POÉSIES
Vous que l'on vit toujours chéris de la fortune, De succès en succès promener vos désirs, Un moment , vains mortels , suspendez vos plaisirs : Malheureux... Ce mot seul déjà vous importune! On craint d'être forcé d'adoucir mes destins ! Rassurez- vous, cruels; environné d'alarmes, J'appris à dédaigner vos bienfaits incertains, Et je ne viens ici demander que des larmes.
Savez-vous quel trésor eût satisfait mon cœur? La gloire ; mais la gloire est rebelle au malheur, Et le cours de mes maux remonte à ma naissance.
Avant que, dégagé des ombres de l'enfance, Je pusse voir l'abîme où j'étais descendu, Père, mère, fortune, oui, j'avais tout perdu. Du moins l'homme éclairé , prévoyant sa misère , Enrichit l'avenir de ses travaux présents ; L'enfant croit qu'il vivra comme a vécu son père, Et tranquille s'endort entre les bras du Temps. La raison luit enfin, quoique tardive à naître. Surpris, il se réveille, et, chargé de revers, Il se voit sans appui dans un monde pervers, Forcé de haïr l'homme avant de le connaître.
Saison de l'ignorance, ô printemps de mes jours! Faut-il que, tourmenté par un instinct perfide, J'aie, à force de soins, précipité ton cours, Trop lent pour mes désirs, mais déjà si rapide? Ou faut-il qu'aujourd'hui, sans gloire et malheureux, Jusqu'à te désirer je rabaisse mes vœux? Pareil à cet aiglon qui, de son nid tranquille, Voyant près du soleil son père transporté Nager avec orgueil dans des flots de clarté, S'élève, bat les airs de son aile indocile,
Retombe, et, ne pouvant le suivre que des yeux, En accuse son nid , et , d'un bec furieux , Le disperse brisé, mais en vain le regrette , Quand, égaré dans l'ombre, ii erre sans retraite.
Mais on admire, on aime, on soutient les talents; C'est en vain qu'on voudrait repousser leurs élans : Sur ses pâles rivaux renversant la barrière, Le génie à grands pas marche dans la carrière. C'est vous qui l'assurez; et moi, que les destins Ont toujours promené sur la scène du monde Je dis ( et ma jeunesse , en naufrages féconde , Étudia longtemps les perfides humains, Apprit où s'arrêtaient les forces du génie) : « Le talent rampe et meurt s'il n'a des ailes d'or, « Ou, vendant ses vertus, rare et noble trésor, « Lève un front couronné de gloire et d'infamie. »
Que ne puis-jè, ô mortels, être accusé d'erreur! Quel que soit mon orgueil, oui, j'aimerais à croire Que j'ai par trop d'audace irrité mon malheur; Que je frappais sans titre aux portes de la gloire.
Il en coûte à mon cœur de vous croire méchants ;
Mais expliquez, cruels, l'énigme de ma vie,
Ou rendez-moi raison de votre barbarie.
Dieu plaça mon berceau dans la poudre des champs ;
Je n'en ai point rougi : maître du diadème,
De mon dernier sujet j'eusse envié le rang,
Et, honteux de devoir quelque chose à mon sang,
Voulu renaître obscur pour m'élever moi-même.
A l'âge où la raison sommeille, oisive encor,
La mienne impatiente ose prendre l'essor :
Au nom seul d'un grand homme on voit couler mes larmes.
Grand Dieu ! ne puis-je encor m'élancer sur ses pas !
Gondé bégaye à peine, il demande des armes,
Et, déjà plein de Mars, respire les combats...
Donnez-moi des pinceaux. — Qu'exiges-tu d'un père?
Mon fils, crois-moi, surmonte un penchant téméraire :
Tu veux chercher la gloire? Eh! ne sais-tu donc pas
Que les plus grands talents y montent avec peine;
Que, noircis par l'envie, accablés par la haine,
Tous ont vu le bonheur s'échapper de leurs bras?
Songe au sort de Milton, songe au destin d'Homère :
L'homme ingrat de leur temps a-t-il changé depuis?
Ah! mon fils, je suis pauvre, et tu n'as plus de mère! Bientôt tu vas me perdre : où seront tes appuis? Mon fils, crois-moi, mon fils, sors de ton indigence; Et vers la gloire alors dirige tes travaux : Au nom de tous les soins qu'on prend de ton enfance, Par mes cheveux blanchis. . . — Donnez-moi des pinceaux. Eh bien ! vis à ton gré. Je te livre à toi-même , Ingrat; mais en suivant ta folle passion, Crains ton père, reçois sa malédiction.
Vous pleurez... ah! mon fils, votre père vous aime; Écoutez. — Des pinceaux! Moi, sillonnant les mers, J'aurais donc, sur la foi du zéphyr infidèle, Poursuivi la fortune au bout de l'univers, Et peut-être, pour prix de mon avare zèle, Enterré sous les flots, en revenant au port, Et mes jours, et mon nom qui peut vaincre la mort! Qu'à son gré l'opulence, injuste et vile amante, Berce sur le damas ce parvenu grossier, Et laisse le poëte, à l'ombre d'un laurier, Charmer par ses concerts le sort qui le tourmente : / Il n'est qu'un vrai malheur, c'est de vivre ignoré ! L'homme brille un moment, et la tombe dévore
Les titres fastueux dont on fut décoré , Nos maux, et ces plaisirs que le vulgaire adore ; Tout périt sous la faux de la Mort ou du Temps : Mais la gloire du moins que l'homme a méritée Survit à son trépas, et s'accroît par les ans; Et loin de les flétrir, la fortune irritée Ajoute un nouveau lustre aux talents glorieux.
Racine, dieu des vers! Corneille, esprit sublime!
Vous pouvez effrayer un cœur pusillanime;
Peut-être avec dédain vos mânes radieux
Du haut des monts sacrés regardent qui nous sommes ;
Mais, si j'en crois mon cœur, on peut vous égaler :
Le ciel, en vous formant, voulut se signaler,
J'y consens ; mais enfin vous n'êtes que des hommes.
Ainsi je m'abusais. Sans guide , sans secours, J'abandonne , insensé , mon paisible village , Et les champs où mon père avait fini ses jours* Gieux , tonnez contre moi ; vents , armez votre rage ; Que, vide d'aliments, mon vaisseau mutilé Vole au port sur la foi d'une étoile incertaine;
Et par vous loin du port soit toujours exilé! Mon asile est partout où l'orage m'entraîne. Qu'importe que les flots s'abîment sous mes pieds , Que la mort en grondant s'étende sur ma tête ? Sa présence m'entoure , et , loin d'être effrayés , Mes yeux avec plaisir regardent la tempête : Du sommet de la poupe , armé de mon pinceau , Tranquille, en l'admirant, j'en trace le tableau.
Je n'avais point alors essuyé de naufrage ;
Mon génie abusé croyait à la vertu ,
Et,, contre les destins rassemblant son courage,
Se nourrissait des maux qui l'avaient combattu.
« Mon sort est d'être grand ; il faut qu'il s'accomplisse ;
« Oui, j'en crois mon orgueil, tout, jusqu'à mes revers.
« Qui de ceux dont la voix éclaira l'univers
« N'a point de la fortune éprouvé l'injustice?
« Un dieu, sans doute un dieu m'a forgé ces malheurs >
« Gomme des instruments qui peuvent à ma vue
« Ouvrir du cœur humain les sombres profondeurs,
« Source de vérités , au vulgaire inconnue.
« Rentrez dans le néant, présomptueux rivaux;
« Ainsi que le soleil dans sa lumière immense « Cache ces astres vains levés en son absence, « Je vais vous effacer par mes nobles travaux. » - Mon âme (quel orgueil, grand Dieu, l'avait séduite!) Dévorait des talents le trône révéré, Et dans tous les objets dont je marche entouré, Ma gloire en traits de feu déjà me semble écrite.
Prestiges que bientôt je vis s'évanouir! Doux espoir de l'honneur, trop sublime délire! Ah ! revenez encor, revenez me séduire : Pour les infortunés, espérer c'est jouir. Je n'ai donc en travaux épuisé mon enfance Que pour m'environner d'une affreuse clarté Qui me montrât l'abîme où je meurs arrêté. Ne valait- il pas mieux garder mon ignorance?
Trop heureux Philémon, s'il connaît son bonheur! Fidèle au rang obscur qu'il reçut de ses pères, Longtemps de sa jeunesse il voit briller la fleur; Et, cultivant en paix ses champs héréditaires, Ne craint pas que toujours ses efforts abusés
Laissent tomber son corps privé de nourriture : La terre au jour marqué lui rend avec usure Les trésors qu'en ses flancs il avait déposés. Il n'a point, il est vrai , vu nos cités immondes, D'où le grand, étonné de ses vastes besoins, De leurs productions épuise les deux mondes. Nos sciences, nos arts, étrangers à ses soins, Ne l'ont point dépouillé de ses mœurs ingénues. Roulez en char brillant votre heureux déshonneur, Jamais de Philémon vous ne serez connues, Beautés dont on nourrit les vices sans horreur, Tandis que les talents, amis de l'innocence, Méconnus, repoussés dans leur premier essor, Tombent découragés, et meurent d'indigence Sous l'ombre d'un laurier qu'on leur dispute encor. Ce protecteur qui marche en semant les promesses, Même en trompant ses vœux l'abaissa-t-il jamais? Burrhus, qui va comptant les ingrats qu'il a faits, Lui vient-il reprocher ses honteuses largesses? Aux malheureux toujours on trouve des forfaits, Et les plus généreux vendent cher leurs bienfaits. Pour qui les verts bosquets ouvrent-ils leurs ombrages?
Les tranquilles étangs, les tortueux vallons,
Les antres toujours frais, les ruisseaux vagabonds,
Les chants du peuple ailé, ses jeux dans les feuillages,
Le paisible sommeil sur des lits de gazon,
La justice, la paix, tout rit à Philémon.
Oh! combien j'eusse aimé cette beauté naïve,
Qui , d'un époux absent pressentant le retour,
Rassemble tous les fruits de son fertile amour,
Dirige des aînés la marche encor tardive,
Et, portant dans ses bras le plus jeune de tous,
Vole au bout du sentier par où descend leur père !
Elle le voit : grand Dieu ! dérobe à ma misère
L'aspect de leurs plaisirs dont mon cœur est jaloux...
N'est-ce donc point assez des tourments que j'endure?
Quoi! je porte un cœur noble, et d'un œil plein d'effroi
Je lis sur tous les fronts le mépris et l'injure!
Le dernier des mortels est plus heureux que moi !
Ah! brisons ces pinceaux! tombe, lyre inutile!
Périsse un monde injuste; et toi qui m'as perdu,
Gloire, fantôme ingrat, à la brigue vendu,
Va, je perds sans regret ta couronne futile :
C'est le prix de l'intrigue, et je ne puis ramper*
Si pourtant les destins cessaient de me frapper...
Des hommes quelquefois l'injustice se lasse...
Je puis être du moins fameux par mon audace !
Oui , tremblez , fiers rivaux , détournez vos mépris ;
L'intrépide lion dans un piège surpris
S'irrite du danger, et de sa dent tenace
Ronge, en grondant, la toile où lui-même s'enlace,
Se roule, et peut enfin, par un dernier effort,
La briser, s'échapper, et, prodiguant la mort
Au peuple de chasseurs qui l'attaque et le brave ,
Marcher, roi des forêts qui le virent esclave.
Vain espoir! qu'ai-je dit? hélas! sans de longs jours
Le poète languit dans la foule commune ;
Et s'il fut en naissant chargé de l'infortune,
Si l'homme, pour lui seul avare de secours,
Refuse à ses travaux même un juste salaire,
Que peut-il lui rester?... Oh pardonnez, mon père,
Vous me l'aviez prédit... je ne vous croyais pas :
Ce qui peut lui rester ? La honte et le trépas.
C'en est donc fait : déjà la perfide espérance Laisse de mes longs jours vaciller le flambeau ;
A peine il luit encore, et la pâle indigence M'entr'ouvre lentement les portes du tombeau. Mon génie est vaincu. Voyez ce mercenaire, Qui, marchant à pas lourds dans un sentier scabreux, Tombe sous son fardeau ; longtemps le malheureux Se débat sous le poids, lutte, se désespère, Cherchant au loin des yeux un bras compatissant ; Seul il soutient la masse à demi soulevée; Qu'on lui tende la main , et sa vie est sauvée : Nul ne vient, il succombe, il meurt en frémissant : Tel est mon sort. Bientôt je rejoindrai ma mère, Et l'ombre de l'oubli va tous deux nous couvrir.
0 rives de la Saône , où ma faible paupière A la clarté des cieux commença de s'ouvrir, Lieux où l'on sait au moins respecter l'innocence, Vous ne me verrez plus! mon dernier jour s'avance; Mes yeux se fermeront sous un ciel inhumain. Amis!... vous me fuyez, cruels! je vous implore, Rendez-moi ces pinceaux échappés de ma main... Je meurs... Ce que je sens, je le veux peindre encore.
SATIRE A M. FRERON
Ne prétends plus , Fréron , par tes savants efforts , Détrôner le faux goût qui règne sur nos bords, Depuis que nous pleurons l'innocence exilée : Sous tes mâles écrits vainement accablée , On voit renaître encor l'hydre des sots rimeurs , Et la chute des arts suit la perte des mœurs.
Un monstre dans Paris croît et se fortifie , Qui, paré du manteau de la philosophie, Que dis-je? de son nom faussement revêtu, Étouffe les talents et détruit la vertu. Dangereux novateur, par son cruel système ,
Il veut du ciel désert chasser l'Être suprême ;
Et du corps expiré l'âme éprouvant le sort,
L'homme arrive au néant par une double mort.
Ce monstre toutefois n'a point un air farouche ,
Et le nom des vertus est toujours dans sa bouche.
D'abord, de l'univers réformateur discret,
Il semait ses écrits à l'ombre du secret,
Errant, proscrit partout, mais souple en sa disgrâce;
Bientôt, le sceptre en main, gouvernant le Parnasse,
Ce tyran des beaux-arts, nouveau dieu des mortels,
De leurs dieux diffamés usurpa les autels;
Et lorsque abandonnée à cette idolâtrie,
La France qu'il corrompt touche à la barbarie ,
Fidèle à nous vanter, son parti suborneur,
Nous a fermé les yeux sur notre déshonneur,
« Quoi ! votre muse en monstre érige la sagesse! « Vous blâmez ses enfants, et leur crédit vous blesse, « Vous, jeune homme ! au bon sens avez-vous dit adieu? « Je soupçonne entre nous que vous croyez en Dieu ; « Gardez-vous de l'écrire, et respectez vos maîtres ; a Groire en Dieu fut un tort permis à nos ancêtres;
« Mais dans notre âge! Allons, il faut vous corriger. « Éclairez-vous, jeune homme, au lieu de nous juger ; « Pensez; à votre Dieu laissez venger sa cause: « Si vous saviez penser, vous feriez quelque chose, « Surtout point de satire ; oh ! c'est un genre affreux ! « Eh! qui put vous apprendre, écolier ténébreux, « Que des mœurs parmi nous la perte était certaine ; « Que les beaux-arts couraient vers leur chute prochaine? « Partout-, même en Russie, on vante nos auteurs, « Comme l'humanité règne dans tous les cœurs ! « Vous ne lisez donc pas le Mercure de France ? « Il cite au moins par mois un trait de bienfaisance. »
Ainsi le grand Pathos, ce poëte penseur, De la philosophie obligeant défenseur, Conseille par pitié mon aveugle ignorance , De nos arts, de nos mœurs garantit l'excellence; Et, de son plein savoir, si je réplique un mot, Pour prouver que j'ai tort, il me déclare un sot.
Mais de ces sages vains confondons l'imposture. De leur règne fameux retraçons la peinture;
Et que mes vers, enfants d'une noble candeur, Éclairent les Français sur leur fausse grandeur.
Eh ! quel temps fut jamais en vices plus fertile , Quel siècle d'ignorance en beaux faits plus stérile, Que cet âge nommé siècle de la raison? Tout un monde sophiste, en style de sermon, De longs écrits moraux nous ennuie avec zèle ; Et l'on prêche les mœurs jusque dans la Pucelle. Je le sais ; mais, ami , nos modestes aïeux Parlaient moins de vertus et les cultivaient mieux. Quels demi-dieux enfin nos jours ont-ils vus naître. Ces Français si vantés, peux-tu les reconnaître? Jadis peuple héros, peuple femme en nos jours, La vertu qu'ils avaient n'est plus qu'en leurs discours. Suis les pas de nos grands : énervés de mollesse, Ils se traînent à peine en leur vieille jeunesse, Courbés avant le temps, consumés de langueur, Enfants efféminés de pères sans vigueur ; Et cependant, nourris des leçons de nos sages, Vous les voyez encore, amoureux et volages, Chercher, la bourse en main, de beautés en beautés,
La mort qui les attend au sein des voluptés ; De leurs biens, prodigués pour d'infâmes caprices, Enrichir nos Phrynés, dont ils gagent les vices; Tandis que l'honnête homme, à leur porte oublié, N'en peut même obtenir une avare pitié. Demi-dieux avortés, qui, par droit de naissance, Dans les camps, à la cour, régnent en espérance, Quels succès leurs talents semblent nous présager ! Ceux-là font de leurs mains courir ce char léger Que roule un seul coursier sur une double roue; Ceux-ci, sur un théâtre où leur mémoire échoue. En bouffons apprentis défigurent ces vers Où Molière prophète exprima leurs travers ; Par d'autres , avec art , une paume lancée Va, revient, tour à tour poussée et repoussée : Sans doute , c'est ainsi que Turenne et Villars S'instruisaient dans la paix aux triomphes de Mars.
La plupart, indigents au milieu des richesses, Achètent l'abondance à force de bassesses. Souvent à pleines mains d'Orval sème l'argent; Parfois, faute de fonds, monseigneur est marchand.
Que dirai-je d'Arcas, quand sa tête blanchie, En tremblant, sur son sein se penche appesantie; Quand son corps, vainement de parfums inondé, Trahit les maux secrets dont il est obsédé ? Scandalisant Paris de ses vieilles tendresses, Arcas, sultan goutteux , veut avoir vingt maîtresses; Mais, en fripon titré, pour avoir leurs appas, Arcas vend au public le crédit qu'il n'a pas. Digne fils d'un tel père, Alford, chargé de dettes, Met ses jeunes amours aux gages des coquettes : Plus philosophe encor^ d'Orimond ruiné Épouse un équipage en épousant Phryné.
Qui blâmerait ces nœuds? L'hymen n'est qu'une mode, Un lien de fortune , un veuvage commode, Où chaque époux, brûlé d'adultères désirs, Vit, sous le même nom , libre dans ses plaisirs.
Vois-tu, parmi ces grands, leurs compagnes hardies Imiter leurs excès, par eux-même applaudies , Dans un corps délicat porter un cœur d'airain, Opposer aux mépris un front toujours serein;
Et, du vice endurci témoignant l'impudence, Sous leur casque de plume étouffer la décence?
Assise dans ce cirque où viennent tous les rangs Souvent bâiller en loge, à des prix différents, Cloris n'est que parée , et Gloris se croit belle. En vêtements légers l'or s'est changé pour elle : Son front luit , étoile de mille diamants; Et mille autres encore, effrontés ornements, Serpentent sur son sein , pendent à ses oreilles ; Les arts, pour l'embellir, ont uni leurs merveilles : Vingt familles enfin couleraient d'heureux jours, Riches des seuls trésors perdus pour ses atours. Malgré ce luxe affreux et sa fierté sévère , Cloris , on le prétend , se montre populaire : Oui, déposant l'orgueil de ses douze quartiers, Madame en ses amours déroge volontiers : Indulgente beauté, Zélis la justifie; Zélis qui, par bon ton, à la philosophie Joint tous les goûts divers, tous les amusements, Rit avec nos penseurs, pense avec ses amants ; Enfant sophiste, au fond coquette pédagogue ,
Qui gouverne la mode , à son gré met en vogue Nos petits vers lâchés par gros in-octavo , Ou ces drames pleureurs qu'on joue incognito , Protège l'univers, et, rompue aux affaires, Fournit vingt financiers d'importants secrétaires, Lit tout, et même sait, par nos auteurs moraux, Qu'il n'est certainement un Dieu que pour les sots.
Parlerai-je d'Iris? Chacun la prône et l'aime;
C'est un cœur, mais un cœur... c'est l'humanité même !
Si d'un pied étourdi quelque jeune éventé
Frappe, en courant, son chien qui jappe épouvanté,
La voilà qui se meurt de tendresse et d'alarmes ;
Un papillon souffrant lui fait verser des larmes :
Il est vrai; mais aussi qu'à la mort condamné
Lally soit en spectacle à l'échafaud traîné,
Elle ira la première à cette horrible fête
Acheter le plaisir de voir tomber sa tête.
Dira-t-on qu'en des vers à mordre disposés Ma muse prête aux grands des vices supposés ?
J'aurais pu te montrer nos duchesses fameuses, Tantôt d'un histrion amantes scandaleuses, Fières de ses soupirs obtenus à grand prix, Elles-même aux railleurs dénonçant leurs maris; Tantôt, pour égayer leurs courses solitaires, Imitant noblement ces grâces mercenaires, Qui, par couples nombreux, sur le déclin du jour, Vont aux lieux fréquentés colporter leur amour; Contents d'un héritier comme eux frêle et sans force, Les époux, très-amis, vivant dans le divorce; Vainqueurs des préjugés, les pères bienfaisants Du sérail de leurs fils eunuques complaisants; De nouvelles Sapho, dans le crime affermies, Maris de nos beautés sous le titre d'amies ; Et de galants marquis , philosophes parfaits , En petite Gomorrhe érigeant leurs palais.
Mais la corruption, à son comble portée, Dans le cercle des grands ne s'est point arrêtée ; Elle infecte l'empire, et les mêmes travers Régnent également dans tous les rangs divers.
Il faut voir ce marchand, philosophe en boutique, Qui, déclarant trois fois sa ruine authentique, Trois fois s'est enrichi d'un heureux déshonneur, Trancher du financier, jouer le grand seigneur; Monsieur pour ses amis entretient une actrice; Madame, des beaux-arts bourgeoise protectrice, En couvent d'esprits forts transforme sa maison , Et fait de son comptoir un bureau de raison. Partout s'offre l'orgueil, et le luxe, et l'audace. Orgon à prix d'argent veut anoblir sa race ; Devenu magistrat, de mince roturier, Pour être un jour baron il se fait usurier. Jadis son clerc, Mondor, enviait son partage; Tout à coup des bureaux secouant l'esclavage, Il loge sa mollesse en un riche palais , Et derrière un char d'or promenant trois valets, Sous six chevaux pareils ébranle au loin la rue. Mais sa fortune, ami, comment l'a-t-il accrue? Il a vendu sa femme, et ce couple abhorré, Enveloppé d'opprobre, est pourtant honoré.
Eh! quel frein contiendrait un vulgaire indocile.
Qui sait, grâce aux docteurs du moderne évangile, Qu'en vain le pauvre espère en un Dieu qui n'est pas; Que l'homme tout entier est promis au trépas? Chacun veut de la vie embellir le passage ; L'homme le plus heureux est aussi le plus sage; Et, depuis le vieillard qui touche à son tombeau, Jusqu'au jeune homme à peine échappé du berceau, A la ville , à la cour, au sein de l'opulence, Sous les affreux lambeaux de l'obscure indigence, La débauche au teint pâle, aux regards effrontés, Enflamme tous les cœurs vers le crime emportés. C'est en vain que, fidèle à sa vertu première, Louis instruit aux mœurs la monarchie entière : La monarchie entière est en proie aux Laïs ; Leurs vices sont les dieux qu'encense leur pays ; Et la religion, mère désespérée, Par ses propres enfants sans cesse déchirée , Dans ses temples déserts pleurant leurs attentats , Le pardon sur la bouche , en vain leur tend les bras • Son culte est avili , ses lois sont profanées. Dans un cercle brillant de nymphes fortunées, Entends ce jeune abbé : sophiste bel esprit,
Monsieur fait le procès au Dieu qui le nourrit ; Monsieur trouve plaisants les feux du purgatoire, Et, pour mieux amuser son galant auditoire, Mêle aux tendres propos ses blasphèmes charmants, Lui prêche de l'amour les doux égarements, Traite la piété d'aveugle fanatisme, Et donne, en se jouant, des leçons d'athéisme.
Voilà donc, cher ami, cet âge si vanté,
Ce siècle heureux des mœurs et de l'humanité :
A peine des vertus l'apparence nous reste.
Mais, détournant les yeux d'un tableau si funeste,
Éclairés par le goût, envisageons les arts.
Quel désordre nouveau se montre à nos regards!
De nos pères fameux les ombres insultées,
Gomme un joug importun les règles rejetées,
Les genres opposés bizarrement unis,
La nature, le vrai, de nos livres bannis,
Un désir forcené d'inventer et d'instruire,
D'ignorants écrivains, jamais las de produire,
Des brigues, des partis l'un à l'autre odieux,
Le Parnasse idolâtre adorant de faux dieux :
Tout me dit que des arts la splendeur est ternie.
Fille de la Peinture, et sœur*de l'Harmonie,
Jadis la Poésie, en ses pompeux accords,
Osant même au néant prêter une âme, un corps,
Égayait la raison de riantes images ,
Cachait de la vertu les préceptes sauvages
Sous le voile enchanteur d'aimables fictions;
Audacieuse et sage en ses expressions,
Pour cadencer un vers qui dans 1 ame s'imprime.
Sans appauvrir l'idée, enrichissait la rime,
S'ouvrait par notre oreille un chemin vers nos cœurs ,
Et nous divertissait, pour nous rendre meilleurs.
Maudit soit à jamais le pointilleux sophiste
Qui le premier nous dit en prose d'algébriste :
Vains rimeurs, écoutez mes ordres absolus;
Pour plaire à ma raison, pensez; ne peignez plus!
Dès lors la poésie a vu sa décadence;
Infidèle à la rime, au sens, à la cadence,
Le compas à la main , elle va dissertant ;
Apollon sans pinceaux n'est plus qu'un lourd pédant.
C'était peu que changée en bizarre furie,
Melpomène mêlât sur la scène flétrie Des romans fort touchants, car à peine l'auteur Pour emporter les morts laisse vivre un acteur, Que, soigneux d'évoquer des revenants affables, Prodigue de combats, de marchés admirables, Tout poëte moderne, avec pompe assommant, Fit d'une tragédie un opéra charmant :
La muse de Sophocle , en robe doctorale , Sur des tréteaux sanglants professe la morale. Là, souvent un sauvage, orateur apprêté, Aussi bien qu'Arouet parle d'humanité ; Là, des Turcs amoureux, soupirant des maximes, Débitent galamment Sénèque mis en rimes ; Alzire au désespoir, mais pleine de raison , En invoquant la mort commente le Phédon; Pour expirer en forme, un roi, par bienséance, Doit exhaler son âme avec une sentence ; Et chaque personnage au théâtre produit, Héros toujours soufflé par l'auteur qui le suit, Fût-il Scythe ou Chinois, dans un traité sans titre, Par signe interrogé , vous répond par chapitre.
Thalie a de sa sœur partagé les revers :
Peindre les mœurs du temps est l'objet de ses vers ;
Mais, lasse d'un emploi que le goût lui confie,
Apôtre larmoyant de la philosophie,
Elle fuit la gaîté qui doit suivre ses pas,
Et d'un masque tragique enlaidit ses appas.
Tantôt c'est un rimeur, dont la muse étourdie,
Dans un conte ennobli du nom de comédie,
Passe, en dépit du goût, du touchant au bouffon,
Et marie une farce avec un long sermon;
Tantôt un possédé, dont le démon terrible
Pleure éternellement dans un drame risible.
Que dis-je? oser blâmer un drame, un drame enfin!
La comédie est belle, et le drame est divin.
Pour moi, j'y goûte fort, car j'aime la nature,
Ces héros villageois, beaux esprits sous la bure,
Et j'approuve l'auteur de ces drames diserts,
Qui ne s'abaisse point jusqu'à parler en vers ;
Un vers coûte à polir, et le travail nous pèse;
Mais en prose du moins on est sot à son aise.
Partout le même ton ; chaque muse en ses chants
Aux dépens du vrai goût fait la guerre aux méchants ;
Le plus lourd chansonnier de l'Opéra-Comique
Prête à son Apollon un air philosophique,
Et des vers sont charmants, si peu qu'ils soient moraux.
Mais de la poésie usurpant les pinceaux ,
Et du nom des vertus sanctifiant sa prose,
Par la pompe des mots l'éloquence en impose.
Que d'orateurs guindés, qui se disent profonds,
Se tourmentent sans fin pour enfanter des sons!
Dans un livre où Thomas rêve, comme en extase,
Je cherche un peu de sens et vois beaucoup d'emphase.
Un plaisant, des dévots Zoïle envenimé.
Qui nous vend par essais le mensonge imprimé,
Des oppresseurs fameux développant les trames,
Met, pour mieux l'ennoblir, l'histoire en épigrammes.
Chaque genre varie au gré des écrivains,
Et ne connaît de lois que leurs caprices vains.
Sans doute le respect des antiques modèles Eût au vrai ramené les muses infidèles; Eux seuls de la nature imitateurs constants,
Toujours lus avec fruit, sont beaux dans tous les temps ;
Heureux qui, jeune encore, a senti leur mérite!
Même en les surpassant il faut qu'on les imite.
Mais les sages du jour, ou de fiers novateurs ,
De leur goût corrompu partisans corrupteurs,
Ne pouvant les atteindre , ont dégradé leurs maîtres ;
Et, protecteurs des sots flétris par nos ancêtres,
0 de la sympathie inévitable effet !
Ils vengent les Cotîns. des affronts du sifflet.
Voltaire en soit loué ! chacun sait au Parnasse Que Malherbe est un sot, et Quinault un Horace. Dans un long commentaire il prouve longuement Que Corneille parfois pourrait plaire un moment. J'ai vu l'enfant gâté de nos penseurs sublimes, Laharpe , dans Rousseau trouver de belles rimes : Si l'on en croit Mercier, Racine a de l'esprit ; Mais Perrault, plus profond, Diderot nous l'apprit, Perrault, tout plat qu'il est, pétille de génie : Il eût pu travailler à Y Encyclopédie.
Boileau , correct auteur de libelles amers ,
Boileau, dit Marmontel, tourne assez bien un vers:
Et tous ces demi-dieux, que l'Europe en délire A depuis cent hivers l'indulgence de lire, Vont dans un juste oubli retomber désormais, Comme de vains auteurs qui ne pensent jamais.
Quelques vengeurs pourtant, armés d'un noble zèle, Ont de ces morts fameux épousé la querelle : De là sur FHélicon deux partis opposés Rognent, et, l'un par l'autre à l'envi déprisés, Tour à tour s'adressant des volumes d'injures, Pour le trône des arts combattent par brochures. Mais , plus forts par le nombre et vantés en tous lieux , Les corrupteurs du goût en paraissent les dieux. Si Clément les proscrit, Laharpe les protège; Eux seuls peuvent prétendre au rare privilège D'aller au Louvre , en corps , commenter l'alphabet ; Grammairiens jurés, immortels par brevet, Honneurs, richesse, emplois, ils ont tout en partage, Hors la saine raison que leur bonheur outrage; Et le public esclave obéit à leurs lois. Mille cercles savants s'assemblent à leur voix : C'est dans ces tribunaux galants et domestiques
Que parmi vingt beautés, bourgeoises empiriques.
Distribuant la gloire et pesant les écrits,
Ces fiers inquisiteurs jugent les beaux esprits.
0 malheureux auteur dont la plume élégante
Se montre encor du goût sage et fidèle amante;
Qui, rempii d'une noble et constante fierté,
Dédaigne un nom fameux par l'intrigue acheté ,
Et, n'ayant pour preneurs que ses muets ouvrages.
Veut par ses talents seuls enlever les suffrages î
La faim mit au tombeau Malfilàtre ignoré;
S'il n'eût été qu'un sot, il aurait prospéré :
Trop fortuné celui qui peut avec adresse
Flatter tous les partis que gagne sa souplesse ;
De peur d'être blâmé, ne blâme jamais rien;
Dit Voltaire un Virgile, et même un peu chrétien;
Et toujours en l'honneur des tyrans du Parnasse
De madrigaux en prose allonge une préface!
Mais trois fois plus heureux le jeune homme prudent
Qui ; de ces novateurs enthousiaste ardent,
Abjure la raison, pour eux la sacrifie;
Soldat sous les drapeaux de la philosophie !
D'abord, comme un prodige on le prône partout ;
Il nous vante! en effet c'est un homme de goût; Son chef-d'œuvre est toujours l'écrit qui doit éclore; On récite déjà les vers qu'il fait encore. Qu'il est beau de le voir, de dînes en dînes, Officieux lecteur de ses vers nouveau-nés, Promener chez les grands sa muse bien nourrie! Paraît-il, on l'embrasse; il parle, on se récrie : Fût-il un Durosoy, tout Paris l'applaudit; C'est un auteur divin, car nos dames l'ont dit. La marquise, le duc, pour lui tout est libraire; De riches pensions on l'accable; et Voltaire Du titre de génie a soin de l'honorer Par lettres qu'au Mercure il fait enregistrer.
Ainsi, de nos tyrans la ligue protectrice
D'une gloire précoce enfle un rimeur novice :
L'auteur le plus fécond , sans leur appui vanté ,
Travaille dans l'oubli pour la postérité ;
Mais par eux, sans rien faire, un fat nous en impose:
Turpin n'est que Turpin, Suard est quelque chose.
0 combien d'écrivains languiraient inconnus.
Qui , du Pinde français illustres parvenus ,
En servant ce parti conquirent nos hommages!
L'encens de tout un peuple enfume leurs images :
Eux-même, avec candeur se disant immortels,
De leurs mains tour à tour se dressent des autels !
Sous peine d'être un sot, nul plaisant téméraire
Ne rit de nos amis , et surtout de Voltaire.
On aurait beau montrer §es vers tournés sans art,
D'une moitié de rime habillés au hasard,
Seuls, et jetés par ligne exactement pareille,
De leur chute uniforme importunant l'oreille ,
Ou, bouffis de grands mots qui se choquent entre eux,
L'un sur l'autre appuyés, se traînant deux à deux;
Et sa prose frivole, en pointes aiguisée,
Pour braver l'harmonie incessamment brisée :
Sa prose, sans mentir, et ses vers sont parfaits;
Le Mercure trente ans l'a juré par extraits :
Qui pourrait en douter? Moi. Cependant j'avoue
Que d'un rare savoir à bon droit on le loue ;
Que ses chefs-d'œuvre faux, trompeuses nouveautés,
Étonnent quelquefois par d'antiques beautés ;
Que par ses défauts même il sait encor séduire :
Talent qui peut absoudre un siècle qui l'admire. Mais qu'on m'ose prôner des sophistes pesants , Apostats effrontés du goût et du bon sens : Saint-Lambert, noble auteur, dont la muse pédante Fait des vers fort vantés par Voltaire qu'il vante ; Qui, du nom de poëme ornant de plats sermons, En quatre points mortels a rimé les Saisons: Et ce vain Beaumarchais qui, trois fois avec gloire, Mit le mémoire en drame et le drame en mémoire; Et ce lourd Diderot, docteur en style dur, Qui passe pour sublime à force d'être obscur; Et ce froid d'Alembert, chancelier du Parnasse, Qui se croit un grand homme et fit une préface; Et tant d'autres encor dont le public épris Connaît beaucoup les noms et fort peu les écrits; Alors, certes alors, ma colère s'allume, Et la vérité court se placer sous ma plume.
Ah! du moins, par pitié, s'ils cessaient d'imprimer.
Dans le secret, contents de proser, de rimer;
Mais, de l'humanité maudits missionnaires,
Pour leurs tristes lecteurs ces prêcheurs n'en ont guères
Laharpe est-il bien mort ? Tremblons ; de son tombeau
On dit qu'il sort armé d'un Gustave nouveau :
Thomas est en travail d'un gros poëme épique ;
Marmontel enjolive un roman poétique;
Et même Durosoy, fameux par des chansons,
Met Hiistoire de France en opéras bouffons :
Tout compose, et déjà de tant d'auteurs manœuvres
Aucun n'est riche assez pour acheter les œuvres.
Pour moi, qui, démasquant nos sages dangereux,
Peignis de leurs erreurs les effets désastreux.
L'athéisme en crédit, la licence honorée ,
Et le lévite enfin brisant l'arche sacrée :
Qui retraçai des arts les malheurs éclatants, Les ligues, le pouvoir des novateurs du temps,
Et leur fureur d'écrire, et leur honteuse gloire,
Et de mon siècle entier la déplorable histoire :
J'ai vu les maux promis à ma sincérité,
Et, devant craindre tout, j'ai dit la vérité.
Oh! si ces vers, vengeurs de la cause publique,
Qu'approuva de Beaumont la piété stoïque .
Portés par son suffrage, auprès du trône admis,
Obtiennent de mon Roi quelques regards amis ; S'il prête à ma faiblesse un bras qui la soutienne, On verra de nouveau ma muse citoyenne Flétrir ces novateurs que poursuivront mes cris ; Ils ne dormiront plus qu'en lisant leurs écrits.
P SAP H ON
C'est ce monstre !
Qu'entend s-je?
PSAPHON
Oui , son œil le décèle , C'est lui-môme : sans doute il médite un libelle.
C'est un mauvais auteur ; hâtons-nous de sortir.
PSAPHON
Jeune homme, écoutez-moi ; je veux vous convertir !
S'il faut vous écouter, j'aime encor mieux vous lire. Vous me calomniez et blâmez la satire?
Vous êtes philosophe ?
PSAPHON
Oui, j'en fais vanité, Et mes écrits moraux prouvent ma probité. Fameux par ses talents, que la Russie honore, Psaphon par ses vertus est plus célèbre encore. Mais vous dont l'insolence, en des vers imposteurs, De cet âge innocent osa noircir les mœurs, Et qui , des vrais talents déchirant la couronne , Offensez des auteurs qui n'offensent personne; De la religion soldat déshonoré, Vous qui croyez en Dieu dans un siècle éclairé, Gilbert, de votre cœur savez- vous ce qu'on pense? Hypocrite, jaloux, cuirassé d'impudence,
Vous ne l'ignorez pas, votre méchanceté Donna seule à vos vers quelque célébrité, Et l'oubli cacherait votre muse hardie Si vous n'aviez médit de Y Encyclopédie. Encor si, démasquant les prêtres, les dévots, Vous diffamiez leur Dieu par d'utiles bons mots, Peut-être on vous pourrait pardonner la satire. Lorsqu'on médit de Dieu , sans crime on peut médire. Mais toujours critiquer en vers pieux et froids, Sans daigner seulement endoctriner les rois, Sans qu'une fois au moins votre muse en extase Du mot de tolérance attendrisse une phrase ; Blasphémer la vertu dés sages de Paris, De la chute des mœurs accuser leurs écrits : Tant de fiel corrompt-il un cœur si jeune encore? Infortuné censeur, qu'un peu d'esprit décore, Que vous a donc produit votre goût si tranchant? Vous payez cher l'honneur de passer pour méchant. A-t-on vu votre muse, à la cour présentée, Pour décrier les rois , du roi même rentée ? Peut-on citer un duc qui soit de vos amis? Parmi vos protecteurs comptez-vous un commis?
Vend-on votre portrait ? Quel corps académique
Vous a pensionné d'un prix périodique ?
Des quarante immortels journaliste adoptif,
Êtes-vous du fauteuil héritier présomptif?
Aux cris religieux d'un parterre idolâtre,
En face de vous-même, au milieu du théâtre,
Jamais en effigie , assis sur un autel ,
Vous a-t-on couronné d'un laurier solennel?
Quelle bourgeoise enfin, quelle actrice discrète,
Plaignant la nudité de votre humble retraite,
De ses dons clandestins meubla votre Apollon ,
Et vint avec respect visiter votre nom ?
Tout le monde vous fuit; votre ami, dans la rue,
N'osant vous reconnaître, à peine vous salue.
Jamais à vous chanter un poëte empressé
De petits vers flatteurs ne vous a caressé ;
Et jamais, comme nous, en bonne compagnie,
On ne voit chez les grands souper votre génie.
Dans nos doctes cafés par hasard entrez- vous ,
L'un vous montre du doigt, l'autre sort en courroux.
Le voilà, dit l'auteur, et l'auteur lui réplique :
Gardez-vous de cet homme; il mord, c'est un critique.
Mais, de tant de mépris méchamment consolé, Vous sifflez l'univers dont vous êtes sifflé. Croyez-moi : laissez-nous vivre et penser tranquilles; Sur d'utiles sujets rimez des vers utiles, Chantez les douze mois, prêchez sur les saisons, Égayez la morale en opéras bouffons, Élevez désormais vos talents jusqu'aux drames , Et sur l'agriculture attendrissez nos dames. Votre jeune Apollon, qui n'a point réussi, Dans la satire encor ne peut être endurci ; Un jour vous pleurerez d'avoir trop osé rire : Cessez de critiquer...
Eh! cessez donc d'écrire.
Tant qu'une légion de pédants novateurs Imprimera l'ennui pour le vendre aux lecteurs, Et par in-octavo publiera l'athéisme , Fanatiques criant contre le fanatisme ; Dussent tous les commis, à vos muses si chers, De leur protection déshériter mes vers: Quand même des catins la colère unanime
Sans pitié m'ôterait l'honneur de leur estime,
Et qu'enûn mon courage aurait plus de censeurs
Que les sages du temps n'ont de sots défenseurs;
Appelez-moi jaloux, froid rimeur, hypocrite,
Donnez-moi tous les noms qu'un, sophiste mérite ;
Je veux, de vos pareils ennemi sans retour,
Fouetter d'un vers sanglant ces grands hommes d'un jour.
Philosophe, excusez ma candeur insolente;
Je crois, plus je vous lis, la satire innocente.
Quoiqu'on blâme le vice, on peut avoir des mœurs,
Et l'on n'est point méchant pour berner des auteurs.
Auriez-vous seuls le droit de critiquer sans crime?
Vous vantez l'écrivain dont l'audace anonyme,
Interrogeant les rois sur leur trône insultés }
Leur dit obscurément de lâches vérités ;
Et vous osez noircir celui dont la franchise
Fait aux pédants du siècle une guerre permise ,
Qui d'un style d'airain flétrit ses corrupteurs ,
Et signe hardiment ses vers accusateurs !
Et quel autre intérêt peut dicter ses censures i
Qu'un généreux désir de voir les mœurs plus pures
Refleurir sur nos bords de vertus dépeuplés,
Et nos froids écrivains, au bon goût rappelés,
Orner d'un style heureux une saine morale,
De leurs partis rivaux étouffer le scandale,
Et, l'un de l'autre amis, noblement s'occuper
De mériter la gloire et non de l'usurper?
Parlez ; au bien public s'immolant par malice ,
Vengerait-il le goût, proscrirait-il le vice,
Pour l'étrange plaisir de perdre son repos,
D'être gratifié de la haine des sots,
Doté sur vos journaux d'une rente d'injures,
Ou clandestinement diffamé par brochures?
Non ; s'il fait dans ses vers parler la vérité,
C'est qu'au fond de son cœur sa franche probité
Ne sait point retenir la haine vertueuse
Que porte au vice heureux l'équité courageuse ,
Et cette impatience, et ce loyal mépris
Que tout mauvais auteur inspire aux bons esprits,
A la satire enfin quel poëte fidèle ,
Vengeur de la vertu, n'en fut pas le modèle?
Perse, qui vécut chaste, en mérita le nom.
Là reposent Gondé, Golbert et Lamoignon^
Et toute cette cour de héros ou de sages
Que Boileau pour amis obtint par ses ouvrages : Interrogez leur cendre, et du fond des tombeaux Leur cendre véridique, honorant Despréaux, Justifiera son art que vous osez proscrire, Et ses mœurs, de son siècle éternelle satire. Disciple jeune encor de ces maîtres fameux, Sans gloire, et cependant calomnié comme eux, Je pourrais au mensonge opposer pour défense L'estime de Crillon \ ma vie et le silence ; Mais je veux vous confondre , et voici mes forfaits : Ma muse, je l'avoue, amante des hauts faits, Pour rappeler mon siècle .au culte de la gloire, De sa honte effrontée osa tracer l'histoire. 0 douleur ! ai-je dit , ô siècle malheureux ! D'une morale impie ô règne désastreux ! Le crime est sans pudeur, l'équité sans courage : Et c'est de la vertu qu'on rougit dans notre âge. Visitons nos cités : hélas ! que voyons-nous
1. M. l'abbé de Crillon, frère de M. le duc de Crillon-Mahon , et connu dans la république des lettres par des ouvrages où la diction la plus élégante s'allie aux profondeurs de la plus saine philosophie. Ce fut lui dont le suffrage et les bienfaits ne cessèrent d'encourager le talent poétique 4e M. Gilbert.
Qui de l'homme de bien n'allume le courroux ? L'athéisme en déserts convertissant nos temples , Des forfaits dont l'histoire ignorait les exemples, De célèbres procès, où vaincus et vainqueurs Prouvent également la honte de leurs mœurs; Tous les rangs confondus et disputant de vices, Le silence des lois, du scandale complices. Peindrai-je ces vauxhalls dans Paris protégés , Ces marchés de débauche en spectacle érigés, Où des beautés du jour la nation galante, Des sottises des grands à l'envi rayonnante, Promenant ses appas par la vogue enchéris , Vient encore afficher des crimes à tout prix ; Où parmi nos sultans la mère court répandre Sa fille vierge encor, qu'elle instruit à se vendre , Jeune espoir des plaisirs d'un riche suborneur, Qui cultive à grands frais son futur déshonneur? Mais partout affligée et partout méconnue, La pudeur ne sait plus où reposer sa vue; Et l'opprobre , et le vice , et leur prospérité , Blessent de toutes parts sa chaste pauvreté. La fille d'un valet , qu'entraîna dans le crime
Le spectacle public des respects qu'il imprime , Par un grand dérobée aux soupirs des laquais, Longtemps obscurs fermiers de ses obscurs attraits, Possède ces hôtels dont la pompe arrogante Reproche à la vertu sa retraite indigente : Bientôt de sa beauté , fameuse dans Paris , Vous verrez la fortune échappée au mépris, Au sein de Paris même, encor plein de sa honte, Épouser les aïeux d'un marquis ou d'un comte, Armorier son char de glaives , de drapeaux , Et se masquer d'un nom porté par dés héros. Et n'imaginez pas que sa richesse immense Ait de son fol amant dévoré l'opulence ; Qu'il soit, pour expier sa prodigalité, Réduit à devenir dévot par pauvreté :
L*État volé paya ses amours printanières i L'État jusqu'à sa mort paiera ses adultères. Tous les jours dans Paris, en habit du matin, Monsieur promène à pied son ennui libertin. Sous ce modeste habit déguisant sa naissance, Penthièvre quelquefois visite l'indigence, Et de trésors pieux dépouillant son palais .
Porte à la veuve en pleurs de pudiques bienfaits ; Mais ce voluptueux, à ses vices fidèle, Cherche pour chaque jour une amante nouvelle. La fille d'un bourgeois a frappé sa grandeur; Il jette le mouchoir à sa jeune pudeur : Volez, et que cet or, de mes feux interprète, Coure avec ces bijoux marchander sa défaite; Qu'on la séduise. Il dit : ses eunuques discrets, Philosophes abbés, philosophes valets, Intriguent, sèment l'or, trompent les yeux d'un père. Elle cède, on l'enlève; en vain gémit sa mère : Échue à l'Opéra par un rapt solennel, Sa honte la dérobe au pouvoir paternel. Cependant une vierge aussi sage que belle Un jour à ce sultan se montra plus rebelle : Tout l'art des corrupteurs auprès d'elle assidus Avait pour le servir fait des crimes perdus. Pour son plaisir d'un soir que tout Paris périsse! Voilà que dans la nuit, de ses fureurs complice, Tandis que la beauté, victime de son choix, Goûte un chaste sommeil sous la garde des lois, Il arme d'un flambeau ses mains incendiaires;
Il court, il livre au feu les toits héréditaires Qui la voyaient braver son amour oppresseur, Et l'emporte mourante en son char ravisseur : Obscur, on l'eût flétri d'une mort légitime; Il est puissant, les lois ont ignoré son crime.
Mais de quels attentats , nés d'infâmes amours , N'avons-nous pas souillé l'histoire de nos jours? Quel siècle doit rougir de plus de parricides? Plus d'empoisonnements, de fameux homicides Ont-ils jamais lassé le glaive des bourreaux? Dans toutes nos cités j'entends les tribunaux Sans cesse retentir de rapts et d'adultères ; Je ne vois plus qu'époux rendus célibataires; Le suicide enfin, raisonnant ses fureurs, Atteste par le sang le désordre des mœurs.
Tels furent mes discours; mais lorsque mon courage
A de ces vérités importuné notre âge,
Je n'étais que l'écho des hommes vertueux;
Si j'ai blâmé nos mœurs, j'en ai parlé comme eux;
Et démenti par vous, leur voix me justifie.
Mais plus d'un grand se plaint que, divulguant sa vie, L'audace de mon vers, des lecteurs retenu, A flétri ses amours d'un portrait reconnu : De quel droit se plaint-il ? Ce tableau trop fidèle, L'ai-je déshonoré du nom de son modèle? Quand de traits différents, recueillis au hasard , Pour corriger les mœurs je compose avec art- Un portrait fabuleux et pourtant véritable , Si du public devin la malice équitable S'écrie : Ah! c'est un tel, ce marquis diffamé ; Qu'il s'en accuse seul, ses vices l'ont nommé. Suis-je donc si méchant , si coupable ?
PSAPHON
Oui , vous l'êtes ; Non parce que vos vers, du public interprètes, Noircissent quelques grands que nous n'estimons pas : Immolez au mépris ces nobles scélérats.
Moi-même, ami des grands, parfois je les déprime : Vous nommez les auteurs, et c'est là votre crime.
Ah! si d'un doux encens je les eusse fêtés,
Vous me pardonneriez de les avoir cités.
Quoi donc! un écrivain veut que son nom partage
Le tribut de louange offert à son ouvrage,
Et m'impute à forfait, s'il blesse la raison,
De la venger d'un vers égayé de son nom!
Comptable de l'ennui dont sa muse m'assomme,
Pourquoi s'est-il nommé, s'il ne veut qu'on le nomme?
Je prétends soulever les lecteurs détrompés
Contre un auteur bouffi de succès usurpés;
Sous une périphrase étouffant ma franchise,
Au lieu de d'Alembert, faut-il donc que je dise :
C'est ce joli pédant , géomètre orateur.
De Y Encyclopédie ange conservateur,
Dans l'histoire chargé d'inhumer ses confrères,
Grand homme, car il fait leurs extraits mortuaires?
Si j'évoque jamais, du fond de son journal.
Des sophistes du temps l'adulateur banal ;
Lorsque son nom suffit pour exciter le rire,
Dois-je, au lieu de Laharpe, obscurément écrire :
C'est ce petit rimeur de tant de prix enflé ,
Qui, sifflé pour ses vers, pour sa prose sifflé,
Tout meurtri des faux pas de sa muse tragique,
Tomba de chute en chute au trône académique? Ces détours sont d'un lâche et malin détracteur ; Je ne veux point offrir d'énigmes au lecteur. Sitôt que Fauteur signe un écrit qu'il proclame, Son nom doit partager et l'éloge et le blâme : C'est un garant public du plaisir qu'il me vend. S'il fut dans mes bons mots cités pour mon argent, Mon crime fut celui de l'orgueil qui l'enivre : Lui seul a dû rougir d'avouer un sot livre. Mais qui sont ces auteurs dont les noms offensés Se virent par ma plume au sifflet dénoncés?
PSAPHON
Qui sont-ils ? Des savants renommés par leurs grâces, Des poètes loués dans toutes les préfaces, Des hommages du Nord dans Paris assiégés, Craints peut-être à la cour et pourtant protégés; Que la Sorbonne vante et même excommunie. Et dont les pensions attestent le génie; Qui, recherchés des grands, des belles désirés. Quoiqu'ils soient lus enfin, sont encore admirés.
Et ce sont ces honneurs qui portent ma colère
A revêtir leurs noms d'un opprobre exemplaire.
Un critique, jaloux de plaire aux bons esprits,
Toujours du bien public occupe ses écrits.
Eh ! quelle utilité peut suivre la satire
Lâchement dégradée, et perdue à médire
D'un troupeau d'écrivains au mépris condamnés,
Morts avant que de naître, ou qui ne sont pas nés?
Dois-je exhumer Saint-Ange et mettre au jour Murville?
Dois-je ordonner le deuil de Gudin, de Fréville?
Des cendres de Gaillard dois-je troubler la paix ?
Leurs écrits publiés ne parurent jamais :
Quel mal ont-ils produit ? D'une affreuse morale
Leur plume a-t-elle fait prospérer le scandale?
Prêché par eux, le vice eût perdu ses appas :
Corrompent-ils le goût des lecteurs qu'ils n'ont pas?
Mais ceux qu'au moins décore un masque de génie.
Qui d'ailleurs par l'intrigue, avec art réunie
A l'obscène licence, au blasphème orgueilleux,
Soutiennent leur crédit sur des succès honteux.
Dont le nom parvenu sollicite à les lire Et donne à leur morale un dangereux empire : Voilà les écrivains que le goût et les mœurs Ordonnent d'étouffer sous les sifflets vengeurs.
PSAPHON
Eh! que pourraient vos cris contre leur vaste gloire? Soixante ans de succès défendent leur mémoire. On se rit, croyez-moi, d'un jeune audacieux Qui du Pinde français pense avilir les dieux.
On juge , croyez-moi , les vers et non point l'âge.
Si je suis jeune, enfin, j'en ai plus de courage.
Qu'ils tremblent, ces faux dieux, dans leur temple insolent ;
Je l'ai juré , je veux vieillir en les sifflant!
D'ennuyer nos neveux vainement ils se flattent;
Si soixante ans de gloire en leur faveur combattent,
Je suis contre leur gloire armé de leurs écrits.
Je ne m'aveugle point;. d'un sot orgueil épris,
Mon crédule Apollon sur son faible génie
N'a point fondé l'espoir de leur ignominie;
Mais sur l'autorité de ces morts immortels , Des peuples différents flambeaux universels ; Grands hommes éprouvés, dont les vivants ouvrages Sont autant de censeurs des livres de nos sages ; Qui, parlant par mes vers, du goût humbles soutiens, Couvrent de leurs talents l'impuissance des miens, Aux regards du public, que ma voix désabuse, De leur antiquité semblent vieillir ma muse, Et devant mes écrits, de leur nom appuyés, Font taire soixante ans de succès mendiés. Peut-être ma jeunesse, objet de vos injures, Donne encor plus de poids à mes justes censures. On connaît ces vieillards, sur le Pinde honorés, Politiques adroits, charlatans illustrés : Ceux-ci, pour assurer leur gloire viagère, Dévouant au faux goût leur Apollon vulgaire, De la philosophie arborent les drapeaux; Ceux-là, pour ménager leur illustre repos, Flattant tous les partis de caresses égales, Ont juré de mentir aux deux ligues rivales; Et tous, par intérêt taisant la vérité, Vendent le bien public à leur célébrité.
Le jeune homme, ignoré des partis qu'il ignore,
De leurs préventions n'est point esclave encore.
Rempli des morts fameux , ses premiers précepteurs ,
C'est par leurs yeux qu'il voit, qu'il juge les auteurs;
Son goût est aussi vrai que sa franchise est pure;
Comme il sort de ses mains , il sent mieux la nature ;
Son libre jugement est désintéressé,
Et son vers dit toujours tout ce qu'il a pensé.
De votre honte, enfin, vos cris viennent m'instruire.
Pourquoi vous plaignez- vous, si je n'ai pu vous nuire?
P APHON.
C'est toi seul que je plains, intraitable rimeur ! Ta mère te conçut dans un accès d'humeur; Depuis, cherchant à nuire, et nuisant à toi-même ,. Tu devins satirique et méchant par système. .
Ne me prêchez donc plus.
PSAPHON
Hélas! l'humanité, Mon frère, à vous prêcher excite ma bonté.
Voyez dans l'avenir quels regrets vous dévorent; Vous n'aurez point d'amis.
Les ennemis honorent.
Point de preneurs.
PSAPHON
GILBE RT.
J'aurai mes écrits pour preneurs.
PSAPHON
Quels seront vos appuis 1
Tous les amis des mœurs ; Tous ceux qui du faux goût ont rejeté l'empire ; Un roi qu'on peut louer, môme dans la satire.
PSAPHON
Qu'importe? aux pensions nous serons seuls admis; Ayez pour vous Je roi , nous aurons les commis.
Sous un roi qui voit tout ils suivent la justice. Mais soit ; n'écrivez plus , et qu'on vous enrichisse : Vous aimez la fortune, et moi, la vérité. Trop heureuse à mes yeux la douce pauvreté D'un poëte anobli de mœurs et de courage , Qui peut dire : Jamais de mon avare hommage Je n'ai flatté le vice , en mes vers combattu ; J'ai perdu ma fortune à venger la vertu. Si je vois mes travaux payés d'un peu d'estime, Ce peu de gloire au moins est noble et légitime ; Tous mes écrits , enfants d'une chaste candeur, N'ont jamais fait rougir le front de la pudeur; Ils plaisent sans blasphème et vivent sans cabales ; Mes modestes succès ne sont point des scandales; Ma muse est vierge encore , et mon nom respecté Sans tache ira peut-être à la postérité !
C'est trop longtemps couvrir des voiles du silence
La généreuse main qui s'ouvre à mon malheur;
Muse , cédons aux cris de la reconnaissance ,
Et que mes premiers chants soient pour mon bienfaiteur!
Tels, trop jeunes encor pour chercher leur pâture, Quand des feux de Progné les fruits reconnaissants Ont du bec maternel reçu la nourriture , Ils lui rendent pour prix d'harmonieux accents.
N'altère point ma voix , maxime si commune : Que l'homme doit toujours sembler ce qu'il n'est pas; C'est au crime à rougir, jamais à l'infortune; La peur d'être abaissé ne fait que trop d'ingrats.
J'aurai dit : Ce mortel me conserva la vie ; Et l'on me courbera sous le faix du mépris!... Si la vertu s'accroît , c'est quand on la publie : Chantons, muse, la honte en fût-elle le prix.
Mais que vois-je? d'Arnaud! Vient-il m'ôter la lyre? Non , mes accords pour lui ne sont point sans attraits ; Il craint d'être nommé dans mon brûlant délire : Le grand cœur veut dans l'ombre épancher ses bienfaits.
Ainsi, contre les vents fortifié par l'âge,
Dans la nuit des forêts un chêne à longs rameaux
Se plaît à protéger de son épais ombrage
Un peuple, iaible encor, déjeunes arbrisseaux.
Vous, auteurs qui , nageant dans des flots de richesses, Prêchez l'humanité dans vos écrits pompeux , Répondez : avez-vous jamais , par vos largesses, Tari les pleurs amers de quelques malheureux ?
Insensé ! jusqu'ici , croyant que la science
Donnait à l'homme un cœur tendre et compatissant*
Je courus à vos pieds, plongé dans l'indigence; Vous vîtes mes douleurs et mon besoin pressant.
Qu'en reçus-je ? des dons? Non, des refus, la honte. « Travaillez, disiez- vous, vous avez des talents; « Si le malheur vous suit, le travail le surmonte : « On peut veiller sans crainte à la fleur de ses ans. »
Barbares! travailler! Eh! voulais-je autre chose? À vos pieds prosterné , dévoré par la faim , Si j'osais de mes maux vous dévoiler la cause, Mes cris vous demandaient du travail et du pain.
Vous refusâtes tout à mon humble prière, Et votre avare main loin de vous m'écartait; Je vous fuis en pleurant,... j'expirais de misère; D'Arnaud vient : c'est un dieu, mon malheur disparaît!
Vers la terre courbée, une fleur, jeune encore, Allait ainsi périr après un jour brûlant; Par ses pleurs rafraîchie a-t-elle vu l'aurore : La fleur lève aussitôt son calice brillant.
Toi qui verses dans moi tout le feu qui t'enflamme , Arbitre des beaux vers, Apollon , loin de moi ! Pour célébrer d'Arnaud , pour chanter sa grande âme, Mon cœur dicte; il suffit , qu'ai-je besoin de toi?
Pour peindre son amour aux yeux de sa maîtresse , L'amant va-t-il d'un dieu mendier le secours? Il dit ce qu'il ressent , et toute sa tendresse De son cœur amoureux coule avec ses discours.
Vanterai-je, ô d'Arnaud, l'éclat de ton génie? Sophocle , Anacréon , Ovide tour à tour, Tu nous peins les plaisirs , les langueurs , la furie Qu'inspirent aux amants les transports de l'amour.
Sous ces dômes sacrés , séjour de l'innocence , Muse, entends-tu Comminge et son amante en pleurs? De leurs feux , de leurs maux tu sens la violence. Pour la peindre à d'Arnaud ils ont prêté leurs cœurs.
Vois-tu Fayel, brûlant d'amour, de jalousie, Combattre pour mourir, Goucy percé de coups?
Tu frémis , Gabrielle ; et ma muse attendrie Pleure avec toi, te plaint et maudit ton époux.
Mais qu'entends-je? mes chants ont réveillé l'Envie, Et sa bouche me dit en écumant de fiel : « Crois-tu persuader qu'il n'est point de génie u Plus brillant que celui de l'auteur de Fayel?... »
Non, mais est-il une âme aussi tendre, aussi pure? Et que devient l'esprit sans les trésors du cœur ? Un beau masque qui couvre une horrible figure. Il faut d'abord être homme, avant que d'être auteur.
J'aime mieux l'arbrisseau dont la tête modeste Se charge tous les ans de fruits délicieux , Que le cèdre qui touche à la voûte céleste Et n'a que des rameaux à m'étaler aux yeux.
Maintenant que ma voix a chanté ta grande âme, D'Arnaud , goûte le prix de tes dons répandus. J'ai peint tous mes malheurs, j'aime mieux qu'on m'en blâme Que d'avoir de leurs fruits dépouillé les vertus,