‹ Œuvres de Georges ChastellainChapitre 59 sur 88 · CHAPITRE LXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXV

Comment chascun jour courroient diverses rumeurs estranges.

Le dauphin pour celle heure et le duc de Bourgongne se tenoient à Louvain, et là chassoient et passoient teinps, car estoit la droite saison des cerfs au commencement du mois de juillet et estoit la saison moult belle. Or, pour celuy temps d'alors et par chascun jour courroient diverses nouvelles et sauvages par pays et faisoit-on des estranges rapports en court, tant de çà comme de là, de quoy chascun tousjours avoit l'oreille au vent, et ne se savoit sur quoy attendre ou à la paix ou à la guerre. Car onques puis celle heure que le dauphin entra en la maison de Bourgongne, ne cessèrent gens de murmurer et de faire machinations

espécialement en France à rencontre de ce duc, par quoy luy et ceux de son lez se dévoient pourvoir à rencontre et eux armer de constance et de sens aussi, car estoit le temps bien apparent de produire dures et eîstranges besongnes beaucoup et de périlleuse attente, dont il ne faillit point, car plus alloit avant que plus tousjours alloit en fellissant à tous lez, huy vers France, demain vers Angleterre, un autre jour en Hongrie. Souverainement toutevoies et dont plus dépendoit, c'estoit en France, car de là pou voient venir les plaies à la crestienté, les douleurs et les tribulations en la chose publique. Aussi véritablement là se congréoient et se mettoient sus les subtiles machinations encontre la maison de Bourgongne ; là se quéroient les moyens pour lui contrarier obliquement ; là se traitoient les alliances en son contraire ; là soubtilloient les esprits et veilloient pour trouver voye de la humilier et pour lui retrencier sa corne, et tout à la cause du dauphin qui s'estoit venu retraire droit-là, jà-soit-ce que par avant Taimoient assez peu. Dont ce poise moy toutevoies que la pité du cas me constraint d'en escrire. La vérité estroite me doit donner plus, parement et excuse, là où équité [plus] que partialité, ne haine envers nul, accusation ne repreuve, car quant moy tout noùveau-né au monde et non aiant affection, ne cause d'en avoir envers nul plus çà que là, mais voiant les choses qui régnoient et qui se présentoient aux yeux, sy m'eust constraint vérité d'en escrire, non par intention d'en vouloir donner charge à nul, mais par compassion en la povreté des hommes qui à si povres occasions souvent et en petites meschancetés sont impatiens et par impatience s'exposent et addonnent à tant de haulx et mortels dangiers, à tant de reprochables et honteux proposemens, et non craignans de courcierDieu

3i6 CHRONIQUE

pour venir à rappaisement de leurs cœurs, contens sont de mettre tout en péril, le monde et les hommes en branle : ce que je, non par oïr dire, mais par vraye congnoissance du cas, hantant les divers lieux du monde, j'appris lors et le boutay en mémoire.

En ce mesme mois de juillet et durant que ces princes estoient à Louvain, s'apparut une comète arrière qui estoit de couleur triste comme de souffre ardant, ne portoit point la queue longue, mais très^rand et large à la façon d'une demie-molette d'esperon bien drue et bien houssue, laquelle sambloit soy tourner vers les parties orientales entre orient et midy , de laquelle comète furent faits divers jugemens, et donnoit fraeur & beaucoup de gens, car sambloit estre de triste interprétation comme elle estoit de couleur triste. Aucuns astronomiens secrètement imputèrent l'influence d'elle tourner sur le roy françois régnant lors, disans que infailliblement elle l'entraineroit, lequel toutevoies vesquit cinq ans depuis. Mais le roy Lancelot, roy de Hongrie, iceluy en demy an après ou environ fut avancié de mort, bien estrangement, comme se dira en son lieu, par lequel, si vie longue lui eust esté continuée, par aventure grans maulx fussent avenus et grandes tribulations, dont Dieu préserva son peuple.

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