‹ Œuvres de Georges ChastellainChapitre 79 sur 88 · CHAPITRE LXXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXV

Comment les amba^jsadeurs bourguignons se tenoient & Vendomme, et d*un cas criminel qui advint dans le BoUenois.

Deux, trois mois passèrent que ces seigneurs, messire Jehan de Croy et messire Simon, ne firent riens fors perdre temps et despendre argent grandement à leur annuy et par quoy souvent furent mus, par espécial messire Jehan de Croy, de eux retourner au pays, comme il estoit un chevalier de grant cœur et ne portoit pas bien aise rudesse, ne estrangeté faite à son maistre et en enduroit envis, jà-soit-ce que raison arrière le remist en patience pour honneur et pour tout. Mais trop passoit règle certes leur expectation et encore que plus estoit, non pouvoir approchier le roy de cinquante lieues, par quoy ce ne

leur sambloit estre que une dérision faite à leur maistre et à eux par despit. Enfin toutevoies furent fait approchier petit à petit, et furent fait venir à Vendomme, là où la journée estoit establie de Tassamblement, et là, jà-soit-ce que guëres ne fussent bien reçus, ne bienvien^niés , furent toutevoies honorablement et bien logés et en lieu notable autant ou plus que nuls en toute la ville après le roy , là où je les laisse jusques à revenir à eux quant il sera temps, et me tourne à faire un conte d*un vilain meurtre fait en cestui temps en Bollenois, le plus criminel dont il soit mémoire, ne en livre, ne en recort d'homme.

Sy est vray que au dit pays de Bollenois avoit un homme censier qui avoit une seule fille héritière, belle fille assez et mariable, et avoit esté celle fille poursievie longtemps d un gentil compagnon du pays, de l'accort assez et du consentement du père et de la fille, car ne tendoit qu'à honneur, et comme tousjours les pères ne sont pas tous légièrement consentans les mariages de leurs enfans et encore quant n'en ont que un tout seul, cestui mariage traîna un peu longuement, et demora le compa^on en la grâce de lattente de Dieu et du père jusqu'à leur bon plaisir. Or advint que un autre compagnon de guerre contendoit à venir à la fourcourse de ceste fille par Taide d un chevalier du pays, lequel il servoit, nommé le seig^neur de Ron,et estoit ce chevalier au conte de Saint-Pol, encore en la maie grâce du duc. Sy tint fort la main ce chevalier au mariage de son serviteur et caichoit fort à Tavancier en iceluy, tant par prière et presse comme par force et par manasce, laquelle chose avisant et aimant mieux à choisir de deux maux le moins pire, que soy accorder au plus dangereux, considérant aussy la longue poursieute honneste de Tun, dont il cognoissoit les mœurs et conditions.

DE CHâSTELLâIN. 455

ensamble sa parenté et son avoir, délibéra d'en faire une fin et de hii donner ses amours pour rompre la broce à l'autre et l'occasion de son poursievir, et comme il le délibéra, ainsi le fit et les fit fiancer l'un l'autre attendans le jour de leur nopces prochainement. Sy le sçut cestui compagnon de guerre et en fut durement courchié, mais voiant que ne pouvoit attaindre à la fille, pensoit bien de s'en venger sur son adversaire et lui faire bien chèrement acheter l'avantage qu'il en avoit sur lui. Sy entra le déable au cœur de cestui et lui donna volenté cruelle et la plus inhumaine des autres, et voulut ainsi la malheureuse aventure de tous deux, que ainsi que l'un plein de venin et du conseil de l'ennemy un jour avoit mis embusche et aguet sur l'autre, le trouva allant vers l'hostel de la fille sa fiancée sur le droit terme des espousailles, et lors escrié à la mort fut adhers prestement et abbatu à terre, dont pour

commencement de sa cruauté luy couppale en bas

rez-à-rez du ventre; pour seconde playe lui couppèrent les talons par avis fait, tiercement lui couppèrent les jarrets, après lui fendirent là bouche jusques aux oreilles, de là vinrent aux mains et les couppèrent toutes jus, et visans à toutes choses inhumaines pour faire plus cruelles leurs vengeances, lui fendirent le ventre, et non contens de ce, tirèrent dehors toutes ses parf ondes entrailles, et les mettans dessoubs sa teste , luy dirent : « Vecy l'oreillier « de tes nopces, va et sy l'espouse, » et avec le mot, pour consommer, tout lui crevèrent les yeux et le laissèrent en cest estât. Sy ne fut mie cestui cas tant seulement horrible en l'avoir vu et oïr conter, quant l'escrire tant seulement et former les inhumains termes, me donnent horreur en leur son, car n'est venu samblable onques devant moy, ne cas nul si diabolique.

Cestui horrible fait fut annoncé en court, et vinrent les amis du martir faire leurs plaintes au duc, lui requérant justice. Sy en fut le duc durement esmerveillé, et avec abhomination du fait lui prist une merveilleuse compassion du corps du meurtry. Sy ordonna tantost deux gentilshommes, enfant hastars de messire Jehan bastard de Renty, chevalier, avec aucuns archers de son corps, d'aller en Bollenois prendre ces vilains et inhumains facteurs, lesquels, exécutans le commandement du duc, en prirent aucuns, et furent exécutés par mort. Lors, quant les autres non pris encore virent leurs compagnons estre justiciés, pensans que ce mesme feroit-on de leurs corps, se mirent sus en simulation d'Angles et vinrent rencontrer ces deux gentilshommes, dont dessus est parlé, avec aucuns de leurs archers, et feignans estre Angles et d'enseigne et de parole, les escrièrent : « A la mort t • Or estoient-ils grant route, et les gentilshommes n'estoient que cincq ou six, par quoy n'avoient point de jeu party et ne leur sambloit point que nullement pussent résister contre les autres. Sy se trayrent en une maison qui estoit là près, pensans y avoir sauvement, ce que non, car estoit trop faible et mal defifensable, et furent durement assaillis. Se revengèrent toutevoies vaillamment les deux frères avec les autres, tant que pouvoir leur pouvoit servir, mais non voians remède autre contre la mort que de eux rendre, se rendirent et prièrent qu'on les vousist recevoir leurs vies sauves, car ils estoient gentilshommes, ce disoient. Sy leur promirent ceux de dehors de les recevoir sauves et non leur meffaire riens. Sy y vinrent à leur doloreuse heure , car tout aussi tost furent perciés de vouges * de

* Vouges, espèce de glaive ; selon d*aatres, arme en forme de faucille.

part en part, et leur couppa-on les gorges à tous quant qu'ils estoient. Sy ne cuidoit-on autrement que ce fussent Angles de Calais ou de Guines parce qu'ils ne parloient riens que angles et portoient la croix rouge. Or sont-ils tous duis du langage angles en Boullenois parce que tous les jours repairent ensamble les Angles et eux. Or furent prestement portées en court cestes nouvelles et que les Angles avoient tué ces deux gentilshommes bastars, ensamble et les autres archers du duc. Sy en fut le duc durement à ire et espéroit bien à y remédier temprement par manière appartenant, mais, premier que fait en advenist, les Angles, aians entendu le cas et comment ceste besongne avoit esté faite faintement et sur leur taille, envolèrent à toute haste devers le duc un héraut lui signifier que véritablement ce qui avoit esté commis et fait nouvellement sur ces gens, n'avoit esté fait, ne propétré par nul des leurs, ne n'avoit onques esté pensé, ne pourjetté entre eux, mais si riens estoit advenu, c'estoit à leur desçu et à leur désaveu, et avoit esté fait par fainte et mauvaise simulation soubs leur ombre, et prioient pour tant au duc qu'il se vousist bien informer du cas, premier qu'il en fust autrement fait, car eux s'en tenoient purement innocens. Sy s'en tint le duc assez à content, mais ne pouvoit ymaginer qui ce pou voit avoir fait donc, jusques un peu après que la chose fut sçue toute au cler que les gens du seigneur de Ron le dévoient avoir fait par revenge de ceux qui avoient esté pris pour ce vilain meurtre. Or se tenoit le seigneur de Ron à Chasteler et estoit au conte de Saint-Pol, fort françois, et avoit devers le roy grandes alliances et faveurs, et donnant support et rétraite à son serviteur le seigneur de Ron avecques les facteurs du vilain meurtre, leur fit avoir rémission du roy et les sous- Toi. III. 28

tint, ce dlsoit-ron, emprès lui, comme qui ne s*06oient trouver nulle part es pays du duc. Sy le sçut le duc, ef luy fut dit comment par l'aide du conte de Saint-Pol, le seigneur de Ron et les autres crueux meurtriers avoient obtenu rémission d'un si vilain cas, lequel ne se pouvoit faire, ce savoit bien, sans donner faux à entendre. Car jamais prince crestien bien informé ne Teust fait, et pour tant le duc non tenant conte, en cest endroit, de rémission du roy, non de tous les rois et empereurs du monde, donna mandement exprès de prendre le seigneur de Bon, ensamble tous les facteurs où qu'on les pust atteindre, mesme sot l'autel de Dieu s'ils y estoient, et qu'après on en fist exécution, telle que justice requérroit, selong le cas, pensant faire à Dieu un grant sacrifice, quant si inhumaine et cruelle gens feroit mettre à fin, qui de nulle puissance terrienne, ne [de] dignité d'esglise dévoient avoir garantise,

Page 1