‹ Œuvres de Georges ChastellainChapitre 66 sur 88 · CHAPITRE LXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXII

De divers prodiges.

Sy laisse à plus en parler maintenant de ce chevalier pour continuer mes autres matières, dont une moy requérant que je ne l'oublie, se présente pour avoir avancement devant autres pour cause de sa condition estrange et peu oye semblable,]' à-soit-ce que moy-mesme mettant amiration en ce qui m'en fut dit, n'en approuve point la chose comme [pour] l'avoir vue, mais tant seulement par conte et relation de gens de bien. Prenant toutevoies assez pié sur cas samblables dont les nobles historiographes romains ont escrit en matière de prodige, tant plus m'enhardis droit-cy d'en faire narration, quant le temps les a produits et fait avenir, ne sçay à quelle signifîance. Il est vray que moy estant à Rouen en aucuns affaires de mon maistre le duc de Bourgongne, me fut certifié par gens dignes de foy qu'en une villette nommée Velly, en Veuquesin*,vers la fin de may, en plein cler jour fut vue sourdre d*une veine de la terre une flamme de feu petite en son naistre, laquelle en sa continuation croissoit tousjours et montoit jusqu'au ciel, dont la grandeur et l'extension, avecquesla clarté qui en partoit, estoit si merveilleuse que elle estaîgnoit celle du jour et sambloit le monde estre tout tourné en feu, voire à ceux qui là estoient comprins dedens. Sy en estoit tellement perplex le peuple dudit lieu et si arrière de sens que non sachant refuge fors seulement à Dieu, tout examiné, s'enfuy en l'église, cuidant que le monde

' Vetiquesin, Vexin.

finast, et tant se monstra entrepris que les mères mesmes abandonnèrent leurs enfans au bers les aucunes, autres enprès le feu en Tâtre, comme si riens ne leur en fust, et s'enfuirent comme non visans qu'à sauver elles-mesmes, et en ceste perplexité se rua tout le monde à genoux en celle église, criant contre le ciel et orant * chacun en sa dévotion qui mieux mieux, sans donner entente, ne ascout l'un à l'autre. Dont il advint qu'en regardant contre-mont le ciel, oïrent réallement et se perçurent d'un merveilleux bruit en l'air et d'un clicquetis de multitude de légions de gens armés, comme il leur sambloit en tournant leur ascout et sentement à ce, virent avec ce visiblement une ou plusieurs églises, ce leur sambloit, à multitude de clochers et de tourelles tournées toutes contre-bas, ce dessoubs desseure, comme si elles dussent cheoir et périr, et eux ainsi enclos dedens cestui feu sans en recevoir aucun mal, demorèrent longuement en ceste vision, laquelle soy esvanouissant et le feu pareillement, se retrouvèrent arrière en la clarté naturelle du jour comme devant, et en firent leurs contes et leurs amirations merveilleuses l'un à l'autre et publièrent par toutes terres ce qui en estoit advenu. Ainsi me fut-il relaté pour vray.

Un autre prodige encore me fut raconté audit lieu, qui en ce mesme temps devoit estre advenu envers la cité de ]\Jens , et disoit-l'on que vu avoit esté en l'aer deux merveilleuses cohortes de gens armés combattans l'une contre l'autre par toute mortelle ennemisté, dont en continuant leur bataille, un visiblement abattu chut jusques sur la terre , mais non y faisant repos aucun , fust prestement relevé en l'aer comme par avant, etlorss'esvanouy la vision

* Orant, priant.

aux regardans. Le tiers prodige encore y fut adjousté merveilleux, et me disoit-ron que une infinie multitude d'oyseaux grans et blans comme cignes , avoient esté vus en l'aer, volans très-haut, et sambloient leurs plumes estre comme escailles argentées et reluisantes comme harnoys, ne faisoient toutevoies nulle noise, ne ne portoient signe nul de molesté l'un à l'autre, fors que toute merveilleuse jocondité plus que terrienne. Lesquelles choses, si vrayes furent, je n'asseure point, mais très-bien puis certifier que de gens notables et dignes de foy me furent recordées et «ncertenées estre véritables. Sy les ay mises, non pas par nécessité de ma matière, mais par amiration de la chose qui moult sonne estrangement, laquelle toutevoies, si elle a esté advenue, ne peut faillir de mistère en parfont senS' non plus que de tarde créance en la plus part des lisans. Donc et pour raffermer la possibilité de cestui cas par autre cas samblable advenu de mon sçu jà longuement par avant cestui, maintenant quant je m'en recorde et que telles choses qui ne sont point de l'essence des matières de quoy on escrit , s'esvanouissent souvent des mémoires humaines et ne se peuvent toutes réciter en leurs propres lieux et heures, quant elles eschéent, pour ce que mémoire est là vile, il me souvient comment vers l'an XL VIII, sur les marches de Bretagne s'assamblèrent deux merveilleuses cohortes d'oyseaux en bataille l'une contre l'autre, en un beau plein champ, dont l'une cohorte sy estoient tous gays en nombre de huit ou dix mille, et l'autre sy estoient toutes pies en nombre égal aussi préparées à bataille. Sy vinrent à confliction ensamble ces deux espèces d'oyseaux et combattirent par tel haïr et si longuement qu'en mon bon retenir toutes les pies y demorèrent mortes sur le lieu et y furent trouvées par telle multitude que les

champs en estoient tous couverts, laquelle chose, jà-soit-ce que elle soit naturelle et que par envie aucune de nature procédant d'aucun accident, ellespouvoient avoir fait ceste congrégjation Tun contre l'autre, toutevoies pour ce que l'effet en est estrange et non advenu autrefois ailleurs, il y chiet avoir estrange ymagination aussi, et ne doit faillir de mistère, quoy qu'il tarde ou court ou long, quant autrefois et aux Romains et autres, plusieurs longs événemens leur ont esté préfigurés soubs couvertes merveilleuses ostensions non bien capables, comme droit-cy peut estre, là où le temps de cestui mon présent vivre droit-cy et à ceste heure peut donner beaucoup de diverses ymaginations aux cler voians et faire doubter et frémir diverses et sauvages conséquences en temps advenir.

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