PREMIERE PARTIE
La noblesse des arts , comme celle de li naissance, me paroit fondée sur trois i ltist.. garives ; l'antiquité de son origine, sa puissance marquée, la vénération des peuples: triple avantage qu'on ne peut contester à la musique en les preuves.
Il règne chez les historiens des sciences et des
SUR L'HARMO N ; E. aJ3
arts nu défaut qui leur est commun avec les historiens des peuples et des empires; les uns et les autres, plus épris du merveilleux que da vrai , ont souvent placé dans la fable l'origine de ce qu'ils célibroient : tantôt ils ont choisi à la nation, ou à l'art qu'ils vantoient , des dieux pour aïeux ou pour inventeurs ; tantôt dans des ténèbres augustes ils en ont voilé l'origine. La plupart n'ont pu souffrir des commencements simples et obscurs, oubliant que les fleuves les plus majestueux dans leur cours n'ont été d'abord que de foibles ruisseaux, partis souvent d'une source ignorée. Autorisé par ces exemples , je pourrois ou tirer un voile mystérieux sur le berceau de l'harmonie naissante, ou lui prêter une descendance fabuleuse ,1a faire naitre des dieux dans un Parnasse chimérique , ou dans un Olvmpe imaginaire. Que dis-je? La musique existoit beaucoup long-temps avant que ces dieux , l'ouvrage des hommes, fussent nés dans la fable. A ces pompeuses fictions je pourrois joindre les songes brillants de Pythagore, vanter la magnifique harmonie des astres, leur marche mélodiense , leurs révolutions cadencées , et ce concert sublime que forment tous les corps célestes et les cieux divers ; mais des rêverieô ne sont point mes preuves. Consultons les archives du monde , ces vastes vainqueurs de l'oubli , témoins de tous les temps , et contemporains de tous les arts : que nous diront-elles ? que la musique compte autant de siècles de durée que l'univers même ; ds nous apprendront que l'aimable compagne du premier mortel fut l'inventrice des premiers sons mesurés ; que des qu'elle eut entendu les gracieux accents des oiseaux, devenue leur rivale , elle essaya son gosier ; que bientôt elle y trouva une flexibilité quelle ignoroit, et des grâces plus touchantes que celles des oiseaux mêmes ; qu'enfin , s'appliquant
clia [lie jour à chercher dans sa voix deff mouvements plus légers et des cadences [dus tendres , instruite par les amours déjà nés avec elle , bientôt elle se lit un art du chaut , présent des cieux , par lequel après sa disgrâce elle snt souvetU adoucir et charmer les peines de son époux exilé du divin Elysée. Si ce trait peut ne point suffire , ouvrons les fastes sacrés : dès l'entrée des annales saintes (i) nous Terrons que .lulial , fils de Lamech , fut le père ou le maître de ceux qui chantoieut le printemps de la nature et les bienfaits récents du Dieu créateur au son de Tordue et des cithares : d'où il est nécessaire de conclure qu'avant Jubal même le chant étoit un art, puisque de son temps la musique instrumentale, faite pour accompagner la voix, étoit déjà inventée ; soit que cette charmante invention ait été enfantée par le seul génie, soit qu'elle ait été un art d'imitation , et que , comme les oise.iux avoient déjà été nos maîtres pour le chant, les eéphyrs l'aient été pour lis instruments, et que leur souffle , eu agitant les feuillages par des frémissements légers , ou formant au travers des roseaux une espèce de tendres soupirs et de gémissements harmonieux . ait donné naissance aux flûtes, aux métaux organisés parlait, et à tous les instruments que l'air anime et vivifie. Avançons: de la jeunesse du monde descendons de siècle en siècle; à ebaque pas nous trouverons des vestiges de l'antique noblesse de la musique; nous la venons marcher de beautés en beautés . de nations en nations , de trônes en trônes. Née dans l'Orient, la première patrie de L'imagination et du génie, ebaque âge à l'envi lui prête de nouveaux agréments. Tour-.'i-tour le peuple hébreu , l'heureuse Assyrie, la savante Ejypte, la
(i) Gen. , c. 4, ai.
sage Grèce , font de l'harmonie une de leurs lois fondamentales ; déjà par-tout elle devient la dépositaire des monuments de la patrie : je m'explique.
Dans ces premiers temps, où l'on ignoroit encore l'art décrire et de peindre la voix , les peuples ne conservoient leurs chroniques que dans des vers qu'on chantoit fréquemment pour en perpétuer le souvenir ; par le secours de cette tradition ils rappeîoient leur origine, les exploits de leurs conquérants , les préceptts de leurs arts , les louanges de leurs dieux , leur morale , leur mythologie, leur religion. Que dis-jc? leur religion elle-même étoit fondée, établie, appnyée sur les secours de la musique; par elle les premiers législateurs des nations étoient sûrs d'engager, de persuader , de soumettre les esprits: ils saroient qu'on ne gagne bien sûrement les cœurs que par l'appât du plaisir; qu'on facilite les devoirs en leur associant l'agrément; qu'il. faut parer les vertus, égayer les leçons , dérider la sagesse, orner la raison, et prêter des grâces à des lois trop austères , à des vérités trop tristes ; ils savoient qu'il faut prendre l'homme dans des filets dorés; que c'est un enfant malade: si pour le guérir on veut lui faire prendre quelque liqueur amere , il faut que les bords du vase soient baignés d'une liqueur plus flatteuse , afin que , trompé par ce salutaire artifice, il boive à pleine coupe la santé et la vie. Ainsi Hermès-Trismégiste , Orphée, le dernier Zoroastre , les Gymnosophistes, tous les fondateurs des religions diverses , connoissant le goût naturel de l'homme pour les agréables accords, mirent à profit cette sensibilité; ils dounerent à l'harmonie l'une des premières places d;ius le sanctuaire : eu donc a ni dss dieux aux nations ils confièrent au pouvoir et aux règles du
chant l'Histoire de ces divinités, les hymnes, les lois des fêtes, les coutumes des sacrifices, les chauts des victoires, des hyménées , des funérailles, persuadés que leur religion placée sur l'autel à côté de la paisible harmonie, s'y maintiendroit plus longtcmj)s que si son autorité étoit seulement gravée sur le marbre ou sur les tables de bronze, el que si elle ne régnoil «pie par la terreur au milieu des feux, el la fondre à la main.
Ici peut-être quelqu'un en secret m'interrompt et me dit : T'avoue L'antiquité de la musique , mais qu'étoitree «pu' la musique des anciens? c'étoit s. us doute l'enfance de l'art , des chants sans délicatesse, des voix sans goût, des airs sans mouvemenl , des instruments sans une , une harmonie sans expression , du bruit sans accords; enfin, poursuit-on . comparer la musique ancienne à celle îles derniers âges , c'est comparer le premier crépuscule du matin , l'éclat douteux de l'aurore , au soleil dans sa course. Illusion ordinaire du préjugé; les siècles .sont rivaux et réciproquement ennemis: le siècle présent croit toujours avoir surpassé ceux qui l'ont précédé , et ne rien laisser à perfi à ceux qui doivent le snivre; mais [j'ose le dire sur la foi d'un savant (i) critique de nos jouis, très profond connoisseur de l'antiquité) oui , la musique ne fut peut être jamais plus régulicre que chez les premiers peuples : alors dans son printemps, telle encore qu'une jeune nvmphe, belle sans fard, vive sans affectation, elle marchoit à la suite de l'aimable nature; depuis ces précieux jours, souvent déchue de l'état parfait, elle est à présent plus occupée à recouvrer ce qu'elle a perdu de beautés qu'à s'en chercher de nouvelles. En effi t
(i) Doni Calmet.
les premiers enfants de la nature, ses favoris, a voient-ils moins que nous le don de l'invention? les anciens a voient-ils moins de passion pour la belle harmonie? chez eux les musiciens étoient plus illustres; chez eux la musique produisoit de sur» prenants effets, que la nôtre ne produit plus ; par elle on voyoit des sédilionsappaisées , des combats arrêtés, des tyrans fléchis, dos frénétiques calmés, des mourants sauvés du tombeau. Dou'era-t-on de ces prodiges attestés par les auteurs profanes, si on se rappelle ceux qu'attestent les monuments sacrés? Ici les Israélites devenusïubitement prophètes du Seigneur au seul son (1) des instruments, subitement frappés d'une sainte ivresse , subitement instruits de l'histoire de l'avenir ; là le premier roi (2) d'Israël , du sein des fureurs infernales ramené au calme et rendu à la paix par les accords de la harpe. Tant de faits brillants permet: ent-ils encore d'ignorer les charmes de l'antique harmonie ? Qu'on ne dise point que la musique ancienne étoit trop simple , trop peu variée ; déjà l'ivoire, l'airaiu et les bois précieux s'étoient animés sous les doigts légers de l'harmonie : alors même on connoissoit plusieurs instruments inconnus à notre musique; car où sont maintenant les lyres antiques , les bazurs du peuple hébreux, les sistres dorés de Memphis, les kiuuors de Tyr, les nables de Sulon? à peine leurs noms sont-ils venus jusqu'à nous, la mémoire même en a péri ; mais il reste toujours vrai que leurs effets tenoient du prodige : preuve victorieuse que l'ancienne musique n'étoit point sans force et sans beauté, puis |u'elle n'étoit point sans pouvoir; seconde prérogative de l'harmonie. Sa
(,) i.Reg. 18,6.
(2, 1. Rcg. 16, 23.
a58 DISCOURS
puissance marquée , seconde preuve de la noblesse
de cet art.
Sans que je parle, messieurs, déjà cette puissance est assez prouvée: tout l'empire de la nature tst l'jmpire de l'harmonie; tout ce qui respire, tout ee qui est né sensible, subit sa loi. S'il est quelqu'un qui l'ose contester, il est sans entrailles, il est né sans doute dans l'absence des grâces , et sons un astre sinistre , au sein des rochers impitoyables , et parmi les animaux farouches. Que liis-jc ? les rochers mêmes §t les plus farouches animaux sont sensibles à de touchants accords, et tiennent plus de l'humanité que ce cœur inflexible. A la voix de l'harmonie , cette reine aimable de l'air, les êtres les plus insensibles sont animés, les êtres les plus tristes sont égayés , les êtres les plus féroces sont attendris ; par-tout où elle passe , la nature s'embellit , le ciel se pare , les fleurs s'épanouissent : elle entre dans une solitude vaste, muette et désolée, bientôt par elle tout se reveille, l'affreux silence s'enfuit, tout vit , tout entend , tout prend une voix pour applaudir ; sommets des collines , ruisseaux, vallons, antres des bois, tout répond à l'envi; l'air par ses doux frémissements, l'onde par son murmure , les oiseaux par leur ramage , les feuillages même parleur agitation harmonieuse, les zéphyrs en prolongent le plaisir d'échos en échos, de rivages en rivages : Amnhion touche la lyre , les montagnes s'auiment , les pierres vivent , les marbres respirent, les rochers marchent, des tours s'élèvent, une ville vient d'eclore; je vois Tliebes.
Sur quel nouveau spectacle mes yeux sont-ils transportés? ô crime ! d'avares nochers vont précipiter d.insles eau\ un favori île Polymnie : cruels ! arrêtez ! ah : dn moins avant ;a chiite qu'il lui soit
SUR L'HARMONIE. 25fl
permis de prendre encore une fois la lyre. Il la touche; à ses accents Aruphitrite se calme, les aquilons s'envolent, les monstres des mers s'élèvent audessus des flots tempérés , et se rassemblent autour du vaisseau barbare: Arion en est précipité ; un dauphin le reçoit , le porte au sein des vertes ondes , et le rend aux rives lesbiennes. C'est peu : l'empire de la terre et celui du trident ne suflisent point à la puissante harmonie ; elle va porter ses conquêtes hors du monde même, et sur des plages inconnues au dieu du jour. Eurydice n'est plus : tendre époux et toujours amant , le chantre de la Thrace ose quitter les régions de la lumière ; à la lueur du flambeau de l'amour il perce les profonds déserts du chaos ; vivant il descend chez les morts ; sa lyre triomphante va lui frayer des chemins que ni l'or , nilesarmes , ni la beauté n'ouvrirent jamais à des êtres animés : il marche intrépide ; déjà il a pénétré aux brûlantes rives du Phlégéton, il passe ; à sa suite la troupe ailée des Amours traverse l'onde noire : Orphée chante ; à ses tendres accords l'éternelle nuit perd son horreur, l'éternel silence a cessé , l'éternel sommeil est interrompu ; la mort retarde ses fureurs , un peuple d'ombres voltigeantes entoure le fils de Calliope ; les tourments du Tartare sont suspendus ; Porphyrion , Sysiphe , Ixion , Tantale , éprouvent de plus doux moments ; Tisiphone est désarmée, la Parque oisive, Mégère attendrie ; le monarque des mânes lui-même , tyran jusqu'alors inexorable , s'étonne de se trouver sensible ; trois fois il résiste , trois fois il est fléchi.
Telles sont, messieurs les images parlantes et les éloquentes allégories sous lesquelles la première antiquité se plaît à nous peindre la puissance de l'harmonie dès les temps héroïques. Mais , pour marcher plus sûrement à la vérité , levons .
vous
2(io DISCOURS
voulez, cette écorce des fables et ce voile de la fiction; en voici la réalité. Par ces arbres animés, par ces rocbers émus , par ces monstres attendris , nous comprendrons , et il est vrai, que les premiers h h mai ni . se sentant encore du chaos, encore errants, sans lois, sans mœurs, sans patrie, habitants enfin des antres sauvages , furent humanisés , attirés dans des murs, réunissons des lois par les accords de quelques mortels déjà plus cultivés , qui , dans des chansons engageantes , leur vantoient la beauté de la raison, les avantages de la société , les charmes de l'ordre. Par ces tourments infernaux soulagés et suspendus, nous comprendrons, et il est .rai, que souvent l'harmonie enchanta les maux et suspendit la douleur (i). De plusieurs preuves incontestables de cette vérité je ne veux que celle que nous offre cet insecte fameux et funeste aux champs de Tarente : mais ta puissance salutaire , harmonie charmante, fut toujours plus marquée encore sur les douleurs profondes de l'esprit ; seule tu connois les chemins du cœur, seule tu sais endormir 1rs chagrins importuns, assoupir les noirs soucis , éclairoir les nuages de la sombre mélancolie; seule, parla rapidité de tes sons, tu viens rendre au sang, trop lent dans ses canaux, nue circulation plus agile , une fluidité plus facile aux. esprits engourdis , un jeu plus libre aux organes appesantis. Que je sois plonge dans un morne silence et daus de léthargiques rêveries., où trouverai-je un charme à mes ennuis opiniâtres? Sera-ce dans la raison ; je l'appelle à mon secours; elle vient, elle m'a parlé; hélas! je soupire encore : dans nos peines la raison elle-même est une peine nouvelle; on cesseroil de souffrir si l'on cessoit de penser. Sera-ce* dausl'en-
(i) Atliénée, 1. 4, ch. 14.
jouement des conversations amusantes? hélas ! at-on la foi-ce de s'égayer avec autrui quand on est mal avec soi-même? Sera-ce enfin dans vos pompeux écrits , philosophes al tiers , stoïciens orgueilleux? importuns consolateurs , fuyez; eu vain me piêeheriez-vons sous des termes fleuris une patience muette , une insensibilité superbe , une constance fastueuse; vertus de spéculation, philosophie trop chimérique, vous ne faites qu'effleurer la superficie de l'ame saus la pénétrer , sans la guérir. Suis-je donc percé du trait mortel ? le> chagrins sont-ils invincibles p non; vole dans mou cœur , riante harmonie; une voix touchante vient frapper mou oreille , déjà le plaisir passe dans mes sens , des images plus gracienses brillent à mon esprit, je me retrouve moi-même, je suis ccnsolé : ainsi, a la gloire de cet art , souvent mille raisonnements étu- (1. s du pointilleux Séneque valent moins pour distraire nos peines qu'une symphonie gracieuse du sublime Lulli.
Veut-on encore une preuve plus persuasive du pouvoir de l'harmonie, une de ces preuves de sentiment qui portent avec elles la conviction? qu'on parcoure avec moi la nature, qu'on l'examine, rpj'on l'interroge , non seulement dans ces esprits exercés, dans ces caractères cultivés , à qui les soins de l'éducation, joints à une raison lumineuse , ont inspiré le goût des arts charmants ; mais dans ceux même qui semblent être réduits au seul instinct, dans les enfants, dans les habitants des campagnes , dans les sauvages, dans les barbares, dans les animaux même ; par-tout on reconnoitra que tout ce qui vit a des liaisons naturelles , des convenances intimes , des rapports nécessaires avec la douce mélodie.
Interrogeons la nature dans les ombres de l'en-
ar.i DISCOURS
fanée : je vois an berceau , an foible enfant y pleure, une mère alarmée le menace, tonne, éclate ; il redouble ses plaintes : elleebante, il est câliné; déjà il a interrompu ses cris pour entendre des sons plu* mesurés; il les imite même, il y répond par un murmure inarticulé : tel le jeune oiseau, sous l'aile de sa mère, apprend d'elle son ramage ; il étudie ses airs , il les répète ; et des avant son premier essor il se prépare aux concerts des bois.
Interrogeons la nature dans l'ignorance des campagnes : je vois un peuple grossier, stupide . aveugle; qu'on lui développe les ricbesses de la poésie , les giaccs de l'éloquence, les charmes de la peinture, l'industrie de la navigation, les beautés de l'architecture : privé de goût et de lumières , il entend sans comprendre, il voit sans admirer , il reste insensible, il ignore ces plaisirs ; mais que, parmi ce même peuple , de beaux airs se fassent entendre , il se réveille, il devient attentif, il est ému ; le sentiment se déclare , je reeonnois l'humanité. Aussi voit-on chaque jonr les habitants des hameanx revenir du travail , et rentrer dans les bergeries au so» des flageolets et des musettes dés que l'étoile du soir revient sur l'horizon: aussi les voit-on, dans les jours de leurs fêtes, danser, et fouler l'émail des prés fleuris au bruit des chansons et des chalumeaux légers.
Interrogeons la nature dans l'horreur des pins sauvages contrées , de ces isles séparées du reste du monde, de ces régions barbares dont les habitants sont aussi féroces que les lions et les ours leurs concitoyens : les dieux des autres arts n'eurent jamais de temples sous, ces tristes climats : la seule harmonie a sn les rendre tributaires de ses attraits, elle seule a su pénétrer ces cœurs inaccessibles ;mx autres grâces : il n'est point de rivage si désolé ni
d'écho si barbare, qui n'aient répété des chansons. L'amour de l'harmonie perce à travers la plus épaisse barbarie , à travers les plages placées de l'onrse, et les arènes de la zone brûlante. Les Huions impitoyables, le* cruels Macassars , les Caraïbes sanguiuaires, les Cannibales inbumains, ont leur musique, leuis chants de paix, de guerre , de triomphe ; avant tle commencer ces festins homicides dans lesquels ils dévorent les captifs que la victoire leur a soumis, pleins d'une farouche alégresse , ils forment des danses ensanglantées autour des victimes dont ils vont être les tombeaux : je dis pins , ils chantent eux-mêmes leur propre trépas. Du milieu des supplices , du sein des feux lents qui les entourent , ces héros barbares rappellent leurs anciens triomphes dans leurs chansons funèbres , et consolés par ce doux souvenir, ils expirent dans le sein de l'harmonie , et lui consacrent leur dernier soupir.
Pour dernière preuve sortons , si vous -\ oulez , messieurs , sortons de la nature raisonnable ; interrogeons les animaux , interrogeons le peuple ailé des airs , le peuple muet des ondes , le peuple fugitif des forêts et des rochers ; tous se montreront sensibles à l'harmonie. L'aurore ouvre les portes du jour, le nature s'éveille; déjà les oiseaux ranimés annoncent la lumière et saluent le soleil naissant par leurs concerts amoureux; rivaux pleins d'une vive émulation, ils se cherchent, ils s'attaquent, ils se répondent, ils se combattent; leurs chansons commencent avec le joui, et ne finissent qu'avec lui : je me trompe , elles ne finissent pas même ; tu les prolonges d'un soleil à l'autre , solitaire Philomele , sirène des bois ; et quand la sombre nuit vient imposer silence à la nature , elle te laisse le droit de chanter encore , et de charmer ta tendre mélancolie ; l'écho veille avec toi , avec lui tu t'entretiens de tes
afi4 DISCOURS
anciens malheurs; tes airs, tes harmonieux soupirs, portés au loin , diminuent l'horreur du vaste silence : pour t'entendre exhaler ta peine la sœur du soleil absent promené plus lentement dans les plaines de lairson charargenté ; elle s'abaisse , elle semble se fixer sur ton bocage , et la déesse du matin le trouve encosre dans la plainte et dans les veilles amoureuses.
C'est par ce goùl du chant que souvent les oiseaux nous en ont disputé l'avantage et le prix ; jaloux d'une b-lle voix ou d'un instrument bien toucbé sons un ombrage, souvent le rossignol a défié nos plus doux accents , chantant tour-à-tonr, et balançant la victoire ; lassé enfin plutôt que vaincu , honteux de survivre à son silence , souvent du sein des ormeaux il est tombe aux pieds de son vainqueur en soupirant, et plus d'une fois la guitare a été son tombeau. C'est ce même appât qui du fond des eaux a souvent attiré dans les filets les poissons moins craintifs ; c'est cet attrait qui , selon Pline , rend le cerf attentif aux doux accents de la flotte, le fougueux coursier sensible au bruit réglé du tambour , l'éléphant aux sons audacieux du clairon ; c'est lui , dit Ovide , qui , par la douceur du chalumeau, arrêta souvent le loup enchanté tandis qu'il poursuivoit l'agneau tremblant.
Paroissez maintenant , censeurs rigoureux , graves Aristarques; osez demander encore ou est la puissance et le mérite de l'harmonie; toute la nature vous a répondu ; et n'ai-je point dans votre coeur un témoin secret contre vous-mêmes? à chaque instant du jour la nature vous répétera par tontes ses voix que l'barmonie est un présent qu'elle a reçu des cieux pour charmer ses eanuis et pour faciliter ses travaux : ainsi tout chante dans sa peine. Que font dans leurs fatigues tant d'hommes que le be-
SCR L'HARMONIE. aiô
soin condamne à souffrir pour d'autres hommes, et dont les mains, la liberté, et les jours sont vendus à -les maîtres? >que fait le laboureur matinal en traçant ses pénibles sillons, le diligent moissonneur au milieu des plaines brûlantes, l'industrieux vigneron sur les coteaux qu'il cultive? que fait le berger toujours errant avec son troupeau? que fait le forgeron laborieux parmi les flammes dont il et environné? que fait sur le rivage le pècbeur impatient? qne fait dans sa prison flottante le rameur captif, le forcit infortune? ipie font tant d'antres mortels dévoués à la solitude ou au malheur? ils chantent, et pai le chant ils écartent le chagrin ; ils semblent hâter le temps, ils abrègent les heures trop lentes: ainsi le solitaire ennuyé chante dans son désert, le voyageur dans l'horreur des bois, l'exilé dans sa retraite, le captif dans ses fers, le prisonnier dans ses ténèbres, l'esclave dans les mines et dans les carrières profondes: du centre de la terre ou il est enseveli vivant, ses chants s'élevenj jusqu'à la région du jour. Par un penchant invariable, par un instinct commun, par un goût universellement consenti, tout annonce, tout altiste que l'harmonie est un plaisir nécessaire à la nature. Si nous examinons les autres plaisirs, ne leur tronverons-npus pas ou moins rl'éiendue, ou moins Te pouvoir, une volupté moins pure, tics sensations moins délicieuses? il est des plaisirs de car.nl' re et d'opinion goûtés chez un peuple, inconnus :u\ autres; L'harmonie réunit tons 1rs -ouïs. Il est des plaisirs d'arts et de In térature accordés à peu d'hommes cultivés ; L'harmonie n'en excepte presque aucun de sis faveurs. Il esl des plaisirs muets, inanimés, 'pli ne parlent qu'aux \ <u\ sans i h u dire un cœur, tels sont les spectacles que nous offre le pinceau; L'harmonie ne manque point de sentiment. i. ■ I
Il est des plaisirs languissants, émonssés, trop uniformes en trop tôt épuisés; est-il un plaisir plus brillant, plus diversifié, plus intarissable que celui de l'harmonie? plaisir puisé dans la nature, plaisir enfin si nécessaire, et dont la privation doit être si sensible , que le Seigneur Dieu lui-même , prêt à punir Tyr criminelle, menace cette ville par la voi s du prophète (i) de faire cesser dans ses murs le son des cithares et le plaisir des concerts ; témoignage sacré des charmes et de la puissance de 1 harmonie. S'étonnera-t-on après cela qu'elle ait eu la vénération des peuples de tous les temps et de toutes les contrées? Troisième preuve de sa noblesse.
Ne peut-on pas, messieurs, dire d'une belle voix ce qu'on dit de laheauté même, qu'elle est citoyenne de tous les pays, qu'elle est, comme la langue de l'amour, la même pour tous les peuples, et qu'elle porte par-tout les marques de l'empire? En effet , comme la beauté, nue voix brillante n'est nulle part étrangère, par-tout elle a ses droits victorieux; reine des rois même, elle peut parcourir l'univers en souveraine; sous quelque ciel qu'elle se trouve, semblable à l'astre du jour, elle n'est jamais hors de son empire, et par-tout où il est des cœurs elle a des sujets et des autels : tel a été chez toutes les races l'éclatant avantage de l'harmonie. Les autres arts depuis leur naissance out vu souvent leurs honneurs interrompus, soit parles fureurs de Mars, soit par les règnes contraires aux muses; il a été des siècles de ténèbres, des temps léthargiques, des jours de décadence et de barbarie pendant lesquels le dieu du goût étoit exilé du monde, les Lettres savantes anéanties , les muses muettes, les arls au tombeausansadorateursetsans Mécènes, enfin toutes
(i) F.zécliiel, 26, i5.
les seiences éclipsées ou voilées dans un coin de la terre; mais dans cette nuit commune jamais la musique ne perdit ses clartés, ses rayons percèrent toujours à travers les nuages de l'ignorance ; jamais ses temples ne furent déserts ni ses autels sans fleurs. Ecoutons les témoins qui nous en restent dans les monuments sacrés et profanes; ils nous diront que tous les siècles, et sur-tout les siècles polis, ont été marqués par deshonneurs constamment décernés à l'harmonie ; ils nous diront qu'elles été recommandée par les plus sévères philosophes , cultivée par les plus grands héros, chérie dans les plus sages républiques, illustrée par les plus puissants monarques, la science favorite des conquérants et des rois : l'Egypte nous dira que le dernier de ses Ptolomées (i.) s'honora du nom dû ù l'harmonie, sur le modèle des magistrats de Thessalie(2). Si nous nous an étons un instant chez, les Grecs, ils nous rappelleront que leur Olympe étoit peuplé de dieux amateurs de l'harmonie; que leur l'amasse , temple des concerts parfaits, étoit présidé par le souverain de la lyre; que les plaisirs de leur Elvsée étoient des concerts éternels ; que les tourments de leur Tartare n' étoient pas seulement un enchaînement de tortures, un océan de feux implacables, mais encore une discorde de voix, une horrible confusion de cris douloureux, une dissonance éternelle de gémissements lugubres ; ils nous apprendront que dans les beaux siècles d'Athènes il étoit honteux d'ignorer la musique; que les sages de l'aréopage étoient ses disciples; qu'elle étoit une des parties de la politesse attique ; que Socrate lui-même, ce mortel estimé des dieux et loué par eux, apprit de nouveau
(i) Pto'omée Aulctte.
(2) Les proorchestres. Lucien.
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dans sa vieillesse à toucher le luth; que quiconque vivoit sans gonl pour cet art étoit regardé comme un mortel stupide qui n'avoit jamais sacrifié aux Grâces. Ainsi, clans un festin , Thémîstocle ayant refusé de prendre la lyre à son tonr, fit naître le préjugé d'une éducation négligée. De ces amas de témoignages il résulte, je l'avoue, une preuve lumineuse et satisfaisante; mais c'est pen : oublions tant d'éloges humains, foibles crayons de la dignité de l'harmonie; ne prenons que sur les autels les guirlandes ùont nous la couronnons. Oui, messieurs, c'est sons cet aspect sacré que j'aime surtout à envisager les honneurs distingués de cette science majestueuse; j'aime à la voir singulièrement préférée à toutes les autres pour parler aux dieux, pour leur porter l'encens du monde, ponr publier leurs grandeurs, pour désarmer leur colère. Jetons un regard sur toutes les religions de tous les temps : ici les temples d'Isis et d'Osiris retentissent du son des sistres de Ganope , là , «les l'aube du jour, les mages de la Perse et les ignicoles prennent leurs harpes d'argent pour recevoir le soleil prêt à sortir du sein de l'onde, pour obtenir ses premiers regards, et pour adorer dans cet astre le feu éternel, le radieux Oromaz.e, dieu de leurs pères; plus loin le noir brachmane remplit les bords du Gange des hymnes de l'aurore. Ici les rives grecques répètent chaque jour le nom de .lupiter Olympien; là, les rives hespériennes retentissent des danses guerrières et du chant des Saliens , tandis que les rivages germaniques et les échos de nos contrées répètent au loin le nom du sanguinaire ïeutatès chanté par les druides. Ainsi l'ont pratiqué tous les peuples : ils chantoient dans leurs mystères , non seulement pour parler aux immortels sur d.s tons supérieurs au langage vulgaire, mais
SUR L'HARMONIE. a6y
encore pour fixer l'attention du peuple assemblé, pour pacifier les sens , pour régler les esprits par la justesse des sons, pour échauffer les cœurs, pour les préparer à la présence des dieux. Que dis-je cependant? pourquoi m'arrèter si long-temps sur les honneurs de la musique idolâtre ? c'est à toi seule , ce n'est qu'à tes sncrés accords que je dois ma voix, harmonie sainte du peuple choisi; toi qui portas si souvent aux pieds du Dieu d'Israël les horomages reconnoissants de son peuple ; n'étoit-ce pas sous tes auspices que les Israélites s'avancoient au combat? précédés des enseignes triomphantes du Seigneur, les chantres consacrés marchoient à la tète des bataillons ; unissant leurs voix sublimes aux instruments militaires, ils imploroient les secours du Dieu des armées. Et ne durent-ils pas même un triomphe à l'harmonie? Josué assiège Jéricho : ce n'est point à l'eTfort des armes que cette conquête est réservée : par l'ordre suprême du ciel les sept premiers sacrificateurs prennent des trompettes harmonieuses ; Jéricho va périr ; les trompettes sonnent sa ruine, ses tours chancellent; le Seigneur parle, les murs tombent, Jéricho a été pris.
Mais franchissons le vaste intervalle des temps , hâtons-nous d'arriver aux jours de David, époque la plus magnifique des honneurs de l'harmonie; c'est par ce roi que nous la verrons introduite dans les tabernacles du Seigne-ur; elle y entre suivie des filles de Sion , pour soutenir la majesté du lieu saint, pour augmenter la pompe des sacrifices, pour relever le spectacle delà religion. David luimême précède , en dansant , l'ajche auguste ; il règle ses pas légers sur les sons de sa harpe ravissante ; dans tous ses cantiques, monuments éternels de son amour, il demande que ses accords soient mille lois répétés sur la cithare , sur la cym-
s;.> DISCOURS
bâte, sur L'orgue, sur La trompette; il réveille tous les échos du Jourdain; il iuvite la nature entière à chanter son auteur, à ne faire de tontes ses voix qu'un concert de Louanges, de gratitude et d'adorations unanimes: aussi !<\s soins et les bienfaits de ce prince religieux avoieut-ils rendu les Lévites les premiers musiciens de l'univers ; ainsi Le publioit la renommée. C'est parla que, pendant les jours de la captivité , les peuples de l'Euphrate invitaient les tristes II. lu. m\ i leur apprendre quelques uns de leur* airs si vantés: mais Israël exilé ne peut chanter loin des champs de Solyme : il ne peut que gémir, ses harpes en silence sont suspendues aux saules du rivage : tel l'oiseau captif néglige son chant , ou . si son gosier s'ouvre quelquefois, ce n'est qu'aux soupirs, sa voix est morte aux délectables accents. Enfin, messieurs, parcoure/, tontes les pages de la loi antique , par-tout vous rencontrer! 7., ou des concerts de Louanges, ou des cantiques de victoire , ou des chants de funérailles ; il semble qu'Aucune voix moi telle n'est digne de l'oreille du Seigneur si elle n'est portée au trône de la toute-puissance sur les ailes de L'harmonie, au travers des nuages d'encens. Dans des sacrifices plus parfaits la loi nouvelle a conservé à li musique sa place dans les sanctuaires. Oui , dit l'orade de l'Afrique, le pasteur et l'ornement d'Hippone: «Je ne puis trop approuver les chants dont reten- « tissent nos temples; par ces augustes accords je « me sens vivement emu, pénétré de cette horreur « sacrée qu'inspire la demeure de Dieu , frappe d'un « respect profond , saisi d'une sainte ivresse: nou- « veau Paul , je suis dans les deux , mon esprit est « enlevé an-dessus de lui-même, il s'élance i iis.ju'.in « triple trône du Très-Haut, il se croit admis aux « concerts éternels des intelligences suprêmes , et
« mon cœur embrasé va se perdre dans le sein de « la Divinité. »
Dans cette uniformité de suffrages acquis a l'harmonie peut -il être une vénération plus marquée , plus suivie, plus incontestable? Cette gloire de l'art a toujours rejailli sur ses artistes : souvent les favoris de l'harmonie furent illustrés par les couronnes , par les lauriers , par les pompes triomphantes , par les applaudissements des théâtres , par des st.itues érigées , par des mausolées , par des inscriptions mémorables, par les honneurs même de l'apothéose , enfin par tous les monuments publics inventés chez les peuples divers pour immortaliser les talents. De là ils sont encore une nation chère et sacrée aux mortels ; avantage souvent refusé aux nourrissons des autres sciences. On évite un sophiste, on néglige un géomètre, on fuit un critiqua , on siffle un chimiste , à peine remarque-t-on un grammairien; on aime au contraire, on recherche un eleve de l'harmonie; il est le citoyen de toutes les contrées , l'homme de toutes les heures, l'égal de tous les hommes de goût et de sentiment ; le monde entier est sa patrie. De là vient encore que le souvenir des musiciens illustres des siecies supérieurs est beaucoup plus aimable et plus précieux à l'esprit et à l'humanité que le souvenir des conquérants les plus renommés, faux héros, tyrans réels : les conquérants étoient nés pour la perte du monde, les musiciens illustres pour son bonheur : les uns, avides de funérailles, ont porté les larmes , la discorde, la mort ; les autres , toujours bienfaisants, touj ours'applaudis , ont porté partout la paix , la concorde , le plaisir : la terre consternée s'est tue devant ceux-là , par ceux-ci la terre rassurée a retenti de sons pacifiques : les conquérants , couronnés de sanglants lauriers , sont sortis
«le la vie souvent par une (in précoce, toujours chargés de la Laine des peuples indignés, perdus >;nb être pleures : les musiciens fameux. , couronnés de myrte et de roses . el paisiblement expirés, ont emporté chez les morts Les regrets des nations. Oui , le nom d'un tendit- Orphée sera toujours plus chèrement gardé au temple de mémoire que le nom d'un fougnenx Alexandre.
Telle est la noblesse de la musique , noblesse fou Ne mu l'antiquité de son origine, illustrée par sa puissance suprême, confirmée parla vénération de tous les temps el de tous l«s peuples. Mais aux preu\ es de sa dignité joignons celles de son utilité ; lanange pour cet art plus délicate encore que la première.