‹ Œuvres de Georges ChastellainChapitre 70 sur 88 · CHAPITRE LXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXVI

Comment le duc de Bourgongrne apprist à grant regret la mort du roy Laoe^t et eellede messire Jeban de Coymbre.

Geste mort du roy Lancelot fut annoncée tantost au duc de Bourgongne, estant en sa ville de Bruges avecques le dauphin viennois, lequel duc, jà-soit-ce que ledit jeusne roy lui portast ennemisté pour cause du pays de Lucembourg duquel il se disoit héritier, toutevoies lui desplut moult son trespas et complaignoit durement sa mort, pour cause que fîls estoit de son cousin germain le duc de Âustrice, eslu empereur, et pour cause aussi que grant dammage estoit de perdre un tel jeusne prince taillié de pouvoir faire un grant bien à la crestienté, en la marche où il estoit, disant assez de fois et affermant que c'estoit dammage de sa mort, et combien que pour cause de Tennemisté il sambleroit que aucunement il en devoit estre aise, toutevoies, obéissant plus à nature qu'à courrage, réallement il en fut courchié en cœur, et ne lui sambloit pas que, quant il eust vescu longuement, que son ennemisté lui eust porté tel préjudice que sa paix en dust estre amendrie, ne sa fortune, sinon par l'alliance du roy françds, enquoy il estoit réconforté, et souverainement en cestui endroit 1& où la querelle d'entre eux deux ne toochoit de riens au roy, sinon par volenté plus que par raison, ainsi que Ton quiert noises souvent volontaires mais non pas nécessaires. Donc, et si loisible est d'en parler par manière de conjecture, ainsi que divers entendemens diverses choses conçdvent.

d8i CHRONIQUE

sans présumer toutevoies de vouloir trop enfonser les secrets de Dieu, il sambleroit droit-cy, comme en autres lieux ay parlé en termes samblables, que ceste mort du jeusne roy ait esté faite par jugement de Dieu pour exempler le roy et reprendre en son chemin, et pour lui oster hors des mains ce par quoy il avoit volenté peut-estre de donner moleste à la crestienté, traveil et inpugnation à ce bon duc, son tant léal serviteur et parent, son tant humble et révérend envers lui, son tant charitable pardonneur de mal œuvre jadis , son tant cordial et ardant procureur de sa félicité, laquelle chose ne lui eust point esté honneste, ne salutaire et moins encore agréable à Dieu, et pour tant Dieu pourvoiant tousjours au salut des hommes et souvent malgré eux, et voiant les humains proposemens qui se font maintesfois en vicieuses passions, lui au rebours de leur entendement dispose de leurs chemins et les maine à fins contraires de leur contendre, comme droit-cy en cestui événement là oh onques ceste mort, et encore en tel approche d'alliance et de mariage et en telle extrémité de pompe, ne fut parmise, ne donnée sans grant mistère, auquel les hommes ne peuvent attaindreque par ymagination, parce que à la sainte providence de Dieu tant seulement en appartient le discerner et d'en déterminer le secret.

Le duc pour ceste mort se vesti de noir et tint chambre par aucuns jours sans vuidier dehors, remenant en conte souvent son cousin le roy deffunt par manière de complainte, là où se monstra prince de bonne nature et de bon sens, car ne fut onques homme qui en tirast un mot autre que honneste et de grant los à lui, ne en quoy on pust percevoir que aise fust de sa mort, dont ce que plus lui donnoit cause de le complaindre, c estoit que es marches de Levant, là où ledit roy estoit chief et le plus puissant, il

voioit Tescu et la protection des crestiens estre péry et les infidèles pouvoir invader maintenant le pays de Honguerie et les terres crestiennes là entour, lesquelles cestui jouvencel son cousin qui estoit prince de courrage et de grant venue par temps, estoit taillié de deffendre et de garantir valeureusement, qui estoit la chose du monde que plus il désiroit et de quoy plus lui prenoit pité, quant il en voioit le rebours et que les aventures du monde ne se vouloient tellement accorder ensamble que lui-mesme encore en ses vieux jours ne s'y pouvoit trouver pour aider à deffendre la foy de Dieu, comme largement et plus que prince de son temps, tout seul s'y estoit offert par plusieurs diverses fois, là où onques n'a trouvé secours , ne confort, ne en empereur , ne ailleurs , par plus donner entendement et . vacation à propre fait qu'à celui de la foy publique, ne de Dieu, comme plus à plein en est escrit icy-dessus en divers lieux, et là où lui-mesme se transporta embléement jusques sur la rivière de Dunoe, à intention de trouver l'empereur et de tirer outre à rencontre du Turc, premier que jamais retourner, s'il eust trouvé aucune assistence , que nenny , ne celle fois, ne autre là où à plusieurs fois l'a requise. Et pour tant venant à la mort du roy Lancelot, de laquelle il semonstroit douloureux, jà-soit-ce que le savoit son ennemy, toutevoies, adfin que nul ne pense qu'en cela y eust ypocrisie, ne fiction, je vous allègue droit-cy la cause de sa douleur, qui est de grant recommandation en lui et véritable aussi, car non-seulement en ce cas droit-cy il s'est monstre vertueux et plein de fruits nobles, mais en tous autres dès le commencement de sa vie et de son régner il s'est trouvé et monstre tel. Ne quist onques riens à fraude, ne à cautelle, ne fit onques injure , ne tort à nuUuy, ne menty onques sa foy, ne à Dieu, ne à homme, ne prist

multitude innombrable de cierges dessus et autour, et sur les quatre cornières de la chapelle qui estoit sur luy, avoit quatre bannières de ses armes différentes, dont les deux estoient de royaumes et les deux autres non. Le duc y vint, vestu de dueil, ensamble son fils le conte de Charolois, le conte d'Estampes, messire Adolf de Clèves et le bastard de Bourgongne avecques multitude d'autres chevaliers et grans seigneurs sans nombre. Lequel. service fait pour le roy Lancelot, dedens cinq ou six jours après, fit faire le service du prince d'Antioche arrière en la mesme esglise à nouveaux frais et à nouvelle manière autre, tant magnifique comme se pouvoit voir, hormis que la royauté n'y estoit point en la cérémonie d'icelui, et portèrent les princes le dueil ceux-mesmes de l'autre fois, et encore d'abondant tous les chevaliers de l'ordre y furent et portèrent le noir, et allèrent à l'offrande, comme faire dévoient pour leur frère d'ordre, qui moult fut durement complaint et ploré par eux et par maints autres, hommes et femmes.

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