‹ uvres de GilbertChapitre 22 sur 43 · Le chevalier de Gange · texte numérisé non relu

Le chevalier de Gange

Je poussais des soupirs , mes yeux fondaient en larmes , Et je crus même entendre une plaintive voix Me dire en l'embrassant... C'est la dernière fois.

Il partit ; et , le front tout rayonnant de joie ,

Déjà ses deux rivaux croyaient tenir leur proie.

En vain je me voulus dérober à leurs yeux ;

Partout je retrouvais leur visage odieux.

Avant-hier enfin, de tristesse abattue,

Après l'aurore au lit je me vis retenue.

Je jette, en m' éveillant, les yeux autour de moi :

Ils étaient à mes pieds : jugez de mon effroi...

J'étais seule, on avait écarté mes suivantes,

Que faire? hélas!... « Répondre à nos flammes brûlantes, »

Me criaient-ils tous deux, « madame, ou bien mourir :

« Il n'est plus de retard, parlez, il faut choisir. »

Et tout en me parlant, d'Orme, d'un air farouche.

L'œil en feu, présentait une coupe à ma bouche:

Je la saisis, je feins d'en boire le poison,

J'implore les secours de la religion :

D'Orme va les chercher; et moi, dans son absence,

J'ose de d'Olinval invoquer la clémence ;

Je m'élance à ses pieds que je baise en pleurant : « Si la vertu sur vous a le moindre ascendant , « Si vous aimez un frère à qui l'hymen me lie , « Si vous m'aimez moi-même, accordez-moi la vie. » Mes larmes, mon effroi, la pâleur de mon teint, Ce trouble attendrissant qui m'agitait le sein, Ce pouvoir que mon sexe a sur l'homme sensible, Tout semblait adoucir ce lion inflexible : J'allais tout obtenir, il répandait des pleurs : D'Orme rentre, il le voit partager mes douleurs, Et sans l'importuner d'un reproche inutile, Terrible, un glaive en main, l'œil de rage immobile. Fond sur moi, de vingt coups me déchire le flanc r Fuit, emmène son frère, et me laisse en mon sang Me traîner en criant : Au secours! on me tue!...

Je mourais : on arrive, et je suis secourue ; Mais en vain, c'en est fait, mon trépas est certain : Tous mes coups sont partis d'une trop sûre main. Ce n'est que pour souffrir que je respire encore : Le ciel, entre un époux qui m'aime et que j'adore, Entre ma mère et moi , va de l'éternité

Élever malgré nous le rempart redouté.

Nous ne nous verrons plus, nous qui n'étions qu'une âme ;

Vous n'avez plus de fille , et Gange plus de femme :

Moi, je vous perds tous deux, et j'emporte en mourant

La douleur d'affliger ma mère et mon amant.

Mon amant! en prison par lui je fus plongée,

H me persécuta, je dois être vengée;

Ah ! je le serai trop!... on va le soupçonner

De m'avoir fait, hélas! lui-même assassiner,

Et sans autre raison que mes pleurs, que mes peines,

Peut-être sera-t-il chargé d'horribles chaînes,

Comme un vil criminel traîné dans un cachot ;

Que vous dirai-je enfin? conduit sur l'échafaud!

Ah, ma mère ! mais non, vous prendrez sa défense :

Allez aux magistrats prouver son innocence ;

Montrez-leur cet écrit : c'est votre fille en pleurs ,

C'est moi qui vous en prie au nom de mes douleurs.

Lisez, contez-leur tout d'une bouche fidèle ;

Dites... mais pardonnez, déjà ma main chancelle,

Tout mon corps se roidit, je me sens assoupir,

J'expire, et c'est pour vous qu'est mon dernier soupir.

DOKVAL A MELIDOK

S'il est possible encor de t'arracher au crime, De retenir tes pas sur les bords de l'abîme ; Si, des plaisirs déjà savourant le poison, Ton âme n'est point sourde aux cris de.la raison ; 0 mon cher Mélidor ! permets que je t' éclaire, Ouvre un moment les yeux sur le destin d'un frère , Vois jusqu'où m'a conduit la soif des voluptés, Pleure-moi, plains mes maux que j'ai trop mérités, Et tremble -de marcher sur les pas d'un coupable. Mon exemple est terrible, et mon crime exécrable. L'amour et l'amitié, l'hymen, l'humanité, L'honneur, les lois, le ciel, je n'ai rien respecté,

J'ai tout trahi; je suis un monstre sanguinaire, Dont le fer d'un bourreau doit délivrer la terre. Malheureux ! je frémis en songeant à mon sort , Le seul nom de mon crime est l'arrêt de ma mort; Et l'instant précieux que j'emploie à t'instruire Est le dernier peut-être où je pourrai t'écrire!... Ces chaînes, ces prisons, que le coupable en pleurs Remplit à tous moments du cri de ses douleurs, Ces échafauds honteux dressés pour son supplice , Tout ce que pour punir inventa la justice, Menace incessamment mes regards éperdus ; Mais mon trépas n'est rien s'il te rend aux vertus. Non, ce n'est point les fers, la perte de ma vie, Ce n'est pas même un nom marqué d'ignominie Que redoute ton frère au repentir livré : Il tremble de mourir sans t'avoir éclairé. La vérité , longtemps à moi-même inconnue , Sur les bords du tombeau brille enfin à ma vue ; Mais son jour trop tardif est déjà vain pour moi : Et s'il me sert encor, c'est pour voir plein d'effroi Le repos, le bonheur que m'a ravi le crime, Et les tourments affreux dont il me rend victime.

Qu'il passe donc en toi , ce jour si redouté ; Je te laisse, en mourant, pour bien la vérité. Vois combien aisément on tombe au précipice : Les charmes du plaisir sont le masque du vice ; Sous ces dehors trompeurs il éblouit nos yeux ; D'abord faible, on finit par être vicieux.

J'avais, il t'en souvient, des vertus en partage; Mes crimes du plaisir ont tous été l'ouvrage. Tendre ami , riche affable , et guerrier valeureux , Je servis mon pays, j'aidai les malheureux, Et le poste éclatant que j'occupe à l'armée, Je le tiens de mon bras et de ma renommée : Heureux, si j'avais su gouverner mes penchants ! Les passions pour nous sont d'aimables tyrans. D'un sexe impérieux adorateur volage, De beautés en beautés je portais mon hommage. Ma naissance , mon nom fameux par les combats , Ce faste éblouissant qui marchait sur mes pas , D'un peuple de Phrynés chatouillaient l'avarice , Et leurs charmes trompeurs, aidés par l'artifice, Dans mon cœur, dévoré par la faim du désir,

Versaient en même temps le vice et le plaisir.

La raison, mais en vain, me découvrait l'abîme;

Je courais au bonheur sur la route du crime :

Ce juge redouté qui tonne au fond des cœurs,

La conscience, en moi s'armant de traits vengeurs,

S'indignait, combattait, me gourmandait sans cesse ;

Je noyais mes remords dans les flots de l'ivresse :

Des bras d'une Laïs, bientôt vil suborneur,

J'allai de l'innocence attaquer la pudeur;

Et du titre d'épouse abusant sa tendresse,

Je lui ravis l'honneur, et ris de sa faiblesse :

Et tu ne tonnais pas, grand Dieu ! que tardais-tu?...

Ma mort était trop peu pour venger la vertu :

11 me manquait encore un titre à ta colère;

Oui, celui d'assassin, oui, celui d'adultère.

J'avais franchi la borne ; et coupable une fois,

L'homme pour s'arrêter ne connaît plus de lois :

Raison, gloire, amitié, religion, nature,

J'avais tout oublié, tout; et mon âme impure,

Si ta mort eût comblé son plus léger désir,

Aurait de ton sang même acheté le plaisir;

Dusses- tu me haïr, non, je ne puis le taire,

L'amour à cet excès m'eût rendu sanguinaire :

De mon plus cher ami devenu le bourreau,

Monstre, j'ai bien osé le plonger au tombeau,

Lui dont j'avais séduit la moitié si chérie!

Lui qui dans Fontenoi me conserva la vie!

Mais sois instruit de tout, vois jusqu'aux moindres traits:

Qui peut craindre un moment d'avouer ses forfaits ,

Qui peut les excuser chérit encor le crime.

Accable qui voudra d'un mépris légitime

Un malheureux rendu la honte de son sang ,

D'autant plus criminel que plus noble est son rang ;

Je n'en murmure point : toi-même, toi, mon frère,

Tu dois me détester, si la vertu t'est chère.

Mon frère ! Ce doux nom m'est-il encor permis?

A l'échafaud voué, mes parents, mes amis,

Doivent me rejeter, doivent me méconnaître.

Je suis le déshonneur du sang qui m'a fait naître ;

J'ai perdu jusqu'au droit d'exciter la pitié ;

Tout de moi, jusqu'au nom, tout doit être oublié.

Voilà, cher Mélidor, voilà ce qu'il m'en coûte

Pour avoir des vertus abandonné la route !

Mes jours!... ah! que ne puis-je encor les réparer!

Mais je n'ai qu'un instant... Qu'il serve à t' éclairer. Vois enfin, vois, mon frère, où l'amour nous entraîne, Et tremble si jamais tu gémis dans sa chaîne. - Que ne puis-je t'armer contre ses faux attraits ! Il promet le bonheur, et nous mène aux forfaits. Ah! si tu connaissais le prix de l'innocence ! Si tu pouvais savoir quelle est sa récompense ! Crois-moi : nul ne sait mieux combien vaut la vertu Que l'homme criminel, quand il s'est reconnu.

Une aimable sirène avait su me séduire :

Mes vœux étaient fixés ; heureux sous son empire ,

Je m'en croyais aimé : l'ingrate me trahit.

En proie à ces fureurs qu'allume le dépit,

Je jurai d'abhorrer tout son sexe perfide.

L'amitié désormais devait être mon guide;

Je voulais asservir mon cœur à la raison.

Bélidor à Paris m'ouvre alors sa maison :

Peu content qu'à son bras ton frère dût la vie,

Au rang de ses amis ce vieillard m'associe.

C'est dans mes entretiens qu'il cherchait ses plaisirs;

Et les siens, jusqu'alors bornant tous mes désirs *

Commençaient à verser le repos dans mon âme,

Quand, par lui présenté, je vins devant sa femme :

Sa femme!... Ah! Mélidor!... A peine en son printemps...

Je la vois... C'est Vénus... Malgré tous mes serments,

Je brûle, je languis, je ne puis plus m'en taire...

Je n'examinai point si ma flamme adultère

Outrageait un ami qui m'accablait de biens,

Si sa femme pouvait, perfide à ses liens,

Sans flétrir son honneur répondre à ma tendresse ;

Mon âme ne songea qu'à fléchir ma maîtresse.

Je déclarai mes feux , ou plutôt ma fureur.

Mon criminel aveu fut payé de bonheur...

J'en jouis... Et l'époux de ma coupable amante

Admirant sur mon front la gaîté renaissante,

Pour être défiant, hélas! trop vertueux,

Peut-être à l'instant même où, cédant à mes feux,

Où, souillant son honneur, j'allais, monstre farouche,

Porter insolemment l'adultère en sa couche ,

Peut-être qu'il songeait à son indigne ami,

Heureux de voir enfin mon repos affermi...

Et moi , moi , Mélidor. . . Cette seule pensée

Doit fermer à mes pleurs ton âme courroucée.

Cependant Bélidor s'avance un jour vers moi :

« Mon ami, me dit-il, je suis sûr de ta foi;

« Mais il transpire un bruit. Tu vois mes pleurs, pardonne ;

« Il faut nous séparer : c'est l'honneur qui l'ordonne.

« Ne me crois pas atteint du plus léger soupçon,

« Nous nous verrons toujours... mais hors de ma maison. »

Je promis tout , mon frère , et peut-être mon âme

Aurait-elle à la fin triomphé de sa flamme.

Je rougis, j'eus horreur d'outrager l'amitié :

Célimène m'écrit, et tout est oublié.

Mais par sa lettre même assuré de mon crime ,

Bélidor en fureur attendait sa victime.

Je vais au lieu marqué... Te le dirai-je? hélas!

Vingt fois près d'arriver, retournant sur mes pas ,

Je reviens, je m'éloigne; une voix effrayante

Me criait d'un côté : « D'Orval, fuis ton amante;

« Regarde son mari , brûlant de se venger,

« S'attacher à tes pas, tout prêt à t'égorger; »

D'un autre, de l'amour la voix enchanteresse

Mè peignait le plaisir, m'invitait à l'ivresse.

L'amour fut obéi; déjà... —Mais son époux

Entre le fer en main , et s'élance sur nous ,

Terrible, l'œil en feu, versant des pleurs de rage,

Et déjà du regard punissant qui l'outrage :

« Ingrat, il est donc vrai, je vois ta trahison;

« Pour me déshonorer je t'ouvris ma maison :

« Viens, lâche, me dit-il; viens, et défends ta vie

« Du front dont tu couvrais Bélidor d'infamie.

« Je t'aurais pardonné de m'arracher des jours

« Dont bientôt la vieillesse interrompra le cours ;

« Mais me ravir l'honneur!... Prends tes armes : si l'âge,

« Blanchissant mes cheveux, a glacé mon courage,

« S'il m'a ravi la force, il me reste le cœur;

« Et si je meurs, au moins mourrai-je avec honneur. »

Te peins-tu ma rougeur, ma honte, ma surprise,

Ce vieillard dont l'aspect m'accable et me maîtrise,

L'embarras de sa femme et ses cris superflus?

Pardonne... hélas! d'Orval ne se connaissait plus.

Nous fondons l'un sur l'autre, et mon ami succombe...

Et c'est sous mes efforts ! . . . Grand Dieu ! ... le voile tombe ;

Je le vois à mes pieds, défiguré, sanglant;

Je me suis élancé sur son corps expirant,

Je le serre en mes bras, et de ma bouche impure

Pour étancher son sang je couvre sa blessure;

Je pleure, appelle en vain des secours trop tardifs,

La chambre retentit de mes discours plaintifs ;

Bélidor! Belidor! ah! rouvre la paupière,

Dis au moins, dis avant de quitter la lumière,

Dis que ton cœur pardonne au malheureux d'Orval.

Réponds-moi , mon ami ! . . . Vains accents ! coup fatal !

Il n'est plus, et je vis! et'je suis l'homicide

De ce faible vieillard!... -Moi... son ami !... perfide!...

Le désespoir m'enflamme, et d'un bras affermi

J'ai pris ce glaive teint du sang de mon ami.

J'en veux percer mon cœur... Son épouse m'arrête.

« Retire-toi, barbare, ou tremble pour ta tête.

« Vois ce corps, vois ce sang répandu par mes coups;

« C'est le sang d'un ami , c'est le sang d'un époux,

« Femme ingrate et cruelle! et tu veux que je vive?

« Ah! rends-lui donc le jour dont ma fureur le prive...

« Ou plutôt prends ce glaive, et sur ce corps fumant,

« Si tu l'aimes encor, viens , égorge un amant

« Qui ne peut plus te voir, qui maudit la lumière :

« Je t'en prie à genoux ; c'est la grâce dernière

« Que désormais je veuille exiger de ta foi;

« Ma mort est un bienfait que j'espère de toi.,. »

En vain, pour apaiser le trouble de mon âme, Elle attestait encor nos plaisirs *et sa flamme. ce Moi, céder à tes vœux? répondre à tes transports? « Regarde ce cadavre... et connais mes remords : « Va, porte ailleurs tes feux, tes caresses, tes larmes, « Barbare, laisse-moi : périssent tous tes charmes! »

Je sors tout agité d'un trouble furieux ; Le tableau de ma vie était devant mes yeux , J'y lisais les horreurs dont j'ai souillé ma gloire : Tous mes crimes enfin accablaient ma mémoire. Plein de haine pour moi, n'osant plus me montrer, Moi-même aux magistrats je courais me livrer, Quand mes amis tremblants, alarmés pour ma vie, M'entraînent avec eux loin de l'ignominie. Je viens dans cet asile; et, depuis ces moments, Solitaire, j'y vis dans le sein des tourments. Le vautour tourmenté d'une faim dévorante Acharne moins son bec à sa proie expirante, Que le remords ne poigne et déchire mon cœur. Toujours sombre, farouche, et couvert de pâleur, Je sèche, je languis au milieu des alarmes;

Je me nourris de fiel, je m'abreuve de larmes; J'invoque le sommeil , et le sommeil me fuit ; Mon œil blessé du jour voit à regret la nuit; Je voudrais me cacher à la nature entière , M' enfoncer tout vivant dans le sein de la terre, Et, m' éloignant d'un monde où je suis trop connu, Le forcer d'oublier que d'Orval a vécu.

Souvent, croyant tromper l'ennui qui m'inquiète, J'erre dans ces jardins qui bordent ma retraite : L'ennui marche avec moi ; tout est noir à mes yeux; Un nuage éternel me dérobe les deux; L'onde frappe mes sens d'un lugubre murmure; L'horreur qui règne en moi s'étend sur la nature ; La crainte est dans mon cœur, le trouble en mon esprit; Partout en traits de sang mon forfait est écrit.

Quelquefois , espérant désarmer sa colère ,

Prosterné devant Dieu, je lui fais ma prière :

« Toi qui vois mes remords , qui sais mon repentir,

« Qui peux finir mes maux ou bien m'anéantir,

« Il en est temps , grand Dieu ! consulte ta clémence ,

« Ou, le tonnerre en main, consomme ta vengeance : « Coupable, hélas ! d'Orval dut être châtié; « Malheureux maintenant, j'ai droit à ta pitié. » Mais ce Dieu courroucé, prêt à me mettre en poudre, Pour réponse à mes vœux me présente la foudre. Sur la terre aussitôt je tombe plein d'effroi, Et la terre, en grondant, semble s'ouvrir sous moi. Je me lève égaré... des spectres m'environnent; J'erre, je fuis, j'entends des accents qui m' étonnent; Je m'arrête-, j'écoute... et soudain Bélidor Me découvre son sein de sang tout rouge encor; Il me montre en pleurant sa blessure mortelle : « Vois l'ouvrage, dit-il, de ta main criminelle; « Mon amitié, tes jours que mon bras défendit, « Tant de dons que sur toi ma bonté répandit, « Regarde, ils ont produit cette reconnaissance : « Tremble, le juste ciel va remplir ma vengeance. »

Il disparaît, et moi, je le suis à grands pas; Je le rappelle en vain, j'ouvre, je tends les bras, Je l'embrasse, il s'échappe, et je le suis encore : Chère ombre, ô mon ami !... Tu fuis, et je m'abhorre!

178 n LE CRIMINEL-

Viens, parle, entends ma voix, qu'exiges-tu? mon sang?

Vois-le couler, ce fer va déchirer mon flanc.

Un moment; chez les morts je suis prêt à te suivre...

Hélas ! c'est mon désir, mais on me force à vivre :

Les lois , Dieu me défend , par un ordre cruel ,

De porter en mon cœur moi-même un fer mortel ;

Mais quand du haut du trône où s'assied la justice

J'entendrai prononcer l'arrêt de mon supplice ,

Rien ne peut m'arracher à ce juste dessein...

D'un bras ensanglanté je percerai mon sein...

Eh! qu'importe, mon frère, à l'État, au ciel même,

Quand les vengeurs des lois, par un ordre suprême,

Condamnent un coupable à descendre au tombeau ,

Que son glaive l'y plonge, ou le fer d'un bourreau?

Je vengerai les lois, je punirai mes crimes;

Mais je ne veux point être une de ces victimes

Qui, mourant au grand jour d'un infâme trépas,

Servent d'exemple à ceux qui marchent sur leurs pas.

Ah ! qu'il en coûte au cœur qui perd son innocence !

Mais qu'entends-je?...un bruit sourd... et vers moi l'on s'avance!

C'en est fait, malheureux!... mon asile est connu.

La liberté, l'honneur, pour moi tout est perdu!

Que faire?... me défendre? ou m' arracher la vie? Me défendre... est un crime... Ah! fuyons l'infamie... Qu'est devenu mon fer?... Frappons, j'en ai le temps... Mais le bruit a cessé... rien ne s'offre à mes sens... Vivons... Ah! Mélidor ! quel démon me tourmente! La feuille qui frémit me glace d'épouvante. Je demande, je crains tout à la fois la mort. Quand verrai-je, ô mon Dieu! le terme de mon sort? Ces remords, ces combats, ces tourments, ces alarmes, N'auront-ils point de fin? point de trêve à mes larmes?

Venez , venez me voir, vous qui dans les plaisirs Apaisez sans terreur la faim de vos désirs ; Approchez , contemplez ce corps pâle et livide , Ces yeux creux et flétris, ce front que l'ennui ride, Ce cœur par les remords percé , mis en lambeaux : L'amour des voluptés a causé tous ces maux. Et toi , mon frère, et toi... que toujours mon image Soit présente à tes yeux, t'écarte du naufrage... Par les tourments affreux dont je suis abattu , Présume le bonheur dont jouit la vertu... Ah ! si je revivais mes jours tissus de crimes ,

Qu'ils seraient innocents!... Souhaits illégitimes! Adieu, mon frère, adieu... Je t'ai tout révélé... Sois heureux, surtout sage, et je meurs consolé.

Le jour fuit, la nuit naît, prompte à s'évanouir; Tout passe, et ma douleur paraît seule éternelle! Je cours après des biens dont je ne puis jouir : Aux cris du malheureux la fortune est rebelle. Point d'espoir de repos... l'abaissement, la faim, Les pleurs, le désespoir, voilà mon apanage. Mes talents, ma vertu, mes veilles, tout est vain ; Ma misère et mes maux croissent avec mon âge. Que devenir? que faire? ô mort, à mon secours! Viens, finis mes tourments; et pourquoi vis-je encore? Pour souffrir, pour traîner d'insupportables jours? La mort aussi me fuit!... vainement je l'implore... Dieu cruel! réponds-moi. Quels sont donc tes desseins. En me chargeant ainsi du poids de l'infortune,

Tandis qu'autour de moi je vois tous les humains M'étaler un bonheur dont l'aspect m'importune? Hélas! si tu ne veux qu'éprouver ma vertu, C'est trop me tourmenter, je la sens qui chancelle; Le besoin la balance et va triompher d'elle. Arrête... malheureux! que je suis combattu! ( Il est donc vrai que l'homme, en proie à la misère, Malgré lui vers le crime est souvent entraîné...

Malheur à ceux dont je suis né!

Père aveugle et barbare ! impitoyable mère ! Pauvres, vous fallait-il mettre au jour un enfant Qui n'héritât de vous qu'une affreuse indigence? Encor si vous m'eussiez laissé votre ignorance, J'aurais vécu paisible en cultivant mon champ... Mais vous avez nourri les feux de mon génie; Mais, vous-mêmes, du sein d'une obscure patrie Vous m'avez transporté dans un monde éclairé. Maintenant au tombeau vous dormez sans alarmes, Et moi... sur un grabat arrosé de mes larmes, Je veille, je languis par la faim dévoré, Et tout est insensible aux horreurs que j'endure 1 Tout est sourd à mes cris*., tout dort dans la nature^

Dans les bois, à la ville, aux champs et sur les flots.

Le M***, au teint de rose et l'ami du repos,

Ronfle nonchalamment étendu sur la plume ;

Et jusqu'à l'artisan qui, dès l'aube du jour,

Faisant sous un marteau retentir son enclume,

Donne aux époux voisins le signal de l'amour,

Tout repose endormi dans l'oubli de ses peines.

Mes yeux seuls sont ouverts, je suis seul malheureux...

Seul, je remplis les airs de mes cris douloureux ;

Seul, de tous les penchants mon cœur porte les chaînes.

L'honneur, qui, me berçant de l'espoir d'un grand nom,

M'emporte malgré moi sur les pas d'Apollon,

L'ambition de l'or, la jalousie impure,

Et l'amour, pour tout autre une source de biens.

Me causent plus de maux que la faim la plus dure.

Heureux cent fois le pauvre à qui de doux liens

Peuvent faire oublier les soucis de la vie !

Heureux, bien plus heureux cet homme de génie,

Qui, placé dans l'aisance et cultivant les arts,

N'a pas besoin d'appui pour fixer nos regards !

Il vole à tire-d'aile au temple de mémoire;

Semblables aux beautés qui vont baissant les yeux

A l'aspect d'un soleil brûlant et radieux,

Les grands le craindront tous, éblouis de sa gloire...

Et moi, moi, malheureux, j'aurai beau travailler,

Je vivrai dans l'oubli... la muse mercenaire

D'un éclat glorieux ne peut jamais briller...

Mais cessons de me plaindre, et tremblons de déplaire.

Forêts solitaires et sombres, Je viens, dévoré de douleurs, Sous vos majestueuses ombres, Du repos qui me fuit respirer les douceurs.

Recherchez, vains mortels, le tumulte des villes ; Ce qui charme vos yeux aux miens est en horreur : Ce silence imposant, ces lugubres asiles, Voilà ce qui peut plaire au trouble de mon cœur.

Arbres, répondez-moi!... Cachez-vous ma Sylvie? Sylvie, ô ma Sylvie!... Elle ne m'entend pas. Tyrans de ces forêts, me l'auriez- vous ravie? Hélas ! je cherche en vain la trace de ses pas.

0 feuillages chéris, voluptueux feuillages, Combien de fois vos noirs ombrages Nous ont aux yeux jaloux l'un et l'autre voilés, Et que ces doux instants se sont vite écoulés !

Toi qui me répétais les chants de ma Sylvie, Quand, seule, elle vantait les douceurs de sa vie, L'entends-tu? parle, écho; dis, me la rendra-t-on? Hélas! il semble qu'il dit non...

Mais quel son a frappé mon oreille éperdue? Peut-être est-ce un soupir de ma divinité,

Qui dit à mon cœur agité :

Viens, elle te sera rendue...

C'est elle! ô doux retour! hâtons-nous d'approcher. J'entends ses pieds fouler les feuilles gémissantes ; Mais non... c'est ce ruisseau qui va contre un rocher Briser, en murmurant, ses ondes blanchissantes.

Ce ruisseau murmurer?... 11 gémit sur mon sort... Ces arbres attristants et voués à la mort,

Qui couronnent ces rives, Ces sapins, ces cyprès, leur morne majesté, Ces bois silencieux, leur vaste obscurité, Tout semble prendre part à mes douleurs plaintives.

Ah! revînt-elle encore, il ne sera plus temps. Ses yeux, au lieu de moi, retrouveront ma cendre ; Et les pleurs que sur elle on la verra répandre, Ses regrets douloureux, ses longs gémissements, Viendront au tombeau même éveiller mes tourments,

Sur un vieux char de fer, traîné par les orages, L'hiver, ce noir géant, compagnon des ravages, Fuit avec les frimas et l'ennui, ses enfants. Aux accords enchanteurs des oiseaux triomphants, Foulant d'un pied léger la naissante verdure, Le Printemps, au milieu d'une foule d'amours, Des zéphyrs précédé, suivi par les beaux jours, . Arrive, et d'un coup d'oeil embellit la nature.

L'arbre, qui n'était plus qu'un cadavre séché,

Est étonné des fleurs qui brillent sur sa tête;

Et le fleuve, tantôt sous les glaces caché,

Tantôt rapide, impur, battu par la tempête,

Se promène orgueilleux du calme de ses eaux;

Et vous, longtemps muets vous murmurez, ruisseaux ;

Vous admirez déjà les fleurs les plus superbes

Se disputer l'honneur de parfumer vos bords;

Et vous, Amour ! et vous, tout ressent vos transports :

Le zéphyr caressant courbe en onde les herbes,

Et l'oiseau tout de feu, d'arbre en arbre élancé,

Poursuit, atteint, saisit, relâche sa femelle,

L'attrape de nouveau, l'agace, bat de l'aile,

Et sous un sein brûlant tenant son corps pressé,

En jouit, et s'envole en chantant avec elle.

La fleur même en nos prés penche amoureusement,

Sur sa voisine obéissante, Sa tête d'or, d'azur et de pourpre éclatante, Et la baise cent fois par un doux mouvement.

Le ris de la nature est sur toutes les lèvres :

Voyez-vous ces brebis, ces génisses, ces chèvres,

Bondir sur la campagne, et, pleines de désirs,

Appeler leur époux aux amoureux plaisirs,

Tandis que sous un arbre, auprès de son amante,

Le berger les lui montre, et lui dit en pleurant :

« Toi seule es insensible au feu qui me tourmente. »

La bergère rougit, et baisse en soupirant

Ses yeux chargés de pleurs où se peint sa défaite. Jouis, heureux berger, tes vœux sont couronnés ; Vainqueur de ta bergère, allons, sur ta musette Célèbre les plaisirs que l'amour t'a donnés; Accompagne ma voix... Hélas! ses sons expirent; Je fais pour m'abuser des efforts superflus; Et l'aspect du bonheur que les autres respirent Pour les infortunés est un tourment de plus. Déployez-vous pour eux vos frais et verts ombrages, Bois, longtemps attristés de vous voir sans feuillages? Ces monts d'azur épars sous la voûte du ciel, Ce tapis de gazon étendu sur les plaines, Ces arbres odorants, ces limpides fontaines, Tous ces riants objets dissipent-ils le fiel Qui fait de leurs longs jours un hiver éternel?

Mais quels chants! loin de moi, fuis, pensée odieuse; Sur de plus beaux sujets promenons mes regards ; Vois-je pas de buveurs une troupe joyeuse? Que de flacons remplis sur ces gazons épars î Le souris sur la bouche, auprès de sa Glycère, Chacun s'arme du sien, le bouchon saute en l'air,

Le vin brille, le verre entre-choque le verre ;

De tous les dons du ciel le vin est le plus cher,

Disent-ils, et soudain ils entonnent ensemble

Des hymnes en l'honneur du dieu qui les rassemble ;

Et tous levés en chœur, ils ont en même temps

Par trois libations salué le Printemps.

Mais un autre tableau devant moi se découvre :

Dans ces vastes jardins où s'élève le Louvre,

Enorgueilli d'avoir des rois pour habitants,

Où le marbre animé retrace à notre vue

Des héros fabuleux les exploits éclatants,

Que borde d'arbres verts une forêt touffue,

Théâtre où nos beautés vont disputer les cœurs,

Quel concours a paru! la ville est délaissée :

Ces lieux, longtemps déserts, sont un autre Elysée,

Et des ajustements les diverses couleurs,

Réfléchissant l'éclat dont brille la verdure,

Charment les yeux surpris de ces riants tableaux.

La Seine, à cet aspect, semble arrêter ses flots,

Et soudain, de plaisir suspendant son murmure,

Se dresse sur son urne, et dit : C'est le Printemps;

Et c'est aussi ce dieu qu'ont célébré mes chants.

Fiers souverains des bois, souffrez qu'en vos repaires,

Délaissé par les miens, des mortels rebuté,

Je vienne parmi vous chercher l'humanité :

Vous êtes moins que l'homme et durs et sanguinaires.

Le sanglier qui voit, frappé d'un coup mortel,

Succomber son semblable, Soudain pour le venger vole au chasseur cruel, Et brave, en l'attaquant, son tonnerre effroyable.

L'homicide lion qui, tombant de langueur,

Ne peut chercher sa nourriture, Voit un autre lion qui, plaignant son malheur, Vient avec lui partager sa pâture. *

Sombres cités du peuple dévorant.

Forêts, avez-vous vu le loup, brûlant d'envie, Arracher au loup expirant La brebis qu'il avait ravie?

Non : l'homme seul jaloux, insensible, inhumain, Abhorre, ne plaint point, déchire son semblable. De l'homme avec regret l'homme apaise la faim ; Qui semble malheureux, à nos yeux est coupable. Tous les cœurs sont d'airain ; le grand est orgueilleux,

Le riche avare, et le pauvre envieux.

L'univers est un temple où l'on voit l'injustice Se targuer sur l'autel, un sceptre dans la main. La modeste vertu, victime du dédain,

Y marche l'œil baissé devant l'éclat du vice; Et les pâles talents, couchés sur des grabats,

Y veillent consumés par la faim qui les presse, Tandis que, s'égayant, chantant dans la paresse. L'ignorance au teint frais s'endort sous le damas.

Et je vivrais encor dans ce coupable monde! Non : autant mes malheurs y furent douloureux,

Autant pour lui ma haine est brûlante et profonde,

Tigres, recevez-moi dans vos séjours affreux;

Je veux vivre avec vous. Qu'un morne et noir silence,

Qu'une effrayante nuit attriste au loin ces bois ;

Pour en bouleverser la solitude immense,

Que les vents, échappés de leurs cachots étroits,

Unissent leur murmure au fracas du tonnerre,

Du chêne à longs éclats déchirent les rameaux,

Déracinent le pin, qui, renversé par terre,

Écrase sous son poids des milliers d'arbrisseaux :

Leur ténébreuse horreur m'est également chère.

Quand le teint du soleil s'obscurcit de pâleur, Quand tout autour de moi respire la tristesse, Mon cœur est soulagé, je sens moins mon malheur; Je crois que la nature à mon sort s'intéresse; Je crois que, courroucé d'avoir vu les humains Refuser des secours à mes tristes destins, Le ciel ne daigne plus leur prêter sa lumière : Ou plutôt il me semble, et j'en suis consolé, Que tout est comme moi plaintif et désolé. J'aime à me retracer ma nouvelle carrière :

Mon lit sera la feuille, un antre ma chaumière, L'herbe ma nourriture, et l'onde ma boisson, Mes plaisirs l'innocence, et mon bien la raison.

Ainsi, par les sentiers de la misanthropie, Quand au bord du tombeau je serai parvenu,

Ces mots seront les derniers de ma vie : « J'eusse aimé les humains s'ils aimaient la vertu. »

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