CHAPITRE V
Comment le conte de Charolois espousa madamoiselle Ysabel de
Bour]i)on.
Je retourne donques à faire un conte du duc de Bourgongne , lequel je dusse avoir fait dès lors qu'il se partit de Nevers, car en son venant par les champs et dès le premier jour fit un merveilleux couvert personage qui est digne de mémoire, avecques un sien jeusne chevalier en qui moult se fioit, nommé messire Philippe Pot. Sy est vray
^ EementevoUf^ni^i^elsLit, mettait en mémoire.
comme vous avez oy, quant ce mariage estoit tourné à rompture, ce duc-cy tousjours avoit le pensement là envers et ne se pooit ravoir du duc de Bourbon, lequel par chiceté * d'une petite terre que ne vouloit donner, restivoit en l'avancement de sa fille et d'un si grant bien pour tous ses enfans*. Sy luy doloitplus qu'il n'en fist samblant ceste roideur tenue en celui de Bourbon, et y musoit plus que assez, car envîs consentoit le pardeffait, et à dur se soupploioit à la roidesse de son beau-frère qui plus que luy avoit cause de l'en requerre. Or avoit-il, comme j'ai dit, confidence beaucoup en ce jeusne chevalier pour ce que beau langaigier estoit et de bon sens, et lui avoit donné des privautés beaucoup entour sa personne. Sy advint que allant par les champs, le duc l'appella à part et soi séparant de ses gens, commença à deviser de ce mariage, et des rigueurs que le duc de Bourbon avoit tenues en ceste matère, qui lui cuisoient, disant que si le duc de Bourbon pensoit que convoitise l'eust mu , il avoit tort, car cela lui estoit peu de chose, mais l'amour qu'il avoit à la fille laquelle il avoit nourrie, c'estoit la cause de son prétendre, et lui sambloit bien que celui de Bourbon y devoit avoir l'œil plus encore que lui. Sy ne se voulut plus contenir le
• Chiceté, avarice.
> Le duc de Bourbon avait toutefois cédé sur quelques points, car la duchesse de Bourbon/ Agnès de Bourgogne, écrivait au duc Philippe : « Mon très-cbler seigneur et frète, j'ay ouy tout ce que Bondault m'a « dit de par vous... Pour abréger, monseigneur est content et voulen- « tiers a accordé les choses que demandez. Pour ce, me semble que lui « devez tenir bons termes et doulx, et laisser et oublier toute rancune « et merencolie que pourriez avoir eue sur lui. Monseigneur, puisque « ainsi est que je tiens la chose pour faite, je vous supplie que le plus « brief que pourrez se facent ces nopces, touteffois que ce ne soit pas « sans moy, ainsy que le m'avez promis. » (Histoire de Bourgogne, IV. pr. p., 215.)
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duc qu à ce jeusne chevalier U n'ouvrist pleinement son estomac, et qu il ne lui dist ce qu'avoit en cœur de faire, car non ob^nt, ce dist, les roideurs et escharsetés de celui de Bourbon et que chascun ymaginas^ que jamais plus riens ne s'en feroit, sa volonté estoit toutevoies de le bouter outre et n'en souffreroit point la rompture, car déjà en avoit obtenu secrètement la dispense de nostre Saint- Père pour ce que la fille estoit sa niepce, et par ainsi non obstant les froideurs en cestui cas du duc de Bourbon, sy estoit-il conclu, ce disoit, de lui monstrer par courage, que non convoitise, mais vraye amour le mouvoit droit-cy, et par amour et par hautesse de cœur, il feroit ce mariage sans y appeller nul, et sans y prendre un denier, car avoit des biens de Dieu et des possessions plus qu'à largesse, ce disoit, et son fils aussi. Donc, comme il en fit les devises affirmativement, il vouloit aussi qu'ensi il se fist et qu'à toute haste on les fist espouser , et en demanda au chevalier son avis. Le chevalier estoit sage et lui loua moult son intention, disant qu'elle estoit bonne et sainte et honorable pour lui et profitable à tout le royaume, et que plus haute, ne plus glorieuse il ne poroit faire, considéré encore la cause de la rompture et l'espérance qui en estoit faillie partout. Sy lui dist le duc que vrayement il le feroit ainsi, et que jamais il ne cesseroit jusques la chose en fust faite, car il y estoit^tout bouté, et comment que fust, il vouloit voir marié son fils, premier qu'il allast nulle part en voiage, de peur de sa mère la ducesse dont il se deffîoit d'alliance quise ailleurs, et que mesmes il sentoit son fils assez enclin au conseil de sa mère, non bien utile pour lui, ne à ses pays. Donques après longues devises et raisons alléguées qui estoient belles , finablement dist au chevalier que le matin il monteroit à cheval
et s'en iroit devers son fils lui commander et enjoindre de par lui, que incontinent et sans délay, il allast avant en ce mariage et espousast sa niepce sans y mettre contredit, car ainsi le vouloit avoir fait, et que en ce il ne différast pour mère, ne pour nulle quelconque cause autre , sur toute Tobéissance que lui devoir et maintenir voudroit, car son vouloir estoit tel, et de fait, celle nuitée mesmes, venu au logis, lui escrivit lettres de sa propre main contenant ce que icy est dit, lesquelles il bailla au dit chevalier, aveuques créd^ice de tout en faire et dire ce qui appartenoit au cas et jusques à faire venir la chose à con* sommation et parfait. Sy prist le chevalier ceste charge sans qu'onques créature autre en sceust à parler, et le matin feignant d'aller esbattre quatre ou cinc jours par pays, monta à cheval et 8'en alla de belle tire en Flandres, et s'en vint à Lille, là où il trouva le conte de Charolois emprès sa mère la ducesse, auquel il bailla ses lettres aveuques l'exposement du vouloir de son père dont il avoit le secré, et droit là je le laisse jusques à jà bientost que je relièveraile surplus, après avoir fait mon retour au roy qui de ce mariage , lequel il cuidoit en rompture, avoit seing ^ et murmure en cœur, et en eust bien voulu voir l'appro* cernent en meilleurs termes pour la peur qu'il avoit d'autre alliance en Angleterre ou autre part.
Sy est vray que le roy en espoir de reddressier le différent de ce mariage, tantost i^rès avoir sou le partement de Nevers en discort, envoia devers le duc de Bourbon comme tout courcié que autrement ne s'estoit porté droitcy, ne de meilleur mode^ cw avoit grant peur le roy, à dire vray, que la rompture n'y fust h bon escient, comme
* Soinç, souoi.
qui jamais n*eust pensé ce qui en advint, et par tant querroit-il à trouver moien par lequel le renoement s'en refist et en sortisist la désirée fin. Sy fit remonstrer à celui de Bourbon pluseurs choses en quoi il erroit, ce lui estoit avis, et lui conseilla d'autrement y entendre, comme qui jamais tel mariage ne trouveroit, ne qui tant lui dusist*, mais point ne fit cecy le roi tant en faveur de nuUe des parties, ce fait à penser, comme par peur qu'il avoit, si la rompture y estoit conclute, que le conte de Charolois ne se mariast ailleurs et en autre royaume grevable à sa couronne, comme qui la mère de lui y sentoit fort encline attendant. Donques, pour ce qu il savoit bien que au lez du duc de Bourbon ne gisoit point le plus fort, mais le plus dur et le plus roide, c'estoit au lez de Bourgongne dont il craigndt Targu, délibéra à faire le personnage double et d'envoyer devers ledit duc, par assay, si par prières etbelles remonstrances ensemble et par gracieux moiens, pourroit réunir ce discort et remettre Testrif en voye d'apaisement. Et, en effet, pensa et conclut tout à une fois, et envoia le bailli de Berry à Dijon, là où estoit le duc ^ pour celle heure, et lui bailla ses lettres de crédence avecques la déclaration de ce que avoit à dire et à faire en ce cas de par lui : lequel bailli joyeusement accepta la charge, car estoit matère agréable et de tout bien , ce lui sembloit, et n'avoit onques vu ledit duc, ne esté en sa maison, par quoy il en estoit plus en talent. Sy vint et arriva à Dijon ià où il trouva le duc qui bénignement le reçut, et après lui avoir baillié ses lettres, lui exposa sa crédence de par le roy qui estoit telle et de la condition que vous avez oye, et tousjours persuadant ce duc-icy de par le
* Qui t(uUlupduiMiqi3dlïd contînt Wkiajd,
roy que libéralement il lui plust procéder en ce mariage pourparlé , sans viser , ne à convoitise , ne à autre chose, fors à Thonneur de Dieu et de commune utilité, car avoit des biens de Dieu largement et assez, et disoit outre ce, que pour ceste mesme cause, le roy avoit envoie pareillement comme à luy vers le duc de Bourbon pour tout paddouber, car y vouloit mettre peine et avoit fort la besongne au cœur, ce disoit, et plus que nul autre.
Le duc le souffrit parler tout à l'aise et soigneusement Tascoutoit, mais qui avoit fait ses conclusions toutes autres qu'il ne vouloit dire, donna aussi responses toutes couvertes et toutes propres à son entendre, car savoit estre en bon estât ce que le roy et autrui craignoient rompu, combien que semblant fist de l'ignorer, et par tant pour response il remercioit humblement le roy du bon soing qu'il y prenoit, et disoit que voirement n'avoit point tenu à luy que tout ne fust fait, mais sy y estoit bien porté et encore feroit volontiers de sa part pour l'honneur -du roy premier et aussi pour l'amour de sa fille. Sy se tint le bailly à bien content de la response et en grant espoir de bonne conclusion, car n'y veoit que tout bien.
Or attendoit le duc nouvelles prochainement de messire Philippe Pot, lequel il avoit envoie battant et à l'emblée devers son fils pour faire ce mariage et les faire espouser et coucher ensemble, sans quelconque délay et, comme j'ai dit, ledit chevalier trouva le conte à Lille, la ducesse sa mère aussi et la fille de Bourbon, et de fait par aucuns divers et longs mistères de paroles et d'aucunes difficultés que le conte y mist au commencement, ce chevalier tant labora qu'il les fit espouser le premier dimence de qua-
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remme', faire toutes les solempnités des nopces, sans niillui y évoquer, et finablement couchier et consommer le mariage, en merveilleuse et grande admiration du monde d'un cas si soudain. Sy savcrit bien le duc qu*ensi en advenroit infalUblemient et que guères longuement ne demorroit qu'il n en eust nouvelles, ou que le chevalier mesme ne retoumast en personne devers luy, toutevoies en celoit tondis son cœur, et amusoit le bailli en fairebonne cbiëre par l'espace bien de dix ou douze jours, que tous les soirs le fit souper en banquet avecques luy et mener grant gale', dont de la manière du faire et de l'humanité de ce prince il fit une grant estime et s'en loua sur toute chose autre, aussi il estoit homme d'entendement et qui beaucoup avoit vu. Sy estoit la chière tant mieux emploiée à luy.
Au bout donques de huit ou dix jours que ce bailli séjoumoit à Dijon pour avoir sa response, escheit que messire Philippe Pot arriva vers son maistre le duc et lui apporta les nouvelles de ce mariage et de la manière du mistère, dont le duc forment joyeux en fit grant chière & son chevaKer, et le prisoît en son besongnier, dont prestement premier que l'œuvre en fast divulguée en commun , manda venir devers luy le bailli, et, lui venu, lors lui dist : € Or ça, bailli, le roy vous a envoie par devers moy, pour c une telle chose dont je le mercie huml)lement, de quoy c il lui en plaist prendre tel seing. Je vous ai dit que je « penseroie dessus et m'y emploieroie volontiers sans nulle < fiction , et désirez bien à en avoir response. Vecy qui
' Il y a ici une grave erreur. Le mariage fut célébré, d'après Matthieu d*Escoucby, le 31 octobre 1454 (le 30 octobre, selon Jacques Duclercq).
* GàU, réjouissance.
t6 CHRONIQUE
c vient de Flandres tout prestement : demandez-loi des c nouvelles et oez ce qu'il vous dira. » Donc le bailli commença à demander au chevalier : c Quelles nouvelles, mon- € seigneur, nous portez-vous de par delà? S'il vous plaist, c dites-nous-en. » Et le chevalier, en riant , respondit : € Par ma foy, monsieur le bailli, les plus grandes nou- € velles que j'y sache, ce sont que monseigneur de Charo- € lois est marié. » — c Marié , ce dit l'autre , et à qui?»
— t A qui? ce dist lors le chevalier: à sa cousine germaine, € la niepce de monseigneur que vecy, » et le duc rioit à pleine bouche de la menée. € Comment Déa , ce dist le € bailli lors, vecy le plus terrible personnage dont onc- € ques homme oyt parler, et est-il certainement vray? »
— € S'il est vray, ce dit le chevalier, il doit bien estre € vray et pour croire quant ils ont couchié ensemble, et c fait et parfiedt les nopces à leur droit. » Sy se commença à signer le bailli d'amiration qu^avoit' et voioit en ce mistëre, et ne sçavoit à quoy tourner son sens, ou à rire aveuques les deux autres, ou à soy ruer à genoux devant le duc en glorification de l'œuvre. Fit toutevoies les deux personnages, et rendoit gr&ce au duc du cas, pour et au nom du roy, et en sa personne rioit aveuques les autres de la menée que jamais n'eust pensée. Aussi c'estoit un homme tout outre-mondain, et qui de sens et de folie savoit fiedre son profit autant que nul de son temps.
Or est vray que prestement, quant ce mariage fut fait, oeste nouvelle contesse de Charolois, ferrant battant et à tuer cheval, envoia devers son père le duc de Bourbon, et devers sa mère la ducesse, leur annonçant ce qui estoit fait et la manière comment, dont, si la dite jeusne contesse
* Amiration^ étonnemeni.
estoit aise et non merveilles, père et mère en furent cent fois plus entrepris d'amiration et du mistère non onques espéré en eux , et tellement leur alla près du cœur ceste œuvre que tous deux tournèrent à pleurs d'abondance de joie, et joignans les mains envers le ciel , en rendirent loenges à Dieu. Et dist prestement le duc de Bourbon lors, tout povre martir qu*il estoit : « Or a vaincu la bonté de « monseigneur,, mon frère, la rudesse dé mon dur courage, « et à rencontre de ma restive nature froide, il m'a montré t une amour de perpétuelle mémoire. Or ça , Dieu est
< riche assez pour mes enfans, et ne pourront faillir & t avoir assez puisqu'ils sont liés et reliés à un tel duc qui « leur est et sera père après moy. Tout ce qu'il m'a fait c demander, Chinon et autre chose, si plus vouloit, je le « lui accorde et donne devant Dieu, et veul que beau-fils
< de Charolois, puisqu'ensi est, il en soit ahérité et mis en
< possession, et me desplaist qu'à monseigneur mon frère, « en qui tant ay trouvé bonté, me suis porté si restif, et « prie à Dieu que je lui en puisse rendre les grâces et re- « merciemens, comme j'y suis tenu. » Et prestement mist sus son ambassade et renvoia arrière le seigneur de Chaumont et celui de Culan aveuques son chancelier devers le duc à Dijon, pour lui rendre les grâces et remerciemens de ce mariage, lesquels lui-mesmes ne pooit faire en personne pour cause de son impotence, ensamble et pour faire le don et le transport de la terre de Chinon en la main du duc. Sy arrivèrent les dis seigneurs à Dijon maintenant, durant encore que le bailli de Berri y estoit, et vinrent faire les remerciemens au dit duc en toute la plus grant révérence que pooient et lesquels il ne convient réciter, car sont assez à ymaginer de eux-mesmes ; firent aussi de jmrle duc leur maistre le don et transport de la terre qu'a-
voit demandée, et estoit belle chose et digne de grant r&cort, les beaux langages dont ils usoient par manière de recognoissance et de remerciement, dont le duc de Bourgongne toutevoies, jà-soit-il que la vertu mouvoit de lui, en refusa ITionneur, disant que ce qu'il avoit fait, il avoit fait à intention de bien, et si son beau-frère le duc de Bourbon le vouloit recognoistre aussi, il en estoit bien joieux, et si non, il falloit bien qu'il s'en passast, et ne lui vouloit demander riens. Sy en firent tellement les deux parties en noblesse de cœur que tous deux y acquirent honneur et que mesmes les remercians qui droit-là estoient venus pour ceste affaire, furent suscités à larmes par la vertu du mistère et de la bonté que veoient entre ces deux princes.
Le bailli de Berri vit tous ces mistères et personnages, et lui sambloit bien que n'avoit cause de faire longue poursieute sur ce pour quoy estoit venu de par leroy, car voioit tout consommé et paraccompli son désir. Sy prist congé au duc, lequel avecques ce qu'avoit vu et oy, l'assouffy de response et de recommandation humble, ainsi qu'il séoit au cas, et partit le dit bailli content hautement du duc et lui attribuoit toutes les hautes louenges du monde. Dont ne fut mie si tost au logis qu'il ne trouvast là les commis de par le duc qui l'attendoient et lui firent présent de douze tasses, chacune de trois marcs d'argent, lui priant qu'il les voulsist prendre en gré et humblement recommander leur maistre en la bonne grâce du roy. Le dit bailli les reçut en grant révérence et se monstra tout surpris de la largesse de ce prince, car savoit bien qu'en la maison de son maistre le roy, on n'avoit point ceste manière de faire aux serviteurs du duc de Bourgongne, et partant s'en esvergonda tant plus fort, mais comment que fust, ce disoit, et puisqu'il avoit plu au duc de mons-
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trer ainsi ses bontés envers luy, qui onques service ne lui fît et point ne le valoit, il mettroit peine à le déservir s'il pouvoit, et d'en remercier le roy pour qui honneur on lui avoit fait tant de biens, et par conclusion partit le plus hautement content qu'onques homme fit de maison de prince, et en fit bon et léal recort au roy et bien honorable, et de quoy le roy après se trouva grandement à sa paix et plus asseuré.