ils ont esté voir disans, disans que une fois vous y « seriez dedens maistre et seigneur; mais, monseigneur, « ce n'est pas maugré moy , ne pour mon mal , j'espère, « comme ils l'entendoient, mais vous y estes seigneur et « maistre, et tel je vous y establis. » Sy en rist le jeusne prince et dist que voiremerit avoient esté prophètes telles gens, mais non pas de tout, et ce que avoient eu d'attente de son grant mal, ce lui estoit tourné en grant bien contraire de leur espoir, dont luy-mesme estoit moult joieux, et en regrâcia doucement le marissal, lequel il sentoit et voioit un chevalier de haute et de grant façon, actif et diligent et fort à craindre, car le trouvoit homme grant de courage et de pouvoir, sage et de haut entreprendre, et tout partout où il le bouta en ses places et maisons, estoffé de fil, d'esguille et de toutes appartenances et nécessités, fust à guerre ou à paix, et souverainement en ceste maison de Chasteau-sur-Moselle qui estoit la plus enviée, et Tavoit tenue longuement à l'encontre du roy Renier et de son fils le duc de Calabre , sans leur en rendre hommage, dont dure en estoit l'ennemisté et l'envie à l'encontre de luy, et la machination longuement bien ague et diverse. Par quoy, quant ce prince droit-cy voioit tout et considéroit les manières de son faire , et comment il estoit homme pour porter un grant fait, jugea bien aussi qu'en servant son prince il estoit bien chevalier pour en courcier un autre trop plus grand de luy, par quoy soy recordant du temps passé quant le soloit hayr, donnoit merveilles si ses gens s'estoient dolus de luy beaucoup , car maintenant il apercevoit clèrement qu'il estoit homme tout et outre pour

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courcier ses ennemis , et qu'en luy avoit tout ce que un prince devoit quérir et convoitier en son serviteur : c'estoit la vaillance et hardement , grant conduite et grant

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