CHAPITRE LXIV
Comment la dauphine se mist à vole pour rejoindre le dauphin.
Or est temps de faire le conte du bailli des Montagnes, lequel venu à Grenoble fit recort h la dauphine de ce qu'avoit en charge et que son mary lui mandoit par ses lettres. Sy fut moult bien et joyeusement reçu, et ladite dame tenant secré ce que mandé lui estoit, se disposa h Faccomplir sans délay y prendre, et par un beau matin bien tempre, monta à cheval, le seigneur de Chasteau- Neuf et trois ou quatre femmes en sa compagnie avecques son maistre dliostel, et en celuy estât se mist en chemin au desceu de toutes gens autres. Donc, le seigneur de Cha43tillon, frère au conte de Laval et gouverneur du Dauphine, qui se tenoit à Grenoble, oiant dire le partement de ceste dame, si en subit et à Temblée, tout confus du cas, monta à cheval et courrant après pour la rattaindre, pensa bien à reprochier durement les meneurs, comme cuidant avoir esté le principal du monde, par qui on dust avoir fait et laissé et à qui on dust avoir pris affinité, car estoit de moult haute maison et de grant crédence entour du père et du fils, ce cuidoit, mais le fils toutevoies en avoit retiré son amour pour cause que aucunement il s estoit tiré devers la partie du roy, dont il estoit mal content : sy estoitil gentil chevalier toutevoies et de grant réputation. Or
DE CHASTELLAIN. 3i3
estoit la dauphine eslongée jà bien trois lieues, quant ce bon chevalier, le gouverneur, la rattaindy, et venu près d'elle, lui va dire : « Madame qu'est-cecy ? où allez-vous? « Est-ce bien fait d'aller ainsi seulette et à l'emblée, et ne <t savez où? Madame, vous me faites le plus confus homme « qui onques fust, » et tournant son langage sur le maistre d'hostel, lui dist : « Et vous, maistre d'hostel, est-ce bien a fait et vous samble-il sens de mener en cest estât ma- « dame par pays? qui vous fait si hardy? » — « Déa, « monseigneur, ce dist lors le maistre d'hostel, je ne mène a pas madame, mais elle me mène et par l'ordonnance de « monseigneur son mary. Sy est bien raison que je la « siève et que là où elle voist, que je voise avecques elle, « puisqu'ensi lui plaist. » La dame tiroit tousjours pays et n'accoutoit guères aux tenchons * du gouverneur , car savoit bien quel chose faire lui convenoit. Le gouverneur toutevoies ignorant le secré qui avoit esté mandé h la dame, chevauchoit tousjours avecques elle et lui remonstroit beaucoup de choses, mais voiant qu'à riens n'entendoit qu'à toudis tirer avant, lui prioit qu'elle voulsist passer par devers le roy, lequel lui feroit grant chière et lui donroit beaucoup et largement de'ses biens, car jamais ne l'avoit vue. Sy se présentoit lui-mesme à l'amener jusques devers luy, disant qu'elle feroit œuvre bonne et qu'à l'aventure elle seroit et pourroit estre cause de l'appaisement du roy envers son mary, par ce moien. Mais la noble princesse qui estoit sagement introduite de ce que faire devoit et laisser, ne presta guères oreilles à ses paroles, ains en esploitant tousjours son erre, se deffit de lui doucement et lui donna bien à cognoistre que ce qu elle
» Tenchons, reproches.
faisoit, elle le faisoit bien avisée et bien conseillée, et veullant obéir au commandement de son seigneur, ne voulut en riens trespasser aussi les points de son ordonner, mais tireroit tant et si longuement avant à Taide de Dieu qu'elle se rendroit là où ordonné lui estoit, et de fait n'arresta point jusques elle vint en l'hostel du prince d'Orenges, là où elle fut hautement reçue et traitée à son appartenir, et audit lieu trouva le seigneur de Montagu, frère du mareschal de Bourgongne, et la dame de Montagu, sa femme, cousine prochaine de la ducesse de Bourgongne, lesquels, après partir dudit hostel du prince, la convoièrent jusques en la ville de Namur et de là jusqu'en Brabant en bel et noble estât pour un baron, et ainsi arriva,, ladite princesse viennoise en la ville de Namur, là où son mary le dauphin se trouvera en son arriver, comme cy-après se dira en son lieu.