CHAPITRE LXXXIX
Comment le duo assembla les estats de Brabant et âst gnrant accueil au x contes d'Eu et de Nevers.
Comme le duc fut gary et revenu en bon point, et que sentoit voler plusieurs- nouvelles estranges contre luy, tant à cause de la convention establie à Vendôme comme par autres voies et manières tenues et quises de mauvais espoir, le duc délibéra son partement de Brusselles et d'aller visiter ses autres pays, mais avant ce faire fit convenir les estats de Brabant audit lieu, et droit là assemblés, leur fit remonstrer comment par la disposition des matères et des choses qui alors pendoient entre le
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roy et luy, il estoît apparence de tribulation en ses pays, par quoy luy vueillaût estre Vray berger de son peuple et le garantir de la rapine des loups, requéroit, pour la part qui leur en pouvoit compéter, secours et confort de leurs mains, en deffension tant de leur héritage et pays comme de sa personne. Et en ce ne requéroit point d'argent, ni finance, mais service corporel et main mise par multitude de personnes quant ce ferait besoin. Et en effet leur requist service de six sepmaines à leurs despens , est assavoir les nobles en leur estât dû, les bonnes villes en leur manière de faire aussi, avecques leurs connestables et sermens et avecques leur artillerie , et les gens d'esglise , abbés et chanoines, en contribution de deniers pour payement des saudées, car touchoit la chose à nécessité publique, ce faisoit dire, et à la tuition du pays , par quoy demander le pouvoit et eux le dévoient faire. Laquelle demande faite et bien digérée, entre eux fut libéralement octroyée, et lui promirent Brabansons service et assistance envers tous et à toute heure, de grant coeur, dont il les mercioit, et à tant les laissa , et dressant de là vers Qand, alla faire à Saint- Adrien * son offrande par promesse à luy faite en sa maladie, et delà s'en vint à 6and, là où arrière fit assambler les estats du pays et les quatre membres et leur fit pareille demande comme à Brusselles, laquelle libéralement lui fut octroyée, et séjournant là par aucun petit temps par con- . seil de ses médecins pour l'aer qui lui estoit prçpre, y reprit force et vigueur primitives, car nourry y avoît esté enfant. Donc après, tendant à aller en Artois, alla par Lille, là où les contes de Nevers et d'Eu venoient devers luy avecques leurs femmes auxquelles il fit une grant
* Célèbre abbaye, située à Grammont.
chière, souverainement à la contesse de Nevers , fille au conte de la Breth \ nouvellement mariée à son nepveu, dont de leur festiement et réception siet bien d*en faire un petit conte.
Vray est que le conte de Nevers, marié nouvellement & la fiUe d'Alebreth, avoit esté jà par longs ans que n'avoît vu son oncle le duc, lequel autrefois avoit traité le mariage entre la fille du roy Renier et luy , depuis royne d'Angleterre, comme ailleurs a esté narré en son lieu, donc parce que le parfaire s*en rompoit par messire Pierre de Breszé et que ledit Nevers estoit venu jà à hault eage sans femme, s'estoit condescendu et par Taggréement de son oncle en l'alliance de ceste maison d'Alebreth, par quoy après ces nopces faites à Nevers , conclu à venir voir le duc son oncle et son chief, et passant parmy la conté d'Eu, vint visiter aussi son autre oncle de par mère le conte du lieu quigrant chière lui fit, et à chief* de cincq ou six jours que repairier vouloit devers le duc, ledit conte d'Eu avecques sa femme, fille du seigneiir d'Antoing, le voulut accompagner jusques à Lille, et en effet les deux contes, avecques leurs femmes, moult hautement accomp^nés de belles nobles gens de deux sexes, arrivèrent à Lille comme au mois d'aoust, là où hautement furent reçus, et en fit le duc grant feste, souverainement pour cause de la nouvelle mariée qui moult belle dame estoit et très-humaine. Sy quéroit fort le duc à lui complaire en toute grant chière. Pareillement firent le conte de Charrolois, le conte d'Estampes, messire Adolf de Clèves et les autres princes et barons en tout ce qui estoit possible. Et en effet ledit de Charrolois à la cause des dames fit crier un tournoy à faire
' Lisez: d'Albret.
* A chief de, après.
en harnais de guerre et à blanches espées rabbatues, dont luy en personne avecques un nombre de chevaliers ses complices fut chief, et le jBt et bouta oultre vaillamment, comme bon chevalier plein de pris et de raddeur, et estoit moult noble chose et moult belle d'en voir le fier et le riche arroy tant de l'une partie que de l'autre, car moult de nobles et de vaillans hommes s'y assayërent, qui en emportèrent los et grant bruit. Tous eux communément d'un costé et d'autre estoient housses et couverts richement ou de drap d'or ou d'argent, ou d'orfaverie et de brodure ou de matres sebelines ou de veloux , et tous les moindres, de draps de soye de toutes façons, dont la multitude estoit grande. Là estoit 'le bastard de Bourgongne , messire Anthoine, en moult fier et pompeux arroy, pareillement messire Adolf de Clèves, chevalier de haut pris, les deux frères de Toulongeon aussy moult recommandables, le bastard de Brabant, messire Anthoine, Philippe de Bourbon, le bastard de Comminges, messire Philippe de Croy, messire Philippe Pot et multitude d'autres qui tous et bien firent et richement se monstrèrent et tellement que les dames qui de France estoient venues et avoient vu beaucoup d'honneurs et de biens ailleurs, ce disoient, et beaucoup de gens de grant entremise, mais onques n'avoientvu jusqu'à celle heure chose qui approchast céste, ni qui tant fust de pris, ni de mémoire pour aussi peu de heure, car certes, sans contendre en la mortde l'un l'autre et sans férir d'estocq, nuls plus beaux coups, ni plus horribles ne se firent en bataille mortelle comme droit-cy se trouvèrent, là où salades et armes furent froissies, gardes abbattues, cuiraches desclouées et malmises, et par impétueux orgueil et force de corps cohortes rompues et esparpillées, comme en mortel encontre. Du festoy en autre manière me convient
faire mention, comme des banquets et riches soupers, mais en unes danses qui se firent un soir, est vray que deux chevaliers, compagnons d'armes, se vinrent présenter aux deux princesses droit-là assemblées, et venus devant elles en grant révérence, leur requirent que pour l'honneur de noblesse et de cheviJerie il leur plust, du gré et consentement de leurs maris, leur attacher à chascun l'enseigne d'une emprise qu'avoient mise sus pour faire armes, car alléguoient d'en avoir obtenu congié du duc leur maistre et de leurs maris, siques prioient humblement pour leur grâce envers eux et pour en avoir l'honneur. Sy reçurent les dames leur requeste agréable, et en l'honneur et par révérence du duo à qui tous deux estoient et par congié de leurs maris, leur attachèrent leur emprise, dont l'une fut un gant noir, lachié d'une chaînette d'or qui toumoit. autour du bras senestre» atout une vei^ d'or pendant au*dessoubs de la main, l'autre estoit un ceuvre-chief de plaisance, brodé de lettres d'or couvertes, attaché pareillement au bras senestre. Laquelle chose faite, fût publié prestement à haute voix par un roy d'armes que dedens certain jour nommé les dessusdits chevaliers déclareroient par leurs chapitres la manière et condition des armes par ^ux emprises et icelles feroient signifier es lieux et places là où désiroient avoir à faire à l'exigent et convenableté du cas et de leur propre honneur. -Sy en firent les dessusdits chevaliers depuis bon et léal devoir, baillèrent leurs chapitres et les envoièrent en Angleterre. Mais par les tribulations des guerres qui en ce temps-là sourdoient au roy Henry, par le duc d'York et ses adhérans, ledit roy ne voulut <mques soufiWr sortir à eflféctlesdites armes, ains faisdt dire aux requis ses subjets que assez les avoit à emploier ailleurs et en choses jdus nécessaires, comme en
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deffendre sou royaume et sa couronne contre ses insurecteurs. Et partant les dessusdits chevaliers qui n'avoient ïc&l nulle part que droit4à, ne purent attaindve à leurs fins, et passa le terme qu'avoient mia à porter leur emprise, et par honneur la mirent jus comme la prirent. Qui donques demanderoit le nom d'ieeux, Tun sy fut messire Philippe Pot, natif de Bourgongne, chevalier de bon los, et l'autre estoit messire Pierre Vast*, espagnol, celuy qui combatty le conte de Chamy, au pas dehors Dijon*, et lequel par avant avoit combattu aussy messire Richart de Woedeville* , à Londres en Angleterre, chevalier aussi de bonne estoffe. Or vint le jour que partir vouloient ces dames de Lille et aller voir la contesse d'Estampes qui se tenoit à Englemonstier, emprès Courtray. Sy partirent ensamble et leurs maris et le duc les convoie. Sy advint que ainsy que jà avdent les plains champs ouverts à tous lez et qu*& riens ne pensoient fors à aller leur chemin, deux compagnies de gentiMiommes, chevaliers et escuiers, s estoiènt embusehiés par au travers où dévoient passer, rùne çà, Tautre là, comme tenans l'un sur l'autre. Donc, quant ce vint que les dames vinrent à celu j endroit, de riens averties, lesdites embûches partirent, menans grant noise, et comme si de mort haïssent l'un Tautre, vinrent devant la face des dames férir et hurter ensamble moult fièrement et y firent moult d'armes et de grans samblans de gens de bien autant que ce fust esté pour leurs vies. Sy s'en espouventèrent les dames au commencement, car cuidoîent vé-
* Pierre Vast (Vasque de SaavecUra) fut couseiUer et chavxbellaa du duc de Bourgofirné.
s n s'agit iei du pas d'armes qui eut lieu en 1448 à Tarbre de Charlemagne entre Dijon et Auxonne.
3 Richard de Woodwille, comte de Rivers. Sa fille épousa le ducMe Bedford.
ritablement que ce fusdent ennemis, mais averties du cas par le duc et autres, le tournèrent à risée et en louèrent moult l'œuvre, car moult estoit bel aussi et de fier arroy. Sy fut chief de cecy et entrepreneur le bastard de Comminges, fils du conte de Comminges, gentil escuier, en qui beaucoup avoit de hauts biens.