CHAPITRE XLIL
Comment le roy requist le duc de Bourgong^e de ne donner refuge, ne confort au daupliin.
Or laisse le dauphin droit-cy aveuques les dames et aveuques le conte d'Estampes qui le mena chasser et voler, et retourne maintenant au roy son père et à son conseil, qui se donnoit beaucoup de mal en sa testa pour son fils qui guères n'y accoutoit, et désiroit bien à remédier aux sauvages entreprises que voioit en luy et de le retraire de là où il estoit allé s'il pouvoit, et sur le recort des lettres
« paigné environ de dis cherauls, arriva à Bruxelles à huit heures du « soir, et quand madame la duchesse et madame de Cbarrolois sceurent « qu'il estoit dedans la ville, elles allèrent jusques à la porte devant Ii^ « cour qui est sur les bailles, et là de pied coy Tattendirent, et quand « il vint tout près d^elles, il descendi et baisa madame la duchesse et « madame de Cbarrolois, lesquelles s'agenouillèrent à terre, et puis il <c vint baiser le demeurant des dames et damoiselles de Thostel. Après « cela, 11 prlnt madame la duchesse par le bras et la vouloit mettre au- « dessus de lui, ce qu'elle n'eust jamais ftiit ; touttesfois il en pressa tant « madame qu'elle lui dit : Monsieur, il semble que vous avez désir que « Ton se moque de moi, car vous me voulez faire faire ce qu'il ne m'ap- « partient pas. Monsieur le dauphin disoit que non et qu'il lui devoit « bien faire honneur ; car U estoit le plus pauvre du royaulme de « France. »
Isabelle de Bourgogne était très-fière : elle refusait le premier salut à la reine de Sicile, femme de René d'Anjou.
' La duchesse de Bourgogne s'était rendue en 1445 àChftlons, pour obtenir du roi qu*il fût sursis aux appels interjetés devant le parlement de Paris contre les jugements prononcés en Flandre.
SOO CHRONIQUE
que il lui avoit escritesdès Saint-Claude, disposa à envoyer battant devers son beau-frère le duc de Bourgongne pour ceste cause affin de le rompre, s'il pouvoit, par belles et amiables paroles , que à son fils Loys ne donnast , ne ne souffrist donner confort, refuge, ne support, ainslabourast de tout son pouvoir de le faire retourner devers luy, le plus à haste que pourroît. Et pour ce faire, ordonna à un sien escuier son eschanson nommé George de Bohec, berruier, d'aller devers le duc de Bourgongne lui signifier le desplaisir qu'avoit en son fils des manières et termes que tenoit et si longuement avoit tenus envers luy, et qu'après tant d'amiables et gracieuses responses à lui envoyées et faites et encore tout frescement par Gabriel de Bernes et le prieur des Célestins, il s'en estoit fui et emblé d'en arrière de luy et transporté ^n marches estranges au desceu de luy et de toutes ses gens, en quoy il monstroit qu'il estoit un fils de perverse volonté , ingrat de tout bien et de toute amour à luy monstrée et tout entièrement incorrigible envers luy, en quoy il estoit mérencolieux beaucoup et durement desplaisant. Donc, pour mieux informer de la vérité ledit duc, son beau-frère, fit ordonner ses lettres addressantes à luy, par le^uelles lui fEosoit briève narration du cas et pour lui donner ample congnoissance de tout, lui fit enclore dedens la response entièrement telle qu'avoit esté faite par la bouche de son chancelier auxdits Gabriel de Bernes et prieur des Célestins et mesmement par sa propre bouche, qui, à tout prince de raison, de bien et d entendement, devoit et pouvoit sembler bonne et souflisant et toute amiable et bénigne pour un père envers son fils. Et cestes lettres ainsi ordonnées et ledit Geoii^ instruit de ce que devoit dire au duc, ledit Georges prist son chemin et
parti de Chastellar le xii' de septembre , et tant erra par ses journées que vint jusqu'en Brabant, là où ne trouvoit point celuy que quéroit, mais enquerrant du lieu où il estoit, passa la mer et s'en alla jusqu'à Dordrecht, là où le duc estoit arrivé nouvellement et besongnoit sur ses affaires, et là venu ledit Georges vint devant luy et lui fit le présent de ses lettres, qui révéramment les reçut ainsi que de tout temps avoit acoustumé , et les lust et visita, et en fut telle la teneur:
€ Très-cher et très-amé frère, depuis les darrenières let- . « très que vous avons escriptes touchant le fait de nostre « fils le dauphin, il a de rechief envoyé devers nous « Gabriel de Bernes et le prieur des Célestins d'Avignon, « lesquels nous ont fait en effet pareilles requestes et € offres, soubs pareilles conditions que Guillaume de Cor- € sillon, chevalier, à l'une fois, et depuis ledit de Corsillon « et prieur des Célestins, nous avoient par avant fait , € auxquels* Gabriel de Bernes et prieur des Célestins, « avons fait faire en nostre présence et depuis dit de « bouche très-douce et raisonnable response, ainsi que par « le double d'icelle que vous envoyons cy-dedens enclos; « pourrez veoir plus à plain, à laquelle response il n'a pas^ « voulu obtempérer, ne obéir, ainchoisaesté si très-mal « conseillé qu'il a tousjours persévéré à dire qu'il ne vou- « loit point venir devers nous, [ne] soy trouver en nostre « présence, qui est chose bien estrange à considérer de fils « à père, et, qui plus est, jà-soit-ce que luy aions ceste dar- « renière fois monstre plus grande bénignité que devant « et que de la response que lui avons faite raisonnablement, a il se dust moult esjoïr, ce non obstant dès sitost que c lesdits de Bernes et prieur des Célestins ont esté retournés c devers loi, et qu'il a sçu ladite response par nous faite,
302 CHRONIQU£^
« il 6*en est soudainement et au desceu de la pluspart de c ses gens , party et absenté du pays du Dauphiné où il t eetoit, et est allé vers le prince d'Orenges ou tiré en « autres marches que on ne scet encore où , a délaissé € nostre très-chière et très<amée fille sa femme et ledit « pays sans aucun ordre, dont avons esté bien esmer- « veillés et desplaisans. Et pour ce que par aventure € nostre dit fils par Tenhortement et suggestion de ceux « qui ainsy le conduisent et conseillent, pourroit faire des « choses qui ne seroient pas à faire , et que s'il trouvoit « retenue, support ou faveur, ce seroit lui donner occac sion de plus longuement persévérer es termes qu'il a « tenus par cy-devant, qui seroit à nostre très-grant des- « plaisance et au scandale de la chose publique et au « danunage de nostre dit fils plus que de nul autre, nous « désirons y obvier et que nostre dit fils ait occasion de c aoy réduire envers nous, comme il est tenu et que pour <K son bien et honneur luy est expédient de Taire, avons € bien voulu escripre ces choses aux princes et seigneurs de < nostre sang et mesmement à vous qui estes lun des plus c grans et qui maintes fois nous avez escrit et fait dire par « vos principaux conseillers que avez tousj ours eu desplai- « sance des termes que tenoit nostre dit fils, et pour ceste a cause envoyons présentement pardevers vous nostre « amé et féal conseiller George de Bonhec , escuier, afin « que soiez adverti de la vérité de ceste matère et des « termes que avons tenus pour cuidier par bénignité et « douceur le réduire et attraire à nous, aussy aflSji que « s'il àlloit ou envoioit aucuns de ses gens devers vous ou « en aucuns de vos pays et seigneuries, vous ne lui vueil- <t lies donner quelque retrait, support^ £aveur ou aide, et V. en ce faites comme bien y avons espéciale et singulière
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€ confiance. Donné au Chastellart le xii* jour de sep« € tembre. >
Gestes lettres vues et visitées, leducqui n'estoit mie seul, mais accompagné grandement de haulx nobles barons, convoqua aucuns de venir près de luy , et entre les autres, son chancelier qui estoit là jJrésent et le seigneur de Croy , les plus principaux, et à ceux monstra les lettres qu escrites lui avoit le roy, et puis après fit lire devant luy à part les responses qu*avoit faites et fait faire le roy à son fils, encloses dedens les mesmes lettres, lesquelles bien entendues et visitées, et considéré qu'encore nul de eux n'avoit vu, ne oy parler le dauphin venu pardeçà , sambloit assez au premier conçoivement que le roy s'estoit paroffert assez à son fils et que luy son dit fils n'estoit pas le mieux avoié, quant il ne prenoit traité raisonnable aveuques son père, congnu aussy que le duc, de sa nature et condition, estoit celuy du monde qui plus désiroit et eust voulu estre obéy et cremu en cas samblable de son fils, et jugeoit par son cœur Tautrui , et pour tant aveuques les difficultés prises dès le commencement de la venue du dauphin en ses pays de pardeçà, maintenant arrière pour cause des informations qu*avoit des devoirs en quoy le roy s estoit mis envers luy, plus et plus lui commençoit à apesandir le cœur et à sambler qu'en ceste matère droit-cy pouvoit avoir un dangereux fardeau à porter et que mal s*enpouvoit continuer la chose que l'issue n'en fust difficile aux expectans. N'avoit toutevoies encore oy, ne vu ledit son survenu le dauphin , auquel il désiroit à faire tout l'honneur et bonne chière que pourroit, comme il «'y sentoit tenu. Aussy n'avoit encore oy riens de ses demandes, ne des causes qui l'avoient mu à estre venu en ses pays, et pour tant luy, comme sage et preudomme , regardant
tousjours à honneur sans caulelle, ne se voulut onques déterminer autrement fors qu'en gardant l'honneur et le droit du père envers son fils , pacifier aussi les doléances du fils envers son père par diligence honorable; car en ce, il se vouloit exposer et offrir de tout son pouvoir comme qui cognoissoit leur débat estre de grant péril à tout le royaume. Et certes , si luy comme à qui le cas touchoit plus qu'à nul autre, difficultoit grandement ceste matère, n'est de merveilles quant sur luy seul, ce entendoit bien, cherroit toute l'esclistre du meschief et du mauvais gré, comment qu'il en venist, et pour tant là où les autres vuidoient leurs opinions par paroles, lui seul ascoutant chascun, en rumina cent plus parfondes que nul de eux, jà-soit-ce que le seigneur de Croy et son chancelier, qui sages estoient, lui conseilloient, quant ce vint à l'estroit, que de le faire retourner devers son père le plus tost qu'on pourroit et par tels moiens et si bons que la preudonmiie en f ust congnue du lez de pardeçà, sans y mettre interprétation mauvaise, ne injuste à l'encontre de l'innocent , car comme j'ay dit, nul de eux ne l'avoit , ne vu , ne oy encore , ne n'avoit sentu onques pour quel fin il y venoit. Et pour tant eux veans leur maistre estre empeschié de cestui cas, et en leurs propres sens non moins le difficulter que luy, non pensans toutevoies que ce en dust ensievir, qui en advint, lui conseillèrent que non obstant quelconques lettres de deffense ou de requeste que le roy lui fist en contraire de son fils, de le devoir recueillir toutevoies le plus hautement que pourroit, et puis après Tavoir vu et oy parler, advertir le roy de tout, et faire au remanant ce que bon et juste et raisonnable seroit à l'honneur et au bien de tous deux. Et jà-soit-ce que la response que le roy fit faire à son fils et que luy-mesme en partie fit de propre bouche à Gabriel
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et prieur dessus nommés, fust enclose dedens les lettres envoiées maintenant par George de Bohec pour plus clère et pleine information du cas , comme dit ay , toutevoies pour cause que la mesme response en forme a esté récitée icy-devant, là où elle servoit, n'est pas besoing pour tant de la renouveler droit-cy, puisque elle peut gésir sainement en la mémoire des lisans; mais pour continuation de la matère convient bien savoir qu'avec beaucoup de regart que le duc avoit en ceste matère, espécialment en avoit deux qui lui touchoient, dont l'une sy estoit que moult avoit de haulx et de grans affaires en ses pays de Hollande et de Frise qu a grant dur pouvoit abandonner, et l'autre qu'en différant longuement son allée devers eeluy qui estoit venu en ses pays, il luy pourroit estre imputé & charge, et eust samblé qu'à dur et à envis il Teust voulu recevoir, ce que non, et pour tant vueillant pourveoir en tout, envoya devers luy soy excuser par plusieurs messages, et différant son jour jusques au xv* d'octobre , lui promist d'estre lors devers luy, et qu'en ce n'auroit point de faute. Or, en ce point le certifia et le fit aussy.