‹ uvres de GilbertChapitre 14 sur 43 · SUR LA MORT DE S. A. R. MADAME LA PRINCESSE ANNE-CHARLOTTE DE LORRAINE · texte numérisé non relu

SUR LA MORT DE S. A. R. MADAME LA PRINCESSE ANNE-CHARLOTTE DE LORRAINE

Où courent , les cheveux épars , Ces vierges, ces époux, ces mères, Et ces enfants et ces vieillards Inondés de larmes amères ?

Pourquoi ces temples ébranlés Par l'airain qui gémit dans l'ombre ?

Pourquoi ces citoyens sans nombre, Partout errants ou rassemblés, Du sommeil , des amours interrompant les heures , Font-ils de cris plaintifs retentir nos demeures?

A-t-on vu flotter les drapeaux

D'un voisin prêt à nous surprendre?

Brillent-ils déjà les flambeaux Qui vont mettre nos murs en cendre?

Quel trouble ! Hélas ! tel fut ce jour *, Jour funèbre, où nos derniers princes, Pour rendre à la paix ces provinces , De la guerre éternel séjour, Cédant leur trône antique aux souhaits de la France , Délaissèrent nos bords pleins de leur bienfaisance.

« Quoi ! ces bords sont votre pays , « Et vous ignprez nos alarmes?

« Entourés d'armes, d'ennemis, « Ah ! nous verserions moins de larmes ! « Mais la mort frappe, et désormais « A Léopold rejoint sa fille :

« Ces pauvres, immense famille, « Riche autrefois de ses bienfaits, « Nos parents , nos amis , et leur sœur et leur frère ,

1. On se rappelle quel désespoir montra le peuple, le jour où nos princesses partirent de Lunéville.

« Tout ce peuple orphelin redemande une mère.

« Ici, par des jeux solennels, ,

« Nous célébrâmes sa naissance ;

« Plus loin, sous les yeux paternels,

« Nous vîmes croître son enfance ;

« Elle nous promit en ces lieux

« De revoir bientôt sa patrie,

« Le jour où, de nos cœurs suivie,

« Elle passa sous d'autres cieux :

« Nous ne la verrons plus; rien ne peut nous la rendre, « Et des murs étrangers posséderont sa cendre. »

Pleurez, citoyens malheureux, Pleurez cette princesse auguste :

Autant son cœur fut généreux , Autant votre douleur est juste»

Elle est donc plongée au tombeau, Elle qui vouait sa fortune A la prospérité commune , Pareille à ce pâle flambeau , Astre de nos foyers et rival de Faurore ,

Qui , pour servir nos vœux , lui-même se dévore !

Hélas! vos pères abattus Sous le fardeau de la vieillesse , En me racontant ses vertus , Retrouvaient leur jeune allégresse.

Quels héros , quels dieux bienfaisants , Ils me peignaient dans ses ancêtres ! « Quoi! disaient-ils, sous d'autres maîtres « Il faut donc finir nos vieux ans !

<r Nos climats, l'univers, tout est plein de leur gloire, « Et Louis seul en peut effacer la mémoire. »

Pleurez... Mais pourquoi succomber Au malheur qui vous désespère ?

Le ciel n'a pu vous dérober Votre déesse tutélaire :

Non , d'un grand cœur tel est le sort : Appui des siens durant sa vie , Il protège , il sert sa patrie Dans le sein même de la mort.

Ainsi , lorsque son char a disparu sous l'onde j

Le soleil de ses feux éclaire encor le monde.

Ce sont ces exemples sacrés

Qui nous instruisent d'âge en âge ;

Toujours des héros expirés

Les héros vivants^ sont l'ouvrage.

Suivez ces Germains aux combats :.

Sans cesse du sauveur de Vienne

L'ombre terrible se promène

Et tonne au milieu des soldats , Guide , enflamme les chefs en qui son cœur respire ; Et , du fond des tombeaux , Charles * soutient l'empire.

Semblable à ce prince indompté, - Dieu de la guerre en Germanie , Parmi vous de l'humanité Sa fille sera le génie.

Le juste à ses mânes vengeurs Peindra ses vertus méconnues; Les malheureux à ses statues

] . Charles V, duc de Lorraine, aïeul de la princesse.

Iront raconter leurs douleurs ; Et le noble désir d'obtenir ces hommages De mortels bienfaisants peuplera vos rivages.

Mourante , hélas ! en vastes dons

Elle épuise encor ses richesses ;

Et de sa voix les derniers sons

Vous annoncèrent ses largesses.

Mais d'où part ce torrent de feux ?

Devant moi s'ouvre l'Empyrée;

Quelle est cette vierge sacrée

Qui sort sur un char lumineux ?

Des éclairs de son front l'univers se décore, Et la nuit se revêt des couleurs de l'aurore.

Gardez- vous d'en douter, Lorrains; C'est elle-même, elle s'avance :

De ses aïeux, vos souverains, Un chœur illustre la devance :

Sur le front d'un fier conquérant Celui-là 1 reprit sa couronne ,

1. René II, vainqueur de Charles le Téméraire, duc de Bourgogne.

Et, fils généreux de Bellone,

Pleura son ennemi mourant.

De vos pères cet autre 1 embellit l'heureux âge : Ces temples , ces remparts , vos lois, en sont l'ouvrage.

Celui 2 qui lève au-dessus d'eux

Une tête si radieuse

Longtemps dans un exil affreux

Traîna sa jeunesse fameuse. *

En proie aux ravages de Mars,

0 ma patrie, en son absence,

Tu n'étais qu'un désert immense

Tout couvert d'ossements épars !

Il vient, la paix le suit; ces ossements horribles Marchent, courent s'unir, sont des hommes terribles.

Mais de tant de princes rivaux Qui peindrait les exploits sublimes ?

Ces bords n'ont vu que des héros

1. Charles III, fondateur de cette ville magnifique bâtie auprès de l'ancienne ville de Nancy. On l'appelle la Ville-Neuve.

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