‹ Œuvres de Georges ChastellainChapitre 78 sur 88 · CHAPITRE LXXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXIV

Comment Tévesquo de Meaux, estant au point de la mort, advisa les ambassadeurs bourguignons.

Or advint, et comme Dieu veut reconforter tousjours les innocens et les préaviser de contraires machinations et esclandres forgées contre eux, que un qui estoit évesque de Meaux* et avoit esté de par le roy à l'examination du duc d'Alençon prisonnier, vint à gésir au lit de la mort, et sentant en lui-mesme que jamais n'en releveroit et que de riens ne lui estoit besoin désormais que fors de penser à son âme et de réclamer la grâce du roy souverain, là où l'amour des roy s du monde ne lui estoit riens, cestui inspiré de Dieu et pensant aux espouventables matères qui estoient entre mains et desquelles tant de douleurs et de tribulations pourroient naistre prochainement, et aiant vu aussi et cognu les malices des hommes et comment cœurs envieux et désordonnés préposoient l'accomplissement de leur désir devant paix et salut, s'avisa de vouloir descou-

> D'après le Gaîlia christiana, Jean Lemeunier, né à Amiens, d'abord prieur de Saint-Éloi à Paris, puis évoque de Moaux, mourut le i^2 juin 1458. Jacques Duclercq se borne à dire : « En ce temps aussj, en « la ville de Paris, mourut Jehan, évesque de Meaulx, moine; et avoit « esté abbé de Saint-Omer, et estoit natif d'entour Aire en Artois. »

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vrir aucuns des secrets de celui temps et de les faire savoir à ceux à qui elles touchoient, non craignant en celle heure manasce de roy, ni indignation d'empereur, fors seulement le roy de là-haut, là où il convenoit s'aller rendre, et de fait mit à effet son bon vouloir et prestement envoia prier aux ambassadeurs du duc que, toutes autres choses laissées, venissent devers lui au lit de sa langueur, ou au moins Tun de eux, pour aucunes grandes et hautes matères desquelles désiroit moult à parler à eux et qui moult touchoient à leur maistre. Sy ne s'oublièrent point lesdits seigneurs, mais pour mieux faire y envolèrent maistre Jehan L'Orfèvre tout seul comme clerc avecques clerc, lequel venu jusquà lui, et après les salutations faites , Tévesque lui commença à dire : « Vous , messei- « gneurs les ambassadeurs de monseigneur de Bourgon- « gne, vous allez et estes semons d'aller en une journée, u dont ne savez sur quoy se doit faire l'assamblement, « ne quel chose s'y devra traitier ou en vostre contraire <i ou en vostre bien ; par quoy, pour vous donner courrage a et advertissement sur quoy vous vous pourrez fonder, « tant en conduite comme en response, je vous descouvre- « ray ce de quoy ma conscience m'accuse, et juge estre « bon de le vous dire, non pas par fraude, ni malice « envers nul, ni par cremeur , ni faveur que j'aye au a monde qui riens ne m'est à ceste heure, mais pour « servir seulement les justes et les preudhommes en les a préavisant de leur contraire. Il est vray que n'y a guères « de temps, j'ay esté là où on a examiné dix ou douze « des gens du duc d'Alençon et interrogé très-estroit pour « savoir si monseigneur le dauphin et monseigneur de « Bourgongne estoient de riens consentans, ni adhérans < aux entreprises de leur maistre , mais lesdits gens

« approchés diversement de tous costés et par beau et par a laid et par tout ce qu'on a pu faire, onques n'a-on trouvé « en eux chose qui touchast à l'honneur des deux princes « dessudits, mais les ont prononciés et pris sur leur vie « et sur leur mort que de eux ne savoieat riens et n'en tf ont onques oy parler qu'en tout honneur et tout bien , « et les affermoient justes et innocens touchant cestui cas; « et pour tant vous, les seigneurs de l'ambassade, qui avez « ce pié maintenant et ne saviez point par avant quel « chose on vouloità vos maîstres, maintenant vous pouvez -« estre plus asseurés, car jusques icy on vous a tenu lon- « guement ensuspection avecques le duc d'Alençon et ses '< entreprises, de quoy vous devez estre grandement joyeux « que leur innocence en est sçue, et pour t^nt je vous prie, « soyez sages et vous réconfortez en Dieu, lequel de grâce « pourra pourvoir en tout quant lui plaira, comme bien « feroit besoin, et au surplus quant vous vous trouverez « devers les deux seigneurs vos maistres , recommandez- « leur, je vous prie,mapovre âme, car au regard du corps, a jamais n'en tireront service que cestui que je requiers « Dieu qu'il leur vaille, et à moy puist-il estre rendu à « telle intention comme je le fais à bonne fin ! »

Cestui évesque de tout temps avoit aimé le dauphin et en son couvert courrage lui porta faveur. Sy ne voulut point partir de ce monde qu'il ne le préavisast premier du dangier en quoy il eçtoit, ensamble et le bon duc, lequel avoit considéré longuement estre preudhomme et prince de vérité et de foy, par quoy conscience l'accusoit tant plus de faire ce personnage adfin de lui donner aide et confort en sa preudhommie comme il eschiet souvent que Dieu seuffre aux bons porter adversités et tribulations pour esprouver leurs vertus, lesquelles par trop amie for-

tune aucuneffois s'endorment en abondance de délices» dont, après longues impugnations toutevoieset constans enduremens, tousjours les fait apparoir enfin vainceurs de leur contraire. Aussi, comme plus souffre le bon en son innocence, taat plus tire mérite le souffrant , et comme plus est une querelle purgée par adversité estroîte, tant plus en Tappreuve de son équité se trouve esclarcie de gloire plus ample. Moult remercioit doucement maistre Jehan L'Orfèvre ce bon prélat, et après aucunes belles paroles servantes au lieu et au cas, lé recommanda à la mercy de Dieu et prist congé. Et retourné devers ses gens leur conta ce que avoit appris, qui moult en furent joyeux et en louèrent Nostre-Seigneur, car leur estoit un grant fondement désormais pour eux trouver à la journée qu'ils attendoient et en laquelle jamais n'eussent pensé qu'on y eust voulu traire leur maistre au moins par tels termes, ni par telles suspections, et pour tant leur estoit-ce un grant réconfort avoir sçu cecy. Sy s'avisèrent que bon seroit de le faire savoir à leurs maistres le dauphin et le duc, et comment on les avoit cuidié traire en cause crimineuse et de grant charge en leur honneur, avecques le duc d'Alençon, et que pour tant prissent* et sur la manière de soy y conduire au surplus. Sy le firent ainsy et envoièrent devers eux un propre message. Lesquels, quant ^'irent ces nouvelles, s'en donnèrent assez merveilles, et par espécial le duc, qui au monde riens n'aimoit tant que honneur et netteté, preudhommie et léaulté de cœur, et onques ne consenty,nine forgea fraude, nimeschanté, ni nulle quelconque chose de reproche, et toutevoies veoit maintenant que le contraire on tenoit en lui, et quéroit-on en son jar-

' i.iscz : et que pour tant prissent avis sur leur fait et sur la manière de soy y conduire.

din ce qu'ouques nature, ne fortune n y plantèrent. Sy lui fît mal, et non pas de merveilles, quant encore celui du monde envers qui il avoit tenu sa foy et son honneur plus entiers et encore vouloit tousjours, et en qui plus avoit ouvré vertueusement et en preudhomme, tenoit en lui et alloit quérant ce qu'onques n'y trouva homme , mais louant Dieu de tout, prist en gré sa fortune, non soy desmouvant pour tant de bien faire tousjours , mais de constantement persévérer en son vieux ploy que d'enfance avoit pris, espérant par iceluy venir à la grâce de Dieu, vaincre et surmonter ses contraires et acquérir au monde félicité et bonne renommée, comme certes il fit ; et comme il désira, ainsi l'obtint, car tel estoit son cœur comme ses œuvres, et telle sa renommée conune ses mérites.

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