‹ Œuvres de Georges ChastellainChapitre 45 sur 88 · CHAPITRE LI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LI

Comment messire Philippe Pot reconforta le duo de Bourgong^e , et flst si bien qu'il retourna à Brusselles.

Comme le duc donques avoit reposé un peu en la maison de son bracconnier, se leva prestement et s'en alla en Tesglise, en laquelle pour oïr messe* se mist en un anglet obscur affin de non estre cognu, et fit là ses dévotions, et après ce fait, dist à Loykin qu'il le menast, ne sçay où, en une hostelerie non fort commune. Sy le fit ainsi ledit bracconnier, et là se tint le duc tout celuy jour jusques à la venue du seigneur de Croy, lequel il pensoit bien que venroit après lui. Aussi fit-il, car sur Taprès-dîner, il y arriva, ensemble le mareschal de Bourgongne et son frère, un après autre, comme gens muciés*. Sy seroit piteuse chose à conter les termes et manières que tinrent ces chevaliers droit-cy, quant trouvèrent leur maistre en celuy estât, et duquel encore n'osoient faire samblant de le cognoistre, ne de lui faire honneur. Leurs yeux ploroient de joye, et leur cœur, de pitié de l'avoir recouvert. Sy n'en

* Ce fut vers cette époque , selon un historien de Notre-Dame d'AIsemberg, et vraisemblablement en souvenir de Taventure racontée par Chastellain, que le duc Philippe fit placer dans le chœur de cette église une verrière ornée de ses armes.

* Comme gens muciés, comme gens qui ne veulent pas être connus.

TOI. III. i%

feray autre récitation fors seulement que prestement il party de là et aveuc eux s'en alla celle vesprée logier au chasteau de Geneppes auquel messire Philippe Pot le trouva à la prochaine matinée, levant du lit, mais pour ce que le mareschal de Bourgongne estoit là et auquel ne vouloit communiquer de son droit secré, le renvoia devers Je dauphin et devers tous ceux de son hostel, leur dire que de luy ne fussent en soing, ne n'en fissent enqueste nulle de staves*, car s'en alloit en Bourgongne duquel lieu ne bougeroit d'un demi an entier pour homme qui lui en fist presse, et que si hardi que homme des siens ne le suivist s'il n'estoit mandé, sur encourir son indignation mortelle, tant fust-il grant maistre. Disoit aveuc ce, que au regard du dauphin, son fait estoit tellement appointié et si seurement conduit que pour cause de luy, il n'estoit nul besoing qu'il se rompist en ce qu'avoit d'intention à faire, car non seulement un païs lui estoit abandonné, mais tous, quanqu'il en avoit, .lui estoient ouverts, préparés et délibérés pour le servir, honorer et douter comme sa propre personne, et par ainsi ne se devoit doloir de luy, ne estre esbay, si par ayr à l'encontre de son fils il se vouloit absenter une espasce où que ce fust à sa plaisance. Et à tant et à tel reconfort, sans en pouvoir tirer autre, party le mareschal de luy et s'en revint à Brusselles, là où arrière il accrut la douleur du dauphin sur la première par deux fois tant, et tellement qu'onques grant homme, ne petit ne fut trouvé en si basse mérancolie comme luy à celle heure, car n'en savoit plus, ne que faire, ne que dire, et que pis estoit, n osoit monter à cheval pour aller vers hiy de peur de pargaster tout.

1 Je ne comprends pas ce mot.

Or vint le mercredy matin, et messire Philippe Pot vint hurter à Geneppes à la chambre du duc qui jà estoit levé du lit, et lui raddouboit-on une jambe que la nuyt devant avoit blessée en chéant son cheval sur luy. Sy entra dedens le chevalier, et lui dist : « Bonjour, monseigneur, « bonjour, qu'est cecy? Faites-vous du roy Artus main- € tenant ou de messire Lancelot? Que veut dire cecy? « Cuidiez-vous qu'il n'y ait nuls messires Tristans qui voi- « sent par chemin et qui vous valent bien? Toutevoies, à € ce que je voy, ce n'est pas sans avoir trouvé aventure, « car vous y avez esté, ce samble. » — « En nom Dieu, « ce ay mon, ce dist le duc, j'y ay esté voirement, vecy « de quoy, » et monstrant la playe de son doy, se farsoit de lui-mesme et dist : « Pensez que là où j'ay pris cecy, « il y faisoit périlleux, et ce faisoit mon. » — « De par < Dieu, ce dist l'autre, vous y avez esté voirement, il y « pert, mais non forcé. Pour tant, je ne voy mal dont vous « ne garissiez bien à l'aide de Dieu. » — «Eh ! non, si Dieu « plaist, ce dit le duc, je ne laisseray jà à porter armes « pour ce, mais que le cas s'y offre ou par amour ou par « honneur. » Et en cest estât rioient et farsoient l'un aveuc l'autre, jusques la jambe fut toute mise à point, qui donnoit occasion de joieuse entrée audit chevalier, telle que vous avez oye, combien que riens n'en fust adverti, mais lui vint d'abondance de cœur et d'aventure, sans y avoir pensé, comme lui-mesme le me conta. Et ainsi ledit jeusne chevalier, attendant que son maistre fust tout ^rest et vestu , ne dist onques mot autre de sens jusques à tant que il vit son heure et le point pour parler à lui, selon la charge que avoit prise, pour laquelle monstrer et mettre à effet d'un plein estomac, vint vers lui là où il s'estoit mis à part pour l'ascouter, et lui commença à dire ainsi :

« Monseigneur, je viens du plus desconforté lieu du « monde et en quel, sans faire relation de la pité qui est « en vos propres gens, j'ay laissé le plus désolé fils de « roy qui onques nasqui, ce croy-je, parce que luy- « mesme s'attribue le meschief advenu en vostre maison, là « où jamais par avant n'avoit eu débat, ne rumeur, fors à « son entrée. Sy s'en crucifie, et lui samble que aussy bien « vous-mesme le lui pouvez imputer comme fait luy, et « qu'à ceste cause vous vous estes indigné contre luy et « en tenez moins de conte. Sy estes-vous toutevoies son t seul garant et espoir qu'il a au monde et en qui devant « toute riens terrienne, il a sa fiance. Monseigneur, pensez « que ses mots sont piteux et ses pensées diverses, les- « quelles posé que point ne les déclaire, sy pense-il toute- € voies que ce personnage soit fait pour lui et qu'on l'a « fait afin de l'enchâsser de céens ou de lui monstrer que « tels termes que vous tenez à monseigneur vostre fils, le a roy, par cas samblable, peut et doit monstrer à luy « aussy. Et ainsi par monstrer vostre querelle juste à « rencontre de monseigneur vostre fils le conte, lui « samble que vous l'accusez et que vous lui condempnez « sa cause par exemple. Monseigneur, il y a des consi- « dérations beaucoup en cestui cas, et n'est pas sans « cause si le povre prince est bien esbay, quant par « s'estre venu rendre en vostre maison, il a acquis dix « haineux contre un de paravant et a accru son indigna- « tion par cent double, comme si Angleterre ou le repaire « avecques leB Sarrasins fust plus agréable à ceux de par « delà pour luy que vous seul qui plus estes cremu que ^ aimé, car ne voient tour par quel ils le puissent ravoir « hors de vos mains que par meschief ou par inconvénient a comme ores, dont à Dieu prègne pitié, car il est grande

DE CHASTELLAIN. i8i

« [cause]. Sy entent bien toutevoies que sur luy seul n'en « tourne point le dammage, mais sur vous la honte et « dérision, qui, après estre devenu un glorieux viel- « lart, vous vous estordez en eage non propre par légères « petites passions. Car scet bien dire que par avant vous t avoir vu, il veoit la terre estre remplie de vostre haut t nom, donc par y voir changement maintenant, il s'en « donne merveilles. Monseigneur , il s'est venu rendre à « vous principalement par constrainte , mais originèlement « pour la haute réputation qu'il a oy de vostre personne, tf non pas que ailleurs ne se sçust bien retraire, s'il eust « voulu, mais non pas si à son honneur, ce entend bien, « ne à son salut. Sy vous a fait le bras de son garant et « la garde de son honneur, et ce que divisions par longs a ans et termes ont nourry en froideur, l'un envers l'autre, « il est venu mettre entre vos mains tout féable et asseur « en amiration du monde. Sy vous convient noter droit- « cy que c'est œuvre de Dieu, lequel, avecques ce que de « tous temps il vous a donné honneurs et gloires beau- « coup, il vous a envoyé ce jeusne prince aussi pour estre « moien entre son père et luy, et le duire et corriger en « vos exemples. Vous donques coustumier de vivre ver- « tueusement, de faire œuvres de clair los dès vostre « jeusne eage , maintenant tout envielly et au plus fort a de vostre estroit honneur, j'espoire que vous ne vous « desvoierez de vos bonnes mœurs et ne changerez vostre « ploy noble en bastarde nature, lorsque sur tous mérites tt passés et gloires obtenues par cy-devant, ce que main- « tenant reste à faire, vous peut donner couronne et titre « incomparable. Monseigneur, entendez-bien, car vray <i est, que la plus part du monde aujourd'huy a son re- « gard en vous, et là où les uns vous contemplent par

« délectation de votre félicité, les autres par envie à « icelle vous aguettent en l'attente de vostre ruyne, et « seroit vostre décadence aux uns aussi grant joye et « solas, comme à vos bienveillans vostre duration et par- « manence. Donques, pour| non donner matière à vos « envieux, en quoy ils puissent rire, ne à vos bienveillans « occasion aussi de tristeur, et afin que les maintes gr&ces « que Dieu a mises en vous, ne soient mescognues, ains « converties à la gloire et louenge de luy et au salut du « monde, monseigneur, je vous supplie, il vous plaise « rappaisier vostre ire; vous plaise mitiguer un peu € vostre courrage qui s'est enfelly encontre monseigneur « vostre fils, non pas que je vous requière de pardon, ne « riens touchant lui, car ne m'appartient, mais tant seu- « lement pour vostre propre paix et salut, et que après « vous estre revenu et remis en vostre tranquillité de « sang, vous pussiez reconforter et remettre en sa bonne « paix ce povre fils de roy, monseigneur le dauphin, qui a après Dieu ne crie et ne désire que vous. Donc, et si « luy jxe vous peut movoir, une seule chose au moins « vous doit traire à pité, qui vous touche à l'honneur et « à l'âme, c'est madame de Charrolois qui n attent que « l'heure de Dieu, et laquelle, à cause du desplaisir que « elle prent et rechoit tous les jours, peut cheoir en l'in- « convénient de perdre son fruit et elle-mesme. Donc, vous « qui la devriez deffendre à l'encontre de tels accidens, « auriez mesme esté cause du meschief , en perpétuel ret^ proche et scandale de vqstre maison. Monseigneur, vous <^ estes son oncle et son père. La povre dame se recom- « nxande à vous le plus humblement que peut, et dit « [que] si en faveur d'elle vous ne voulez riens faire et ^ que elle ne vous vaut tant , qu'en faveur au moins

DE CUASTELLAIN. 283

« du fruit que elle porte et par compassion de son povre t ventre, il vous preigne d'elle pité, car se doubte fort, « si elle ne rechoit nouvelles de vous qui la réconfortent, a que mère, ne fruit ne verrez jamais en bien. C'est ce « qu elle vous mande et ce que je vous annonce de par « elle. >

Le duc alors, quant il oït parler le chevalier si partannement de la contesse sa fille, le cœur lui attendrit tout et lui en vinrent les larmes aux yeux bien grosses , et tout vaincu de pité envers elle, se rendy à demi confus, non pas tant en paroles comme en courrage, car non obstant les belles raisons oyes, sy n estoit-il pas délibéré pour tant de retourner à Brusselles encore, ains tenoit tousjours son propos d aller en Bourgongne pour une longue espasce, recueilloit bien les points toutevoies que le chevalier lui avoit dit et les emploioit à proufît là où il devoit, mais visant tondis à la cause de son courroux et à la fin où il vouloit tendre, mist beaucoup d'argumens à rencontre et ne se vouloit condescendre à nulle prière. Disoit au chevalier : « Si d'aventure je retournoie comme vous me « requérez de par monseigneur et belle-fille, et que je a cognoy bien que pour luy il me convient faire et lais- « ser, car me sont bien ses prières commandemens, sy y <t ai-je un regard que je crains et pour lequel seul je le « laisseroie, c'est que aussi tost monseigneur et belle-fille « me venront pendre au col pour faire la paix de Charles, « à quoy je ne suis, ne ne seray enclin -que premier je ne a lui aye fait sentir mon courroux, et jà-soit-ceque belletf fille me gist en cœur plus que riens du monde , et « aimeroie mieux mourir que de lui faillir, ne qu'elle « eust mal à ma cause, toutevoies le regard que j'ay à non « vouloir pardonner et que je n'en vueil point estre

« pressé, cestui-là me fera faire ce que je ne feroie mie « et me sera occasion de mon eslonge. »

« Déa, monseigneur, ce dist le chevalier lors, il ne con- « vient point tousjours obéir à son courrage. Il convient « ployer aucuneffois vers la plus saine raison et rompre « ce qui y est mal séant. Courroux, en tout homme, a trouble sain entendement. Si vostre grâce se vouloit t incliner à prendre vostre retour devers eux, et que vous « n'ayez crainte que ceste-là, je m'offre et vous fay bon t de vous apporter lettres escrites de leurs mains par les- « quelles ils s'obligeront et vous promettront de jamais t vous en faire ne presse, ne requeste si vous-mesme de « grâce et de bénignité ne leur donnez congé de vous en < requérir. » Lors dist le duc : « J'en pourroie estre si « bien asseuré que j'en seroie plus tost conseiUié. • — « Par ma foy , ce dist le chevalier, je me fay bon de vous « faire avoir les lettres, et vous respons et vous certifie « que jamais ne vous en feront requeste , si ce n'est que « eux soient informés premier que leur requeste vous « pourroit estre ^réable, mais autrement jamais ne s'y « avanceront. » — « Or donc, ce dist le duc lors, et je « vous en laisse convenir. » A tant de confort se parti le jeusne chevalier de son maistre, bien joieux d'avoir tant impétré de lui, et s'en vint àBrusselles là où le desconfort estoit grant et l'esbayssement bien dur pour les nouvelles que le mareschal de Bourgongne avoit apportées que à toutes fins le duc s'en vouloit aller en Bourgongne et non revenir de longtemps. Sy alla prestement ledit chevalier devers le dauphin et lui conta tout ce que fait et besongnié avoit avec son maistre, lui conta la disposition de sa personne et la délibération de son courrage, lequel toutevoies, par la Dieu aide, il avoit amolli un petit et fait

ploier. Sy lui conta comment et quoy et tous les argumens et les difficultés que mettoit en son retour à Brusselles. Donc, quant ledit dauphin entendi que la matière estoit si approchée du bien, et que son retour ne tiendroit qu'à cela, onques plus joyeux ne fut et dist que jour de son vivant pour beau-frère de Charrolois ne feroit prière, si ce n'estoit par la condition que le chevalier y avoit mise, disant que trop plus près, lui touchoit à dur annuy Feslong du père que ne faisoit l'indignation du fils, laquelle par temps s amoUiroit et se pourroit vaincre, car considéroit et estoit bien son espoir, que quant il auroit son bel oncle emprès lui en sa maison qu'après, petit à petit, on fineroit aucunement de sa grâce. Sy descendy prestement le dauphin de sa chambre, et le jeusne chevalier avec lui, [et] s'en vinrent jusqu'à la contesse, qui triste estoit et piteuse à voir, car avoit perdu père et oncle, seigneur et mary , et [estoit] en grant peur de non les voir par aventure jamais pour cause de son fruit qu'elle craignoit fort. Lors commença le dauphin à l'araisonner et lui dire que elle fist bonne chière, et que bonnes" nouvelles leur avoit envoie Dieu, puis lui conta quoy et comment et tout le démené du chevalier, lequel mesme lui recorda les vives paroles que avoit eues avec le duc, et que sans faute, mais qu'il pust estre asseur du dauphin et d'elle qu'on le laisseroit en paix et qu'on ne lui feroit nulles presses, ne prières, il retoumeroit au bout d'aucuns jours, et se vanta ledit chevalier de le ramener. Sur quoy la povre contesse respondy que toute la seurté qu'elle en pourroit faire, elle estoit contente de la donner et de l'escrire et promettre par sa main propre. Pareillement sy fit le dauphin, et le firent ainsi et baillèrent leurs lettres au chevalier qui arrière les porta à Geneppes à son maistre le duc^j^j^

les accepta agréables et se détermina après de faire par conseil et bon avis sur tout.

Or estoient durement honteux les deux frères de Croy de.quoy cestui grant meschief estoit advenu à leur cause et que le duc leur maistre prist si aigrement à cœur leur question à rencontre de son fils, dont ne se réputoient dignes, sinon en tant que la raison estoit pour eux et que tout prince doit deffendre nobles gens de foule ; avoient beaucoup de regars en eux et considéroient que le jeusne conte qui estoit leur futur prince à venir, les avoit durement contre cœur, mais ne savoient pourquoy, et pour tant l'indignation que avoit maintenant du père à leur occasion, leur pourroit redonder une fois, ce leur sambloit, en périlleuse attente, car le sentoient aigre et fel en son Qjr et longuement dissimulant. Desplaisans donques et amèrement courchiés du trouble et duquel pouvoient movoir tant de grans maux, vinrent au duc et lui prièrent que son plaisir fust que désormais se pussent retraire en leurs maisons, car d'avoir esté hommes de court leur avoit procuré une triste fin, ce disoient, et pleine de dur annuy, par le discort d entre les deux, là où ils vouloient garder la main nette ; et leur desplaisoit bien que tant en estoit advenu à leur cause si amender le pouvoient. Quant le duc avoit oy leur requeste et veoitque peur les incitoit à ce dire, demanda au seigneur de Croy si jà il estoit tanné de [le] servir et si pour peur de son fils il voudroit abandonner le père qui l'avoit nourry : « Nenny, ce dist celuy de Croy. « Monseigneur, je ne suis point tanné de vous, mais je suis « tanné de ma fortune qui me brasse indignation là où je « n'eus onques desserte et me fait estre mal du fils dont « j'aime le i>ère pour mourir pour eux deux. » — * Déa, « ce dist le duc lors, de mon fils ne vous fait tant que de

D£ CUAST£LLâ1N. 287

« moy, je suis son père et seray son maistre, et ne pense « jamais abandonner serviteurs à son appétit. Du mien et « des miens j'en feray à ma guise et ne suis pas pour estre « mis en tutelle d'un enfant. Face après ma mort à son « appétit de. ce qu'il trouvera, mais il pourroit bien faire « tellement que chier trouveroit rendu mon desplaire, et « que tous ceux et celles qui l'auroient mis en ce train, « en gratteroient leurs testes. » Lors se rua à genoux arrière ledit de Croy plus honteux que devant, car percevoit bien que aigre et felle avoit le cœur envers son fils, par quoy doutant que la fin n'en fust toute outréement mauvaise, lui pria qu'en l'honneur de la sainte Passion de Dieu, il voulsist mitiger son courrage envers son fils dont il n'avoit que un seul et sur qui tant de hautes seignouries et puissans pays s'attendoient et prenoient repos, et par lesquels et par les nations qui les quéroient, le bien publique de la crestienneté pourroit recevoir plaie de ruyne ou renforcement plus que de nuls autres. Et pourtant, lui qui estoit venu à haut eage et avoit de l'honneur du monde large portion, lui pria qu'en ses vieux jours ne voulsist mettre en chance le trésor de son honneur acquis, à rencontre de la jeunesse de son fils non corrigée par gravité experte. Desquelles remonstrances toutevoies , jà-soit-ce que possible estoit que le cœur lui en devenist tendre, sy n'en donna-il onques response , en quoy ledit de Croy le sentist ployé à vouloir estre content, ne de retourner en sa maison à Brusselles, jusques à cestes lettres venues et procurées par messire Philippe Pot qui plus y fit tout çieul que tous ceux de son sang, princes, ducs et contes.

Durant le temps de ceste indignation, le conte se tenoit tondis à Tenremonde, attendant que paix lui fust procurée de la grâce de Dieu et des hommes et souverainement par

i88 CHRONIQUE

la prière du dauphin, car ne duc de Clèves, ne conte d'Estampes n'y pouvoient riens, ce savoit bien, et mesme ne s'en daignoit mettre en leur danger pour cause que le duc aucunement l'avoit menascié de le deshériter et de donner sa succession à ses neveux. Sy en avoit le cœur gros encontre eux, mais quant il oït ce, on dist qu'il devoit avoir respondu : « Ahan! il n'y a ne neveux, ne cou- « sin, mais je ne sçay si grant au monde qui m'en osast « détraire jamais un pié de terre, que ce ne fust à sa < maie heure. » Or, le convient laisser encore à Tenremonde et revenir à Geneppes, sur la vertu des lettres apportées au duc par le jeusne chevalier messire Philippe Pot. Car de trois ou quatre jours encore après icelles reçues ne se bougea du lieu, et n'estoit homme osé venir devers luy encore s'il n'estoit mandé, par quoy, tout ainsi comme on le perdy en sa maison et ne savoit-on comment, tout ainsi y entra-il par nuyt obscure, sans perçoivement d'âme, et entra en sa chambre. Lors prestement alla devers le dauphin là où l'assamblement estoit piteux à voir par multitude de belles paroles; alla voir après sa belle-fille qui moult avoit grant joie de son retour, car morte par avant, ce lui sambloit, estoit maintenant resuscitée en bien, ne fit toutevoies nul samblant de son mary, ne que riens lui fust de son accident, mais seulement donnoit à entendre que la recouvrance de sa personne perdue lui donnoit effusion de larmes dont ne se pouvoit restraindre, et par tant comme elle avoit escrit et promis, ne quéroit à lui faire prière, ne requeste nulle, sur l'espoir qu'elle avoit en sa propre bonté qui se descouvreroit d'elle-mesme , et que le jeusne chevalier messire Philippe joueroit de son personnage convenablement en temps et en lieu comme il fit, car qui avoit esté l'inventeur des lettres et avoit tout

DE CHASTEIJ.AIN. 289

conduit jusques icy^ luy seul aussi avoit ceste matière en bouche devant tout autre, et n'y pouvoit nuUuy riens que luy seul. Sy ne cessa jour et nuyt de solliciter son maistre qu'il se voulsist ploier et estre content que le dauphin et la contesse le pussent approchier par prières, car jamais ne s'y avanceroient, ce disoit, sinon de son gré. Aussi le longuement demorer, ce disoit, en cest estât estoit une chose périlleuse et de mauvaise expectation. Sy s'y enclina le duc et octroia que les dessusdis en fissent leur bon plaisir, non pas qu'il demandast l'honneur d'en estre requis par un si haut prince, mais pour donner à cognoistre à tout le monde que, [si] ce n eust esté à l'intercession et presse de plus grant de lui, jamais n'eust pardonné à son fils premier que l'avoir puny.

Page 1