CHAPITRE LXXXI
Comment le duc de Boargongne fut ajourné à astre à une journée à Montargis.
Le duc, soy trouvant en Taer de sa nourriture', fit bonne chière en ceste ville de Gand, comme si jamais n eust eu débat avec elle et s'y trouva moult à sa paix et à son aise, ne fust un seigneur du parlement qui survint, qui moult troubla la court et fit murmurer multitude de gens, car en pleine salle là où avoit noblesse de tous pays, vint adjourner de par le roy la personne du duc comme doien des pairs et double pair de France pour comparoir à une journée establie à Montargis au prochain mois de juin où tous les pairs se dévoient trouver, principalement pour le fait du duc d'Alenchon qui avoit esté prisonnier par Tespasce jà de trois ans. Sy en voulut le roy faire une fin maintenant et en avoir la sentence de ses pairs, et disoit-1-on que là devoit tenir le lit de justice pour faire droit à tout le monde, tant au grand comme au petit, et oïr toutes les plaintes et doléances de son royaume. Sy ne fut pas le duc bien content de cestui adjoumement parce que ce lui sambloit estre une manière d'argu et de despit, fait plus par malice que par nécessité. Car aussi sa personne, par vertu de la paix d'Arras, estoit et devoit demeurer exempte à tousjours tant qu'il vivroit, et ne pouvoit le roy, ne ne devoit le traveiller, ne faire semondre personnellement en quelque manière que ce fust, ne tant fust le cas grant, et pour tant lui sonna cestui adjournement
» C'est-à-dire : là où 11 avait été élevé.
duc de si grant pois comme de le faire passer ses bonnes' par commandement et si loings hors du sien et en si court terme. Sy fut avisé d'envoier Toyson-d'Or à toute haste jour et nuyt devers le roy pour savoir de cest adjoumement quel chose en estoit et si le roy le voudroit continuer en estât. Donc, pour ce qu il y séoit user de paroles substancieuses et sages, furent au dit Toyson-d'Or données ses instructions et ses manières de parler à la bouche meame du roy sur ceste matière, dont les principaux estoient remonstrances qui se dévoient faire au roy comment la personne de son cousin et beau- frère n estoit point subjecte à nul de ses adjournemens tant qu'il vivroit et ne devoit comparoir nulle part à ses mandements sinon de son plaisir, ains par vertu de la paix faite entre eux deux, devoit demorer et estoit exempt de telles hauteurs sur luy et espéroit que le roy ne voudroit enfraindre icelle, car luy aussi de sa personne ne le voudroit souffrir. [Cela] fut dit aussy à Toyson-d'Or , [et] si d'aventure le roy vouloit persévérer en la journée establie et avoir emprès luy, comment que fust, le duc doien des pairs, sans lui donner déport, [il] avoit charge de remonstrer au roy touchant ce cas comment le jour estoit bien court pour luy prince de tel pois pour aller si loings et souverainement devers luy que jamais n avoit vu, et que avec ce, il avoit des grans et pesans pays et de grans affaires en yceux, auxquels il lui convenoit entendre et avoir, l'œil , et n'estoit pas son mouvement si légier comme de beaucoup d'autres , et pour tant désirant bien faire partout et soy trouver devers lui bien accompagné pour lui faire honneur et service, lui prioit qu'il lui plust avoir regard
' Bonnes, bornes, frontières.
DE CHASTELLâIN. 4^4
à tout et soy déporter de son aller là, ou lui donner jour convenable de soy préparer à l'exigent de la matière. Donc, qui lui demanderoit sur ce point quelle compagnie il y voudroit mener, le duc mesme et de propre bouche lui commanda à dire qu'il y mèneroit quarante mille combattans pour servir le roy, si besoing en avoit, et jamais n'y entreroit à moins.
Atout ces te charge que avez oye, se party Toyson-d'Or de Gand, ferrant battant, hastivement, et lui furent bailliés trois chevaucheurs de l'escuerie pour aller avecques lui, adfin d'en renvoyer un après autre selon les nouvelles que trouveroit par chemin ou fust par devers le roy mesme ou ailleurs. Sy diligenta ses journées ledit Toisond'Or et en briefs jours arriva devers le roy, à qui il fit déclaration de sa charge, et finablement, pour faire brief conte, se tint content le roy que le duc ne se traveillast point pour ceste journée, mais lui prioitbien qu'il y voulsist envoyer notable ambassade en ce lieu, qui pust présenter sa personne et décorer la congrégation des pers de France, et à tant s'en tenroit à content. Sjr plut moult bien ceste response à Toyson-d'Or, qui prestement la fit savoir au duc son maistre, venu jà jusques à Lille pour soy mettre sus.