‹ Œuvres de Georges ChastellainChapitre 76 sur 88 · CHAPITRE LXXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXII

Comment se continua la procédure encontre le duc d'Alençon, et comment le roy restoit enaigry contre le duc.

Or estoit ceste journée de Montargis mise sus comme j'ay dit pour le duc d'Alençon prisonnier, et en après pour le conte d'Ermignac tenant prison à Paris, et pensoit [le roy]

que droit-là f ust esté forgiée entre eux deux ceste malvaistié présente et consentie d'estre mise sus. Donc, pour venir à la pugnition et à Tattainte du cas, avoit fait garder cestes gens^ par Tespasce de deux ou de trois ans, sans les faire mourir, sur espoir de venir finablement à la descouverte de ce qu il doubtoit, par gelùnes et interrogations estroites, lesquelles adès sur rapprochement de ceste journée leur furent bailliées bien agues, leur mettant en terme forméement les deux princes dessus dits si consentans estoient ou avoient esté en Tentreprendre de leur maistre, ne en luy donner faveur, ne port en ceste matère, là où les povres durement traveilliés, présens évesques et autres seigneurs notables à ce commis, prirent sur leur mort et tourments, qu'onques n'y avoient esté ne oys, ne appelés, et qu'onques de leur malice et mauvais proupos de leur maistre n'avoient ne cognu, ne consentu point, ne article» et que tout ce qui avoit esté fait, dit, mis sus et promis, avoit esté sans leur sçu et aveu et en estoient nets et innocens, et de ce faisoient protestation devant Dieu et les hommes qu ensi en estoit et que à tort on les tourmentoit à ceste cause. De cecy fut fait recort au roy qui bien autrement eust cuidié par avant, car y avoit tenu véhémente soupçon. Sy en estoit mieux à sa paix maintenant, mais pour ce que la journée estoit assise, ne la vouloit rompre pour tant ; mais en faisant courre sentence sur le duc d'Alençon qui estoit son compère et son sang , pensoit et tendoit à donner fréeur au duc de Bourgongne lequel il maintenoit à son rebelle. De laquelle chose mise en la

* Il y a évidemment des lacunes dans ce chapitre. Il s'agit ici, je pense, de certains agents secrète qui avaient été arrêtés porteurs de lettres relatives à un projet d'invasion des Anglais en France. On accusait le duc d'Alençon de le favoriser.

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congrégation des pairs, il espjéroit conseil et remède, et là où, si ledit de Bourgongne eust esté attaint coupable avec celuy d'Alençon', il eust mis sus le lit de justice pour en faire condempnation comme de l'autre.

Et pour ce que les nouvelles estoient espandues partout et venues mesmes jusques au roy que le duc de Bourgongne devoit avoir dit que jamais n'entreroit à ceste journée sinon que accompagné fust de quarante mille combattans, lesquels il y mèneroit, le roy, veuillant pourvoir à rencontre et pensant à lui fortraire partie de son nombre, fit faire ban et arrière-ban prestement sur tout son royaume, et mesme au pays et es villes engagiées sur Somme, fit crier et commander de par lui que tout ce qui pourroit porter armes, se mist sus, et ne servist nulle part au monde que devers lui, que faire ne devoit toutevoies en observant en sa vertu le transport de dites terres et les conditions de la paix, par lesquelles le duc avoit tous les services des nobles et des peuples, avecques toutes juridictions, profits et émoluments seigneurieux, tels comme au roy appartenoient, réservé seulement la souveraineté. Mais le duc à l'autre lez, sentant ce et non aiant encore reçu nouvelles de Toyson-d'Or si aller lui conviendroit à la journée ou non, prestement aussi fit crier ban et arrière-ban par tous ses pays et par toutes ses bonnes villes, et fit un merveilleusement grant appareil soudain pour soy trouver prest, non pas tant seulement pour aller à Montargis, mais pour deffendre ses pays et résister à toute armée contraire, en

^ L'inventaire du Trésor des Chartes mentionne des lettres saisies et remises au roi, qui faisaient peser sur le duc de Bourgogne le soupçon d'avoir promis son concours au roi d'Angleterre dans les desseins dirigés contre Charles VIT. Malgré les recherches prescrites par M. le comte de Laborde, ces documents n*ont pas été retrouvés aux Archives de l'empire.

quoy les seigneurs et nobles hommes du party du duc s'eflForcèrent fort à eux mettre en point et soustinrent de grans frais à ceste cause. Beaucoup en y avoit, l'un plus, l'autre moins, selon les personnes et les facultés, et n'y avoit autre apparence que de guerre et d'aller sur les champs. Sy vist-on gens enbesongnés à tous lez, et les povres gens des champs estre esbahis et perplex, car doubtoient rencheoir arrière en leurs vielles pestilences. Or s'estoit le duc party de Gand et s'en estoit venu à Lille pourvoir là à ses affaires à l'opportunité du temps, lequel il eust mieux aimé autre, ce disoit, s'il eust plu à Dieu , mais ne pou voit plus longuement vivre en paix, que ses ennemis le déporteroient de traveil, et pour tant, puisqu'à la guerre il falloit venir et que les menasces lui annonçoient vexation, il se convenoit bien pourvoir de deffence, ce lui sambloit. Complaignoit toutevoies en son cœur entre Dieu et lui l'infortune de cestui royaume qui ne se pouvoit souffrir en paix et que les princes de celuy, pleins de gloire et de félicité de nouvel acquises, quéroient à rencheoir arrière en leur povreté et obprobre. Sy dist alors au seigneur de Croy et à aucuns autres, un soir estant en son privé : « Ne sçay, ce dist, que le roy me « demande, ne qui lui meut d estre ennemy à lui-mesme, « et de faire de ses amis et serviteurs ses ennemis, avoir « paix et gloire à abondance et de quérir soin et affliction « de cœur et clameurs et tribulations contre sa personne, « car si paix ne lui est une précieuse chose et moult déli- « table, à moy ne peut avoir guerre qu elle ne lui soit « anuuieuse, et ne m'ostera rien de ma félicité, que je ne « lui face un grant escart en la sienne. Dieu lui doint bon a conseil et à moy bien ouvrer, mais s'il me constraint à « ce que ne vouldroie, je lui monstreray par effet ce

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« qu'il portera en vis, car je luy mèneray quarante mille « combattans en barbe paies pour trois mois, et puis après « paies pour trois ans, si besoing fait, sans faire enga- « gement, ne emprunt, combien que je Taimeroye mieux « emploier ailleurs. » En maints et divers ploys fut mis cest adjournement, et puis après, cestui mandement fait sur tout le royaume encore es villes engagiées, que point faire ne sedevoit. Sy voulut le duc tenir parlement de ceste matère avecques ses nobles les plus principaux et avecq ses chiefs de guerre, pour avoir avis et bonne délibération sur tout, et furent à cestui conseil appelles tant seulement gens qui pouvoient faire et conseillier, comme princes et barons et gens expers de guerre, sans y avoir clercs nuls. Le duc y estoit en propre personne, le conte son fils, le conte d'Estampes, messire Adolf de Clèves, le bastard de Bourgongne, le seigneur de Croy et son frère messire Jehan, le mareschal de Bourgongne, le seigneur de Créqui, le seigneur de Habourdin, messire Simon de Lalaing, le seigneur d'Auxy, le seigneur de Miraumont, le seigneur d'Arcy et plusieurs autres grans seigneurs de Picardie et d'ailleurs, et lors fit mettre le duc en question devant lui ceste matière pour avoir l'avis et l'opinion de chascun, car leur faisoit monstrer apparence de beaucoup d'affaires à advenir, èsquels il se faisoit bon pourvoir tempre et de heure prévenir, premier que estre prévenu, et pour tant fit interroger aux uns et aux autres leurs avis, et premier à ceux qui plus avoient vu en leur temps, les anciens, dont les déterminations furent diverses et de grant poix, comme le cas le requéroit bien, et y monstra chascun ce qu'en lui'avoit de sens, tellement que le sort de respondre chut à son tour sur le conte de Charolois qui longuement et à grant dur avoit porté beaucoup de rudesses faites à

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son père du costé de France, dont maintenant estoit question, et à ceste cause estoit peu aflfecté à Tamour des François. Sy fut interrogé de son a^ds, lequel, après aucun refus fondé sur sa jeunesse et avoir peu vu, commença à dire : t Certes, ce dist, je suis bien jeune et ne « vis onques riens. Sy me duit mal d'en parler beaucoup, « car ce m'est la plus grant matère qui onques vint de- « vaut moy, et la plus à peser. Le roy est puissant à mer- « veilles et est de grant conduite, et n'y a roy au monde « aujourd'buy qui tant face à craindre. Sy n'en sauroie « que dire, qui bien y seist, mais s'il plaist à monseigneur « moy envoler en France et que besoin le constrainde k « ce, je iray, atout ce qu'il lui plaira moy donner de « gens, jusques- devant Paris, et de là jamais ne retourne neray devers luy que je n'aye traversé premier le « royaume de l'un bout jusqu'à l'autre, et m'en advien- « gne ce qui plaira à Dieu! » Sy en commença le duc à rire d'un bon cœur, et lui plut moult le haut et bon courage de son fils, et tous les autres seigneurs d'emprès, rians de son bon vouloir, Ten prisèrent moult aussy, et leur fut une grant joye de l'oïr tel. Sy faut entendre que jà-soit-ce que le conte de Charolois fustde lamaisonde France si prochain et du noble tronc des fleurs de lis, toutevoies par la haine et envie que voioit François avoir encontre son père et que pleins d'orgueil et de descongnoissance estoient ingrats et variables, déclinoit plus à l'amour des Englès beaucoup, et ce fit-il aucunement en faveur de sa mère la duchesse qui tel l'avoit nourry, et laquelle aussy fut fille d'une des filles de Lencastre.

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