CHAPITRE XLL
Comment le duc envoya ycrs le dauphin messire Jehan de Croy et le conte d'Estampes qui le conduisirent à Brusselles.
Telles et si faites manières de devises tint le duc en son siège de Deventer qui estoit toutevoies sur voye d'appointement et approchoit l'hiver très-fort, et estoit le pays
plein d*eaues et de grans dangers, plus qu'on ne pourroit escrire, et jà-soit-ce que de celle saison que le duc avoit là son armée preste et avoit fait sentir sa puissance bien avant en celle pointe de pays, dont la nation de peuple estoit dure et diverse, il eust pu faire grant esploit et terrible sur les Frisons qui trembloient parce qu'ils le sentoient si près et si puissant en armes et que bien facilement il eust pu parvenir à haute conqueste sur eux par les haulx esploix faits premiers, toutevoies mettant darrière propre et privée utilité, propre gloire et prouffit, et non regardant qu'à l'honneur de son cœur qui le tiroit à son si haut et si noble sang que jamais n'avoit vu et qu'il pensoit bien que grant besoin le chassoit ça bas et de si lointaines marches, plus lui estoit ardeur et désir de l'aller voir et le recepvoir comme il appartenoit, que n'éstoit conqueste de royaume, ne de pays qu'il veoit ouverte devant luy , et qui sien estoit et appartenoit d'ancien patrimoine. Et pour tant , sachant le noble prince le dauphin estre à Louvain arrivé, envoya devers luy tout premièrement pour le bienvegnier messire Jehan de Croy affin de l'excuser un petit devers luy sur les affaires qu avoit trèsgrans et très-haulx, desquels toutevoies il s'abrégeroit le plus tost que pourroit et viendroit devers luy. Envoia aussi à Brusselles devers la ducesse qui là se tenoit, lui dire et commander qu'on appointast le logis pour le fils du roy survenu et que la chambre qui appartenoit à son corps, mesmes toutes les offices, on appliquast à luy, et que l'honneur et le service lui fust fait tel et le plus haut dont on se pourroit aviser, et en cest estât se party le chevalier messire Jehan de Croy de son maistre et s'en vint devers le dauphin qui moult bénignement le reçut et se monstra joieux moult de sa venue, pour cause de son bel oncle
dont il désiroit tant oïr nouvelles. Sy dirent beaucoup de bonnes et amiables devises ensemble, dont mestier ne fait droit-cy faire mention pour cause que ailleurs la matera est assez prolixe.
Tantost après le parlement [de] messire Jehan de Croy, le duc estant encore àUtrecht, party le conte d'Estampes de ce mesme lieu, et par l'ordonnance du duc, son maistre, se mist en chemin, noblement accompagnié, pour s'en venir à Louvain, là où messire Jehan de Croy jà estoit arrivé un jour ou deux devant. Sy arriva ledit conte à Louvain, qui tantost s'en alla faire la révérence à ce noble fils de rby, qui très-humainement le reçut, et monstra bien que grant joie avoit en cœur de sa venue pour cause que son parent estoit si prochain et ne l'avoit onques vu, jà-soit-ce que moult en avoit oy parler en très-haute et bonne façon, ce lui disoit, et avoit bien longuement désiré de le voir. Le conte d'Estampes, qui sage prince estoit et plein de savoir grandement, toutevoies se contint et honorablement envers luy, et soy monstrant humble et souple là où il appartenoit, très-révéramment fist les humbles recommandations de son oncle le duc à sa personne, aveuques les excuses de sa demeure en ses pays de Hollande et de Frise pour beaucoup de justes causes et bien raisonnables, comme avoit fait dire par messire Jehan de Croy, sur quoy le dauphin respondi que n'estoit besoin de soy traveiller, ne de haster pour venir, car il congnoissoit ses excusations estre hautes et grandes, et que pour tant il n'en fist que tout à son aise et à son plus bel. Il avoit beau loisir de l'attendre, et ne lui annuioit point, car il estoit en bon pays et seur et en bonne ville, et estoit au lieu là où il désiroit et que longuement avoit désiré à soy y trouver. Tels et si faits langages eurent entre eux en leur aborder, qui Toa. 111. 13
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depuis se changèrent en autres propos. Lors après, le vinrent saluer les haulx et grans barons qui venus estoient aveuques ledit conte, dont n'y ot celuy à qui il ne demandast de son nom, et leur dist que bien fussent-ils venus trèstous et que beaucoup avoit oy parler de tels y avoit. Aussy disoit vray, car y avoit aucuns gens de grant renom, comme le seigneur de Saveuse, le seigneur de Eochefort, le seigneur de Miraumont, le seigneur de Roye, le seigneur de Moreul, le seigneur de Noielle, le seigneur de Druel, messire Phillebert de Jaucourt, messireÉrard de Digone et plusieurs autres chevaliers et seigneurs dont le nombre estoit assez pour parer une haute maison. Sy toucha ' à tous eux, et après devises particulières prises à chacun, se fît accointe de tous et mist leurs noms et leurs personnes en sa mémoire conmie si dès onques les eust hantés et congnus.
Or avoit en charge cestui conte de le mener de Louvain à Brusselles, où estoit la ducesse, la contesse de Charolois et la dame deRavestain, trois princesses qui attendoient sa venue pour Thonorer et bienviegnier, par quoy, de l'avis et conseil du conte d'Estampes, le dauphin se party de Louvain et vint à giste à Brusselles où les honneurs et réceptions que les dames lui firent, furent si hautes et de si bonne mode qu'à dur s'en feroit le conte sans faire prolixité, entendu encore que grant honneur et savoir estoit en icelles, et savoient bien quel chose à luy appartenoit et quel chose aussy il leur séoit de faire et de monstrer envers luy comme le fils du plus haut roy du monde dont ils prévoient gloire*. Aussy la ducesse autreffois l'avoit vu à
■ Toucha, prit la main.
* Éléonore de Poitiers raconte ainsi, dans son livre sut les Eonnetfrs de la Coufj rarrlTée du dauphin à Bruxelles : « Le dauphin, acoom-
Ch&loii en Ghampaigne', là où il lui monstra grant chière et honneur pour l'amour de son bel oncle le duc. Sy en forent maintenant plus tost faits l'un de l'autre pour ceste
cause.