‹ Œuvres de Georges ChastellainChapitre 46 sur 88 · CHAPITRE LU · texte numérisé non relu

CHAPITRE LU

Comment le dauphin et la contesse de Charrolois firent tant que le duc pardonna son maltalent à son fils.

Or s'en vint ce messire Philippe devers le dauphin et devers la contesse atout l'octroy que avoit obtenu, et leur dist que l'heure estoit venue maintenant que laborer pourroient et besongnier. Sy prist le dauphin la contesse par la main, et eux deux, sans compagnie nulle, vinrent hurter à l'huys du duc et entrèrent dedens, et le duc adverty de leur venue vint au devant du dauphin et se rua à genoux. Et la contesse à l'autre lez se rua à genoux devant son père et son oncle et commença à plorer si abondamment que ne pouvoit dire mot. Lors prist à parler le dauphin et disoit : ^ Beaux oncles, vecy belle-sœur de Charrolois, qui

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« est au point en quoy vous la voiez, et qui monstre bien

< par ses samblanà quels sont les plaisirs qu'elle a en 9 cœur. Je vous prie, beaux oncles, par la sainte amour « de Dieu, que vous vueilliez pardonner à beau-frère « vostre maltalent et le révoquier en vos yeux. Il est re- « pentant durement de son mesfait et s'en veut submettre « en vostre mercy. Beaux oncles, vecy belle-sœur qui « vous en prie, non de boucbe, mais en larmes drues. Sa « pité seule vous doit mouvoir à estre bumain, elle est en

< grant danger de son fruit et de sa personne, et n'est « merveille certes, si elle se domaine piteusement, quant a elle se sent privée de son mary et encore que plus lui « est dur de le savoir en vostre indignation. Beaux oncles, « je vous prie, ayez pité de belle-sœur, et à sa requeste « et à la mienne pardonnez à beau-frère. »

Et alors le duc mettant le genoul en terre dist : « Mon-

« seigneur, il n'estoit pas besoing que un si haut prince

a comme vous, vous meslissiez de si meschans gens

a comme luy et moy sommes. Monseigneur, si vostre

« plaisir estoit de vous en déporter, vous me feriez hon-

« neur, car ne moy, ne lui , ne valons pas que vous en

« prissiez peine. Monseigneur, sil vous plaisoit m'en

« souffrir convenir, je feroye bien à l'aide de Dieu. » —

« Et voirement, beaux oncles, il vous convient, à la rea queste de belle-sœur et de moy, pardonner à beau-frère,

« et souffrez qu'il viengne devant vous, pour vous prier

a mercy. Il se mettra en tous les devoirs devers vous que

« faire pourra et ne lui adviendra jamais. Beau seigneur,

« je vous prie, faites pour moy à ceste fois, je vous en

a prie. » — « Monseigneur, ce dist le duc lors, vos

« prières me sont commandemens, je ne vous doy riens

a refuser, ne ne veul, et ne vaux pas que vous me priez

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« de riens, mais s il vous eust plu , j'eusse mieux aimé « autrement. » — « Vraiement, beaux oncles, vous lui t pardonrez à notre requeste et le nous promettrez. > — a Monseigneur, vostre plaisir en soit fait, puisqu'ensi « vous plaist. » — « Grant mercis^ beaux oncles, et vous « plaist-ilbien qu'on l'envoie querre et qu'il viègne devant « vous? » — « Monseigneur, je ne veul en rien contredire « à vos plaisirs. A ce qu'il vous plaist, il faut bien « que j'obéisse. » Et à tant se leva la contesse qui volentiers eust baisié les pies de son oncle , de la joye qu elle avoit du mot, et à tant retournèrent devers leurs chambres, le dauphin et elle, et le duc demora en la sienne avecques messire Philippe, lequel maintenant voiant la chose venue si avant, pourchassa le parfait. C'estoit pour faire venir le conte son fils devers luy et de l'aller querre à Tenremonde où il se tenoit mérancolieux durement et bien esbay, et non pas sans cause. Finablement, le duc consenty au chevalier messire Philippe que le mareschal de Bourgongne et lui s'en yroient devers ledit conte à Tenremonde et le feroient venir à Brusselles, en ensuivant le plaisir de celui à qui ne vouloit riens contredire, et de fait y allèrent les deux chevaliers et le ramenèrent à Brusselles tout droit devers le dauphin, housé et esperonné, lui faire la révérence et rendre grâces de la peine qu'avoit prise pour lui.

Le dauphin reçut moult humainement son beau-frère le conte de Charrolois, et après plusieurs paroles servantes au cas par manière de remonstrance, l'examina pour sentir quelle repentance il avoit du fait advenu, afin de pouvoir plus asseurement respondre pour lui et laborer en sa paix, de quoy il trouva le fons tel et si bon qu'il s'en tint à tout joieux, car réallement aussi tant en estoit desplai-

sant ledit conte en cœur que plus ne pouvoit. Le duc sçut tantost la venue de son fils et comment il s'en estoit allé devers le dauphin, lequel ne demorroit guères, ce savoit bien, sans lamener devers lui, comme de fait ne fit; car prestement descendant de sa chambre, Tamena par la main vers la chambre de son père où messire Philippe Pot estoit entré jà, et lui estoit venu dire comment le dauphin lui amenoit son fils, en lui demandant s'il lui plaisoit bien qu il lamenast devant lui, mais tant furent prisde près l'un de l'autre que le refus, ne le danger faire, n'y servoit riens, et alors le noble fils de roy tenant son beau-frère par la main, lequel se rua à genoux et là se tint, commença à dire : «Beaux oncles, je vous amaine beau-frère deCharro- « lois, lequel est amèrement desplaisant de ce qu'il vous « a courchié et s'en repent de tout son cœur, et est venu € pour vous en prier mercy le plus humblement que peut. « Beaux oncles, vous m'avez promis autreffois et à belle- « sœur en son absence de le recevoir à mercy et de lui

< pardonner, je vous prie que maintenant en sa pré- « sence et à ma requeste, vous lui vueiUez pardonner. « Je respons pour lui que jamais ne lui adviendra et « qu'il vous sera bon et obéissant fils à tousjours et <c jamais. » Et alors le duc qui tousjours se voulut laisser couler à terre du genou, lorsque le dauphin le contretint à son pouvoir, lui alla dire le genou à terre tousjours : a Monseigneur, il n'estoit pas besoing qu'un si

« haut et si noble prince, comme vous, se mellast de si « meschans gens comme moy et lui sommes, et ne valons

< point tant d'honneur. Je vous supplie qu'il vous plaise ff à vous en déporter et m'en souffrir faire, car à l'aide de 0 Dieu, j'en feray bien. » — « Vraiement, beaux oncles, « vous m'avez autreffois promis de lui pardonner, et je

a VOUS prie que ainsi le fassiez, car il est amèrement rea pentant de son mesfait. > Et avec ce mot, le conte mesme dist : « Monseigneur , je vous prie très-humblea ment et en l'honneur de la Passion de Dieu, si j ay fait, a ne dit chose qui vous desplaise, que de vostre grâce il « vous plaise me le pardonner et me recevoir en grâce et ^ en mercy, car j'en suis desplaisant de tout mon cœur et u jamais jour que je vive, plus ne m'aviendra. » — « Vrayement, beaux oncles, vous lui pardonrez et n'en « pouvez reculer et je vous en prie. » — « Monseigneur, « vos prières me sont commandemens, je feray ce qu'il « vous plaira me commander. » — « Et bien, ce dist lors a le fils du roy, et je le vous commande donques puisque « ainsi le voulez. » — « Et bien, monseigneur, je lui « pardonne par un tel si que s'il y renchiet jamais que « vous ne m'en requérez plus et m'en souffirez faire, et je « lui monstreray comment un fils doit obéir à son père et tf soy garder de le courchier. > Alors le conte remercia humblement son père et se leva, et fut la joye grant et ouverte parmy toute la court, tantost qui vola.de chambre en chambre et de la salle parmy toute la ville et de la ville par tous les pays.

Droit-cy se trouvèrent présens le conte d'Estampes, messire Adolf de Clèves, le damoiseau de Guéries, le bastard de Bourgongne, le mareschal de Bourgongne, messire Philippe Pot et plus nul. Demora toutevoies le conte de Charrolois longtemps après, premier qu'il pust recouvrer son «stat ainsi que l'avoit eu. Et de commencement , on lui osta aucunes personnes à qui on donna charge d'avoir esté moveurs de ce débat, et lesquels on sentoit périlleux pour demorer emprès lui, premièrement le fils du chancelier, le seigneur de Hémeries, [qui] fut privé de son estât

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entièrement et n*y put onques revenir du vivant du père, un autre escuyer de Bourgongne nommé Quiot Duysie, homme de belle mise et de bon bruit, un autre nommé Guillaume de Bisse, homme subtil et ingénieux, de grant sens et de conduite, et deux Portingalois, desquels cinq, les deux furent en envoies, Tun hors de tous les pays du duc et Tautre en sa maison en Bourgongne*.

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