CHAPITRE LXXV
Comment les ambassadeurs du roy de Hongrie furent de rechef reçus à grant honneur en France, et de la mort dudit roy.
Matière maintenant, qui digne est de recort, vient droit-cy, c'est du roy Lancelot, roy de Hongrie et de Beliaigne, lequel, comme il a esté dit cy-devant par plusieurs diverses fois, avoit envoi'é ses ambassadeurs devers le roy pour alliance et pour renforcement à rencontre du duc de Bourgongne en sa querelle de Lucembourg, comme dessus est faite mention, et souverainement contendoit à la fille du roy, dame Magdaleine de France, pour l'avoir en mariage. Sur quoy ledit roy à la darrenière fois que les ambassadeurs hongrois furent devers lui à Lions et aiant assez agréable leur demande , leur respondit que quant ledit roy hongrois envoieroit devers lui ambassade aiant plein pouvoir de besongnier en ceste matière, volentiers il y entendroit, et cognoissoit bien que sadite fille y pourroit estre bien logée, et atout celle response partirent de lui grandement contens , comme il a esté dit , et tenoient le mariage comme accordé, et errans par leurs longues journées et loingtaines marches au retour devers leur maistre le roy Lancelot, lui firent recort de ce que besongné avoient avecques le roy des Francs, qui moult se tint a reconsolé de leur joyeux rapport et délibéra bien en
lui-mesme de parfaire le remananj; honorablement puisque si avant en estoit, comme il fit en effet. Car tantost prenant conseil avecques les grans de son royaume sur la manière du faire, ordonna un arcevesque chief de son ambassade pour tramettre arrière en France avecques autres grans seigneurs grant nombre , de trois nations, dont Tune sy estoit de Hongrie, l'autre de Behaigne, et la tierce d'Austrice, entre lesquels y avoit aucuns autres évesques encore pour accompagner Tarcevesque. Etàiceluy arcevesque, comme chief, donna tout entier et plein pouvoir de besongner en la matère de ce mariage avecques le roy des Francs et en toutes autres matères collatérales touchant le duc bourguignon, sans réserver riens. Et furnissant iceux d or et d'argent, de vassellemens et de riches joyaux, pour donner à sa noble espouse et ailleurs, les pourvoians aussy de charroy et de toutes diverses manières de richesses et habillemens de drap d'or et de soye, de riches pennes et de tout ce qui pouvoit donner pompe et parement, avec ce que les seigneurs de eux-mesmes estoient riches et puissans, les mist sus et les envoia en France en très-haute magnificence et pompe, qui tant firent et si longuement errèrent par les champs, que jà entrés en France, firent leur entrée en la ville de Tours en Touraine le viii* de décembre, jour de Nostre-Dame, Tan mil CCCC LVIJ, en nombre environ de sept cens chevaux et vingt-six charriots bien richement attelés de gros roncins. Sy avoit en leur nombre multitude de grans seigneurs des trois nations, dont les noms sont durs à nommer à ceux de la langue françoise, par quoy je les trespasse, excepté que le seigneur de Rodemac , contraire du duc de Bourgongne en la querelle de Lucembourg, les accompagnoit comme un des principaux moveurs du débat. Pareille-
ment fit le prévost de Trêves et messire Adam de Castenem avecques bien trente gentilshommes des marches d'Ardenne, qui tous entrèrent en moult belle ordonnance en ladite ville, et en faisoit bel voir Testât et le contenement. Car tout premier allèrent au devant de eux tout loings hors des portes les prélats de diverses esglises, moult richement, en point et accompagnés à leur appartenir, comme Tarchevesque de Tours, Tévesque de Constances, Tévesque du Mans et plusieurs autres prélas et gens d'esglise. Après allèrent ceux de la cité de Tours, nobles et bourgeois , qui firent leur route à par eux, et tiercement alla après le chancelier de France, messire Guillaume Jouvenel, avec ceux du conseil qui fit la tierce route, et la quatrième route et la darrenière firent les contes de Foix, de la Marche, de Dunois, Philippe deSavoie, fils du duc de Savoie, le marquis de Saluce, le seigneur de la Tour, le séneschal de Normandie et grant multitude d'autres gentilshommes, chevaliers et escuiers, qui tous ne se peuvent nommer et lesquels le roy avoit fait venir là pour parement. Lors toutes cestes gens venus jusques auxdits ambassadeurs qui s'en venoient tousjours avant, là se misrent en ordonnance, et s'avança le chancelier du roy et bien viegna lesdis ambassadeurs très-révéramment et leur fit une oration très-belle en latin, et leur monstrantchière amiable, les reçut à grant joye , et pareillement eux à lui et aux autres monstrèrent un très-joieux visage. Lors chevauchèrent ensamble les deux archevesques et le chancelier de France avec eux, et toute autre gens d'esglise avecques gens d'esglises , chevaliers avecques chevaliers, seigneurs avecques seigneurs, escuier avec escuier, et en cest estât entrèrent à Tours dedens la ville en magnifique estât bien ordonné, et les mena-l'on jusques à leurs logis là
OÙ le festiement leur fut fait grant et la Visitation bien soigneuse pour cause que de prime face ils ne purent aller vers le roy lui faire les honneurs pour ce que ledit roy estoit malade et Tavoit esté jà une pièce. Sy les convint bien séjourner dix jours entiers, premier qu'ils le vissent, ne la royne aussi, ne celle, pour qui ils estoient venus de si loings, et estoit logé le roy, ensamble et la royne, au Monstisemprès Tours, là où ils se logèrent de coustume et de tout temps.
Après donques ces dix jours passés et que le roy estoit revenu à lui assez bien, le xviir du mois de décembre furent menés ces ambassadeurs hongrois devers le roy, à Monstis, là où le roy estoit assis en son trône reluisant d'or, tout adestré des princes de son sang grant nombre et d'autres grans seigneurs. Et lors lesdits ambassadeurs venus devant lui, lui firent la révérence et les recommandations de leur roy, le roy Lancelot, lesquels le roy reçut à moult agréables et les bienviegna très-humainement. Et alors l'arcevesque hongrois, chief de l'ambassade, commença à faire sa proposition en latin, toute en haut et en publique, tendant à remonstrer au roy la grant affinité de lignage, qui estoit entre lui et le roy leur maistre le roy Lancelot, et comment de tout viel temps les deux royaumes de Hongrie et de Behaigne avoient eu tousjours une singulière amour et affection à la très-crestienne maison de France, pour laquelle refrescirde nouvel et reconsolider par nouvelle considération, leur roy, le roy Lancelot, désirant ce mesme comme ses pères, les avoit envoies devers luy pour soy y obliger et lyer, et [les avoit chargés] de lui demander sa fille en mariage, comme par avant lui avoit fait toucher par autres ses ambassadeurs, que bien avoit reçus ; et pour tant venus de loingtaines marches devers
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lui à ceste cause, lui requirent ladite dame sa fille qui estoit la rien du monde seule par qui l'amour entre deux si haulx et si puissans rois pouvoit estre rejointe et renervée de nouvel, disant, outre ce, que quant amour et considérar tion auroit entre lui et leur roy, que au monde n avoit rien, nulle qui les pust nuire, et que de tout temps jusqu'à celuy jour les rois de Hongrie et de Behaigne avoient esté alliés avecques les roys françois, et encore le désiroit cestui plus que nul de ses devanciers, et dist cestui arcevesque : « Sire roy, tu es la colombe de la crestienfé, et « mon souverain seigneur le roy Lancelot en est l'escu; « tu es la très-crestienne maison, et mon souverain sei- « gneur en est la muraille, » avecques plusieurs autres belles allégations sur lesquelles il termina bien notablement et en grant sentence et qui moult plurent au roy et à chascun.
Le roy donques aiant oy ceste belle et notable proposition, à laquelle il seoit bien response non despourvue de sens, fit respondre par son chancelier sur les points et les articles qui bien avoient esté notés, et comme ils avoient esté en termes moult acceptables, fit faire la response aussi la plus que Ton pouvoit propre à l'amour requise ; mais pour ce que la manière de l'alliance requise n'avoit point esté pleinement conclute, sur quoy, ne comment, le roy leur députa aucuns de son sang et de son conseil les plus grans pour communiquer avecques eux sur ceste matière et pour finablement, sans nulle contradiction, venir au parfait du mariage, auquel le roy estoit enclin si bien comme le roy Lancelot, et ne désiroit autre chose fors que la chose se fist. Et sur ce partirent lesdits ambassadeurs du Monstis, allèrent visiter la royne et la fille du roy, dame Magdaleine, et de là retournèrent à Tours en
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leurs hostels, notablement accompagnés, manastrés' toutevoies de beaucoup de haulx et de grans princes d'estre festoyés merveilleusement, comme ils avoient entrepris tant par Tenhortement du roy, comme pour leur propre honneur, dont le conte de Foix, un très-gentil prince et belle personne, estoit celui qui premier Tavôit entrepris et qui premier aussi le mist à effet devant tous les autres de France, et tellement le fîst que à lui seul en demeure rhonneur. Car aux autres, fortune n'estoit pas si amie que d'atteindre jusqu'à là, parce que, premier que le second y pust venir, les nouvelles vinrent de la mort de celui pour qui on le faisoit, c'estoit du roy Lancelot, qui autant de cœurs attrista en un moment de heure comme il en avoit bouté en vaine joye en trame de longs ans. Mais comme il ne soufist mie dire que cestui gentil prince le conte de Foix fit une grant et hautaine réception à cestes gens, qui ne dit emprès la manière comment et en quelle mode, pour tant, pour plus ouvrir la hautesse de la feste, je vous deviseray droit-cy ce que j'en appris de Toisond'Or, roy de Tordre du duc, qui pour celui temps y estoit et veoit et oyoit tout ce qui s'en pouvoit voir et oyr, comme homme notable entre les autres de son temps et de la plus grant crédence en son estât qui vesquit lor8\ Sy est vrai que le xxii* jour de décembre, tous ceux de l'ambassade généralement estoient fait convenir en un lieu grant et spacieux que le conte de Foix avoit retenu et fait mettre à point pour les festoyer, et droit-là avoit fait dresser plusieurs tables et dressoirs, avoit fait tendre et décorer chambres et salles diversement de riches draps et
* Je ne connais pas ce mot.
> Il faut noter avec soin tout ce qui rappeUe les relations de Chastellain et de Lefebvre-Saint-Remy.
de tapisseries, avoit fait et donné les entremès et les pompeuses ostensions diverses, lesquelles il vouloit mettre avant, avoit semons toutes les perles et les fleurs des hommes et des seigneurs de la court, dames et damoiselles, et tout ce que pouvoit sambler estre bel et séant à haute feste. Donc pour venir à l'effet, les chiefs de l'ambassade, l'arcevesque et tous les autres seigneurs hongres et behaignois estoient assis à par eux à haute table et tant seulement le chancelier de France emprès eux, dont des mes, ne du service, ne de quelles viandes ils furent servis n'est œuvre d'en faire mention, parce que la narration en est inutile et que chascun peut bien savoir que toute abondance y estoit en tant que pour argent on en pust finer ou que terre en pust rendre aux hommes récouvrance. A l'autre table estoient assis les autres chevaliers et escuiers de l'ambassade en nombre environ de soissante personnes, et à la tierce table séoit tout au plus haut bout la damoiselle de Chastillon, et messire Jaques Trapt emprès elle, la damoiselle de Villequier, le conte du Maine, la dame de Chastillon, le conte de Vendôme, la damoiselle de Chasteaubrun, la damoiselle de Rony et plusieurs autrès. Aux autres tables estoient assis toute manière de gens de l'ambassade , clercs et gentilshommes et gens d'esglise, en nombre bien de deux cens, sans l'évesque de Passau, qui ne sist point à ce disner, ne nul de ses gens, pour cause qu'il estoit mal disposé et estoit fiévreux. Le conte de Foix, le conte de la Marche, le conte de Danois, Philippe de Savoie, le marquis de Saluce, le seigneur de la Tour, ni le grant séneschal de Normandie, le seigneur de Prie et plusieurs autres grans seigneurs, toutes ces gens-cy n'y furent point assis en salle, mais allans devant les mets, la pluspart de eux, juSques tout fut parservi, [et]
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disnërenten un lieu àpaît. Mais en ttespassant la multitude des viandes délicatives, convient bien dire les entremets qui y estoient entrelaciés très-somptueux, car tout premier y àvoit un grant chastéau auquel y avoit quatre tourelles et au milieu une tour principale à quatre fenestres et à chascune fenestre un visage de damoiselle, dont la chevelure pendoit en arrière et n'en veoit-on riens que le visage et les cïieveux. Au plus haut de celle maîstresse tour avoit une bannière des armes du roy Lancelot, et à Tentour des tourelles avoit les armes des amlmssadeurs chiefs, et par dedens la grosse avoit six enfans chantans par tel art que le chant sambloit procéder de la bouche des damoiselles. Le second entremets sy estoit un tigre hideux en son samblant, car estoit gros et court et avoit teste terrible à denture de sengler, et en icelle deux cornes courtes et agues ; sy se sambloit ladite beste remuer de par elle comme s'elle fust en vie, jettoit feu par la geuUe et se faisoit regarder. Le troisième entremets sy estoit un grarût roc, où il avoit cincq petîs enfans habillés comme enfans sauvages, qui yssirent du roc et commencèrent à danser la morisque. Le quatrième entremets estoit un très-habile escuier , qui sambloit estre à cheval , et avoit fausses jambes par dehors si bien faîtes à mesure que elles sambloient estre les propres siennes et qu'il séist sur xxtx cheval vif. Estoient lui et son cheval housses très-bien, et bondissoit parmy la salle et toumoit en l'aer comme feroît un coursier, et lui advenoit très-bien à faire son personnage, tenoit en sa main un pot paint de diverses couleurs, et d'icelui yssoient diverses fleurs, roses, margrites, violettes, giroflées et autres de diverses espèces, dont sur toutes les autres y avoit une fleur de lis grande, toute pleine de petits lis , et l'assit en cest estât sur la gtânt
table. Après cestui entremets fut apporté mistérieusement un paon en vie, et fut apporté à la grant table adfin de faire vouer ceux qui vouer voudroient. Donc à ladite grant table n'y avoit nul qui vouast, mais très-bien à l'autre, là où estoient assises les dames. Là y avoit-il deux seigneurs allemans qui vouèrent, dont sy estoit messire Jaques Strapt, et voua que pour l'amour de la damoiselle de Villequier, emprès laquelle il estoit assis, jamais il ne seroit à table, ne à disner, ne à souper, jusques à ce qu'il eust fait armes pour l'honneur d'elle. L'autre chevalier sy estoit hongrois, et fît vœu aux dames et au paon que un mois après que arrivé seroit en son pays, il romproit deux lances à fers esmolus pour l'honneur de la damoiselle de Chasteaubrun, ne que jamais ne se vestiroit que de noir jusques il eust accompli son vœu pour l'amour que ladite damoiselle en estoit vestue pour tout icelui jour. Après donques ces vœux faits, furent portés aux tables grans plats pleins de confites et d'espices faites en diverses formes de bestes, comme de cerfs, de bisses, de senglers, de ours, de lyons, de lupars, de singes, de licornes, de tigres et de toutes autres bestes estranges ; et estoient ces plats tous armoriés des armes de ceux-là où on les asseoit. Sy n'y furent mie oubliés les héraulx et roys d'armes, trompettes et ménestriers et toutes telles gens, ains y furent les dons grans et larges et y criarlon : «Largesse ! » à haute voix. Au roy d'armes de Hongrie seul et à par lui, le conte de Foix lui envoia dix aunes de veloux, et ce fait, et que les tables estoient levées, on commença à danser, mais guères longuement ne dura.
Cestui festiement, qui estoit bel et somptueux, fit le conte de Foix pour commencement de bonne chière et de révérence à la seigneurie estrange qui là estoit, dont par
Tapparence qui droit-cy estoit monstrée en commencement, Tyssue se devoit bien attendre moult excellente, si fortune eust esté d'accord avecq leurs proposemens. Que nenny , comme apperra tantost, quant sur un appareil que avoit fait faire messire Charles d'Anjou, conte du Maine, pour mettre avant le troisième jour de Noël, le plus haut et le plus cousteux qui onques avoit esté vu par delà, la propre veille de Noël, en la ville de Tours, où se préparoient les hautes et diverses richesses nuptiales, là où se machinoient toutes jocundités et exultations, toutes ef- •fluences et plénitudes de bonnes chières, là vinrent nouvelles qui tous amortirent ces haulx proposemens , qni subvertirent [tous ceux qui] toutes cestes hautes extrémités délibérèrent, qui attristèrent les cœurs, qui desconfirent les vertus et les pensemens, et en lieu de joye espérée et promise, portèrent boisson d'amertume et de désolation, dont depuis le roy jusques au plus povre de son Estât convint tous les cœurs estre abreuvés, l'un plus, l'autre moins, chascun selon sa vocation et selon l'intérest qu'il y pouvdit avoir, car vinrent certaines lettres aux seigneurs les ambassadeurs comment ils ne visassent qu'à faire brief retour et que à leur roy, le roy Lancelot, ne faiUoit point de prouvision de femme, car jà gisoit rendu à sa sépulture, et lui avoit fait mort ses nopces darrenières, lorsque fortune à sa royale jouvent n'avoit encore consentu les première». Là eust-on vu cœurs souspirer et gémir, bouches former voix lamenteuses, yeux fondre larmes, mains tordre et estraindre, regards jetter en terre et muser, et toutes chières et samblans des deux sexes estre surprius comme de mort. N'y avoit nul à qui sens fust souffisant pour conforter autre, ne à qui entendement f ust capable de sa fortune, ains au plus cler voiant sam-
bloit sa lumière estre ténèbrea, et à qui plus se soloit réputer heureux en ceste alliance, sambloit estre une dérision de fortune qui lui faisoit la moue, comme en effet il poiivoit sambler à beaucoup de sages, car onques je croy n a esté vu, ne oy que de si loingtaine région et en tel estiat une si grant ambassade soit venue nulle part pour quérir femme, là où en traitaut le mariage on annonçask la mort de Tespoux, encore en lieu là où. les affections des parties ont tant porté ardeur pour estre conjoins, dojat maintenant par cestui accident furent frustrés de leuurs secrètes intentions, et voirement estoit-ce bien un cas degrant esbayssement et une chose de merveilleuse inter* prétation estrange, considéré encore les racines en quoy cestes si affectées conjonctions estoient fondées, dont plus ne me vueil eslargir quant au présent, mais en laisse le secré à la hautesse divine qui juste est et inrépréhensible en ses opérations, et ne peut nulluy attaindre à Tinvestigation des causes, pour quoy il fait ainsi ou ainsi, sinon que tout il fait en pois et en mesure et en équité expédient à humain salut par sur Tentendement des hommes. Mal seroit racontable la doloreuse rabat-joie que là transmettoit variable fortune entre tant de haulx hommes, princes et seigneurs, et comment en si soudain sursault fut faite si amère mutation de joye en dueil, d'orgueil en humilité, et de haulx présomptueux proposemens en confusion de courages, car si les richesses et les pompes qui se préparoient du costé des François estoient grandes, non moindres estoient celles des estrangiers ambassadeurs, que monstrer pensoient en la solempnité de fiansailles, voire à la mode de leur terre. Car estoient merveilleusement furnis de tout ce qui peut décorer corps humain, avoient draps d or et de soye pleins charriots, perles et pierreries
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en œuvre et dehors œuvre, chevaux et montures, et tout ce qui à ce duit, vasselle d'or et d argent, non-seulement pour leur indigence', mais pour en donner et distribuer ailleurs en largesse. Avoient dons pour donner à la royne, autres pour donner k Tespouse, autres pour donner aux dames de la court, et de l'argent telle quantité que plus tost souhaits leur faillissent que biens terriens, qui toutevoies fut réputé èk riens, tout mis à povre estimation en un moment, et de quoy diversement pensoient à maintenir leur joye, diversement leur donnoit confusion et mattise, dont, et si la cause y estoit grande envers eux, non moindre certes devoit-elle estre vers les François, qui les uns et les autres tous deux se trouvèrent moqués de fortune, escharnis et truffés des influences de là sus , tout ainsi comme povres misérables gens & qui n'a que perdre, ne mesprendre, et de qui, ne les dieux (par manière de parler), ne les puissances supérieures ne font conte, ne estime mesme par la miserableté de eux, à peines ne se daignent embattre entour de leurs personnes, quant à un chétif il n'y a que prendre, ne que tolUr, il n'y a que changer, ne que varier; mais à Ventour des haulx et des grans à qui les yeux sont extollés en l'aer et ne regardent en bas, si petit non, se confient en leurs puissances et seignouries, se fondent en leur félice et amie fortune, quant celle parilleuse moqueresse mensongière leur peut tourner le verroul de sa roue et faire sentir aucune confusion, de ceux-là elle se rit, de ceux-là elle se délice et dégoise, et quant [elle] les a tous enveloppés d'adversités et d'obprobres, lors elle s'en moque et les monstre au doy, lors, en repreuve de leur présomption non amesorée, leur fait la moue de dérision,
^ Pour leur indigence, pour ieura besoins.
voyant leurs yeux (comme droit-cy François pouvoient ymaginer en eux qu*ensi en fust), que tout le cas advenu leur estoit préparé ainsi de fortune pour leur donner trempe et mixtion bonne en leur nouvelle félicité, pour leur donner prudence et discrétion en tous leurs haulx et grans affaires , et finablement, par correction de cestui accident qui leur estoit un miroir plein de mistère, leur donner vacation et estudie, non pas tant seulement en propre privé bien, non pas en avancement d*aucunes partiales querelles, ne intentions envieuses, mais en toute évidente nécessité publique, salutaire au monde et agréable à Dieu, comme qui piliers sont, targe et escu de la crestienté ou doivent estre. Donc, quant l'abus y chiet et que Toidre y est pervertie, et que le rebours s'y trouve et se met avant que pité est, n'est pas merveilles si la repréhension aussy y vient aucunes fois de la main de là sus, laquelle ils ygnorent.
Or avoit esté malade le roy durement, mais revenu à luy sans encore vuidier sa chambre. Sy fut avisé que ceste •mort du roy Lancelot lui seroit celée encore par aucuns jours de peur qu'il n'en rechust arrière en son mal, car moult craignoient son dueil et le démener qu'il en feroit, et que la parversité d'une telle aventure ne lui devenist matère de mort, et pourtant lui voulurent-ils celer le meschief jusques il seroit plus fort au-dessus du danger, car encore estoit-il si foible que le jour de Noël auquel il avoit proposé de tenir estât royal, il le fit tenir par son serouge , le conte du Maine, cuidant tousjours toutevoies que la joye se continuast entre eux, ce que non, comme il appert, mais il n'en sa voit riens pour cause qu'il se logeoit dehors la ville et que l'on avoit fait deffense sur peine capitale, que nul au monde ne s avançast de lui faire samblant de
riens, ne homme, ne femme, jusques il seroit heure et conclu par les seigneurs du sang, lesquels firent faire un très-bel et somptueux service en Tesglise de Saint-Martin de Tours, le xxix* de décembre, là où furent le conte du Maine, le conte de la Marche , le conte de Dunois, le fils du duc de Savoye, le marquis de Saluce, messire Jacques de Lucembourg, le seigneur de Bueil, amiral de France, le mareschal de Sainte-Treille, le seigneur de Mailly, le seigneur de Prie et plusieurs autres grans barons. Le chancelier de France y estoit aussy , ensamble tous ceux du conseil, et [ce] que moult piteux faisoit voir, c'estoient les ambassadeurs tristes et desconfortés, cuidans estre venus aux nopces, qui se trouvoient maintenant aux obsèques, et aians robes de drap d'or pour eux parer, ploroient maintenant soubs un noir habit. Moult certes estoit piteuse leur chière et moult desconfortable leur contènement. Sy estoitil de tous les autres. L'évesque de Constances chanta la messe, deux cens et soixante torches y avoit pour décoration du service et mille cierges allumées. Tous estoient vestus de noir les porteurs de torches, et y donna-Fon pour Dieu deux cens livres tournois, lequel service fait à l'appartenir d'un tel prince, le mieux que l'on avoit pu, fut conclu par les seigneurs de faire savoir au roy ceste douloureuse aventure et de la lui dire ains plus tost que plus tard. Car jà le longuement demorer annuioit à ceux de l'ambassade qui considéroient eux estre venus pour nient et moqués de fortune. Sy fut avisé que messire Pierre de Breszé, grant séneschal de Normandie, pour ce que haut chevalier estoit et homme de moult bel et plaisant langage , diroit les mots, car il savoit manier le roy mieux que nul autre. Sy lui dit l'aventure et le cas advenu, en quoy le roy se mua très-fort. Toutevoies à chief de pité
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regracia Dieu, et le mieux que put, il prist patience en son adversité, disant que puisqu'il plaisoit à Dieu qu'ensi en fust, force lui estoit bien de le tolérer et de le prendre en gré. Ceci estoit le pénultime jour de décembre, que le roy reçut ces nouvelles, et pour tant que lesdits ambassadeurs ne quéroient plus guères séjourner au lieu de leur telle tristeur, et que la demeure désormais leur donnait annuy, ce mesme jour allèrent prendre congé à la royne et & sa fille dame Magdaleine, et de par leur roy défunt loi firent présent d un riche collier, d'un dy amant et d'one robe de drap d or à la façon de Hongrie. Sy fat la pité grande qui droit-là fut démenée et le pleur moult desconfortable, car ny avoit celle, ni celuy qui tous ne plorassent et mère et fille et tous, estranger et privé, et tout ce qui estoit à Tentour. Le lendemain qui estoit le darrenier jour du mois, pour consommer tout, allèrent prendre congé au roy, là où arrière il y avoit nouvelle plorerie et nouvel dueil; Présentèrent au roy quatre chevaux blancs qui avoient esté conquis sur le Turc, dont sur les deux avoit pages et les deux autres menés en main, couverts de drap d*or et sellés à la mode turquoise, prirent humblement congé et à trèsgrant et dur regret Tun de Tautre, dont et, si le congé prendre estoit piteux à oïr et à voir du costé des Hongres, aussi estoit-il lamentable aussi et plein d'amertume du costé du roy qui tout se paroffroit à eux et à leurs affaires et aux affaires du deffunt, tout ainsi comme s'il vivoit. Laquelle chose il monstra bien depuis et temprement, comme vous orez, plus que besoing ne faisoit toutevoies, et leur donnant vasselle d'or et d'argent , draps d'or et de soye, chevaux et hamois, coupes d'or pleines d'escus, montant tout jusques bien à vingt-deux mille escus ou plus, les commanda à Dieu et leur donna sa grâce et son amour
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en promesse d amisté perpétuelle, et sur ce point partirent et se remirent en retour vers leurs pays.