‹ uvres de GilbertChapitre 21 sur 43 · C'était l'abbé de Gange · texte numérisé non relu

C'était l'abbé de Gange

Et des maux qu'il m'a faits il souffrit plus que moi. J'ai vu son repentir, je l'ai vu, plein d'alarmes, Tomber à mes genoux , arrosés de ses larmes ; S'accuser, détester cet injuste soupçon, Et, plus amant qu'époux, implorer son pardon.

Au moins n'est-ce pas lui dont la main forcenée

Dans mon sang répandu sans pitié m'a traînée.

Depuis longtemps absent, il ne sait même pas

Que mes yeux sont voilés des ombres du trépas ;

Et peut-être inquiet, brûlant d'impatience

D'oublier sur mon sein les rigueurs de l'absence.

Revient-il à l'instant, croyant déjà me voir

Voler, ouvrir mes bras, prêts à le recevoir.

Vain songe! quel spectacle étonnera sa vue!

Sur un funèbre lit son épouse étendue,

Pâle, sanglante encore et d'une faible voix

Lui criant: « Gange, adieu pour la dernière fois. »

Quel désespoir pour lui ! que de larmes versées!

Quels maux seront les siens ! ô funestes pensées !

J'entends déjà ses cris : « Quels sont ses assassins?

« Les monstres ! où sont-ils? qu'ils meurent de mes mains ! »

Mais que deviendrait-il, grand Dieu! que va-t-il faire, Quand on lui répondra : « Ce monstre est votre frère ? » Il mourra de douleur, et peut-être à mes yeux ! Non : Dieu m'épargnera ce spectacle odieux ; Dieu devant son retour fermera ma paupière. La douceur de le voir à mon heure dernière Sans doute embellirait les bords de mon cercueil ; Mais s'il faut de ses jours acheter ce coup d'oeil , J'aime mieux expirer sans jouir de sa vue, Et je pardonne encore à l'ingrat qui me tue.

C'est ce d'Orme imposteur, cet amant inhumain Qui contre moi de Gange avait armé la main ; Ce d'Orme qui, feignant de partager mes peines, Obtint de mon époux qu'il briserait mes chaînes, Et qui, se prévalant du nom de bienfaiteur, Revint insolemment me demander mon cœur; Lui, seul auteur des maux où l'on m'avait réduite : Sans doute il ignorait que j'en étais instruite : Mais mieux je le savais, mieux ces fers, tour à tour Rompus, forgés par lui, me montraient le détour Par où ses yeux cherchaient la route de mon âme,

Moins votre fille osa désespérer sa flamme :

Mon cœur saignait encor des maux qu'il m'avait faits.

D'un rayon d'espérance amuser ses souhaits,

Malheureuse ! c'était compromettre ma gloire :

Instruire mon époux d'une ardeur aussi noire,

C'était troubler ses jours ; pour m'en faire un appui ,

C'était semer la haine entre son frère et lui :

Que faire? d'Olinval1, pour comble d'infortune,

Me rapportait encor sa tendresse importune...

Non, tout ce qu'en prison j'avais souffert de maux ;

Non, ces nuits sans sommeil ; non, ces jours sans repos.

L'horreur de voir à tort ma vertu soupçonnée.

D'être par mon époux trahie, abandonnée,

Tout cela n'était rien près de mon embarras :

Gange en ce temps encor s'arracha de mes bras.

Je ne sais si mon cœur, alors qu'il vint m'apprendre

Ce voyage fatal qu'il devait entreprendre,

Pressentit le destin qui m'allait accabler.

Mais mon sang se glaça ; je ne pus lui parler :

Tout mon corps frissonnait de secrètes alarmes,

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