CHAPITRE XCII
D'ane emprise d'armesque fitt meseiie Charles de MoaDini.
Or ayoit le duc fait ses demandes en Flandres et en Brabant sur la provision de ses pays à rencontre du roy, si à guerre venoit, et considérant que nécessairement il falloit pourvoir en Picardie plus que ailleurs pour cause que plus près gisoit du péril, partît de Lille et vint à Arras là où il fit convenir les trois estats du pays, et y ceux assamblés, fit faire la relation par messire Pierre de Gk>ulx, chevalier , les exhortant et admonestant du mesme que les autres pays avoient accordé, lesquels, après avoir conçu la chose, n'y mirent contradiction nulle, ains volontiers et libéralement s'y accordèrent trèstous. Sy advint que le mesme jour que se tenoit ceste assamblée en la grant salle d* Arras, là où avoit multitude de nobles hommes, chevaliers et escuiers , foison de prélas et autres gens de bonnes villes, entra en la court et monta contre-mont de la salle, un More accompagné de deux officiers d*armes, un roy d'armes et un hérault, et venu jusqu'à la personne du duc qui là estoit entremy une grant multitude de barons de divers pays, lesdits officiers, pour et au nom du More, demandèrent congié de desployer une emprise que portoit ledit More , et en demandant ycelui congié, lui présentèrent unes lettres de par celui qui le More
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envoyoit, entendu toutevoîes que le duc estoit adverti premier de la venue dudit More et du mistëre qui là se devoît faire. Sy prist le duc leedites lettres et les fit lire devant lui» et puis après ycelles lues, demanda le contenu d'aucuns chapitres que lesdits officiers portoient touchant l'emprise et la aignifiance du cas, lesquels ils baillèrent aussy, et iceux vus et visités , le duc donna congié au More de desployer son emprise , lequel More estoit vestu d'une robe de soye longue jusqu'aux pies, avoit la teste nue et sur ycelle avoit un chapelet de belles fleurs avecques un riche volet qui le couvroit jusques à terre, et là vinrent toucher plusieurs haulx et nobles seigneurs, princes, chevaliers et escuiers, gens de haute façon, sur con« dition de paraccomplir le contenu des chapitres de celui qui là avoit envoyé son More, et fut chief et le premier des touchans mesure Âdolf de Clèves jusqu'au nombre de douze qui touchèrent avecques lui, comme Adrien de Borssele, mesâre Philippe de LaJaing, messire Claude de Toulongeon, Aymar Bouton, messire Philippe, bastard de Brabant, messire Loys de Contay, messire Ânthoine bastard de Brabant, Philippe de Bourbon, Philippe de Poitiers, Pierre de Cressi et un chevalier d'Allemagne nommé messire Henri Sasse, et ces douze droit-cy ayàns touché à l'emprise que portoit le More, ne voulut pas le duc [que] plus avant touchast nullui, pour cause que l'emprise ne portoit que joustes à roches, lesquelles il convenoit faire devant les dunes qui n'estoient point droit-là, maisestoient à Que«ioy en Haynau là où elles jfiaisoient résidence. Sy voulut le duc en faveur de l'entreprenant qui estoit estrangier et homme de grant los, que le remanant du mistère se parfist devant lesdites dames, là où les joustes se feroient, et que là vinssent toucher devant elles tous ceux qui
voudroient, et pour tant 8*en tinrent à tant droit-là tous chevaliers et escoiers* dont beaucoup en y avoit qui y vouloient toucher, plus toutevoies par faveur et amour de l'entreprenant pour lui faire cest honneur que pour grant faim de la jouste qui ne leur estoit pas choee nouvelle, mais eussent mieux aimé avoir touché à bon proufit pour faire armes, car à ce estoient duis tous la plus part.
A qui demanderoit donques qui estoit cestui entreprenant qui en ceste convention de tant de nobles gens envoia son More, ne pour quel cause, je responderoye que c*estoit un noble escuier de la maison du dauphin, homme de vertu et de grant fait, nommé GuiUaume de Moullon, dont yci- dessus a esté faite claire narration quant il tenoit à Grenoble contre le roy de par son maistre et depuis le mist en la main du roy par l'ordonnance de son maistre aussi '. Sy estoit venu cestui Guillaume par le mand du daujdiin devers luy en Flandres. Et là venu, comme d'une fleur d'homme et parement sur tous autres, en fist grant feste, et mesmes en fit beaucoup de contes à son oncle le duc par manière de le loer, lequel moult le prisa aussy, car estoit belle personne et de bel samblant entre mille autres. Sy advint qu'après avoir séjourné un an ou environ emprès son maistre qu'envies se dressèrent contre luy , et comme princes aucuns sont muables et de légère créance, le dauphin son maistre se commença à refroidir envers luy et à estre ingrat de ses bons services passés et tellement qu'enfin lui fit dire qu'il s'en retoumast en sa maison et que droit-là lui ordonneroit pension de six cens francs par an, mais par deçà ne le vouloit plus entretenir. Sy
' Voyez ci-dessuB, p. 227.
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prist ledit Guillaume un argu en son cœur bien amer, et lui desplut durement ceste manière de faire, qui par Tespasce de quatorze ou quinze ans Tavoit servi en froit et en chaut, despendu grant avoir et usé ses jours, et puis avoir indignation en la fin et congié pour tous payemens, dont à bien dur porta la patience, monstrant toutevoies courrage et que Ton ne pust penser que par aucune faute commise il fut constraint de s'en partir. Tantost après ces paroles reçues du bastard d'Ermignac qui lui dist les paroles, se housa et mist Tespée au costé, et chevaux prests pour monter, vint en la chambre de son maistre prendre congié à lui , usant de paroles non pas d'homme esbahi, mais honorables et sages, comme bien faire savoit, et s'en alla en cest estât.
Or avoit en singulière recommandation la maison du duc pour cause des honneurs et gloires qu'avoit vu en ycelle plus que onques ailleurs, et du maistre qui estoit l'outrepasse du monde. Sj lui vint à grant] annuj si d'une si haute et si noble maison il partoit sans avoir aucune plus grant habitude avecque elle que encore n'avoit eue, car posé que avoit esté longuement de séjour au pays emprès son maistre, sy n'y avoit-il point eu le repaire, ni la conversation avecques les nobles de l'hostel si avant conmie il désiroit bien, car n'avoit point plu à son maistre que luy, ni autre de ses gens, ils presissent grande hantise, et pour tant pensant en lui-mesme que tant plus honorablement ne pourroit venir à ses fins que par faire aucune chose nouvel, s'avisa de venir à Arras deversleduc et de lui conter son aventure, comment son maistre l'avoit abandonné et que pour tant lui qui ne vouloit point partir de ses pays sans lui dire adieu, venoit prendre congié à lui, le remercier des honneurs et biens que faits lui avoit, mais pour ce
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que la rien du monde' que plus désiroit, c^estcit d'aYoir accointance à la haute noblesse et chevalerie de sa maison, lui prioit humblement que de grâce il lui souffirist faire une joyeuseté en sa dite maison pour laisser au moins mémoire aucune de sa povre personne entre tant de hantes et de fameuses gens comme estoient ks siens. Sy le lui agréa le duc très-libéralement et lui promist honneur et toute bonne chière, comme cy-après orez, et de fiedt après Temprise touchée lui assigna jour pour commencer son pas en la yille du Quesnoy , au premier jour d'octobre, là où lui-mesme seroit en personne, conmie il fut, et j fut la feste moult grande et moult riche.
Je ne devise riens des lettres portées au duc par ledit More, ni du contenu des chapitres pour ce que ce ne furent que joustes et que telles joyeusetés ne requièrent point telle glorification, comme font les armes, là où scmt ks honneurs avecques les périls, mais tant seulement, quant ce viendra au jour que le duc lui establit et là où se fera la feste en sa faveur et l'assamblée des hautes dames et princesses, là vous deviseray par un abrégié la manière de ladite feste, avecques ce qu'il cherra de gloire et de bon los aux jousteurs.