‹ Œuvres de Georges ChastellainChapitre 81 sur 88 · CHAPITRE LXXXVIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXVIIL

Comment le roy fat aussy durement malade.

Geste maladie du duc, de laquelle aucuns le disoient mort, s'espandit par toutes terres, et en reçurent les lointaines marches et régions les nouvelles -dont les aucuns le plaignoient et y mettoient regret, autres par envie de son haut régner s'en trouvoient bien aises, souverainement aucuns de la région de France et d'emprès le roy, ceux-là en avoient joye, car n'avoient que peur de la faute. Or, convient-il entendre droit-cy estre advenu un haut jugement de Dieu et tout fait à la ligne d'équité pour cause d aucunes choses passées, lesquelles il sied renouveller icy , car vous peut assez souvenir par la narration que j'en ay faite * qu'en l'hiver passé le roy avoit esté malade durement et lui attribuoit-on mal incurable en une jambe qui toudis couloit et rendoit matères incessamment, qui le mettoit à fin. Sy couroit la voix par diverses terres que dedens terme préfix et par jugement d'astronomie il devoit mourir et ne passeroit point le mois de mars. Donc,

* Voyez ci-dessus, p. 380.

DE CHASTELLâIN. 445

comme* le dauphin qui avoit des amis par delà qui l'en avertissoient, s'y attendoit dessus et ascoutoit, car dru et souvent lui fut mandé qu'il approchast les marches de France peu à peu pour estre tant plus près et afin que tant plus tost et à moins d'encombre il se pust faire couronner, espérans de pouvoir plus gagner en luy entrant en règne que perdre en la termination du père. Sy furent cestes nouvelles communes au dauphin et au duc, et sambloit que ledit duc eust eu joye aucunement avecques le dauphin de la mort de son père, là où le fils faisoit plus à blâmer que luy. Sy y peut-il et de fait y a raisonnable excuse par laquelle il se peut honorablement parer, car tout cler est que le roy, mesmes en ce temps-là (et de long temps par avant l'avoit goûté), le tint à suspect et à subrepteur de son fils, et à ceste cause et pour luy retrencier sa couronne, quist toutes les voies et moiens que pouvoit pour le restraindre, tant par propre puissance comme par alliances quises à tout lez, en Allemagne, en Angleterre, en Denemarche, en Liège et partout ailleurs, comme contre lennemy de la couronne, qui toutevoies estoit autant léal et preudhomme chevalier comme nul qui vesquit lors. Lesquelles choses considérées, avecques ce que chascun se voit envis fouler mal voulu et tenu à suspect sans cause, non merveilles si le duc droit-cy oiant dire que son traveilleur et son haineux tendoit à la fin de sa vie, s'il s en passa à peu de courroux, quant par mettre son fils en possès de la couronne après son trespas , ït espéroit vivre en paix avecques luy en récompense de tout service. Et certes, si guerres et tribulations sont fuyes et hayes de ceux qui aiment paix, il ne peut donques que

^ Le mot : comme semble indiquer une phrase principale qui n'existe pas.

ceux qui les quièrent, ne procurent en autruy dammage, ne seroient peu aimés aussy et non plaints en leur décès, car n'y a loy, ni de nature, ni de raison, qui s'y oppose. Aussi la joye n'agissoit pas en cuidier avoir perdu son ennemy, mais en espoir d'avoir recouvré un amy permanaUe et paisible. En quoy et dauphin et duc de Bourgongne furent trompés tous deux, car vesqui le roy encore longs jours depuis en haut règne. Sy ramaine cecy en conte droit-cy, là où le duc est malade, pour ce que j'ay dit qu'il samble que droit-cy ait eu un vray jugement de Dieu, en ce que comme le duc sambloit avoir fait feste de la mort du roy en Thiver devant, vint l'occasion tantost en l'esté après, qui de cas semblable pouvoit donner joye au roy comme d'estre quitte d'un si roide duc, et toutevoies tous deux furent moqués en leur espoir et payés de samblable folie l'un comme l'autre.

En ceste folle et légière joye entre ces princes de la mort de l'un l'autre, avoient grant coulpe aucuns repairans emprès eux astronomiens, dont le roy de tout temps avoit esté sorty et les créoit fort, pareillement et son fils le dauphin non moins. Donc, comme de long temps il avoit eu désir de régner et d'avoir couronne en teste et encore plus maintenant pour cause que son père lui tenoit la main roide, quant ce vint que le mal de la jambe lui estoit pris et duquel on le jugeoit en péril, fit à tout lez calculer sur le mal de son père pour savoir s'il en pourroit eschapper sans mort*. En quoy plusieurs laborans rapportèrent

* Louis XI eut de fréquents rapports avec des astrologues. Jean Colleman, qui gagna, diton, la lèpre pour avoir trop regardé la lune, enseigna à Louis XI « le grand almanac. » Simon do Phares, qui ouvrit à Lyon une école d'astrologie, cherchait pour lui dos simples en Savoie. On sait qu'il fit d'Angelo Catto, qui quitta pour lui le prince de Tarente, un archevêque do Vienne, haut et puissant seigneur, auquel Philippe

DE CHASTËLLÂIN. 447

par jugement et certifièrent que non, et mirent terme préfix dedens lequel les influences de là sus démonstroient sa fin. Sj le certifièrent si très à Festroit, et tant et tellement

de Gomipines clédiaiort huxnblemeiit ses mémoires. Dès le mois d'avril 14M| Louis XI, alors daupMn, s'était adressé à Jean de Wesel, professeur à l'Université de Louvain, à la fois philosophe et astrologue, qui composa, à sa prière, Thoroscope suivant :

Judieium super conjunetionibus Satumi et Mariis, et çfusiem BaiumieMm Jwe,

PrtBlia magnatum video cum sanguinis undis Bt terras vacuas populis, combasiaque régna, Bellaque longœva, gladiatorumque fUrorem.

Castra, domusque ruent, et erunt sine civibus urbes, Inque locis multis tellus inarata manebit. Strages nobilium âet, procerumque ruina.

Fraus erit inter eos ; 'confasio magna sequetur Regnis etpopulis, et erit mutatio regum. Lœvam deztra timet, septentrio prœvalet austro. Mercurialis herus gradatim régna subibit Rex novus et Libani cedros supereminet omnes; Justitiœ cupidus rectœ, non devins 1111, Mutabitque âdem regni dum sceptra tenebit. Rex et gens et lez mutantnr ordine miro. Terrœ motus erit in multis partibus orbis ISX peregrinorum turbas Europa movebit.

Lingua prophetarum populos terrebit et urbes. Magna videbuntur cœlestibus insita signa. Nasoentur sectœ, ritus novus inde sequetur. Per diversa loca, populi dlssensio âet, Teutonicusque ftiror seotam fabricabit, et illas Gaudebit proprias effùndere sanguinis undas. Terra flamem sterilis pariet, caritura bonorum. Naufragium magnum patientur in œquore naves ; Implebuntur agri validis torrentibus undis. Et labor assiduus frustrabitur agricolarum. Ventorum rabies vastabit flamine terras.

Tempera ventura pejora prioribus instant, 8ed mundi regnum melius post ista sequetur. Lustra ducenta quinquagintaque tfina, Postquam terrena conjuncta fuere supemis, Hœc data indicia prœsentia carmina monstrant.

y adjousta foy le dauphin, qu'à peine lui sambloit la chose estre de nécessité qu ensi se fist, et sambloit languir en Texpectation de l'heure promise, tellement que toutes oreilles en estoient pleines et tous les pays embus de caste mort future. En quoy plusieurs blâmoient le dauphin et lui imputoient à mauvais sang sa manière de faire et de soy esjoïr ainsi en la mort de son père publiquement et comme tout desnaturé, et en fut tenu moins de bien de luy entre tous les bons et mesmement dedens le courage du duc, qui en cela et en autre chose mist grant note, comme cy-après se trouvera assez que ce ne fut mie sans cause. De ceste manière de faire et de croire follement en tels pronostiqueurs n estoit point usager le duc, car en toutes choses se monstra homme de léalle entière foy envers Dieu, sans enquérir riens de ses secrets, fust de mort, fust de vie, comme qui à luy et en luy s'attendoit de tout son fait, non obstant que sa maison pour tant n*en estoit point desgarnie, ne que les autres amis, en y avoit de bien souffisans*, et entre les autres un qui estoit prévost de Wates *, d emprès Saint-Omer, grant clerc et moult expert en la science, et lequel, avecques les autres, s'accordoit

En 143^, Jean de Wesel offrait au duc de Bourgogne de grands et petits almanachs. Vingt-sept ans après, en 1459, on rencontre la mention du grand almanach qu'il rédigeait chaque année, en y indiquant « les jours esleus. » (Registres de la chambre des comptes, cités par M. Pinchart.) On conserve à la bibliothèque de Bâle un traité de Jean de Wesel, intitulé :BœercUium metaphysicum sive quastiones in XII Itbros Metaphysicorum Aristotelis.

* C'est-à-dire : Les astrologues ne faisaient pas plus défaut que tout autre genre d'amis ou de courtisans.

2 Claude de Messey, prévôt deWatten. Dans son horoscope de Charles le Hardi, il avait annoncé que ce prince serait exposé aux coups les plus rudes de la fortune. Il fut l'un des auteurs du recueil de contes licencieux composés à Genappe sous le titre des Cent nouvelles nouvelles. Claude de Messey avait épousé une nièce du chancelier Hugonet.

DE CHASTËbLAlN. 449

en la mort du roy. Mais le duc voiant le cas non estre honneste de béer si publiquement sur la mort d'un homme, et par espécial du fils au père, couvertement abhomina le cas, et soy attendant à ce que Dieu en feroit avenir, complut à son hoste le dauphin en paroles ce qu'il put, soy apprestant à la nécessité de la besongne pour quant ce viendroit à faire. Et par ainsi, pressé tous les jours et estonné de la peu louable défiance du fils auquel il convenoit complaire, il convenoit que ce duc-cy portast charge aucunement de sa folie, en laquelle le duc ne losa rompre, car cognoissoit le duc clairement que de riens ne vouloit estre appris, ni repris, mais se fioit de son propre sens, et de propre teste vouloit ouvrer sans autre, et le duc par révérence de sa hautesse lui souffroit dire et faire. Donques cestes manières de gens qui présument des secrets de Dieu qui desvoient les princes et les déçoivent, et lesquels aussy sont deffendus par exprès en la loy de Moïse au peuple d'Israël, furent cause, comme j'ay dit en ceste erreur maintenue, et à ambedeux le père et le fils firent mettre la fiance que dévoient avoir en Dieu, en jugement et certification d'homme. Donc, si le père de tout temps en avoit usé et y appliqué foy, par vray jugement de Dieu donc, il vouloit bien que de la créance que son fils y mettoit aussi , il reçust desplaisance, quant par promissions menteresses, il attendoit sa mort, et ainsi il convient dire que le père en ce mesme en quoy il mettoit foy envers autruy, en ce mesme son fils lui procura dueil par fermement comme luy s'y atten^dre*.

Or n'estoit point mort le roy alors quant son fils y avoit l'espoir, et pareillement le duc ne mourut point aussi à

* C'est-à-dire : en y ajoutant foi, comme son père lui-môme.

450 CQRONiQUE

ceste fois quant François le déâiroient, mais y ot entre eux depuis longuement diverses questions et difficultés moult dangereuses et dont les fins ne tiroient qjih tribulation ; car le roy, depuis ceste maladie et de par avant encore, s'estoit fortifié à tous lez des princes et roys crestiens par alliance, mesipe des peuple^ ot communes voisines du duc, en son contraire. Par quoy , comme cela lui estoit évident signe de future ennemisté, lui estoit cause aussi de soy pourvoir à rencontre et de machiner en sa deffense, jà-soit-il que tondis il recula Testrif , toléra manasces, dissimula courroux, pesa les dangers, craignoit [lésion de] propre honneur, et en là haute roiale majesté dont il estoit du bourgeon, ne voulut main mettre que par sens , par révérence et cremeur, et finablement à tout rompre par évidente constrainte nécessité non plus supportable, car \h gist le point en quel loy ntille, ni d'honûeur, ni de nature, ne met obstacle que faire ne se doye.

Page 1