CHAPITRE VI
Ck)mm6nt il y avoit toutes apparences d*amour entre le roy et le duc.
Or n'y avoit-il nulles rumeurs alors entre le roy ej ce duc deBourgongne, mais y avoit signes et apparences d'amour et de toute union, réservé que pour cause des terres engagées il sambloit avoir du costé du roy tondis un couvert relais de murmure parce que ne pouvoit avoir son royaume tout & luy et en son entier, comme icy devant au commencement de ce livre a esté dit tout à plein. Toutevoies pour ce que l'occasion n'y chéoit point juste pour les demander, et que celui par lequel peut-estre on les pensoit à ravoir, ne vouloit venir vers son père, il s'en convenoit taire alors et dissimuler et feindre porter amour qui estoit froide par dedens, comme le monde dès onques est plein de telles dissimulations. Et partant, quant je dis que l'amour y estoit, je le dis par une spécification, car au moins elle y sambloit estre, et au fort si l'amour n'y estoit vraie, au moins y estoit paix sans guerre nulle, qui estoit un grant bien. Le duc toutevoies de sa part pour attaindre à l'amour vraie et unie du roy, s'estoit mis en tout humble
léal devoir maintefois et avoit bien monstre que moult lui estoit désirée et convoitée quant jà avoit envoie devers luy son seulsecré et premier chambellan, le seigneur de Croy. Pour tant plus le vaincre et le gagner, y avoit envoie aussi son chancelier, l'homme du monde le plus sage, ce disoit-on, et en qui mains gisoient tous les haulx affaires de son régner*. Donques ces deux notables seigneurs qui portoient le cœur et l'estomac de leur maistre pour les monstrer au roy en fons, donnent assez preuve que l'amour et bonne volenté y estoient de sa part, et que, si froideur y avoit ou devant ou après, ce ne mouvoit de sa cause, si non en tant que ne vouloit restituer gratis et pour nient ce qu'avoit par léal droiturier transport et appointement de la paix, dont nul ne lui doit donner blasme. Mais n'est de merveilles si entre si haulx et si puissans princes il y ait des couverts hongnis' tousjours, quant povres et petites gens vivent à peine sans en avoir entre eux beaucoup et pour fastrouUesV Donques et puisque les princes sont hommes et leurs affaires sont haulx et agus, et leurs natures sont subgettes & passions maintes comme à haine et envie et si faites povretés, et sont leurs cœurs, vray habitacle d'icelles à cause de leur gloire en régner, par plus, par moins, sy n'est donc riens de nouvel si entre ces deux princes qui onques ne s'entrevirent, et tous deux voloient du plus haut vol de la terre, et gisoient leurs affaires en commune communication ensemble et en un royaume, y avoit questions aucunefois et difficultés , rumeurs et dis-
» Le 10 avril 1454 (v. st.) le duc de Bourgogne, qui se trouvait alors à Nosepoy, envoya Toison-d'Or (Lefebvre-Saint-Remy) vers le roi de France [Histoire de Bourgogne, lY, pr. p., 215). J'ignore la date exacte du départ du seigneur de Croy et du oliancelier.
* Hongnis, murmures, plaintes.
* Fastroulles, bagatelles.
DE CHASTELLAIN. Si
sentions dures à devoir [souffrir] et par lesquelles amour vive se peut estaindre, et froideur et dissimulée envie y courir et croistre , lesquelles je laisse toutevoies et m'en veul taire, pour cause que le jugement n'y est pas certain, et me suffit seulement que la paix y estoit pour lors encore et d*amistié la samblance, et ne dis mie cecy sans cause, car l'heure venra cy-après que cecy servira, et n'y sera point l'amour, ne par samblant, ne par effet, mais disposition et apparence à grant mal inréparable.
Pour ensîevîr donques la matère, et laquelle parfois est fondée en racine de rumeur, aucune fois aussi en douceur et en production de bon-courrage, je laisse ce qui est couvert dedens les pensées et viens à ce qui se monstre par paroles, car là prent-on les gens et les juge-on. Le roy en ce temps^cy sentant la famé et grant voix qui couroit en ce royaume que son beau-frère le duc de Bourgongne devoit prestement partir pour aller au saint voiage de Turquie , et qu'à ce faire il se préparoit tout et disposoit en toute diligence, certes moult lui commença à attendrir le cœur et à doloir de le perdre sans qu'onques une seule fois ne l'avoit pu voir de vif œil. Sy regrettoit durement son eslonge * et la plaignoit fort , tant pour la glorieuse famé qui estoit en luy comme pour vertu du prochain sang qui s'acquittoit en droiture. Sy me fut recordé alors qu'à ceste cause un jour parlant de luy et sur ces termes, il dist : a Saint Jehan 1 saint Jehan! beau-frère de Bourgongne « s'en va en Turquie, ce poise moy , saint Jehan ! c'est le « plus honoré prince qui vive, il doit beaucoup à Dieu; ei « je l'avoie vu une fois, j'en morroieplus aise, saint Jehan! « saint Jehan ! et premier que je ne le voie, je luy envoie-
' Eilonçty éloignement.
« ray ainchois beau fils Charles ' en ostage ; car s'il s'en va, « il pend en grant aventure si jamais j'y recoeuvre, ne luy € aussi. » Gestes paroles estoient belles et de bon jugement, et me samble que là où il y avoit un tel sens et ainsi parlant, si l'entrevue y eust esté une fois, certes le remanant eust esté de grant espoir, et leurs deux natures eussent esté entre-esjoyées et renflambées de bonne amour non jamais séparable, mais les fortunes du monde ne le vouloient point encore, dont ce fut pitié, et aussi les moyens y eussent esté durs & trouver et bien difficiles, selon divers regars aux choses passées, et du présent temps d'alors pleines de dangers. Toutevoies, comme le roy avoit dit et fait dire à messire Simon qu'il envoieroit devers lui aucuns de son conseil, premier qu'il partisist de ses pays, il en ordonna aussi et donna la charge à un chevalier nommé messire Jehan Boursier, général de Normandie, d'aller devers luy en Flandres et duquel le conte se fera en son lieu, le duc arrivé droit là, qui encore est à Dijon.