CHAPITRE LXXI
Comment mesaire Jehan de Rebremette fist de grans exploix contre les
Mores.
Naguères je vous parloie comment le roy de Castille envoia devers le roy Charles de France un sien baron son parent pour mettre accort entre le roy et son fils le dauphin, et lui avoit fait dire que ne fust que Cepte estoit assiégée alors des roy s de Fez et de Bellemarin, lui-mesme en personne fust venu devers luy pour y trouver moien. Or donques puisque [de] cestes paroles il appert que Cepte estoit assiégée en ce temps-cy des ennemis de la foy, il en convient donques faire un peu de narration puisque la matière s'y offre, car est ladite ville de haulte mémoire et de recommandation digne pour le salut que la crestienté y prend, et de glorieuse perpétuelle louenge pour ceux qui la conquirent et aujourduy gardent contre les infidèles. Sy est vray qu'en ce temps-cy les roys de Fez et de Bellemarin avoient mis leur siège bien fort et bien dru devant ceste ville et y avoient mené quinze mille hommes à cheval et quatre-vingt mille de pié, par lesquels ils donnèrent tout ce que porent de traveil aux assiégés qui vaillamment se deffendirent. Mais entre les autres effors, leur livrèrent assault mortel et horrible par trois jours durans Tun après l'autre, là où Dieu , confortant ses champions, fit tourner le dammage en leurs personnes, car y avoit
multitude de morts en leur ost et en si grant nombre que bel n'y avoient que le retraire. En ceste ville de Cepte dont chief et capitaine estoit le conte de Mirre, un des vaillans chevaliers des Espagnes, se trouva assiégé un chevalier du pays d'Artois , nommé messire Jehan de Rebremette', non encore devenu chevalier, mais temprementle devint depuis comme se dira en son lieu. Cestui de Rebremette, povre gentilhomme, mais de grant cœur et quérant honneur en tous lieux périlleux et durs, volontiers se trouva un (et envis se fust tenu darrière là où autres se fussent avancés en bien faire), assiégé com)Dae les autres en ceste ville, souvent et dru quant le conte capitaine fit ses sallies, infailliblement tondis se trouva avecques luy et 8*y porta moult bien, et tant y fit par ses vertus que gloire et los s'espandirent sur sa personne, et en firent Portingalois bonne estime. Un jour, environ un mois après le siège estant retrait, quatre cents Sarrasins de Thostel du roy de Fez, les mieux en point qui y fussent, vinrent courre devant ladite cité et à telle heure que ledit conte de Mirre , capitaine, n'avoit alors avecques luy que quatrevingt-seize chevaux et autant d'hommes de fait. Toutevoies, voiant la saillie sur eux estre plus honorable que autrement , saillit dehors ledit conte avecques le nombre dessusdit, et là, en laide de Dieu et en la peine de leu^s bras, où ledit de Rebremette, ainsi que recordé me fut par autres qui ce virent, se vit voir et sentir, tant fit ledit conte et les siens que Sarrazins furent desconfis et en emmena partie prisonniers avecques luy, et les autres qui eschapper pouvoient sans mort, se sauvèrent par fuite bien confuse.
* Jean de Rebremette , seigneur de Thibauville. Il était attaché à Antoine, bâtard de Bourgogne. Jacques Duclercq dit qu'il était picard.
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Sy continaa ledit de Rebremette assez longuement en la frontière de Cepte jusqnes à dit nouvelles qne le roy de Castille vouloit entrer arrière en Grenade à effort contre le roy dnditlieu, car jà longue espasce par avant lui avoit mené guerre, et lui avoit pris diBs villes et fait grant gast en son pays, là où ledit de Rebremette s'estoit trouvé par avant et avoit esté à prendre une ville d'assaut nommée Cymame, là où il fut le premier entrant. Donques maintenant, quant vit la frontière de Cepte estre comme à repos et relenquiédes Affricans, se voulut transporter en Castille arrière pour allef en Grenade, et de fait s'y trouva tempre et de heure et fut reçu h saudée avecques ledit roy, lequel il trouva en pays d'ennemis en une cité nommée Geen *, et avoit avecques luy deux mille hommes d'armes et trois mille et cinq cens genettes*. Sy advint que le rôy castillan, un jour, alla monstrer son effort devant la cité de Grenade, à tel heure que le roy de Grenade mesmes pour deffendre sa seigneurie a'estoit mis es champs devant sa cité, et venant au-devant dudit Castillan, menoit avecques luy deux mille six cents chevaulx et trente mille arbalestriers, qui estoient cachiés derrière luy, comme en enbusche, dedens multitude très-espesse d'oliviers. Sy joingnirent les deux osts royaux près de l'un l'autre jusques à livrer escarmuce très-dure et très-âpre et bien par l'espasse d'une heure, là où l'orgueil à deux lez estoit grant. Sy advint, ainsi que la retraite s'en fit deçà et delà,^ un Sarrasin, fier et de grant monstre, s'avança entre les deui^ batailles et vint semondre aucuns des crestiens pour le combattre à outrance, ne lui diailloit qui. Sy l'oyt ledit de Rebremette,
* Jaen.
2 Genettes, corps de cavalerie légère, armé de jayelines.
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qui tousjours veilloit pour honneur acquérir et souverainement en cas de salut, et prestement voiant ce Sarrasin requérir bataille, vint au roy de Castille, monté et armé en son commun usage, lui disant : « Sire, jà agrantpièce € que j'ai, par vœu publique, entrepris de quérir à com- € battre un Sarrasin, si Dieu me vouloit donner ITieur de « le trouver. Sire, j'ay esté autrefois en vostre service € contre cestes mesmes gens, là où vous estes, et ne Tay « pu trouver. Sy ay esté depuis en Affrique, servir le « roy de Portugal contre le roy de Fez et de Bellemarin, € et ne l'ay pu trouver à ma semonce. Sire, maintenant « je me treuve en lieu où Sarrasin mesmes à sa requeste « semont un crestien. Sire, je vous prie qu'à moy , un « povre aventurier en qui na que perdre, il vous plaise « accorder ceste bataille, et jà-soit-ce queje soie le moins « digne de tout vostre ost de ce faire, au moins ay-je « espoir en Dieu que toutevoies je ne vous y feray point « de honte. » Lors respondy le roy : t Mon amy , je vous « prise en vostre bon vouloir et m'est iceluy pour gran- « dément recommandé, mais vous estes François et n'estes « pas appris, me douteroie, de la manière de faire des « Sarrasins de pardechà qui chevauchent à la gennette, « et est leur manière fière et moult à craindre à qui ne l'a € apprise, par quoy je vous conseilleroye que vous laissis- « siez sa présumption passer avecques le vent, car à vous « n'en est ne plus, ne moins autrement. » — « Ha! Sire, « ce dist Rebremette, adonc en l'honneur de Dieu, je vous « prie que le Sarrasin ne s'en voise point sans que je le «f combatte. Au fort, si je meurs, vous n'y perdez riens, « et Dieu, espoir*, y gagnera. Pour Dieu, Sire, souffrez de
' Espoir, peut-être.
« moy . » — « Or va de par Dieu, ce dist le roy , qui te doint « bonne aventure ! » Et à ce mot Rebremette tournant bride vers le requérant, fit le signe de la croix, et mettant lance en arrest, vint courant vers son honune, lequel en dure et aigre bataille mist à mort et l'envoya jus de son cheval, couché à terre. Et ce fait, Rebremette regraciant Dieu de sa victoire, prist son erre, cuidant tourner devers son maistre le roy qui lattendoit et le veoit combattre. Donc, ainsi qu'il cuidoit retourner , oyt crier de rechief une voix espoentablement après luy comme s'il le rappellast. Sy se tourna arrière ledit Rebremette et vit que un autre grant et puissant Sarrasin vint criant sur luy et soy demanant comme si l'ennemi lui fust au corps et venoit wayfant et le menassant comme si le dust avoir mengié aux dents. Sy commença ledit de Rebremette à varier un peu pour savoir qu'il estoit de faire, mais concluant brief comme le cas requéroit, et voiant que fuir la bataille lui seroit une honte perpétuelle , se recommanda à Dieu arrière la seconde fois, et venant rencontrer son homme de chocq comme deux tours, le porta à terre et luy avecques, et fut le cheval de Rebremette tué, mais ledit Rebremette, visé de corps et d'esprit, mais non grant homme, prestement se leva et tint le Sarrasin en soubté dessoubs luy, là où finablement le tua et le mist à mort, et disoient aucuns lors, qu'après victoire obtenue il lui coupa la teste et tout à pié la porta en sa main jusques devant le roy en sa bataille, auquel il en fit présent. Sy le reçut le roy à moult grant honneur et en fit de haulx contes à sa baronnie qui tout samblablement le glorifia moult en son faire, car de longs ans paravant n'avoit esté vu cas samblable, ne de si haute réputation condigne; mesmes s'en esmerveilloient les voians. Brief, le roy le remonta
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honorablement et le fit chevalier sur la place en latin, lui donna beaucoup de biens et lettres publiques à tous princes crestiens de sa vaillance vue et cognue, et en signe et mémoire perpétuelle du cas lui commanda et donna à porter en tymbre sur ses armes un bras armé tenant une espée et sur la pointe de l'espée une teste de Sarrasin coupée toute sanglante contre-bas. En quoy il peut sambler vray ce que aucuns disoient que la teste lui avoit coupée et portée en présent audit roy, et depuis en haut lieu d'honneur ay vu porter audit Rebremette ledit tymbre, lequel lui refrecissoit sa gloire et sa bonne aventure en la bouche des hommes, là où l'enseigne a esté vue* .
Ce chevalier droit-cy , après avoir esté en la recouvrance de Normandie avecques le roy Charles, pareillement et es guerres gantoises avec le duc de Bourgongne son prince, partit de l'hostel dudit duc , povre escuier et quérant ses aventures. S'adressa premier es Espagnes saudoier avecques le roy de Castille pour aller en Grenade , de là en Cepte pour l'aider à deffendre à l'encontre du roy de Fez, et depuis arrière la seconde fois avecques le roy de Castille là où il acquist cest honneur devant Grenade, dont le nom de luy fut solempnisé beaucoup en plusieurs marches et de gens de diverses nations qui s'y trouvaient à l'heure quant ceste besongne se fist. Par quoy, lui retourné es marches dont il estoit, et par espécial en court, fut honoré et prisié, et reçu à l'advenant de son mérir^ Eut toutevoies des autres honneurs depuis bien grans, et desquels se fera le conte, quant il sera heure et lieu en l'année ensuivant.
* Chastellain fait ici allusion au champ clos tenu à Yalenciennes par Jean de Rebremette, le 14 décembre 1458. (Foy. Jacques Duelercq, m, 40.)
* De son mérir, de ce qu'il méritait.
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