‹ Œuvres de Georges ChastellainChapitre 9 sur 88 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Chy 8*6nsieut le camp de Mahienot et de Jacotin Plourier.

En ce temps-cy au mois de may escheit à faire un champ de bataille en Valencines par manière de gage mortel entre deux compagnons vallets, armés tant seulement et cousus chascun en une pel de cordawen' jointissé depuis la cheville du pié jusques au dessous le menton à la fachon du corps tant estroite que nulle main n'y poroit pincer desus, et estoient rés à pilotte* et à nue teste, chascun un pavais de bois en sa main et un baston de mellier' cautelé et agu devant, mais premier qu'entrer en la manière de leur combattre, convient réciter aussi la cause qui à ce les traioit, car sambleroit chose estrange à maintes nations que deux vallets, et encore en telle façon, dussent combattre en gage de mort, qui est député et encore à grant dur à nobles hommes et pour singulières causes. Sy convient savoir que. très-anciennement et de tout temps, cette ville de Valencines, terre impériale, a esté douée de divers singuliers previlèges et bien estrangés les aucuns, tous toutevoies à les interpréter au vray, donnés une fois à intention de bien, desquels toutevoies ce duc présent, depuis qu'il en estoit devenu seigneur, pour aucuns d'iceux dont on usoit tout en mal et en condition abhominable, leur en rompit et trèscoppa aucuns par haute forte main, ce qu'onques prince n'avoit pu

* Cordanen^ cordoan^ cuir de Ck)rdoue.

* Rés à pilottCy complètement rasés.

» Mellier^ néflier.

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faire jusqu'à maintenant. Entre autres choses, ceste villeicy par previlège ancien peut recueillir et donner francise k deux conditions de gens, l'une sy est à gens homicides, et l'autre à gens fuians devers eux pour debtes, qu'en autres pays ou villes ne poroient payer, et par espécial cestes gens derreniers qui y aflfuient pour debtes, ne peut-on rattaindre, ne poursievir en icelle ville par nulle quelconque remonstrance qu'on sace faire de leur fait, ne par lettriage , ne par preuve donnée, ne par obligation de propre main, ne par nulle riens autre, si ce n'est que deux bourgeois mesmes de la ville le prouvent et tesmoignent, par la vertu desquels les créditeurs seroient X)ys en justice et les affuis condampnés à faire raison, mais ce point-là à bien dur et à peine jamais ne se trouveroit en ycelle ville, ne que deux bourgeois voulsissent tesmoigner à rencontre de eux-mesmes et de leur francise, et aussi par adventure il leur seroit impossible d'en faire vray tesmoignage, quant l'aflfuy poroit estre d'Avignon et le poursievant d'Espagne, conmie souvent y escheit. Sous ombre donques de ce previlège droit-cy se retraient en ceste dicte ville souvent, mains faulx gabuseurs trompeurs et de mauvais arts pleins , et qui sous aucune crédence que poront avoir à Paris, à Tournay, à Bruges et à Lille entre les marchans , esleveront les biens d'iceux par fainte marchandise, emprunteront grans sommes de deniers ou de vasselle d'argent sous leur crédence, et par nuit embléement trousseront tout et l'envoieront en ceste ville de Valencines, et femmes et enfans et leurs propres personnes y transporteront, dont, le matin à l'aventure, ceux à qui l'emprunt aura esté fait, battront leurs paulmes de desconfort et en crieront vengeance à Dieu, mais savent bien qu'il n'en poront avoir autre

chose. Sy faut bien entendre que ce previlège droit-cy ne fut mie jadis donné à telle intention, ne pour gens si fais, mais fut donné pour soulager et donner respit à mainte povre créature ruée jus par fortune par quelque mauvaise eschéance ou de mer ou de guerre ou de feu ou de larrons ou d'aucun autre inconvénient, ainsi que une personne est plus maleureuse que l'autre, et à telles gens par pitié et compassion qu'on doit avoir en eux , fut donné ce previlège aux Valencinois, non à ceux dont ils ont abusé depuis et dont c'est pitié. Les gens de l'autre condition à qui est donné previlège, sont gens homicides, comme j'ay dit, qui y seront reçus, de quelque marche ou pays qu'ils y affuient, et seront là en la francise et sauvegarde de la ville, sans que l'empereur, ne le roy, ne le duc de Bourgongne mesmes qui en est prince, les puissent poursievîr, ne leur porter grief; mais cecy se fait par une condition laquelle il convient déclarer premier, et laquelle souffisamment répare lesdits Valencinois en ceste matère. La costume de cestui cas sy est quant aucun de quelque nation où il soit, veult venir quérir la francise de ceste ville pour cas d'homicide, il ne peut sinon sur son péril entrer dedens la banlieue d'i^elle, que premier il n'annonce à justice que là dehors des bailles il y a un qui vient requérir francise. Sy envoie justice prestement droit-là deux hommes députés à ce, et trouvent celui, puis lui demandent quel chose il quiert, et celui respond : t Je demande francise d'unho- « micide que j'ay fait en tel lieu ou tel. » Lors les commis à ce l'interrogent sur la condition du fait, s'il a esté vilain ou réparable, puis lui demandent son nom et le nom du mort, dont s'il respond que le fait est sans vilain reproce et que de celui il demande francise pour peur des amis et de la justice du prince, les commis à ce lui disent alors :

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« Noua vous accordons la francise et demeure de ceste « ville par condition que si homme vient ou peut venir, « qui vous veulle reprocher et mettre sus que cest homi- « cide ayez commis villainement, et par quoy vous ne « seriez digne de joïr de ceste francise, que vous de votre « corps serez tenu de vous en deffendre et parer à l'escu et € au baston à rencontre de l'accusant en lices closes, dont « jamais ne partirez que ne soiez vainceur ou vaincu et « exécuté par justice mort ou vif. » Adonc l'homicide respond qu'il en est content, on lui accorde l'entrée et le reçoit-on prestement, on rapporte le cas aux seigneurs de la loy, et le met-on en registre sur date et sur nom et sur l'année du prévost alors gouvernant.

Or advint qu'envers ce temps-cy et de la prévosté d'un nommé Nicholas du Gardin en l'an cinquante-cinc, vint un compagnon de Toumay nommé Mahienot, lequel avoit tué un autre en ladite ville et demandant la francise de Valencines, l'obtint sur les conditions alléguées, jà-soit-ce que aucuns couvertement maintenoient que son cas estoit vilain, mais ne vouloient point faire fait pour cause de l'estroit danger. Finablement après avoir deiûoré en Valencines par aucun temps, s'esmut noise et question entre ce Mahienot-icy et un autre nommé Jacotin Plouvier, et ce à cause que ce Mahienot devoit avoir promis audit Jacotin, qui se disoit parent du mort, une somme de dix escus, affin qu'il lui procurast paix envers les amis du trespassé. Sy donna ainsi l'adventure depuis, que Jacotin demandant ceste somme d'argent, qui estoit un vert compagnon et de légère sorte, Mahienot lui nya tout et dist que point ne lui donroit un denier, car de luy n'avoit que faire, ne de son aide, ne de son maltalent ne lui estoit riens. De quoy ledit Jacotin courcliié , tant pour le sang de son parent

comme pour sa promesse faillie, chaudement responcKt t « Ha! faux traître meurtrier que tu es, qui as meurtry € mon proïsme en trayson et en faux aguet , et encore € aveuques ce tu me gabes et moques. Oh! que je prie à € Dieu que je me puisse venger de toy comme d'un faux € mauvais murtrier que tu es, et qui as tué larcineuse- € ment celuy du monde qui autreffois s'est plus fié de toy. » Sur lesquelles paroles, Mahienot lui demanda s'il vouloit dire et maintenir que ledit son parent, il l'avoit tué meurtrièrement, et l'autre lui dist que oy, et Mahienot lui redoubla, disant qu'il en avoit menti, et Jacotin tiercement lui répliqua follement, disant qu'il avoit menti lui-mesme, et jettant son gage promist de le monstrer et faire bon de son corps. Sy fut levé le gage et les deux personnes furent mises en arrest et en main de justice pour en décider au droit de chascun. Or estoit cecy une grant matère et dont de cent ans par avant ou environ n'estoit advenue nulle samblable, et n'-estoit pas le duc retourné encore de son voiage d'Allemagne, par quoy les seigneurs de la loy craignoient à souflFrir faire ' ce champ selon le contenu de leurs previlèges, sans en avoir adverti premier le prince et seigneur et en avoir son aveu, pour ce que c'estoit un cas de grant nouvelleté et touchant fort à la hauteur de sa seigneurie. Sy envoièrent devers luy k Dijon sitost que le sentirent estre arrivé 4roit-là, là où le duc leur deffendit par exprès, qu'ils n'en souffrissent riens faire jusqu'à tant qu'il seroit au pays, et qu'alors sans faute il leur souffreroit joyr de leur previlège, et lui-mesme y seroit en personne. Sy s'en tinrent content à tant lesValencinois, et bien joyeux de leur response retournèrent en leur ville.

* C'est-à-dire : craig^naient de laisser faire.

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Donc après aucune espace entre-deux et que le duc estoit venu en sa viBe de Bruges ^ retournèrent arrière devers luy, pour savoir quel chose il seroit à faire de ces deux gens, ou s'il lessouffreroit combattre au non, 1& où arrivé le duc les mena de terme à autre par autres empescemens qu'il avoitf mais leur promettoit infailliblement que le champ en souffreroit faire court où long, et qu'en ce M dévoient mettre doute, car mesme le vouloit voir. Sy se Gontenoient très-bien les gens de bien qui pour ceste causé estoient tramis devers luy et Te^icusoient en ses affairei^^ mais à dur pooitK)n contenter le peuple en la ville, qui disoit que ce duc^y né le souffreroit jamais, quelque samblant qu'il en fist, mais leur voudroit rompre ce prô^ tilège, comme autres leur avoit rompu. Sy en munrni* roient fort et s'en monstroient très-mal contons, et de fait estoient tous favorisant grans et menus avecques Mahîenot, celui qui avdt pris la francise, et l'autre, il le héoient de noire mort et lui souhaidoiant toutes les malédictions de Cayn par courrage qu'ils avoient contre luy, dont moy passant par Valeûcines eft ce pendant et qui tout cecy cognus et oys, le dis au duc mesfne, lui estant assis au disner, lors où il respondit : « Géux de Vatencines s'abu- « sent bien, disant que je leur ronïpray ce previïège, jà- « soit-ce que jele poroie bien faire, mais ils combattront, t et si j'en estoyc h cinquante lieues loin, sy y venrai-je « pour les voir, certes. » Et ainsi en» fit, et le xxi* jott* du mois de may V«n LV, il y comparut, et se logea sur le marchié droitement devant les lices en la maison eu pré^ Tost de edle année, qui onques ne Tavoit esté, et lequel le duc mesmes avoit créé prévost contre toutes les ancieni^eB coustumes et libertés de la ville, car estoit bastard, mais très-riche, bon, simple preudhoBime etfort envié en la ville

Aé CHRONIQUE

pour cause de son avoir et plus maintenant encore pour sa promotion. Sy s'estoit venu rendre droit-là le duc pour voir mieux à son aise la bataille qui moult estoit piteuse et dont les manières et conditions vous seront déclarées droit-cy au plus près de mon retenir.

Par un jour de mardi qui moult estoit bel, environ neuf heures du matin entrèrent donques en champ ces deux champions lun après lautre, dont les manières du mistère vous deviserai, mais que premier ay conté un peu la nature du champ et des cérimonies que la ville y met, et dont le prince, posé encore qu'il y soit présent, n'a nul intérest, et premièrement des lices qui sont rondes, à trois doubles rans de gros marien charpenté, mais fermées de grosses cordes haut et bas tout à l'environ, dont chascun cercle a cinc pies de large en dedens mesuré, et celui de dedens vient en croisure, et deux pies de haut de sablon, affin que les plus loingtains les puissent voir combattre, et en dedens lesdits cercles sont assis ceux du serment de la ville, archers, arbalestriers, canonniers et toutes si faites gens, armés et embastonnés, et au plus près du parquet principal sont assis ceux de la loy aveuques aucuns autres lesquels ils y ont évoqués, ayans emprès eux le bourreau et autres commis au parfait de l'œuvre quant besoing sera, dont pour la seurté de l'assamblée et de toute la ville qui a nulle riens autre n'entend à celle . heure qu'à cestui fait, ont fait fermer les portes, et les tiennent closes, et ont envoie grant puissant guet sur la muraille, et font sonner la grosse cloche tout au long de la bataille jusques à la victoire de l'un, laquelle fait hideux à oyr. Or ont eu ces deux gens-icy par longue espace leurs maistres emprès eux, qui leur ont appris leurs envayes et deflFenses, et tout ce en quoy il les espè-

rent à sauver, et avoit Mahîenot emprès lui un nommé Hans, le meilleur qu'on savoit en nul pays, et Jacotin, qui estoit serviteur à messire Sance de Lalaing, prévost du conte alors en Valencines, avoit emprès luy un nommé maistre Jehan de Bourges non si expert que l'autre, ce disoit-on, mais de bonheur pour luy.

Or vint l'heure qu'entrer leur convenoit en lices, et y entra Jacotin premier comme appelant à teste nue rès à pilotte, et cousu en cordowan noir , tout d'une pièce jambes et corps sans pourpoint et sans riens dessous, et ycelui entrant et mené de son maistre fit le signe de la croix à l'entrée et ploiant les genoux bien bas jetta les yeux vers le ciel et joignoit les mains avecques oration de bouche secrètement, puis s'en alla à la main droite de luy, où estoit sa chaière, et là en fit autretant aussi au front droitement devant le duc qui là se tenoit derrière un treillis, et puis quartement en fit autretant à la main senestre et lors retourna seoir en sa chaière là où il raâseura son samblant, car moult avoit esté pâle à l'entrée; sy estoit-il bel compagnon et grant et avoit grâce d'avoir esté merveilleusement hardy.

Prestement, quant Jacotin estoit assis, sievi Mahienot, lequel d'entrée se mist à genoux en terre, et faisant le signe de la croix baisa la terre et partout en la croisée du parquet en fit autretant et estoifpetit honmie, mais quanques il fit, il le fit de grant cœur, ce sambloit, et tout resconforté, et ne se monstroit nul signe de peur en luy. Dont, après avoir fait ses premiers devoirs, s'alla seoir en sa cUaière vis-à-vis de Jacotin , qui encore ne avpient, ne escu, ne baston, et voiant Jacotin devant lui, le regarda moult fellement et se haussa assis deux ou trois fois en sa chaière par manière comme s'il le menaçast de grant mal.

Sy furent notéâ moult les contenemens de Tun et de l'autre, de plusieurs seigneurs qui là estoient, et en fit-on des couversjugemens. Droit-là assis donques, fut apporté un missel et, icelui ouvert à Tendroit de l'évangile, levint^oa présenter à Jacotin pour jurer dessus, et Jacotin jura avoir bonne querelle, tenant la main sur Tévangile, et le baisa. Donc, ce fait, on tourna vers Mahienot qui pareillement jura et dist que Tautre estoit un faux manvais men-' teur, et cela lui feroit cognoistre, et baisant le livre devint mort comme cendre et changea de couleur.

Or falloit-il faire encore un autre mistèrebien estrange, car vinrent deux hommes à ce commis qui apportoient du vieux oing* chascun une grant portion, dont Fun s'en allft à Jacotin et Tautre à Mahienot et commencèrent à frotter et à engraisser ces deux champions depuis le haut du col jugques à la cheville du pié, et par-devant et darière tdlement les adoubèrent que nulle chose onques ne fut plus glissant, car n'estoit ongle qui eust sçu pincier sus, mais la grasse de Jacotin fondit prestement dedens son cordowan, sitost qu'elle y estoit mise sus, et de Mahienot pour frotter qu'on lui fist, ne pour chaleur du soleil qui jà estoit haut onques ne volt entrer dedens , mais demora toute blanche dehors sans fondre, et veoit-on bien qu'en cela pooit avoir aucun secré signe, mais ne le savoit-on à qui attribuer ou en bien ou en mal, sauve que le fondre dedens donnoit désespoir à pluseurs et espoir aux autres comme vous orez ce que la fin en ordonna. Après ce mistère fait, vint-on apporter espices en deux tasses d'argent, etfaisoît celui qui portoitles espices l'assay chascun devant son homme, afBln qu'il ne se doubtast de poison , ne de haine. Çy en prist

> Oinç, graisse.

chascon et en mengea aveaques le signe de la croix, et furent reportés les espices et puis apporta-t-on des cendres en deux tasses aussi, et en fit-on l'assay devant eux, pour ce qu'elles dévoient toucher à la char nue, et leur en frotta-on les mains bien fort afin de tant mieux pooir tenir leur baston sans couler dehors, dont finablement et pour tous mistëres derreniers, aprës les cris faits de par la ville, leur furent apportés leurs bastons et leurs escua, èsquels escus à Tenvers y avoit painture d'aucuns saints et eaintes, lesquels ils baisèrent , puis les prisrent par les ensrmes ^ chascun le sien, et garnis de leurs bastons, se disposèrent à la bataille là où maintenant estoient venus.

Ce Mahienot-cy estoit un très-hardj valleton , plein de courrage et de fierté , et aigrissoit fort pour deffaire son homme plus par subtilité que par force, car se sentoit beaucoup moins puissant que l'autre et plus petit ; sy s'avamça à grant pas vers son homme bien fièrement et ainsi qu'il estoit souple de corps et petit, bouta son escu de la pointe en terre et levant le sablon à tout, qui estoit secq, le jetta es yeux de Jacotin et aveuques ce marcha dedens hiy et hu assist un coup en la teste, droit au-dessus du front, et le plaia grièvement et tant que le sang en randissoit ' dehors du haut jusques en terre et que de l'un et de Fau* tre ne feôllit guères qu'il ne perdist vue, mais Jacotin qui pour ce ne se monstra esbahy, ains plein de cœur et de haidement ne failly mie à emploier ses bras aussi à bon profit, mais tellement le vint charger de coups hideux et pcsansque Mahienotn'avoit plus force, ne cœur de porter 000 escu, ains le laissa couler à terre et cheoir tout plat,

• i?«arf««, courroies de reçu.

> Randissoit, Jaillissait.

48 CimONKjUE

et voiant que Jacotin laigrissoit mortellement de près pour mettre & fin, ne voioit autre deffense contre la mort que de prendre son baston à deux mains et de ruer les bras en haut pour défendre sa teste. Dont entre-deux une fois seulement cuidant recouvrer sur Jacotin, rua après ses jambes là où il faillit. Sy se remist arrière sous la couverte de son baston à deux mains pour se garantir, mais riens ne lui valut, car les coups de Jacotin lui estoient trop mortels, et ne les pooit porter. Sy commença à chanceler comme si les jambes lui faillissent et le courrage aussi, et tout ainsi que un homme yvre desmarche branlant, se laissa cheoir à terre d'un costé et son baston de lautre, dont Jacotin qui avoit Toeil en lui, vistement rua jus son escu et de croisée se laissa cheoir sur luy, et par forcQ le tourna sur le ventre, le visage en terre, là où le povre homme commença à crier et à soy efforchier pour tourner le visage en sus et pour soy aucunement deffendre, mais Jacotin l'en garda bien, car prist le sablon et lui jetta et frotta dedens les yeux et lui en empUst la bouche tant qu'à peine ne pooit parler. Sy prist Mahienot l'un des dois de Jacotin aux dens, et tant le tint serré et estroit que Jacotin ne veoit manière de le ravoir, mais disoit tout haut : « Attens, attens , je t'en paierai bien. » Sy alla bouter son pousse de l'autre main en ses yeux et y commença à fouiller dedens jusqu'au parfont tellement qu'il lui tirât les yeux hors jusques à pendre sur les joues. Lors abandonna-il le doy qu'il tenoit à dens et commença à crier : tMercy, » et l'autre lui dist: t Rens-toy donc, traî- « tre! rens-toy, murtrier, et confesse ton cas, >et Mahienot dist : € Je me rens, » mais tousjours s'eflForçoit à lever ou à tourner le ventre dessus, mais ne pooit, car trop lui estoit fort l'autre. Sy ne se sentoit Jacotin encore si asseur de la

victoire qu'il ne le tendist encore à mettre plus bas, et plus près de fin, car sentoit grant cœur en luy et grant felleté ', par quoy Jacotin prist les deux bras de Mahienot et les tourna à devant darrière, deux, trois, quatre fois, jusques à tout les derrompre, et saillant et bondissant des genoux sur le dos, lui rompit Teschine, disant : t Cognoy, traître, « cognoy que tu Tas murtry mon parent, cognoy-le, » et Mahienot dist: « Je lecognois, » et Jacotin alors qui tousjours foulloit en ses yeux ou lui rompoit leschine , dist :

< Parle haut, traître, affin que Ton f oye, dis que tu Tas

< murtry, crie haut, » et Mahienot crioit : «Je lay fait, je « Tay fait. » Et aveuques ce mot cria tout haut: «0 mon- « seigneur de Bourgongne, je vous ay si bien servi en « vostre guerre de Gand ! 0 monseigneur, pour Dieu, je « vous prie mercy*, sauvez-moy la vie! » et Jacotin*...

CHAPITEE X.

Comment le seigneur de Croy âst avoir en mariage à Philippe, son fils aisné, la fille aisnée du conte de Saint-PoH.

« Felleté, énergie, vigueur.

* Malgré ces prières, Mahienot, livré à demi mort au hourreau, fut pendu. Voyez Matthieu d'Escouchy , chapitre CXII, et la chronique anonyme, Corp. chron, Flandriœ^ III, p. 525.

* Le chapitre est inachevé, et les cinq feuillets suivants ont été coupés.

* JTindique d'après Matthieu d'Escouchy les matières qui eussent dû vraisemblablement être traitées dans les feuillets restés vides.

50 CimONIQUE

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