CHAPITRE LXVIL
De certaines mutations qui se firent en la court du duc.
Les affaires de ce duc droît-cy estoient grans en ce temps, et avecques ans qui lui croissoient,lui multiplioient matières pesantes, par quoy besoing aussi lui eust esté que la gravité et le sens de sa maison fussent doublés aussi et reconforciés par union plus qu'onques, mais, jà-soit-ce que.... ', le contraire s'y trouva pour celle heure, car la division qui y estoit sourse entre ceux de Croy et le chancelier, s'esvigoroit de jour en jour, et se trouva ledit chancelier débouté et remis, et nouvelles gens mis en auctorité et crédence, par quoy tant plus s'y devoit noter péril comme mutation est plus dangereuse en temps de grans difficiles affaires, car vraj est que ce chancelier avoit eu grâce par toute France qu'en sens n'avoit son pareil, ne en subtilité parfonde nul ne le passoit, dont en effet son maistre le duc avoit esté assez expert par longs ans, quant, durant le temps de sa crédence et qu avoit eu à porter le fardeau de la guerre contre François et Angles et à soy chevir de maintes autres besongnes dures et difficiles, tondis en estoit glorieusement venu à chief , tondis vaincu et vuidié à bras deseure, et là où effort d'homme n'eust pu attain-
' Cette partie de la phrase paratt incomplète.
dre par armes, par âens souventefibis fit ploier envers luj autrui puissance, et tellement qu'en conduisant son maîstre ie plus glorieux régnant de la terre, se fit aussi, desoubs ma èle, le plus amendé en son service. Gestui chancelier, jusques & llienre de ceste division esmue, soloit tout gou^ vemer tout seul et à par luy manier et porter tout, fust de guerre, fust de paix, fust en fait de finances. De tout et en tout le duc s'en attendoit à luy et sur luy comme principal reposoit, et n'y avoit, ne office, ne bénéfice, ne par ville, ne par champs, en tous ses pays, ne don, ne enprunt fait qui tout par luy ne se fesist et conduisist et à luy ne respondist comme le regardeur sur tout, dont avecques l'honneur de la crédence et que tout le monde l'aouroit, il avoit tant et si inestimable proufit à tous lez qu'à bouche ne seroit à dire, ne à conter, ne à cœur à peine à croire, tant estoit esmerveillable. Or voulut fortune le comprimer un peu et en ses vieux jours lui faire sentir traverse par sa loy qui est telle qu'à nul ne veut estre estable que au moins qu'elle ne l'enverse et face cheoir si elle peut, ou qu'elle ne s'assaie à le mettre en branle là où les aveugles desoognus sentent le coup, et les sages pourvus de vertu pardurent maugré elle. Moult estoit sage cest homme droit-cy, quant au regard du monde, mais sa voye ne sambloit point capter les deux sapiences, car par soy donner trop à l'une qui estoit caduque et fallible, il se sambloit eslongier de la plus certaine et de la plus mémoriable, et messonnoit tousjours en la terre comme si terre lui eust esté perpétuelle, là où son sens desvoia et l'abesti sa prudence, quant ne vouloit mettre mesure et terme en ce, dont ses longs vieux ans lui monstroient le prochain coppon. Avoit de nature que nul neiist voulu souffrir régner en son lieu pour soy retraire en sa paix, mais con-
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tendoit & monter tousjours et à multiplier jusqu'à son darrenier et de mourir Tespée au poing, triomphant sur fortune ; mais fortune à douter fait : voiant son aveuglement, au plus estroit point de sa folie, [fortune] lui monstra son aveuglance, caràrheure que pluscuidoit son règne estable et enforcié, le mist en éversion soudaine et toute confuse, dont ce fut dammage certes, quant homme de telle réputar tion ne prist Thonneur et le bon bout devers luy, comme d'avoir entendu à accouronner sa prudence par vraie lumière de raison, et d'avoir jugé son cas quel il estoit et comment il estoit subject à fortune comme tous autres et dont il avoit la preuve aux yeux. Car certes, si devant ce coup et de luy -mesme se fust retrait une fois et soy voulu tenir à timt, en la terre n!avoit homme plus honoré de luy, ne qui laissast mémoire après luy plus recommendable, mais Fenvie qu^avoit de régner et de fortifier ses enfans par voies subtiles, ne le souffiît voir goûte, ne cogndstre le péril de sa contendance, car en effet voiant son nmistre devenir viel soubs qui tout avoit acquis, et approchier le règne d'un jeusne, soubs qui il convenoit vivre ses enfans, tendoit à fortifier ses dits enfans par le régnant à venir et de les mettre en sa gr&ce, afin de les faire pardurer par ce moien en estât et chevance. Mais ce fEtisoit, vouloient dire aucuns, par voie et manière qui ne plaisoit point au duc, car lui imputoit aucunement la racine du disoort entre luy et son fils, qui toute fut descouverte maintenant en la question de ce plat ', dont tant de maux survinrent depuis. Sy en print le duc murmure encontre luy et difiidence, et retira ses bras d'en sus de ses espaules, comme non plus y quérant tel repos qu'il soloit, sinon en fait de
' Sic, Il faut peut-être lire : plaif, contestation.
justice, là où il le souffroit pardurer sa vie comme chancelier, mais en autres maniemens de ses affaires, non pas ainsi que autreffois, et par espécial es choses privées de la maison. Mais, quant ambassades de France ou d'autre région venoient devers luy, il s'en aidoit et paroit, donnant k entendre à chacun que ne l'avoit destitué, ne désappointé, ne volenté n'avoit de le faire, car onques n'avoit encore désappointé homme, ne mis en confusion : sy ne vouloit mie commencier à un homme de telle renommée et qui tant avoit conduit de hautes et de glorieuses besongnes qu'à peine en terre n'avoit son pareil.
Or estoit en ce temps-cy maistre Jehan Chievrot, évesque de Tournay, devenu tout vieil, et par impotence et pesandeur de corps s'estoit retrait à Lille, en sa maison, sans plus venir à court. Sy en estoit le conseil desgamy de chief et n'avoit à nulluy son affuité*. Car comme vous avez oy, le chancelier estoit reculé, et besongnoitron peu dev^s luy, et l'évesque de Tournay n'y pouvoit entre-estre pour cause de sa viellesse. Sy convenoit faire un chief de conseil nouvel qui suppléast et le lieu du chancelier et de tout, là où entre plusieurs haulx et notables clercs, par la promotion du seigneur de Croy, fut mis en celle autorité l'évesque de Toul, celuy qui tant avoit fait de volages en Hongrie et Bohemme pour la matère de la foy, et iceluy évesque de là en avant gouvernoit tout et manioit le fait de la justice et des finances comme homme bien actif en toutes choses et hardy enprenant. Sy estoit cest évesque de Toul, abbé de Saint-Bertin, moine noir, et voloit de la main du seigneur de Croy et du mareschal de Bourgongne, et commençoitle monde lors à devenir tout nouvel,
* AJfuitéy présence.
tant en fait de personnes nouvelles comme en nouvelleté de manières de faire, tendantes toutevoies toutes à bien. Cestui évesque de Toul estoit lorrain', promu à son commencement en abbé de Saint-Tierry-lez-Eains, et attrait depuis en la maison du duc pensionnaire de son conseil pour ce que agréable homme estoit et doux parlier, et à ceste cause le duc, par diverses fois, Tenvoia à Rome, là où il devint évesque de Verdun, et depuis, par eschange, évesque de Toul en Lorraine. Impétra aussi de poiivoir tenir en commande Tabbaye de Saint-Bertin, à quoy il parvint par effort et main ferme du duc qui le confortoit contraire le gré du roy et de tout le couvent qui avoit fait son élection, et de quoy noises et questions sourdirent en ce temps d'alors, en apparence de grans maux ; car le roy se joignoit avecques Teslu, et le duc avecques l'impétrant constitué par nostre Saint-Père, et tellement que à main forte et armée enfin l'impétrant fut mis en possès comme il a esté conté plus au long en l'année là où il sert et que le cas advint*. Et ainsi donques, estant évesque et abbé, fut envoyé devers l'empereur Frédéric le Tiers, pour la prise de Constantinoble tantost en la fresche perdition, et depuis maintes autrefois en Hongrie et Bohême, vers le roy Lancelot et autres princes de l'empire, là où il acquist bon los. Car estoit doux homme et affable et entre tous les autres de la génération gallique pour un clerc et prélat.
* Selon d^autres auteurs, Guillaume Pilastre était né en Bourgogne, vers l'an 1400. Il fût successivement abbé de Saint-Thierri de Reims et de Saint-Bertin, évoque de Toul, de Verdun et de Tournay, président du grand conseil et chancelier de la Toison d*or. U mourut à Gand, le 21 août 1473. On doit à Guillaume Pilastre une chronique de France et un précieux traité sur la Toison d*or.
' Guillaume Pilastre fut mis en possession de Tabbaye de Saint- Bertin par le duo lui-môme, au mois d'avril 1451. Ce passage de la chro« nique de Chastellain est perdu.
Cestoit celuy seul qui plus laboroit en ravancemait du saint vdage, car le duc son maistre, qui estoit le souverain Sttsciteur de cecy, en mist toute la sollicitude en sa main, avecques messire Simon de Lalaing, conjoings ensambie. Sy fut dit alors et sambloit assez vray que cest évesqne avoit fort le cœur à ce saint voiage, et qu'en ensievant l'inclination du duc il boutoit fort à la charrette afin qu'il se fist, laquelle chose ne lui tourne qu'à los, mais en fut obliquement regardé de plusieurs qui plus aimoient le non faire pour les périls et pour l'aise de leurs vieux jours. Toutevoies, qu'envis que volontiers, si le duc eust trouvé occasion saine et confort en l'empire, il s'y fust emploie de corps et de puissance. Mesme cestui évesque avoit fait faire son hamois complet à intention d'y aller infailliblement, mais quant vint que l'autorité de la court lui fut mise eiïtre mains avecques les grans honneurs, commença à décliner de l'un pour l'autre et aggraver plus le fait et peser que par avant. Et disoient aucuns qne cest avancement lui fut mis en Testeurs tout de gré et à ceste cause, afin que, par l'endormement des honneurs mondains, il laissast couler la diligence de sa poursieute. Aussy fit-il, car tant devint enveloppé depuis d'honneurs et de crédences que ses mœurs démonstroient changement de conditions à pleine vue, et se fit fort haïr et peu amer par ses aigres agues paroles, en traitant rudement gens. Devint depuis évesque de Tournay, en déboutant le fils du duc de Bourbon, devint chancelier de Tordre de la Toyson d'or, et lui veilloit fortune à tout lez comme si le souhait du monde fust pour luy seul. Sy n'en parle plus droit-cy , pour cause que le lieu ne le requiert point , car aprièmes ne fait que monter en Teschelle, mais il loist bien dire qu'en ceste nouvelle mutation se mettoient sus beaucoup de nou-
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velletés, car par lapercen^ance qu*on avoit eue de Testât de ce duc et de ses pays minés grièvement et ployés soubs le règne du chancelier, les nouveaux entrans en règne, contendans au remède, soubtilloient en diverses manières de faire utiles et convenables. Créèrent six souverains gou^ vemeurs sur le fait des finances, par lesquels tous lesdits deniers se distribuoient, mirent sus réformateurs sur tous les pays et sur toutes gens officiers, et d'iceux faisoient retourner milliers par grant nombre , trouvoient toutes gens sur «ermens et quérurent les fraudes et corruptions couvertes en mainte personne, là où de tous lez on tiroit argent. Sy n'y avoit ville, ne quartier du pjtys là où réformateurs ne fussent envoyés pour enquérir de Testât et condition de diverses personnes, souverainement officiers, pour savoir comment et en quelle manière ils avoient acquis leur cfaevance, et comment ils avoient usé etr satisfait des deniers et offices qu'avoient maniés, là où plusieurs furent rattains, les uns d'une manière, les autres d'une autre. Gand, Bruges, tout le pays du Prancq, furent pleins de cestes enquestes, et fut trouvé en Gand lors et rattaint merveilleuse besongne couverte et estrange, de quoy ne veul faire mention. Haynau pareillement avoit les frères enquesteurs. Sy avoient Brabant et Artois, Hollande, Zellande et Frise, Bourgongne pareiUemenl;, la Haute et la Basse, là où plusi^irs plaintes se trouvèrent à Tencontre du chancelier, car tel osoit mordre maintenant, qui par avant n'eust osé abaier. Par «spécial, à rencontre du cardinal d'Othun *, furent faîtes doléances plusieurs par les nobles du pays, lesquels il avoit voulu tous asservir à sa juridiction ecclésiastique, en eux soustraiant
' Jean Rollin, fils du chancelier de Bourgogne, évéque d'abord do ChAlons-sur-Saône, puisd'Autun, créé cardinal en 1418,
leurs droitures et appartenirs et diminuant leur seignourîe et finablement et qui estoit le plus fort la seignourie mesme du prince. Et de quoy depuis le duc bien infonné par son procureur de Bourgongne et autres, fit faire une relation bien longue à Brusselles, parla bouche de maistre Jehan Joart, juge de Besançon, à rencontre dudit cardinal et présens ses commis et députés droit-là pour ceste cause, et leur fit remonstrer toutes les aigreurs, exactions qu* avoit fait, commis et longuement continué leur dit maistre le cardinal, en grant grief et préjudice de ses nobles et subjets et mesmement de sa propre seignourie, là où le duc mesme de sa bouche dist en fin à haute voix auxdits envoies droit-là que plus ne le souflreroit, ne voudroit souffrir, mais y mettroit remède tel et si convenable comme il appartenoit au cas. Fut rattaint aussi et mis avant un cas de meurtre qui avoit esté fait, passé a longs ans, et lequel on imputoit au seigneur de Beauchamp, messire Guillaume Rollin, fils du chancelier, parce que les facteurs estoient attains et mis en prison ^ lesquels se descoulpoient sur ledit messire Guillaume, disans que ce avoient fait à son instance. Donc depuis, ledit messire Guillaume fut trait en court, cité de comparoir personellement sur les hautes peines et en eut tribulation beaucoup et dangier, car grant chose en sourdy, dont je parleray après en lieu autre. Et par ainsi, ceux qui guères n aimoient le chancelier, comme le mareschal de Bourgongne, le seigneur de Rochefort et plusieurs autres de l'appartenance du seigneur de Pesmes*, maintenant quant virent clameurs et doléances sourdre, puis contre le père, puis contre les enffans, se baignèrent en roses, et avecques
» Voy. ci'dessus p. 230, note 1.
ce que veoient leur charrette branler beaucoup pour cheoir, boutoient quanque pouvoient aussy en leurs tribulations dont on leur donna beaucoup et de bien aigres. Les commissaires en Bourgongne, pour faire réformation, furent le président de Bourgongne , messire Jeffroy de Toisy, chevalier, maistre Jehan de Cluny, maistre des requestes, avecques aucuns autres, lequel de Cluny jamais ne retourna depuis, car fut enherbé* piteusement et dont ce fut un dammage, car notable homme estoit et de haut los digne, mais droit-cy ne récite les causes, ne la manière de sa mort, pour ce qu'autre part il cherra à en faire le conte plus proprement.