‹ Œuvres de Georges ChastellainChapitre 86 sur 88 · CHAPITRE XCIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XCIII

De rassemblée qui se fist à Yendomme.

Jusqu'à celui jour me déporterai de ceste matère pour parler maintenant d'une plus nécessaire et de plus grant fait; c'est de l'assamblée que le roy avoit fait venir à

* La rien dn monde, la chose du monde.

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Vendomme, là où eetoient totis les princes de France, ensamble l'ambassade du duc de Bourgongne, messire Jehan de Croy, messire Simon de Lalaing, le président de Lucembourg et Toison-d'Or, pour et au nom de leur maistre, à qui moult anoioit de leur si longue demeure. Sy fit-il bien à eux^ car avoient jà esté dehors l'&passe bien près de quatre mois sans riens besongnier. Or estoient venus à Vendomme là où estoient tous les pairs de France avecques leur roy. T estoient aussi tous ceux du parlement du plus grant jusqu'au mendre, et n'estoit remès en Paris un seul derc, ni autre officier qui appartenist audit parlement, que tous ne fussent droit-cy à Vendomme, et œssa ledit parlement et toutes actions de justice en Paris, tant que ceste congrégation droit-cy dura et estoit en estre. Y estoient aussi tous les haulx et grans barons, évesques et prélats du royaume de par delà, ensamble toutes conditions de gens autres qui y estoient venus pour voir l'effet et l'accusation de la journée qui là se devoit tenir et pour quoy les pairs y avoient esté mandés, pensant que ce devoit €stre quelque chose de grant et d'espécial, comme de fait estoit et comme se dira tantost mais que ces chevaliers du duc ambassadeurs ayent esté reçus en audience devant le roy sur la matëre à eux enchargée, comme raison le veut, lesquels ayant fiait savoir au roy leur venue, lui firent prier qu'ils se pussent présenter pour et au nom de leur maistre à la journée mandée, lesquels y furent reçus, présent le roy et son conseil, et fut leur présentation tenue à bonne, mais à coup les fit-on retraire et vuidier, ni onques puis n'y furent vus, ni appelés. Que vous feroie-je long conte de beaucoup de choses non nécessaires, comme de leur réception et festiement qui estoit bien sobre? Ces chevaliers-cy procuroient soigneu-

sèment pour estre oys et pour venir devant le roy. Sy les fist venir le roy, et accostoyé de plusieurs haulx et grans princes de son sang, ensamble de ceux de son conseil, leur donna audience, là où après les révérences faites, ensamble les recommandations appartenantes, le président de Lucembourg , maistre Jehan L'Orfèvre, par charge et ordonnance des deux chevaliers, à grant reffus toutevoies et bien envis, fit la proposition qui leur estoit enjointe, et faisant ses préambules les plus humbles et les mieux causés que pouvoit, vint cheoir aux points de leur matère là où ils tendoient,c'estoit sur le duc d*Alençon pour lequel principalement ceste convention des pairs se tenoit, et commença ledit président à dire ainsy :

< Nostre souverain seigneur, ccnnbien que vostre très- « humble et très-obéyssant serviteur et parent, monsd- « gneur le duc de Bourgongne cognoisse vostre bonté c estre tant encline à grâce, que nul besoin ne fait de <c Texciter, ne esmouvoir, toutevoies sy lui a-il samblé et « samble qu'il ne se acquiteroit point envers monseigneur « d'Alençon, duquel il est prochain parent, s'il ne s'em- « ploioit à ce que vostre miséricorde lui fust impétrée à « son grant et très-extréme besoin maintenant, et pour « ceste cause autreffois par mon très-honoré seigneur, « monsieur de Cymay cy présent, et depuis par révérend « père en Dieu monsieur de Coustances qui là est, vous a « fait très-humblement supplier que le fait de monsieur « d'Alençon, il vous plust de vostre très-noble grâce « avoir pour recommandé, et présentement sachant que a journée se tenoit et servoit pour ceste cause, nous a < commandé et ordonné le faire de rechief, et à ceste « fois vous dire et remonstrer aucunes choses, lesquelles « exposer il a plu à messieurs qui droit-cy sont, à moy

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« chargier comme tout le mendre et le plus insuffisant, « ce que j'ai intention de faire toutevoies à leur comman- « dément le mieux que pourray, soubs tousjours vostre « bénigne supportance et correction.

« Premièrement, Sire, monseigneur de Bourgongne « vous fait supplier le plus humblement que faire peut « que ne prenez à desplaisance, si présentement et autref- € fois il vous requiert et a requis de grâce pour monsieur a d'Alençon, car Dieu lui est tesmoin qu'il est amère- <c ment desplaisant que monseigneur d'Alençon ait pré- « sumé faire chose que faire ne dust, et ce qu'il a fait, il 4 le fait seulement pour se mettre en son devoir et se « acquiter en ce en quoy nature l'oblige connue parent « envers monseigneur d'Alençon. Donc, pour venir au u point de nostre charge principal, il samble à monsei- <( gneur de Bourgongne, Sire, et tousjours à vostre bonne « correction, que vostre très-noble cœur peut raîsonable- « ment estre mu à faire grâce et estendre vostre- miséri- « corde sur monseigneur d'Alençon pour quatre consi-

< dérations, la première pour la hauteur et sublimité de <K Testât de vostre dignité et majesté royale, comme le roy <K des roys et seigneur des seigneurs, nostre benoît sauveur « Jhésu-Crist, fontaine de miséricorde et de grâce, com- « mande à tous, et singulièrement aux princes, miséri- « corde, disant : < Soyez miséricors comme est vostre « père, » et ce mesme est signifié en la loy justinienne, là « où il est dit : < Si nous ne sommes miséricors aux subjès <K de nostre empire, nous ne sommes pas dignes que Dieu « nous soit miséricors aussi, » et ailleurs du mesme : «Riens

< n'est tant propre à prince que humanité, par laquelle il « est ymitateur de son créateur. » Oyez, Sire, ce qui est « escrit au Décret: < 0 princes, ce dist-il, fuyez la sentence

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et l'avis de ceux qui dient que miséricorde ne se foce, > car telle sentence ne fait pas tant seulement à non tenir, mais à non oyr par deux raisons. Tune est touchée et alléguée là où il est escrit : < Miséricc»rde est plus grant chose que nulle oblation, ne sacrifice, » Tautre met le décret là où il est dit : « Cil qui devient miséricordieux, devient Jhésu-Crist. » Ayez en mémoire, Sire, ce qui est escrit es Proverbes, là où le sage dit : c Miséricorde et vérité senties vertus qui conservent et gardent le roy, et est clémence la puissance de son thrône. » Pour caste cause donques les doit le roy avoir tousjours en son cœur et en sa bouche, car par elle il acquerra gr&ce devant Dieu et devant les hommes. Policratum, en son iv* livre au VII* chapitre, parle de Trajan en ceste manière : Trajan, le meilleur empereur des payens, fut démentenvers tous, peu rigoureux à savoir à ceux auxquels eust esté vice de pardonner. » Cestui empereur fut celui qui, selon les histoires, pour sa justice fut tiré hors des enfers aux prières de saint Grégoire et baptisé trois cens ans après sa mort, et dit Policratum au mesme lieu que telle fut sa clémence et de si grant pris que onc en son temps ne voulut faire mourir noble homme, non obstantque plusieurs furent trouvés avoir conspiré contre lui, mais laboura à les réduire à lui par amour et douceur. Sire, le bon Sénèque, entre les vertus dues aux princes, met pour la principale estre ceste noble clémence dont mention est. Et Virgile, le roy des poètes latins, veullant exauchier Énée,leloue, entre autres choses recommandables, avoir esté glorieux par pité. Et si Caton est en la mémoire des hommes pour sévérité et rigueur de justice, encore est plus César pour sa miséricorde, de qui on list que onc à fl homme qui pardon lui requist, pardon ne lui refusa.

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a La seconde considération sy est pour la proôhaitieté du sang, Sire, et du lignage qni est entre yonâ et monseigneur d'Alençon. Geste prochaineté, Sii-e, elle est notoire, et n'est besoin que je la récite, mais un seul point y veux renouveller, c'est qu'il est descendu d'un seul frère de roy dont vous estes parti. Valère, en son nr* livre de pité envers ses parens, dist ainsi i « La première et très-bonne nature des choses, qui est maîtresse de pité, a par sa propre vertu et puissance mis es cœurs de ceux qui sont parens amour et charité qui les constraignent sans aide de paroles ou d'escriptures à avoir miséricorde l'un de l'autre, » et pour confermer ce, distil droit-là mésmes : < Pité fait à recommander, quant on en use envers ses parens. > Est escrit aussi au Décret que le premier degré de miséricorde est à ses parens et dit la loy que la prochaineté de sang fait la présumption de pité. Ce considérant, le Sage dit : « Si tu vois aucun tirer son espée sur son parent, n'ayez. pour ce doubte, car enfin il recognoistra son amy. » Sire, monseigneur de Bourgongne a ceste espérance que, si l'espée de justice estoit dehors la gaine et baillée en la main de l'exécuteur pour férir le coup, que la feriez remettre et rebouter en son lieii et qu'en conclusion vous recognoistriez vostre sang et vostre parent.

€ La tierce considération. Sire , sy est pour les bons services faits à vous et à vos nobles progéniteurs par les devanciers de monseigneur d'Alençon et par luîmesme en propre personne et par ceux qu'encore peuvent et pourront encore faire ses enfans. Son Viel ayeul mourut en la bataille de Cressy, son grant-père fut ostagier en Angleterre pour le roy pris à Poitiers, son père fina ses jours en la bataille d'Âsiùcourt, lui-mesme

« fut trouvé en la bataille de Verneul entre les morts et de « là mené prisonnier en Angleterre. Comment il en est « vuidié, Sire, vous le savez, ce a esté par finance prise « à ce peu dliiretage qui lui estoit demoré hors des mains

< de vos anchiens anemis. Il aima mieux. Sire, à ainsi en « partir que d'estre quitte et ravoir ses terres franches et « plusieurs biens que on lui promettoit [s'il vouloit] faire « contre sa loyauté. Au regard des enfans. Sire, selon « Testât de leur innocence, ils offrent jà leur sang à res- « pandreenensievant la noble trace de leurs prédécesseurs.

« Plusieurs histoires se pourroient ramener à conte « pour monstrer que les mérites et bienfidts des pères ont

< proufité aux «nfans, et la pité des enfans aux pères, « mais je m'en passerai de deux bien brèves récitées par « Valère, en son yuv livre, au titre : Infâmes rei^ etc. « Émilus Scaurus fut accusé* du crisme d'avoir exactionné « induement le peuple. Jà-soit-ce que n'eust aucune def- « fense au contraire, toutevoies, grâce lui fut faîte a pour deux causes, l'une pour son ancienne foiblesse, « l'autre pour la récente mémoire du bienfait de son « père. Servius Gabba pareillement fut accusé d'avoir a fait mourir sans cause plusieurs des subjès des Eo- « mains en Espagne, qui pour toutes excusations ne dist a autre chose sinon qu'il recommandoit son fils qui estoit a parent du très-noble Gallus, à laquelle voix fut faite « grâce, non pas à son fils, mais à lui-mesme. Sire, mona seigneur d'Alençon n'est-il d'ancienne noblesse, ne sont a les bienfaits et services, non pas de son père, mais de a trois ses pères récens et nouveaux? Ne sont ses enfans, a parens du très-noble Gallus? c'est de vous, Sire, qui « estes la lumière des roys et la fleur de toute noblesse 0 au-dessus de tous ceux qui vivent, certes oy.

« La quarte et darrenière considération est pour la Œ personne de monsieur d'Alençon. Sire, ceux qui ont « hanté et conversé souvent avecques lui, peuvent avoir « assez cognoissance et par son langage et par sa con- « duite, qu'en lui a eu tousjours plus de légiereté et sim- « plesse que grant activité, ni malice. A gens de celle a condition, Sire, la loy est plus douce et moins rigou- « reuse que à autres, et d'autre part, Sire, si par quelque « soudaine mérancolie, monseigneur d'Alençon avoit pré- « sumé et contendu à faire chose à vous préjudiciable, « toutevoies l'eflFet là, Dieumercy, ne s'est point ensievy. « N'entendez pas. Sire, que monseigneur de Bourgongne « veuille dire qu'en vos délits il conviègne le œuvre estre « consommé avant que le délit soit ferme, car il scet et « cognoit que en pluseurs crymes et singulièrement en « celuy dont par renommée on fcharge monsieur d'Alen- « çon, il est autrement et que la volenté fait à punir « comme l'effet, selong qu'il est noté en la loy : Si quis « non dicaty etc.; mais entend monseigneur de Bourgon- « gne seulement par ce monstrer que grâce se y peut a mieux monstrer et seoir que si la chose fust parvenue à « son effet et que danger s'en fust ensievy, mesmement « que auparavant de la consommation de la chose, mon- « seigneur d'Alençon se eust pu de soy-mesme retraire et € repentir, ce qui est vraysamblable qu'il eust fait. Pour € ces considérations. Sire, et en ensievant ce que autre- « fois vous en a esté requis et supplié de la part et au « nom de monseigneur de Bourgongne, de rechief il vous « supplie en telle humilité de cœur que plus peut, que a vostre noble plaisir soit extendre les yeux de vostre « très-ample et tendre miséricorde sur monseigneur d'Ae lençon et envers sa maison, lui pardonner, remettre et

a abolir tout ce qu'il peut avoir mespris, meffaii et of- « fensé à rencontre de vous, et lui garder son honneur, « sans lequel nul cœur de noble homme ne peut vivre. « Sire, privés et estrangers, subjès et voisins, amis et « ennemis, cognoissent par expérience vostre clémence, « vostre humanité et miséricorde. Pour Dieu, Sire, n'en « vueillez séclure et déboutter vostre très-humble parent, « mais faites que aveuc les autres il puisse dire ce qui est « escrit par David : Misericordias Domini in atemum c cantabo : « A tousjours et à jamais je chanteray les « miséricordes de mon roy, de mon sire et seigneur. » Et c en ce faisant, Sire, miséricorde et clémence divine vous « rendront fruit et guerdon en vos éstroit^ besoings ail- « leurs, et monseigneur de Bourgongne, vostre humble tf serviteur et parent, vous en rendra grâces et louenges, « et aveuc les autres appartenances de vos maintes bontés K reçues en lui et autre part apparues, se tiendra tant « plus estroitement obligé encore envers vous*. »

A ceste proposition que fit maistre Jehan l'Orfèvre, président de Lucembourg, dont multitude gens assistans larmôioient par pité du cas et de son bel parler, furent emprès le roy, le duc de Bourbon, le conte d'Angolemme, les contes d'Eu, deFoix, de Dunoiset de La Marche, ensamble pluseurs autres grans barons et seigneurs, avecques ceux du conseil et du parlement grant nombre, et droit-là Tévesque de Constances, par charge et ordonnance du poy qui avoit tenu conseil sur les points dessus allégués, proféra la response sur yceux, qui estoit telle :

a Le roy a oy et bien entendu ce que lui avez remonstré « de par monseigneur de Bourgongne, et en substance

* Cf. Jacques Duclercq, III, 37. Cette harangue fut prononcée le 1 1 septembre 1458.

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tendez exhorter le roy à ce qu'il soit piteux et miséricors envers monseigneur d'Alençon, pour quatre considérations.

« La première pour l'autorité de eis^ majesté royale, la seconde pour ce qu'il est son parent, la tierce pour les services faits au roy par ses devanciers, la quatrisme pour la simplesse de sa personne et que le cas n'est point advenu. Le roy vous fait dire que, au regard du premier, à cause de sa dignité royale, il est tenu de faire justice, car par justice régnent les roys. Per me feges régnant, item Jtegnabit rex et fadet judicium et justUium, car, n'estoit la bonne justice des roys et des princes, les royaumes et seigneuries ne seroient que laronnières.

c Quant au second , si monseigneur d'Alençon est parent du roy, d'autant est-il plus tenu au bien de lui et de son royaume, et tant plud a offensé de faire ce qu'il a fait, et comme les enfans sont tenus au bien et à la conservation de leur père et de sa maison, aussi sont tous les parens du roy, lesquels ont réduction à lui comme les enfans au père. En tant qu'il touche les services faits par les devanciers de monseigneur d'Alençon^ monseigneur d'Alençon ne les a pas ensievy, ne fait comme ils ont, et conmie le fils ne doit porter le méfiait du père, ne lui doit profiter aussy son bienfait quant il forlîgne.

c Au regard du darrenier, touchant la personne du diic d'Alençon, il a bien monstre qu'il n'est pas sage, mais qu'il soit simple ainsi que bien avez dit et que bien est apparu, et que par grant malice et subtilité il a voulu procéder en ceste matère, et ce voit-on clèrement par son procès, et a esté le délit parfait,, accompli

« et consommé en tant que la chose le regardoit, pour ce

< n'est-il point demoré en simple pensée, ne cogitation, c mais a procédé à accomplir la chose si avant qu*il Ta « pu mener» et n'a pas tenu à lui que elle n'ait sorti son « effet, par quoy il est digne de pugnition comme du cas « advenu, selon qu'il est escrit legs cogitationia; ce que « je vous dis, non pas pour le cas particulier duquel je ne « voudroye parler, mais seulement pour monstrer que la « loy le veut et ordonne ainsi.

« Donc, pour conclusion, le roy vous fait dire qu'il fera ' « en ceste matère par l'avis des princes de son sang et « autres, ceux de son parlement et de son conseil, qui « sont emprës lui, et aveuc lesquels il eust hien désiré

< que monseigneur de Bourgongne eust esté pour avoir « son bon conseil, tant que monseigneur de Bourgongne « et tout le monde en devront estre contens\ »

A ceste journée ne comparu point et ne se voulut monstrer le duc de Bretagne, connestable de France, pour nulles fins, car estoit oncle du duc d'Alençon, fils de sa sœur et' ne voulut pas entre-estre * à son jugement, lequel il craignoit fort et se doutoit bien d'une piteuse sentence.

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