‹ Œuvres de Henri Hymans (volume 2)Chapitre 25 sur 26 · PIÈCES JUSTIFICATIVES · texte numérisé non relu

PIÈCES JUSTIFICATIVES

RUBENS A PIERRE VAN VEEN

Molto Illusre Sigr mio Ossermo,

Parera torse strano à V. S. il ricever delle mie lettere doppo un si longo silencio perciô la supplico sia servita di considerare chio non son huomo che mi pasco del fumo de complimenti vani, i facero un simile giudiçio dogni persona di valore. E fin adesso non mi è occorso altro che saluti et risaluti che soglioni portare gli arnici di passagio. Ma per adesso io hô bisogno del consiglio di V. S. i vorrei instruttione corne dovrei governarmi per impetrar un privilegio delle Ordini delle Unité Provincie per poter mandar in luce alcune s t amp e di rame che si sono intagliate in casa mia perché non venghino copiate in quelle parti. Molti mi consigiiono questo et io che sono ignaro i novo in queste cose vorrei il parer di V. S., sè questo privileggio sia necessario. Et si sarebbe de rispetto in quei paesi cosi liberi. Et che via bisognaria tener per impetrarlo et segli sarrebe una pretensione di rnolta difficolta. Mi favorisca di gratia di far mi parte del favor suo circa questo essendo io risoluto di gouernarmi apunto conforme al suo prudente giudiçio. I per sine

baccio à V. S. con tutto il core le mani pregandoli el Sigr ldio un felicissm0 novel anno.

Di Anversa alli 4 di Gennaro 1619.

Di V. Sigrla molto Ulusre Servitor Aftettm0

Pietro Pauolo Rubens.

Adresse :

A en Mijnheere Mijnheere Pieter Van Veen,

Advocaet in ’s Graeven Haghe.

Traduction.

Très illustre et honoré seigneur,

Il vous paraîtra peut-être étrange de recevoir une lettre de moi après un si long silence, mais je vous supplie de vouloir bien considérer que je ne suis pas homme à me repaître de la fumée de vains compliments ni à porter un jugement semblable sur des gens de mérite. Et jusqu’ici, je n'ai reçu que les saluts et les resaluts qu’011 adresse à des amis de passage ('). Mais pour l’heure, j’ai besoin de votre conseil et voudrais être renseigné sur la manière dont j'aurais à m’y prendre pour solliciter un privilège des Etats des Provinces-Unies à l’effet de pouvoir mettre au jour quelques estampes sur cuivre qui ont été gravées dans ma maison, et que je ne voudrais pas voir copier dans ces provinces. O11 me conseille de diverses parts d’agir de la sorte, et moi qui suis ignorant et novice en ces choses-là, je désirerais savoir si, à votre avis, ce privilège est nécessaire, également s’il serait respecté dans des provinces si libres. Egalement la voie à suivre pour le solliciter et si la chose serait de réalisation fort difficile. Faites-moi la faveur de me donner là-dessus votre jugement. Je suis résolu à me conformer d’une manière absolue à votre prudent conseil. Sur ce, et de tout

( 1 ) Se souvenir que l’année est à son début.

cœur, je baise les mains à V. S. et prie Dieu de lui accorder une heureuse nouvelle année. D’Anvers, le 4 janvier 1619.

De Votre Seigneurie très illustre, le serviteur affectionné,

Adresse :

Pietro Pauolo Rubens.

A en Mijnheere Mijnheere Pieter Van Veen, advocaet, in

’s Graeven Haghe.

RUBENS A PIERRE VAN VEEN

Molto Ulusre Signr mio Ossermo,

Io resto con obligo grande à V. S. per la cortese offerta ch’ella mi fà di volermi favorire nella pretensione de privileggi. Et à dir il vero la corre pericolo desser presa alla parolla essendo io uno di quelli che guastano la cortesia col accetar il tutto. Le stampe perô non sono ancora in ordine di tutto punto et se fra tanto si potesse connninciar à négociai' sopra la relatione de suggietti in iscritto, mi parebbe bene à proposito per guadagnar tempo con obligarmi di représentai' à suo tempo le stampe conformi à çio chè prima sarebbe essibito. Ne mancarô di mantener tutto quello che V. S. liaverâ pagato, donato ô promesso al Sr Secret"0 Arsens 0 altri per questo rispetto. Per conto delle suggetti non potrà nascervi difficolta alcuna non toccando al stato in modo alcuno ma schietti senza ambiguità o senso mistico, corne V. S. vedra nella lista qui annessa.

Ben vorrei a parlai' chiaro con V. S. comprendervi alcuni che non saranno ancora in ordine fra qualque tempo per sciffar uove fatiche à raddopprar questa briga et perçio giudicarci meglior espedienti de negoçiar in iscritto senza essibir essemplari inanzi tratto (se pero questo modo sarà pratticabile che non vorrei esser impertinente) poiche le suggietti sono tutti vulgari sensa alcun scrupulo pur mininio che sia. Ben mi obligarô di mandar li essemplari à suo tempo tutti senza falle. Et à dir il vero la maggior parte ridotta à ternnno che ben presto potra venir in luce havrei ben

voluto chel intagliator fosse riuscito piu esperto ad imitar ben il prototypo pur mi pare minor male di vederli fare in mia presenza per mano di un giovane beu intentionato che di gran valenthuomini secondo il lor capricçio. Aspettaro sopraçio risposta di V. S. con connnodita sua. Et se per questa via non si potra ottinere la nostra intentione differerimo sin che possiamo esser pronti a far corne si deve. Fra tanto mi raccomando di vero core nella sua bona gratia pregandoli del cielo publicè et privatim ogni conrpletissima salute i contentezza. Al signor de Gheyn aucora bacçiamo con ogni affetto le mani. Di Anversa alli 23 di Gennaro 1619.

Di V. S. molto Illure servitor affettm0 Pietro Pauolo Rubens.

Una batailla trà Græci et Amazoni.

Lotit che colla sua famiglia esçe di Sodoma.

S. Francesco che riçeve i stigmati.

Una natività di Cristo.

Una madonna col bambino Jesu, S. Giovannino i S. Joseph.

Una madonna che col figlio Jesu i S. Juseppe torna d’Egitto.

Alcuni rittrati d’huomini illustri in diversi ntodi.

Una adoratione de Magi.

Una nativita di Cristo.

Una despositione di Cristo délia Croce.

Ove Cristo si alza in Croce.

Martirio di S. Lorenzo.

Cascata di Lucifero.

Un pezzo delle Gesti d’Ignazio Loiola.

Un altro di Xaverio.

Una Susanna.

Un S. Pietro che cava il statera fuori del pesce.

Una favola di Leandro.

Adresse :

Erentfeste Voorsinnighe lleer Discrète lleer

Mijnheere Pieter Van Veen Advocaet ints Graven Haghe.

Traduction.

Très illustre et honoré seigneur,

Je vous suis bien obligé de l’offre courtoise que vous me faites de me servir dans la sollicitation des privilèges. A vrai dire, vous courez le risque d’être pris au mot : je suis de ceux qui gâtent la courtoisie à tout accepter. Les estampes, à proprement parler, ne sont pas encore entièrement à point, mais on pourrait toujours introduire l’affaire en spécifiant les sujets par écrit. 11 me semblerait à propos, pour gagner du temps, de m’obliger à représenter au moment requis les estampes conformes à ce qui sera d’abord exhibé. Je ne manquerai pas de tenir note de tout ce que vous aurez payé, donné ou promis à M. le secrétaire Arsens (’) ou à d’autres à cette occasion. Pour ce qui regarde les sujets, il n’en pourra naître pour vous aucune difficulté, car ils ne touchent d’aucune manière aux choses de l’Etat; ils sont fort simples et exempts de toute ambiguïté comme de sens mystique, ce que, d’ailleurs, vous verrez par la liste ci-jointe.

Je voudrais bien, je l’avoue, comprendre quelques pièces qui ne seront prêtes que d’ici à un certain temps, pour éviter l’ennui de nouvelles démarches, et, pour ce motif, il me paraîtrait plus expédient de traiter par écrit, sans montrer d’abord les exemplaires (si toutefois cette manière d'agir est possible, car je ne voudrais pas être impertinent), attendu que les sujets sont tous d’une portée courante, sans aucune équivoque possible pour minimes qu’ils soient. Je m’engagerai formellement à envoyer les épreuves en temps utile, toutes et sans faute aucune.

La majeure partie est presque achevée et pourra bientôt voir le jour. Pour que le graveur se montre plus scrupuleux à bien rendre le prototype, je vois un moindre inconvénient à ce que le travail se fasse sous mes yeux par un jeune homme animé du désir de bien faire, que de m’en rapporter à de grands artistes, procédant à leur fantaisie. Et si de cette façon notre désir ne peut se réaliser, différons jusqu’à ce que nous soyons en mesure de faire les choses régulièrement. En attendant, je me recommande de tout cœur à (*)

(*) Corneille van Aerssen, seigneur de Spijk, greffier des États généraux (1543-1627).

vos bonnes grâces, priant le ciel publicè et privatim de vous donner santé parfaite et contentement. Je baise encore affectueusement les mains à M. de Gheyn ('). D’Anvers, le 23 janvier 1619.

De votre seigneurie illustrissime l’affectionné serviteur, Pietro Pauolo Rubens.

Une Bataille entre Grecs et Amazones.

Loth qui, avec sa famille, sort de Sodome.

Saint François qui reçoit les stigmates.

Une nativité du Christ.

Une Madone avec l’enfant Jésus, le petit saint Jean et saint Joseph.

Une Madone qui, avec son fils Jésus et saint Joseph, retourne d’Égypte.

Quelques portraits d'hommes illustres, de diverses manières. Une Adoration des mages.

Une nativité du Christ.

Une Descente du Christ de la croix.

Où le Christ est élevé en croix.

Le Martyre de saint Laurent.

La chute de Lucifer.

Une pièce des actes d’Ignace de Loyola.

Une autre de Xavier.

Une Suzanne.

Un Saint Pierre qui extrait la drachme du poisson.

Une Fable de Léandre (2).

RUBENS A PIERRE VAN VEEN

Molto Ulusre Sigr mio Ossermo,

Ho ricevuto dal Ecc*° Sigr Ambasciator Carlethon l’atto di prohibitione delle Sig* Stati chè è stato carissimo perche spero ch’avera il medesimo effetto in questa forma corne in quella di

(1) Jacques de Gheyn, le célèbre graveur, élève de Henri Goltzius. Van Mander nous a laissé sa biographie. Voir ma traduction de son Livre des Peintres, t. II, p. 262.

(2) Héro et Léandre. Il ne semble pas que ce tableau, non retrouvé jusqu’ici, et dont M. Rooses mentionne des copies, ait été reproduit en gravure du vivant de Rubens.

priuileggio. Certo io confesso dhauer un gran obligo à V. S. in questo negocio poiche non solo colla sua diligenza ma anco con quella replica cosi destra et à proposito ha dato il colpo peremptorio a tutte le difficulta che se li opponevano. Io vorrei poterla riservire et mi stimerei felice se V. S. mi disse delle occasioni di poterlo tare che non mancarei di mostrarmi grato piu colle effetti che colle parolle, ma de çio mi rimetto à tempo e loco. Toccante quel miserone chella mi dice mi rimetteri à quanto lei consi gliara, perche potendo far di manco senza alcun pregiudiçio per l’avenire io non vorrei buttar le cose mie a che nolle mérita perche dar poco a un personnagio di quel grado esset contumelia proximum. Ma sopra cio aspettaro piu certo aviso di V. S. Col Sigr Ambasciator mi governaro corne lei mi dice havendo ancor delle altre occasioni in mano di poterli riservire. Le stampe V. S. potra lasciarle dove sono, poiche habbiamo ottenuto la nostra intentione et usciranno colla gratia divina ben presto delle altre meglio riuscite. Et con questo baccio à V. S. mille volte le mani et la ringratio di vero con per quanto ha mostrato di passione et affetto in favor mio D’Anversa alli di u Marzo 1620.

D. V. S. molto 111- Servitor affettm0 Pietro Pauolo Rubens.

Adresse :

Erentfeste Wvse Voorsinnighe IJeer Mynheere Pieter Van Veen Pensionnante in te

Graeven Hagiie.

Traduction.

Très illustre et honoré seigneur,

J'ai reçu de Son Excellence l’Ambassadeur Carleton l’acte prohibitif de Leurs Seigneuries les Etats, lequel m'est fort agréable, car j’espère qu’il aura, sous cette forme, la même valeur qu’un privilège.

Je reconnais, certes, vous devoir une bien vive obligation pour cette affaire, non seulement à cause de la promptitude avec laquelle elle a été menée, mais aussi pour la réplique aussi habile que formelle qui a porté le coup péremptoire aux difficultés mises

en avant. Je voudrais pouvoir à mon tour vous être utile et m’estimerai heureux des occasions que vous me procurerez de pouvoir témoigner ma gratitude par des actes plutôt que par des paroles. Mais ceci se fera en temps et lieu. Pour ce qui concerne le rapace (T) dont vous faites mention, je me conformerai à vos avis, crainte de commettre quelque bévue fâcheuse pour l’avenir. Je ne voudrais donner mes choses à qui ne les mérite, et offrir peu à un personnage de cette qualité essel coutume lia proximum. Mais enfin, en ce qui le touche, j’attendrai de plus amples indications. Pour le seigneur Ambassadeur, je me comporterai comme vous me le dites, ayant, au surplus, d’autres occasions de pouvoir lui être utile. Laissez les estampes où elles sont, puisque nous avons atteint notre but, et, par la grâce divine, il en paraîtra bientôt d’autres et de meilleures.

Sur ce, je baise mille fois les mains à Votre Seigneurie et la remercie de tout cœur du zèle et de l’affection qu’elle a témoignés eu ma faveur.

De Votre Seigneurie illustre, Le serviteur affectionné, Pietro Pauolo Rubens.

D’Anvers, le n mars 1620.

Adresse (traduction) :

Au très honorable savant et prudent seigneur,

Monsieur Pierre Van Veen, pensionnaire, à la Haye.

RUBENS A PIERRE VAN VEEN

Molto II lus- Sigr mio Osserrao,

Ho ricevuto li passaporti cou molto mio gusto, li quali mi dispiacce chabbiano dato à V. S. tanto travaglio. Et à dir il vero io mi dubitava bene che si farebbe qualque riilesso sopra le qualita mie, i percio m’indricçai à V. S. perche non mi pareva negocio di

(‘) Le personnage ainsi qualifié ne peut être que Junius, secrétaire du prince d’Orange, que Rubens, dans une lettre du 30 septembre 1623, publiée par Gachard ( Histoire politique et diplomatique de Pierre-Paul Rubens, p. 24), représente comme un homme très vénal et « acceptant des deux mains ».

un semplice raessagerio che le procura ordinariamente per ognuno. I certo io mi sento verso V S. con obligo particolare per questa fauore. Ho caro che V. S. gusti ancora dhauer delle mie stampe, pur mi dispiacçe che duoi anni in ça non habbiamo quasi fatto niente per il capricçio del mio intagliatore, il quale si a dato totalmente alla abbasia di tal maniera che non si po più trattar nè pratticar seco, presumando che l’intaglio suo solo facçia valer queste stampe qualque cosa et il suo nome tanto illustre. Con tutto cio posso dire con verità, che li dissegni sono pin finiti e fatti con pin diligenza che le stampe, li quali dissegni io posso mostrare ad ogniuno poiche che li ho in mano. V. S. me tara gracia di mandarmi un poco di listarella colle nome di quelle stampe che lei ha a fine chio posso veder quali li manchano, e subito chio sapio questo li mandaro li restanti. I sin tanto baccio à V. S. con tutto il cuore le mani e mi raccommando nella sua bona gracia pregande del cielo ogni félicita e contentezza

d’Anversa alli 31 d’Aprile 1622.

Di V. S. molto Illusre Servitor affettmo Pietro Pauolo Rubens.

Adresse :

Aene Eerentfeesten Wysen Voorsinighen Heere Myn H'eere Pieter Van Veen Raetsheer ende Pensionaris ints Gravenhaephe

Traduction.

Très illustre et honoré seigneur,

J’ai reçu les passeports avec grand plaisir et regrette qu’ils vous aient occasionnés tant de démarches (I). A vrai dire, je me doutais bien qu’on ferait quelque réflexion touchant mes qualités; aussi est-ce le motif pour lequel je recourais à vous, car l’affaire n’était pas de celles, à mes yeux, dont on put charger un simple messager,

(') Il s’agit nécessairement du voyage que Rubens se proposait de faire bientôt après en Hollande, et dont une trace a subsisté dans sa lettre au chancelier Pecquius, du mois de septembre 1623, publiée par Gachard dans son Histoire politique et diplomatique de Pierre-Paul Rubens. Bruxelles, 1877, p. 21.

celui qui, d’ordinaire, les procure à tout le monde. Vraiment, je vous suis particulièrement obligé de cette faveur. Il m’est agréable que vous désiriez recevoir encore de mes estampes; malheureusement, depuis une couple d’années, nous n'avons presque rien fait à cause des caprices de mon graveur, lequel s’est laissé aller absolument à la dégradation (abbasia), si bien qu’il n’est plus possible de s’entendre ou de s’accommoder avec lui. Il prétend que sa gravure et son nom illustre font l’unique valeur de ces estampes (I). Tout ce que je puis affirmer, c’est que les dessins sont plus achevés et faits avec plus de soin que ses planches (2), lesquels dessins je puis montrer à tout le monde, attendu que je les ai en main.

Vous me ferez la faveur de m'envoyer une petite liste avec les titres des estampes que vous possédez déjà, pour que je puisse constater celles qui vous manquent, et, dès que je serai renseigné à ce sujet, je vous enverrai le surplus.

En attendant, je vous baise les mains de tout cœur et me recommande à vos bonnes grâces, priant le Ciel qu’il vous accorde félicité et contentement.

D’Anvers, le 30 avril 1622.

De votre très illustre seigneurie, L’affectionné serviteur, Pietro Pauolo Rubens.

Adresse (traduction) :

Au très honorable savant et prudent Seigneur,

Monsieur Pierre Van Veen,

Conseiller et Pensionnaire à La Haye.

O Ma supposition que le différend survenu entre Rubens et Vorsterman puisait sa source dans un froissement d’amour-propre, se trouve ainsi confirmée.

(2) Ce qui démontre que les dessins étaient d’une main tierce. J’ai cru pouvoir les attribuer à Van Dyck.

Sur un tableau de Rubens attribué au Titien.

(Extrait des Bulletins de l’Académie royale de Belgique, 3e sér., t. XXI, n° 2, pp. 295-300, 1891.)

La plus récente livraison des Chefs-d’œuvre de l’art classique ('), excellent et instructif recueil édité à Munich, sous la direction de MM. Reber et Bayersdorfer, procure aux amateurs une véritable surprise. Sous le n° 334, elle leur apporte une planche d’après un tableau attribué à l’école du Titien, œuvre appartenant au Musée de Chicago.

C’est par soi-même une surprise d’apprendre que Chicago possède un musée, musée où se rencontrent des peintures anciennes. Chose bien autrement surprenante, le tableau dont il s’agit, Suzanne et les Vieillards , est tout simplement la composition de Rubens connue par une magnifique estampe de Vorsterman.

Tout ceci paraît bien naturel au premier aperçu. Faute de connaître ou de pouvoir posséder l’original, les Américains se sont contentés d’une copie. Mais alors, que signifie cette désignation : « Ecole du Titien? » Les éditeurs, hommes d’une compétence éprouvée dans les choses d’art, auraient-ils d’aventure ignoré l’existence de la composition

(') Klassischer Bildcrscliatz. München, Bruckmann.

de Rubens? Cela n’est pas possible, et je puis d’autant mieux en répondre, que, précisément en compagnie de l’un d’eux, j’eus l’honneur, il y a peu de mois, d’être admis à voir la Suzanne, objet de cette notice. La peinture était alors déposée dans les ateliers de restauration de la Pinacothèque de Munich.

Ferai-je ressortir la similitude absolue de la composition de Rubens avec la toile attribuée à l’école du Titien? A quoi bon? Un simple coup d’œil sur la gravure de Yorsterman permet à tout le monde d’acquérir à cet égard une conviction complète, jusque dans les plus infimes détails, tout s’y trouve reproduit. Le graveur aurait pu indifféremment prendre pour modèle l’une ou l’autre production. Rubens ne se présenterait donc pas ici comme un simple plagiaire : il se serait, chose autrement grave, approprié sans scrupule la composition d’un devancier, et Vorsterman aurait été le complice conscient ou inconscient de ce manque de délicatesse.

Verrons-nous sans nous émouvoir pareille accusation? Laisserons-nous la mémoire du plus grand de nos maîtres entachée d’un soupçon contre lequel proteste non moins la dignité bien connue de ses agissements, que la hauteur de son génie? Ce serait sans excuse. Il est d’ailleurs facile de montrer à combien peu de chose se réduisent en cette affaire les prétendus droits de l’école de Venise.

Disons tout d’abord, circonstance assurément regrettable, que la peinture de Rubens fait défaut. On l’a vainement cherchée jusqu’ici, en grand ou en petit, à l'état d’esquisse ou à l’état d’œuvre parfaite, également à l’état de dessin, dans les collections publiques ou particulières des deux mondes. Rien de précis non plus en ce qui la regarde dans les anciens catalogues. Qu’elle ait existé pourtant, il faut bien s’en convaincre.

Comme le rappelle notre confrère, M. Rooses, dans le monumental ouvrage qu’il consacre à la description de

l’œuvre de Rubens ('), l’illustre peintre semble bien positivement la comprendre dans la série des œuvres offertes à sir Dudley Carleton, le 26 avril 1618, en échange de ses marbres antiques. Elle v est mentionnée en ces termes : Una Sasanna fata de un mio discipolo pero ritocca de mi a mano tutta, « une Suzanne faite par un de mes élèves, entièrement retouchée par moi. Hauteur : 7 pieds; largeur : 5 pieds; prix : 300 florins ». On sait que Rubens avait de ces peintures qu’il se bornait à composer, que ses élèves peignaient, qu’ensuite il revovait lui-même et faisait siennes absolument. La planche de Vorsterman ne se borne pas même à dire : Rubens invenit, ou delineavit : le nom du maître y est bien formellement suivi du mot pinxit.

Qu’est devenue la peinture, puisque peinture il y avait? Carpenter la supposait passée à l’Ermitage, à Saint- Pétersbourg, ce qui n’est point exact. J’en ai, pour ma part, vu ce que je n’oserais appeler des copies. Je soupçonne que c’étaient des peintures exécutées d’après l’estampe. On m’a communiqué des photographies de prétendus originaux. Il y a bien des années déjà, je reçus la visite de M. Frédéric Marshall, secrétaire de la légation japonaise à Paris. Ce gentleman me communiqua une petite photographie coloriée de l’estampe de Vorsterman, m’assurant qu’elle reproduisait le tableau faisant partie de la collection d’une dame anglaise fixée à Paris. Je n’ai jamais eu l’occasion de voir cette œuvre.

Revenons à la peinture publiée par MM. Reber et Bayersdorfer. Leur thèse serait la suivante : Rubens, au cours de son voyage en Italie, aurait trouvé cette Suzanne, œuvre de quelque maître vénitien, l’aurait peut-être acquise, se serait dans tous les cas approprié la composition donnée ensuite à graver à Vorsterman.

(') Max. Rooses, L’Œuvre de Rubens. Anvers, 1886-1891.

Eh bien! cette supposition me paraît inacceptable, sinon dans son principe, tout au moins en ce qui tendrait à faire envisager la peinture dont il s’agit comme avant servi de modèle à Rubens.

Je ne conteste point que le tableau que l'on m’a fait la faveur de me montrer à Munich ne portât les caractères de l’école vénitienne, spécialement par la tonalité. Suzanne avait les yeux noirs, les cheveux de ce blond ardent cher au Titien et au Véronèse. La circonstance n’a, selon moi, qu'une portée toute secondaire.

Rubens — la constatation n'a rien qui l’amoindrisse — a grandement profité de l’exemple des Vénitiens. Le Titien, le Tintoret le préoccupent à coup sûr plus que les Llamands. Au premier surtout il emprunte des sujets et même des dispositions générales. 11 en fera de même pour Michel- Ange de Caravage, pour le Dominiquin, dont la Communion de saint jfèrôme servira de point de départ, nous le savons tous, à la Communion de saint François. J’allongerais facilement la liste de ces emprunts.

M ais Rubens est avant tout et toujours Rubens. Ses caractères propres s’affirment avec une netteté qui empêchera bien qu’on le confonde avec d’autres peintres, si ce n’est parfois avec des Llamands formés directement à son école, disciples qui, à leur tour, lui emprunteront des tvpes et des manières.

Or, chose bien digne de remarque, la reproduction de MM. Reber et Baversdorfer vient tout à fait à l’appui de cette vérité. Dépouillé de la couleur, réduit au simple blanc et noir, leur tableau n’a plus absolument rien de vénitien : c’est un Rubens!

Qu’importe après cela que les chairs de la Suzanne aient le ton ambré qui caractérise les Vénitiens, que la draperie du vieillard de gauche évoque le souvenir des pourpres du Titien et de Paul Véronèse? Les Vénitiens n'ont pas, que je sache, donné à leurs corps de jfemmes

ces formes massives, ni surtout posé une main comme l’est ici celle de Suzanne. A signaler aussi, comme essentiellement rubénienne, la coiffure de ce vieillard de gauche déjà mentionné, sans parler d’autres détails. MM. Reber et Bayersdorfer sont trop experts en la partie pour n’être pas eux-mêmes frappés de ces choses. Ils ont livré au photographe une peinture vénitienne, il leur a rendu une œuvre flamande !

l’ajoute, et je puis croire qu'ils ne me donneront pas tort sur ce point, que leur tableau était médiocre, émoussé, d’un accent bien moindre à sa reproduction, et sans doute insuffisant pour caractériser un maître capable d’avoir inspiré Rubens, accessoirement d’avoir donné matière à la magnifique planche de Vorsterman.

M ais, dira-t-on, qu’est ce tableau? Ici, ma foi, j ’ hésite à me prononcer.

Pourquoi ne se serait-on pas essayé en Italie, mettons à Venise, puisqu’on l’a bien fait ailleurs, à prendre une estampe pour point de départ d’un tableau? Composition flamande, toile italienne, peinture italienne aussi.

L’unique chose qu’il m’importe d’établir est que Rubens reste le possesseur légitime, incontesté, de la Suzanne qu’il donne à reproduire à son graveur.

Certes, il a fait graver d’après ses dessins des compositions d’autres maîtres : de Raphaël, de Léonard, du Titien; jamais pourtant il n’a dissimulé. le nom de hauteur des créations ainsi reproduites. En revanche, il a parfois dissimulé le sien. Il en aurait agi tout autrement pour la Suzanne, dont l’estampe, louée à juste titre par le maître lui-même, dans une lettre à Pierre Van Veen, fut ensuite dédiée à Anne Roemer Visschers, artiste et poète, femme que le peintre tenait en haute estime, et cela formellement comme traduisant une composition personnelle.

je puis borner ici ces remarques. Il ne m’incombe pas de trouver un auteur à ce que j’ose appeler la copie admise

par MM. Reber et Baversdorfer dans leur excellent ou vrage. Je puis ajouter toutefois, sans crainte d’être démenti par ceux qui ont été admis à examiner la peinture, que, magistrale par la composition, elle demeure à tous les autres égards absolument inférieure à ce qu'il faudrait attendre du maître capable d’en avoir pu concevoir le principe. En matière de création artistique, c’est là un élément de preuve qui trompe rarement. Le plus souvent, d’ailleurs, il suffit à ruiner l’entreprise des copistes.

Un voyage artistique de Rubens ignoré.

(Extrait des Bulletins de l’Académie royale de Bcloic/uc, 3“ série, t. XXIV, nos 9-10, pp. 402-408, 1892.)

Quelque respect que l’on professe pour l’œuvre des patients investigateurs dont la recherche vient si puissamment en aide à notre connaissance du passé, le hasard, il faut le dire aussi, seconde parfois d’une façon merveilleuse leur labeur. C’est à lui que nous devons la solution d’une foule de problèmes qui semblaient devoir pour jamais défier l’effort du chercheur.

Un exemple entre mille, il est d'hier : la révélation du lieu natal de Memling. Et cet autre, non moins curieux, le cas du Saint l Idefonse de Rubens, accepté par tous les biographes du maître pour une des œuvres les plus proches de son retour d’Italie, jusqu’au jour où, grâce à une note trouvée par hasard, l’on sut qu’il avait précédé de huit années à peine la mort de son illustre auteur.

C’est de Rubens encore qu’il sera question dans cette note, et l'on verra, une fois de plus, que, grâce au hasard, nous aurons dû de connaître le fait important qu’elle révèle. Il ne s’agit de rien moins que d’un vovage artistique, soupçonné peut-être, mais totalement ignoré jusqu’à ce jour, et qui désormais vient prendre date dans la vie du grand coloriste.

D’ordinaire très sobre d’informations sur tout ce qui a trait à la peinture, Rubens nous laisse dans une grande incertitude touchant ses allées et ses venues. Il dira bien à ses correspondants, pour excuser le retard de ses lettres, qu’il a été en vovage, mais c’est le plus souvent par d’autres que l’on apprendra sa présence en des lieux où, sans doute, l’appelait quelque affaire de l’Etat, destinée à être soustraite, autant que possible, à la connaissance du public. On est moralement sûr que Rubens est allé en Allemagne, mais personne, jusqu’à ce jour, n’a pu rien découvrir sur ce voyage probable. C’est au hasard encore que nous devrons de posséder un jour là-dessus quelque information précise.

Gachard a laissé un ouvrage extrêmement précieux sur la carrière diplomatique de Rubens. La trace la plus ancienne qu’il ait pu découvrir de l’intervention du peintre dans les affaires publiques est de 1623. Il s’agissait, à cette époque, du renouvellement de la trêve avec les Pays-Bas, expirée depuis le g avril 1621. Gachard ne doutait pas que dès avant cette époque l’auteur de la Descente de croix n’eût été mêlé aux négociations en cours.

Il ressort d’une lettre écrite à Pierre Pecquius, chancelier de Brabant, sous la date du 30 septembre 1623, que Rubens revenait de La Haye où il s’était abouché avec Jean Brandt, le cousin de sa femme, investi, à ce qu’il semble, des pouvoirs nécessaires pour connaître des conditions d’un accord.

Les biographes du glorieux artiste, forts de la version de Sandrart, plaçaient en l’année 1627 le premier voyage du maître en Hollande. L’auteur de 1 ' Academia Todcsca rapporte que Rubens, pour trouver quelque soulagement à la douleur où le plongeait la mort récente de sa femme, voulut apprendre à connaître les confrères néerlandais dont, jusqu’alors, il n’avait pu admirer les œuvres que d’une manière fortuite. Sandrart, à cette époque élève de Hont-

horst à Utrecht, vit venir chez son maître l’illustre Anversois et eut le privilège de le conduire successivement chez Bloemaert, chez Poelenburg et d’autres. Il avait gardé le souvenir très précis de l’événement et, dans sa biographie de Holbein, en fournit la date, ajoutant même ce précieux détail que Rubens, tandis qu’ensemble ils faisaient la route d’ Utrecht à Amsterdam, lui parla longuement et avec enthousiasme des œuvres d’Albert Diîrer, de la Danse des morts de Holbein et des estampes de Tobie Stimuler, l’exhortant à les dessiner comme lui-même l’avait fait dans sa jeunesse.

Si toutefois on songe aux rapports de toute nature, rapports de famille, d’amitié ou d’intérêt, existant entre les habitants des provinces divisées des Pays-Bas durant les douze années de la trêve, c’est-à-dire de 1609 à 1621, on ne voit pas sans surprise Rubens attendre la cinquantaine pour se donner le plaisir de connaître un pays dont l’importance artistique méritait, à coup sûr, sa très spéciale attention.

Mais enfin, faute de preuves, il fallait bien se résigner à croire que tel était le cas, et quand on voyait le maître en relations cordiales avec quelque individualité des provinces du Nord, se résoudre à croire, comme le faisaient Ruelens et d’autres, que s’il y avait eu rencontre, c’était à la faveur d’un vovage à Anvers de l’un des correspondants de Rubens.

La supposition était parfois un peu contrainte, mais mieux valait encore pécher par excès de réserve que hasarder une affirmation dénuée de toute preuve positive.

A l’époque où je m’occupais de réunir les éléments de 1 Histoire de la gravure dans 1 Ecole de Rubens, je fus très frappé de ce fait, qu’avant la constitution d’une école régulière de gravure, sous la direction immédiate du grand peintre, divers artistes notables de la Hollande, spécialement parmi les élèves et les sectateurs de Goltzius, avaient donné à Rubens de fort bonnes reproductions de ses

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œuvres. J'en concluais que sans doute le puissant créateur avait rêvé de trouver un interprète en Goltzius lui-même, dont le beau-fils, Jacques Matham, fut des premiers à avoir pour modèle un de ses tableaux.

J'ai le privilège de voir cette supposition se confirmer, et le texte que j’apporte va révéler du même coup la présence de Rubens en Hollande, plus de dix années avant le vovage dont nous parle Sandrart, et la cordialité de ses rapports avec Henri Goltzius.

Il existe un opuscule fort rare, l’éloge en vers de Goltzius, dû à la plume de Balthasar Gerbier, l’ami de Rubens et l’agent politique de Buckingham dans les Pays-Bas (').

Dédié à Noël de Caron, ambassadeur des Pays-Bas à Londres, ce poème eût été cent fois plus intéressant si l’auteur avait pu s’abstenir d’en nover les informations dans les flots d’un lyrisme qui 1 ’ oblige à des gloses continuelles. C’est sur l’une de celles-ci que M. D. Franken, le savant auteur des études sur Van de Venne, Crispin de Passe, etc., voulut bien appeler mon attention, un jour qne j’avais le privilège de parcourir avec lui sa précieuse bibliothèque.

A proprement parler, la note en question n’a qu'un rapport lointain, si tant est qu’il en ait un, avec le texte même. Je ne vois rien dans celui-ci qui ait trait à l'événement que relate le commentaire.

Dans une post-face en prose, Gerbier assimile son héros à Raphaël, à Michel-Ange, à Albert Diirer et, probablement, pour prouver en quelle haute estime le tenaient ses contemporains, note en marge ceci :

Rubens, Breughel, Van Baclen ende sommige meer in Huilant zijnde, werden, rijsende van Haerlem, van Golt-

(' ) Ecr cndc Claglit-Dicht ter ecrcn von den Lofwcerdighcn Constrijckcn en gheleerden Hcnricus Goltzius, overleden tôt Haerlem, den 29 dccember anno 161 J. ’S Gravenhaghe, Aert Meuris, 1620.

. — 6oi —

zius en andere gheesten derselver Stadt in een Dorp (/nui boertighs onbekent toeghemaeckt hebbende) , gearesteert o/n de Edele Gheesten eer aen te doen ende om voor het letste uyt eenen ombeveynsden boertighen Roomer malcanderen de Vriendschap en de foy toe te dr inc ken, ce qui veut dire que « Rubens, Breughel (r), van Baelen et quelques autres artistes se trouvant en Hollande, furent, à leur départ de Harlem, surpris dans un village de la route par Golt/dus et un groupe de ses amis, déguisés en pavsans, et cela dans le but de faire honneur aux nobles génies et échanger avec eux, le verre en main, dans les formes de rustique franchise, une dernière assurance d’amitié et de fidèle souvenir ».

Outre qu’il est curieux, le fait est très intéressant au point de vue de l’histoire.

Goltzius est mort le Ier janvier 1617. Gerbier dit le 29 décembre, mais commet évidemment une erreur. En effet, Jacques Matham, le beau-fils même de Goltzius, donne le Ier janvier 1617 comme date de la mort de son beau-père, et les recherches de M. Van der Willigen, dans les archives de Harlem, attestent sa véracité, puisque la fosse de Goltzius fut ouverte le 2 janvier 1617.

Gerbier, par malheur, néglige de nous dire la date de l’événement dont sa note consigne le précieux souvenir. Les éléments me font défaut pour combler cette lacune. Je crois cependant pouvoir affirmer que le vovage de Rubens en Hollande eut lieu avant 1616, et pour les motifs que voici :

Quiconque s’est occupé de Goltzius sait qu’il était de complexion délicate. Van Mander, son biographe et son admirateur au point qu’il remercie les dieux des vingt années de relations cordiales qui lui ont permis d’entre-

(') Breughel de velours.

tenir avec le glorieux représentant de la gravure, nous le montre, à diverses reprises, luttant contre un mal qui, dès sa vingtième année, l’avait mis au bord de la tombe.

Il est certain que, déjà au mois d’octobre 1 6 1 6 , la mort de Goltzius était prévue. Sir Dudley Carleton, l’ambassadeur d’Angleterre près les Etats, à peine débarqué en Hollande, mandait à un compatriote : « Goltzius est toujours vivant, mais ne passera pas l’hiver; son art décline avec ses forces » .

Assurément, le fait relaté par Gerbier implique la bonne humeur et l’entrain d’un homme jouissant d’une santé satisfaisante, j’en conclus que c’est au plus tard en 1615 que se place, dans la vie de Rubens, sa visite aux artistes hollandais. Elle devint sans çloute le point de départ des relations du maître avec Jacques Matham, lequel bientôt allait lui donner une gravure de sa Dalila, appartenant au bourgmestre d’Anvers Nicolas Rockox, à cpii la planche porte une dédicace.

Je laisse à d’autres le soin d’apprécier l’influence qu’a pu exercer sur le talent de Rubens son contact avec les artistes de la Hollande.

Une visite chez Rubens, racontée par un contemporain.

(Extrait du llullelin de F Académie royale de Uelr/ique.)

Sous ce titre, M. le docteur Waldemar de Seidlitz vient de donner au Repertorium für Kunstwissenschaft (') la traduction d’un passage extraordinairement intéressant des Mémoires de Sperling.

La Classe me saura gré, je pense, de lui communiquer la version française de ce curieux document. On verra que si le récit de de Piles, en ce qui concerne la manière de procéder de Rubens, a trouvé des incrédules, bien que le gentilhomme français dût ses renseignements au neveu du maître, tout ce qu’on nous a appris jusqu’à ce jour est confirmé, et au delà, par le texte danois.

Otto Sperling était médecin de Christian IV; il naquit à Hambourg en 1602. Impliqué dans la disgrâce d’Ulefeld, il mourut en prison en 1681.

Après avoir étudié à Greifswald, Sperling passa deux années à Levde. En 1621, accompagné de quelques amis, il fit un voyage dans nos provinces et se rendit à Anvers, où il se rencontra avec Grotius et se présenta chez Rubens.

(') Bericht eincs Zcitgcnossen iibcr cincn Bcsncli bei Rubens. Repertorium X,L'r Band ( 1887), p. 1 1 1.

C’est en tête des Mémoires du jeune savant que se trouve le récit d’un si haut intérêt pour l’histoire de l’art, que M. de Seidlitz vient de mettre à notre portée.

Voici le récit de Sperling :

« Nous rendîmes visite au très célèbre et éminent peintre Rubens que nous trouvâmes à l'œuvre et, tout en poursuivant son travail, se faisant lire Tacite et dictant une lettre.

» Nous nous taisions, par crainte de le déranger, mais lui, nous adressant la parole, sans interrompre son travail, et tout en faisant poursuivre la lecture et en continuant de dicter sa lettre, répondait à nos questions, comme pour nous donner la preuve de ses puissantes facultés ( Ingenium) .

» Il chargea ensuite un serviteur de nous conduire par son magnifique palais et de nous faire voir ses antiquités et les statues grecques et romaines qu’il possédait en nombre considérable.

» Nous vîmes encore une vaste pièce, sans fenêtres, mais qui prenait le jour par une ouverture pratiquée au milieu du plafond.

» Là se trouvaient réunis un bon nombre de jeunes peintres, occupés chacun d’une œuvre différente dont M. Rubens leur avait fourni un dessin au crayon, rehaussé de couleurs par endroits. Ces modèles, les jeunes gens devaient les exécuter complètement en peinture, jusqu’à ce que, finalement, M. Rubens y mît la dernière main par des retouches. Tout cela passait ensuite pour une œuvre de Rubens, et cet homme, non content d’amasser de la sorte une immense fortune, s’est vu combler par les rois et les princes d’honneurs et de riches présents.

» On venait d’ériger à Anvers une nouvelle église de jésuites, à la décoration de laquelle il a contribué par un nombre incalculable de peintures, placées aussi bien dans les voûtes que sur les nombreux autels et le long des

parois et, de la sorte encore, il a gagné des milliers (de florins).

» Ayant tout vu, nous retournâmes vers lui, lui adressâmes nos humbles remerciements et prîmes congé. »

M. de Seidlitz ajoute que dans le reste du livre de Sperling il n’est pins question de Rubens.

Pierre=PauI Rubens, diplomate. Sa vie

d’après ses derniers biographes, P. Qénard (’) et Oachard, 1880.

(Extrait du Repertorium Jur lixmstwissenscha.lt; directeurs : \V. Spemann, à Stutlgard, Dr. Janitschek und Dr. Alfred Woltmann. Traduit en allemand par Alfred Woltmann.)

Il revenait à la ville d’Anvers de célébrer en 1877 le troisième centenaire de la naissance de Rubens, tout comme elle avait célébré en 1840 le deuxième centenaire de sa mort. Pendant cet espace de trente-sept années les controverses sur le lieu de naissance du peintre ont pu naître et parfois même prendre un ton très vit, mais personne n’a pu avoir l’idée de contester sa nationalité vraiment flamande. Le caractère entier du maître et la totalité de ses créations auraient d’ailleurs ruiné toute tentative de ce genre.

Les tètes de 1840 et de 18 77 vivront dans la mémoire de ceux qui y ont participé, ces deux dates auront surtout été importantes par les travaux sur 1 ’ histoire de l’Art qui ont alors vu le jour. Abstraction faite d’écrits de caractère esthétique et technique, tel 1 Eloge de Rubens par Wiertz, l’année 1840 a vu paraître Y Histoire de Rubens, par van Hasselt, l’importante collection des Lettres inédites,

(') Le livre de M. Pierre Génard a paru en flamand à Anvers.

par Émile Gachet, Pierre-Paul Rubens, par }.-E. Buschmann, et avant tout Y Historische Levensbeschrijving van P. -P. Rubens, par Victor van Grimberghen. C’étaient là des travaux de valeur durable, sur lesquels les historiens postérieurs ont pu se baser et qui ont non seulement éliminé bien des erreurs accumulées par les siècles, mais encore contribué à fixer l’ensemble des traits du maître. On peut dire que ces traits n’ont pas été essentiellement modifiés depuis, et si nous faisons abstraction des documents précieux des archives de Mantoue publiés par Armand Baschet, Rubens ne se présente guère autrement à nos yeux qu'il y a quarante ans. Que sait-on, par exemple, de ses débuts, de ses travaux qui précédèrent son voyage en Italie? Que sait-on au sujet de son école et des artistes qui en faisaient partie ? Presque rien. D’autres parties de sa vie et même ses missions diplomatiques ne sont non plus suffisamment élucidées. Si, pour certains points, on peut espérer que l’avenir nous donnera des éclaircissements, il n’en est malheureusement pas de même pour d’autres, par exemple en ce qui concerne l’École de Rubens, le maître ayant été, depuis 1609, affranchi de tout rapport avec la Gilde de Saint-Luc d’Anvers, à laquelle incombait la surveillance de l’enseignement artistique et de l’apprentissage. Il n’v a guère à espérer que des renseignements à ce sujet se trouvent dans des archives quelconques, car, déjà, Philippe Rubens, le neveu du maître, avait assuré à Roger de Piles que rien de ce genre n’existait (').

Dans les pages qui vont suivre, il sera question des travaux les plus importants publiés sur Rubens en 1877. Auparavant, faisons toutefois remarquer que, précisément, ce troisième centenaire a montré combien jusqu’ici le gros

(') Bibliothèque royale de Belgique, ni. 5716, p. 10.

public s’est contenté d’admirer les créations de Rubens, sans se soucier beaucoup de sa biographie et sans soupçonner l’existence d’un ensemble d’ouvrages scientifiques qui, depuis un demi-siècle, s’occupent de lui. C’est ainsi qu’à la veille des fêtes anversoises, un des journaux illustrés des plus importants et certes des plus estimables, Y Illustrated London News, dans son numéro du 25 août 1875, donnait du maître une biographie qui montrait cette ignorance dans toute sa splendeur. « Jusqu’en 1877, y disait-on, on avait douté si Rubens était né à Anvers, à Cologne ou dans quelque autre ville rhénane; maintenant le doute n’existait plus; peu avant sa mort, son père avait bien été forcé de s’établir à Cologne, mais on avait la certitude que sa mère était restée à Anvers et que le maître y avait vu le jour. Ses parents professaient la religion catholique, et lui-même avait été élevé dans cette religion à Anvers où il a passé son enfance. »

Passant sous silence d’autres détails, nous ne relèverons que l’assertion d’après laquelle, pendant les cinq dernières années de sa vie, Rubens n’aurait pas été en état de peindre, la goutte ayant paralvsé sa main.

Et voilà ce qu’écrit un compatriote de Smith, de Carpenter, de Sainsbury, qui ont tout fait pour mettre en pleine lumière la vie du grand maître flamand. Tout en faisant abstraction de pareilles énormités, il faut avouer que les controverses qui se sont élevées en Belgique même sur le lieu de naissance de Rubens, prouvent une connaissance insuffisante des données positives que l’on possède sur la vie du maître. Ces controverses auraient certainement pris un ton moins passionné, si l'on avait été mieux au courant de ce que les recherches historiques ont révélé nrbi et orbi sur le peintre et ses parents. Non seulement des publications éphémères parues à l’occasion des fêtes, mais même des œuvres d’un caractère plus durable, étaient rédigées de façon à conduire à cette cou-

clusion absurde que Rubens eût perdu à ne pas être né entre les murs d’Anvers. A tout prix il devait être bourgeois d’Anvers pour avoir droit aux honneurs qu’on rendait à sa mémoire. On semblait s’imaginer que toute sa vie cessait d’appartenir à la Flandre si le hasard l’avait fait naître à l’étranger. La manière dont on arrangeait les faits historiques à la suite de pareilles idées, avait quelque chose d’extrêmement humiliant. Quiconque hésitait à se rallier à la thèse anversoise devait se résigner à être soupçonné de trahison à la patrie.

En 1840, l’hvpothèse d’Anvers, lieu de naissance de Rubens, comptait peu d’adeptes (I). On savait que Jean Rubens, bien avant la naissance de ce fils, avait quitté sa ville natale, avec sa famille, pour s’établir à Cologne où, comme on le supposait, il mourut en 1587, « après un séjour ininterrompu de dix-neuf ans », car l'inscription funéraire de l’ancien échevin d’Anvers disait : « Segue Coloniam Agrippianam ornni cum fcimilia recepit in eaque XIX annos transegit ».

Quand, plus tard, les archives de la maison de Nassau livrèrent le secret des rapports illicites entre le chef de la famille Rubens et l’épouse de Guillaume d’Orange, avec toutes leurs conséquences, les revendications de Cologne devinrent plus douteuses, et toute l’habileté du Dr Ennen n’a pu les faire triompher contre la probabilité qui parlait en faveur de Siegen. Bien que les documents fissent défaut à Siegen, la controverse restait toujours possible, mais elle prit subitement une tournure imprévue par une nouvelle tentative de défense des prétentions anversoises.

Cette tentative fut faite, non par un savant versé dans la science des archives, ni par un historien de l'art, mais par une personnalité qui occupait une situation distinguée

(T) Parmi eux cependant se trouvait Van Grimberghen.

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dans la vie politique, M. Barthélemy Dumortier, de Tournai, représentant de la ville de Roulers à la Chambre belge. Un accès de patriotisme local le conduisit dans la lice, lui qui n’était guère qualifié pour ces débats.

C’est ainsi qu’il publia, en 1S61 et 1862, ses deux brochures : Recherches et Nouvelles recherches sur le lieu de naissance de P. -P. Rubens. Dans les Recherches , les assertions de l’auteur ne tiennent guère debout. Il s’ingénie à se débarrasser, par une critique habile, des documents produits par Bakhuyzen, Van den Brink et Ennen, tout en essayant d’en tirer profit pour sa propre argumentation et de les interpréter de manière à contredire les hypothèses de ses adversaires. Il entassait, en fait de raisons, l’Ossa sur le Pélion, sans parvenir à rendre plus solides les fondements de sa démonstration.

La principale preuve de Dumortier se base sur la célèbre délégation conservée aux archives de Cologne et donnée le 16 avril 15 77, année de la naissance de Pierre-Paul, par Jean Rubens à sa femme, à ses beaux-parents et à d’autres membres de sa famille, délégation par laquelle il les autorisait à faire isolément et collectivement des démarches en vue de régler ses affaires financières dans la ville d’Anvers. La partie principale de ce document, publié en premier lieu par le Dr Ennen ('), a la teneur suivante : « Creavitatque solemniter deputavit suas ver os cerlos et indubitatos procuratores adores , factor es atque negotiorum infra scriptoruni gestores et nuntios generales et spéciales. ( 'onspicuos vivos nec non honestas matronas Mariant Pipelinck Henricum Pipelinck d’Ottovien (nom de sa belle-mère) soceros suos Dioiusium Pipelinck, patruum suuni et Philippum Landmeters fratrem suum », etc.

Manifestement, le prénom de la belle-mère, Clara, a

(') U cher den Geburboort von P. -P. Rubens, S. 74-76.

été par mégarde oublié après le nom de son mari. L'acte est assez explicitement formulé, mais on s’étonne de ce que Jean Rubens eût négligé d’ajouter au nom de Marie Pvpelinck sa désignation comme épouse.

Le 12 février 1577 avait été publié l’édit de Marche-en- Famenne qui rendit leurs biens aux émigrés. Mais Jean Rubens, prisonnier de Jean de Nassau, ne put rentrer aux Pays-Bas et dut par conséquent recourir à cette délégation que nonobstant son internement à Siegen, il lui fut permis de faire dresser à Cologne.

C’est sur ce document que M. Dmnortier basait son assertion que la mère de Rubens serait immédiatement partie pour Anvers avec la procuration, et qu’elle y aurait mis au monde son fils, non par hasard, mais dans l’intention de le faire naître dans le giron de l’Eglise catholique. Cette hypothèse est assez spécieuse et, au fond, absurde, mais elle ne paraîtrait pas impossible si elle n’était en contradiction avec un fait qu’on ne saurait si facilement écarter, une supplique adressée par Marie Pvpelinck et par sa mère à Jean de Nassau, datée de Siegen, le 14 juin 1577. Par conséquent, si Rubens était né le 29 juin, il avait manifestement vu le jour à Siegen.

Pour éviter cette difficulté, M. Dumortier eut recours à un moven héroïque. Il recourut à la lettre écrite par Rubens, en juillet 1637, à Georges Geldorp, lettre dans laquelle, à l’occasion de la commande d’un tableau pour l’église Saint-Pierre à Cologne, le peintre rappelait qu’il avait vécu à Cologne jusqu’à sa dixième année. Par un calcul ingénieux du temps écoulé entre la naissance du peintre et le départ de la famille Rubens de Cologne, M. Dumortier parvient à déterminer une autre date pour la naissance. Il fait partir Marie Pvpelinck vers la fin de sa grossesse; elle se serait accouchée à Anvers et aurait été de retour à Siegen avec son enfant avant la date à laquelle a été écrite la lettre du 14 juin.

Cette lettre doit encore servir à d’autres arguties.

« Er hat dem lieben Gott, der Quelle aller Barmherzigkeit gefallen, mich einigermassen zu trasten, indem er mir das unerwartete Mittel gab, S. Hoheit den Fiirsteu van Oranien anflehen zu Kônnen, dass er mit aller Welt auch uns etwas van dem Segen dieses Friedens zukommen lasse, den unser Land durch seine Gewissenhaftigkeit und Weisheit wiedererlangt hat. »

M. Dumortier veut à toute force que Mme Rubens ait eu une audience personnelle du prince d’Orange pendant un prétendu voyage aux Pays-Bas; audience qui aurait eu lieu soit à Dordrecht où le prince résidait du 25 avril au 12 mai, ou encore à Gertruidenberg où il séjourna du 13 au 30. Mais la mère de Rubens avait fort bien pu faire intercéder en sa faveur l’un ou l’autre personnage influent.

Quiconque connaît l’attitude que M. Dumortier prend comme homme d’Etat, ne s’étonnera guère de cette démonstration.

D’ailleurs, en Belgique, on n’a pas trop pris au sérieux les arguments de l’honorable député. Aux yeux du grand public, il avait peut-être le mérite de s’être fait, par pur patriotisme, l’avocat de cette cause. Mais la méthode était et restait celle de la plaidoirie où la chaleur et l’enthousiasme ne manquent pas d’avoir des effets convaincants.

Ennen et Backlmijzen Van den Brink répondirent, l’un et l’autre épuisant leur carquois; celui de M. Dumortier était, lui aussi, passablement vidé. Tous les passages dans lesquels Rubens est cité comme Anversois deviennent autant de preuves irréfutables, y compris le diplôme de chevalier qui lui fut délivré au nom du roi d’Angleterre, dans lequel se trouvent les mots : urbe Antwerpia oriundus. Abstraction faite du sens du mot oriundus, qui est fort élastique, il semble tout naturel que dans un diplôme étranger Rubens soit désigné comme Anversois, qualité

qui lui revenait en droit et en fait ; il faut encore constater ici que l’authenticité même de ce diplôme fut contestée par l’archiviste bruxellois Alphonse Wauters ('), qui déclarait que le titre de Roi de Grande-Bretagne ne fut pris que bien plus tard par les souverains anglais.

Nous ne sommes pas en mesure d’examiner le bien fondé de cette objection. Dans les nombreuses gravures de Charles Ier même faites de son vivant, la lettre contient le titre de Roi de Grande-Bretagne.

Nous nous bornons donc à mentionner ce scrupule ; quoi qu’il en soit, ce diplôme, délivré plusieurs mois après le départ de Rubens d’Angleterre, ne peut servir de preuve dans la controverse sur le lieu d’origine de l’artiste.

On ne pouvait cependant pas s’attendre à voir renaître, à l’occasion du jubilé de 1877, cette querelle oubliée ou presque oubliée depuis quinze ans. Anvers s’apprêtait à célébrer son grand artiste; cela suffisait à tout le monde. Pourtant, déjà en novembre 1875, le Journal de Bruxelles publia une lettre du distingué archiviste de la ville d’Anvers, M. Génard, à qui l’histoire de l’art national doit maints travaux intéressants, M. Génard ht entendre qu’il avait entre les mains des documents confirmant la thèse de M. Dumortier, et dont les arguments, à en croire M. Génard, étaient irréfutables. Il annonça son intention de communiquer ces documents à l’Académie royale, mais pour donner immédiatement un avant-goût de sa démonstration, il passa en revue les arguments de M. Dumortier; il insista sur leur grande importance historique et huit en déclarant que, puisque la rente due à jean Rubens était à l’échéance du 27 juin et du 27 décembre de chaque année, l’épouse de celui-ci, Marie Pvpelinck , devait nécessairement être présente à Anvers avant le premier

C) L’Art, 1877, II [, p. 205.

terme échu en 1577 afin de régler les questions en rapport avec cette affaire.

Mais l’auteur pouvait-il du moins, à l’appui de son assertion, apporter une quittance ou quelque autre document prouvant indubitablement la présence de la mère de Rubens à Anvers en 1577? Nullement. Il ajoutait que, néanmoins, le paiement des intérêts ne se fit pas immédiatement, mais les états de rentes de la ville prouvent que la créance inscrite au nom de Jean Rubens fut réduite à 45 livres et que les termes échus le 27 décembre 1576 et le 27 juin 1577 ne furent payés que le 2 décembre 1579 à un certain Willem van de Venne. Il est inutile d’insister sur ce que cette circonstance prouve précisément contre la thèse de M. Génard.

Jusqu’à ce jour M. Génard n’a pas fourni à l’Académie royale les preuves promises. Par contre, il a profité' du centenaire de 1877 pour publier un ouvrage en flamand portant le titre : P.- P. Rubens. — Aanteekeningen over den grooten meester eu zijne bloedverwanten ; que les documents reproduits ne fussent pas en majeure partie inédits, peu importe, leur réunion en ce moment était certainement tout indiquée. Mais ce qui manque, c’est la méthode dans le choix et l’ordre dans la disposition. L’auteur n’a pas hésité à reproduire intégralement des documents 11’ayant que de lointains rapports avec Rubens, même s’ils occupent vingt pages et plus, tel l’acte de vente des biens de la belle-mère de Rubens. Beaucoup de pièces de l’espèce auraient pu être renvoyées dans les notes, sans inconvénient et même pour la facilité du lecteur.

L’auteur commet une erreur plus grave en s’arrêtant le long de nombreuses pages à vouloir prouver que Rubens est né à Anvers, sans apporter, comme nous l’avons déjà dit, la moindre preuve nouvelle à ce sujet. Il répète, comme deux années auparavant dans le Journal de

Bruxelles, toutes les combinaisons de M. Dumortier, arguties qui seraient peut-être inoffensives dans l’écrit d’un auteur sans compétence spéciale, mais qui ne sont point à leur place dans le travail d’un archiviste. Il appartient à l'archiviste de produire, sans y mettre une tendance quelconque, les matériaux pour l’histoire, mais non de recourir, faute de faits clairs et indubitables, à des hvpothèses arbitraires. M. Génard procède tendancieusement, et cela enlève toute valeur durable à une grande partie de son travail, [ean Smit, l’auteur de l 'Histoire de Rubens écrite en flamand et publiée par van Grimberghen, était tombé dans pareille erreur au sujet de la religion du père de Rubens et avait éloquemment réfuté toutes les preuves qui faisaient douter de l’attachement du père à la foi orthodoxe. On sait ce qui en est resté.

Dans le travail de M. Génard nous retrouvons des raisonnements pareils à celui par lequel il a voulu prouver la présence de la mère de Rubens à Anvers en 1577. Cela peut être commode pour l’auteur et agréable au lecteur ordinaire qui n’aime pas les incertitudes. Ainsi M. Génard dit à, l’occasion du mariage de Philippe Rubens, le frère du peintre, célébré à Anvers en 1609 : « Bien que l’acte de mariage ne porte qu’un seul nom, on doit cependant admettre comme certain que le document ne mentionne pas que Pierre-Paul assistait son frère en cet acte solennel ». Pourquoi ce commentaire, puisque le document ne mentionne pas le nom de Pierre-Paul?

En mentionnant le vovage que fit aux Pays-Bas, en 1608, le duc Gonzague de Mantoue, au service duquel Rubens se trouvait alors, et son séjour à Anvers, où il fut reçu avec beaucoup de marques d’honneur, M. Génard (p. 384) se demande : « Le duc de Mantoue fit-il visite à la mère de Rubens? » Aucun document n’en fournit la preuve, mais on peut à bon droit supposer que le duc qui, suivant l’usage de l’époque, habitait le quartier des princes,

à l’Abbaye de Saint-Michel, à côté de la maison de Marie Pypelinck, n’aura pas manqué à la coutume chevaleresque et qu’il aura rendu la politesse due à l’excellente femme dont le fils donnait à sa Cour un lustre que plus d’un puissant monarque lui enviait. Cette hypothèse peut partir d’un bon cœur, mais elle montre à l’évidence avec quel manque de méthode historique l’archiviste anversois traite la matière. Rubens avait quitté Anvers depuis huit ans; il n'avait guère alors de réputation parmi les peintres flamands; Van Mander, qui parle de maints autres artistes encore très jeunes, qui séjournaient alors en Italie, ne le mentionne pas encore en 1604. Le genre de travaux auxquels il fut employé par le duc de Mantoue montre clairement qu’il n’était pas question de cette situation si brillante à la Cour du duc, que M. Génard admet par suite d’une étude insuffisante de l’histoire des années de jeunesse de Rubens. Il admet ainsi, sans hésitation aucune, une visite faite à Marie Pypelinck, alors que l’histoire a gardé comme souvenir glorieux dans la vie des artistes les visites princières comme celle que le Titien reçut dans sa maison, ou comme la visite que le cardinal-infant don Ferdinand, lors de son entrée à Anvers, fit à Rubens malade. M. Génard aurait peut-être pu se demander si la mère n’avait pas renouvelé personnellement au patron de son fils la demande de le ravoir, que l’archiduc Albert mentionne dans sa lettre du Ier août 1607 adressée à Vincent de Gonzague : « Sus parientes me han supplicados escriva a Vostra Serenidad », etc. Mais l’idée préconçue d’une visite spontanée du prince procède d’une idée tout à fait antihistorique.

En lisant les déductions de MM. Dumortier et Génard, on doit croire que les parents de Rubens ont eu le don de lire dans l’avenir, que, par une divination providentielle, ils ont prévu que l’enfant attendu serait un fils, qu’il serait un jour un grand peintre et qu’il jouerait un rôle important

dans l’histoire. De là ces préparatifs pour le faire naître à Anvers et, comme M. Dumortier le prétend, l’y faire baptiser (') d’après les rites d’une religion à laquelle ses parents n’appartenaient pas, et lui obtenir la qualité de citoyen-né. Il ne faut pas croire qu’il y ait là une plaisanterie. Après avoir énuméré toutes les raisons qui militent en faveur de la thèse de M. Dumortier, M. Génard s’écrie (p. 194) : « Die Môglichkeit van Maria Pypelinck naar de Scheldestad is door eenige schrijvers betwijfeld geworden; voor ons hebben zij het verheven karakter van Rubens moeder nooit begrepen ! »

« La possibilité du voyage de Maria Pypelinck s’est, selon quelques écrivains, réalisé pour nous; ils n’ont jamais compris le noble caractère de la mère de Rubens. »

Elle était certainement une femme extraordinaire et distinguée, et le livre de M. Génard en donne de nouvelles preuves, mais son caractère perdrait-il un atome de sa valeur si son fils était né ailleurs qu’à Anvers?

Les parents de Rubens avaient sept enfants, dont cinq fils. L’aîné, Jean-Baptiste, né à Anvers en 1562, est peutêtre resté à Cologne et y est décédé en 1601. M. Ennen croit avoir trouvé un écrit le mentionnant comme peintre. Philippe devint en 1609 secrétaire-greffier de la ville d’Anvers et mourut deux ans plus tard.

Dans l’ancienne opinion générale, ce Philippe Rubens, homme très considéré, était né à Cologne. Nous savons maintenant qu’en 1574, à l’époque de sa naissance, ses parents demeuraient à Siegen. Mais M. Génard (p. 142) affirme : « Lorsque cette femme héroïque se sentit près de l’accouchement, elle quitta Siegen pour mettre au monde un fils qui reçut le nom de Philippe au baptême ». Et pourtant M. Génard, précisément aux premières pages (*)

(*) M. Génard ne prétend pas. que Rubens ail été catholique de naissance.

de son livre, a publié un fait remarquable ayant trait au lieu de naissance de Philippe. Celui-ci n’obtint la bourgeoisie d’Anvers que le jour de sa nomination au poste de secrétaire, et dans le registre tenu par son prédécesseur et futur beau-père le secrétaire de Mov, et qui contient son inscription, comme bourgeois, le lieu de naissance du nouveau bourgeois reste en blanc; une main étrangère ne combla que plus tard la lacune par l’indication Cologne. De ceci il ressort qu’il était bien notoire que Philippe était né en Allemagne et avait besoin de lettres de bourgeoisie, afin d’être qualifié pour des fonctions municipales, mais il n’apparaît nullement que Cologne ait passé pour son lieu de naissance. Le fait que le registre de bourgeoisie était muet sur le lieu de sa naissance indique plutôt que le nouveau secrétaire de la ville était né à Siegen, mais qu'il tenait à ce que ce fait ne fût pas divulgué. L’inscription funéraire de son père assurait qu'il avait passé à Cologne toute la période de son séjour en Allemagne; de même on préféra garder le silence sur l’internement à Siegen motivé par un scandale qui n’avait pas son pareil dans les familles bourgeoises.

M. Génard, au cours de son travail, revient souvent sur ce point que P. -P. Rubens aurait occupé des charges publiques sans avoir jamais obtenu l indigénat, et que, par conséquent, il aurait forcément possédé par naissance le droit de bourgeoisie. Nous venons de voir que son frère Philippe n’a été créé bourgeois que le jour où cela devint indispensable par la collation d’une haute charge municipale; on peut en tirer la conséquence que, sans l’acceptation de cette chargeai n’aurait peut-être jamais cru nécessaire de demander la bourgeoisie. Pierre-Paul , par contre, se trouvait dans une tout autre situation : il n’a jamais occupé de charge publique proprement dite. Si, à plusieurs reprises, il a été chargé de missions diplomatiques, il a rempli ces missions à titre d’envoyé, et de pareilles

missions furent remplies par d’autres peintres, par exemple par Balthasar Gerbier comme agent anglais, par Michel Le Bland comme agent suédois; or le premier de ceux-ci n’était pas Anglais, le second n’était pas Suédois. Rubens lui-même, sans être Italien, avait été envoyé par le duc de Mantoue, avec une mission, à la Cour de Madrid.

En ce qui concerne Philippe Rubens, M . Génard (p.368) nous donne le texte de l’acte de brabantisation que le Conseil de Brabant lui délivre et qui date de novembre tôoô et de juillet 1607. Philippe lui avait demandé la brabantisation en indiquant que, docteur en droit civil et canon, il pouvait, sans forfanterie, se croire en mesure d'être, à l’avenir, utile à Leurs Altesses et au pays, et comme il dit dans l’acte lui-même : « ... ende hoewel bv » behoirde gehouden te worden alsoft hv hier in Brabant » ware geboren, niet tegenstaande het casuwell neffens de » gratie die bv door behooede te beletten oit benemen » dmiddel om tvoirs. landvan Brabant daeruyt hv gesproo- » ten waere soo bequaemelvck te mogen dienen gelyck » hy wel den wille en de intentie hadde. Bidt daeromme » zeer ovtmoedelijck dat denselven Staeten aenschouw » nemende opt tgene voirs waere ende dat zijnen vader » ende moeder, soe van vaederlijcke als moederlvcke » zijde, waeren originelijck geboren Brabanters, geliefde » te verclaeren dat hij mede woer sulck te houden waere » ende behoirde te genieten aile de privilegien ende vrij- » dommen den ingeboren Brabanders competerende, » nvettegenstaende hij te Ceulen geboren waere ende » dat hij nu soe vele des noets waere, worde genaturali- » seert, etc. ».

Philippe déclarait donc lui-même que, bien qu’il dût passer pour Brabançon, malgré l’accouchement fortuit de sa mère à l’étranger, et que, par conséquent, il ne pût être privé du moven de servir sa patrie, il croyait utile de s'adresser au Conseil de Brabant, afin que ses droits lussent

incontestables. Philippe fut déjà élu secrétaire de la ville et, quoi qu’il fût déjà bourgeois d’Anvers, son élection fut encore contestée, et alors il s’adressa aux archiducs qui, le 19 janvier 1609, édictèrent une ordonnance disant que :

« Albert et Isabel-Clara-Eugenia, Infante A Espagne, par la grâce de Dieu, etc.,

» il ne debvroit estre permis à qui que ce soit d’v « opposer ou faire aucun obstacle audict suppliant en la « jouissance d’icelluv, si est ce toutefoiz que aulcuns se « vantent à ce que l’on entend de vouloir présenter « requeste à nous pour l’impétrer comme vacant, soubz « prétexte que ledict suppliant, pour estre né à Cou- « loigne, ne serait Brabançon, et par ainsi incapable pour « déservir ledict office, en quoy toutesfoiz (soubz très- « humble correction) il n’y a apparence ny raison, car « encoires qu’il soit vray, qu’estant le père dudict sup- « pliant durant les troubles retiré audict Couloigne, il y « soit nay, ce néantmoins cestuv défault (si aulcun y a) « at esté purgé, et vient à cesser par le consentement des « Etats de nostre pavs et Ducé de Brabant, lesquels ont « déclaré le tenir pour Brabançon suivant à nous exhibé, « de tant plus que ses parens, comme natifz de nostre « dite ville d’Anvers, où que son dict père at diverses « foiz esté Eschevin et conséquamment icelluv suppliant « estait originaire de nostre dict pavs de Brabant, etc. ».

Toutes ces circonstances devaient profiter à Pierre-Paul Rubens qui venait de rentrer d’Italie, où il avait l'intention de retourner, intention qui est formellement manifestée dans la lettre qu’il adressait à Annibale Chieppio, au moment où il se préparait à courir au chevet de sa mère mourante. Ce plan ne fut pas réalisé, car, peu de mois après son retour, le 3 avril 1609, Rubens fut nommé

peintre de la Cour des archiducs Albert et Isabelle (!) avec une pension annuelle de 500 livres, et il acquit par là un terme de brevet, les droits, honneurs, franchises et exemptions : « que ledict serment fait par ledict Pierre- « Paul Rubens comme dit est, il le mecte et institue de « par nous en possession et joyssance dudict office de « peintre de notre hostel et d’icelluy, ensemble des « gaiges, droictz, honneurs, libertez, exemptions et fran- « chises surdicts, il et tous aultres nos justiciers, officiers « et subjectz cui ce regardera, le facent, souffrent et « laissent plainement joyr et user, cessans tous contredictz « et empeschemens au contraire. Mandons en oultre « ausdicts de noz finances que, par nostre Receveur- « général d’icelles présent ou aultre advenir, ilz facent « doresnavant furnir audict Pierre-Paul Rubens ou à « son command pour luy, lesdites cincq cens livres ■« dudict pris par an de demy-an en demy-an par égale « portion, etc. ».

Il y a plus : Comme M. Génard (p. 72, note II) lui-même le prouve, Rubens était exempt des taxes et redevances perçues par la ville d’Anvers : cela ressort d’une protestation reçue par le notaire Van Cantelbeck, à Anvers, au sujet d’une somme de dix-huit sous qui avait été prélevée par le receveur des accises sur quelques tonnes de bière destinées à la maison de Rubens. Dans ce document, daté du g janvier 1640, le maître déclare que depuis plus de trente ans il est exempt de toutes redevances, droits et accises. Avec une pareille situation privilégiée, qu’importait encore l’acquisition du droit de bourgeoisie à Anvers? Et pourquoi le peintre aurait-il sollicité ce droit, puisqu’il n’occupait pas de fonctions publiques exigeant ce droit et que sa situation de peintre

(') Albert et Isabelle, 1609.

de la Cour le dispensait d'une démarche de ce genre.

M. Génard voit une preuve de la naissance de Rubens à Anvers dans la lettre précitée des archives demandant au duc de Mantoue, en 1607, de vouloir accorder sa démission à Rubens qu’ils désignent comme pintor natural de estos estados. Il est inutile d’insister sur ce que la phrase n’a pas pareille portée et que, malgré sa naissance accidentelle à l’étranger, Rubens, tout comme son frère Philippe, était considéré à bon droit comme flamand.

Il reste encore à examiner un document sur lequel les auteurs de la thèse anversoise ont particulièrement insisté. Il fut découvert, peu de temps avant les fêtes de 1877, dans les minutes de notariat des archives d’Anvers par l'archiviste adjoint M. Van den Branden. Le 28 août 1618, Rubens comparaît, avec Hendrik Van Balen et Jan Breughel, comme expert en tapisseries, devant un notaire anversois, et le notaire, après avoir indiqué les témoins, les désigne tous comme « peintres, bourgeois et inhabitants de cette ville ». En publiant ce document, M. Van den Branden dit : « Que manque-t-il encore à la preuve que Rubens est né à Anvers? Celui qui voudrait dorénavant affimer que Rubens serait né ailleurs qu’à Anvers devrait montrer comment il a obtenu le droit de bourgeoisie ». Encore une fois, on donne une trop grande portée à ce document. Dans ce cas où Rubens paraissait avec deux autres témoins et était pommé en troisième lieu, le notaire, sans faire trop d’ambages, n’aurait guère pu s’exprimer autrement qu’il ne l'a fait : « tous peintres, bourgeois et inhabitants de cette ville ». Si Rubens n’était pas bourgeois, il était du moins inhabitant. Aucun des intéressés n’avait de motif pour faire constater expressément la différence. Rubens occupait une situation extraordinaire. S’il avait jamais été appelé à remplir quelque charge municipale, sa nationalité n’aurait pu être attaquée avec plus de succès que celle de son frère, et il n’aurait eu qu’à demander la bourgeoisie

d’Anvers pour l’obtenir. Mais ni lui ni personne n’y songeait, parce que la situation honorifique et privilégiée qu’il occupait dès le bébut rendait cette formalité complètement superflue, et que personne ne l’exigeait de lui. D’ailleurs, l’origine anversoise de sa famille et les hautes fonctions municipales exercées par son père n’étaient pas tombées dans l’oubli. En dernier lieu, les défenseurs des prétentions anversoises ont négligé de voir que dans la propre famille de l’artiste sa naissance hors d’Anvers était notoire. Il existe une biographie latine de Rubens qui fut anciennement attribuée au célèbre Gevaerts, secrétaire de la ville d’Anvers, mais qui a été certainement rédigée par le neveu de Rubens, Philippe, lequel l’envoya lui-même à Roger de Piles. Se basant sur cette biographie, de Piles assure expressément que Rubens est né à Cologne, pendant le séjour de ses parents dans cette ville, et ce le jour des Saints-Pierre-et-Paul, donc le 29 juin 1577. Auparavant de Piles avait indiqué Anvers comme lieu de naissance de Rubens, mais, sur ces données authentiques, il se rétracta et indiqua Cologne, car, comme nous l’avons vu, Sigen était intentionnellement passé sous silence (').

Nous pensons que nos déductions suffisent pour prouver que l’argumentation de M. Dumortier, reprise par M. Génard, ne peut remplacer la pièce officielle toujours manquante au sujet de la naissance de Rubens, que de simples hvpothèses ne suffisent pas pour faire l’histoire et que la question en est restée au point où elle se trouvait avant l’entrée dans la lice de M. Dumortier.

Après en avoir fini de cette question, il est assez facile

(!) M. Genard n’ignorait pas l’existence d’une biographie de Rubens écrite par son neveu, car (p 468) il cite un passage d’un autre auteur, Auguste Thys, où il dit : « Philippe Rubens, qui a écrit une biographie de son oncle, était le tuteur des enfants de celui-ci ». Au congrès d’Anvers, en 1877, M. Charles Ruelens s’est étendu sur l’auteur auquel il faut attribuer cette Vita Rubenii. {Compte rendu du Congrès, p. 363.)

d’analyser l’ouvrage de M. Génard. L’auteur qui, pendant assez longtemps, avait publié, dans le Bulletin des Archives d‘ Anvers, d’intéressants documents relatifs à Rubeais et à sa famille, a réimprimé ceux-ci en v ajoutant un certain nombre d’inédits. La partie la plus intéressante est incontestablement celle qui se rapporte à la mère de Rubens depuis son retour à Anvers. La vaillante femme y a passé tranquillement ses dernières années, après la mort de son mari. En quittant Cologne, l’an 1587, elle ne prit probablement avec elle que les deux fils, Philippe et Pierre- Paul, ainsi que sa fille Blandine qui, en 1590, épousa un gentilhomme brabançon, Simon du Parcq. Le fils aîné, Jean-Baptiste, alors âgé de 25 ans, resta à Cologne. Près de deux ans avant sa mort, qui arriva dans l’automne de 1608, Marie Rubens avait fait un testament olographe, retrouvé par M. Génard parmi les papiers du baron van Havre, un des descendants de Rubens. C’est un document vraiment touchant. Blandine était déjà morte et laissait six enfants. Jean, dont il n’est pas question, était probablement, lui aussi, décédé. La mère institue comme héritiers universels ses deux fils Philippe et Pierre. En ce qui concerne les enfants de Blandine, elle énumère avec une certaine complaisance tout ce qu’elle a donné à sa fille au mariage de celle-ci : ses vêtements, ses bijoux, ses meilleurs meubles, un matelas valant 20 et peut-être 25 livres de Flandre, un beau lit avec courtine de soie, un ciel de lit d’indienne valant bien 200 florins, un tapis de table en drap vert, ses meilleurs coussins, etc. ; puis sa layette, ses bonnets, ses bonnets d’enfant, des chemises d’enfant, le tout pouvant lui avoir coûté 1,600 florins. Pour ce motif, elle laisse tout à ses deux fils, sauf deux fines garnitures de lit qu’elle destine à sa petite-fille Constance. S’il plaît à Dieu, dit-elle, j’y attacherai un petit billet pour qu’on les reconnaisse, car je lègue à mes deux fils le reste, y compris la batterie de cuisine, de même les livres de cui-

sine et les papiers qui m’appartiennent, avec les tableaux qui sont ma propriété et qui ne sont que des copies ; tous les autres, qui sont beaux, appartiennent à Pierre, qui en est l’auteur. En avantageant ses deux fils, Marie Pvpelinck, qui se trouvait dans une situation aisée, insiste suice que ses deux fils ne lui ont causé que très peu de dépenses, car, aussitôt leur sœur mariée, ils avaient quitté la maison et avaient eux-mêmes pourvu à leur subsistance. Et à ce moment, Pierre-Paul n’avait que 13 ans; évidemment il devint page alors.

De plus, la mère du peintre relève que tout ce qu’elle possède provient de sa propre fortune, et que du côté de son mari, elle est encore créancière. En effet, il en était ainsi, car elle avait dû fournir les sommes nécessaires pour le faire mettre en liberté à Dillenburg.

D’après la tradition, Rubens, à son retour à Anvers, ne retrouvant plus sa mère parmi les vivants, se serait retiré au couvent de Saint-Michel; mais, manifestement, il ne se retira que dans la maison de sa mère, à côté de ce couvent, où il resta même après son mariage, jusqu’à ce que la grande maison qui existe encore de nos jours fût bâtie.

On savait déjà, de plusieurs œuvres du maître, qu’elles avaient été créées assez peu de temps après son retour, tel X Autel de saint Idelfonse à la Galerie Impériale de Vienne, et /’ Erection de la Croix à la cathédrale d’Anvers. M. Génard nous fait connaître un tableau antérieur à ceuxlà et qui fut commandé au maître par la ville d’Anvers, immédiatement après son retour d’Italie, car le cadre fut payé en 1609, et au mois d’avril 1610 eut lieu le premier paiement au peintre, mille florins, pour un tableau représentant les Rois Mages , placé dans la salle des Etats de l’Hôtel de ville; le reste, 800 florins, fut payé le 4 août de la même année.

Ce tableau, de très grandes dimensions, orne le Musée de Madrid, et M. Génard nous fait connaître l’enchaîne-

ment de circonstances qui l’y ont conduit : Le 28 août, Rodrigue Calderon, comte d’Oliva, arriva à Anvers comme envoyé du roi d’Espagne. Calderon était né à Anvers; le Magistrat compta sur son appui à l’effet d’obtenir des avantages considérables pour le port d’Anvers, et afin de gagner les bonnes grâces de l’envoyé royal, on proposa au Conseil de lui offrir l’ Adoration des Rois Mages. La proposition fut votée et mise à exécution, et à l’occasion de cet hommage,. le Magistrat disait que ce tableau était : el major présente y mas raro que tien en, mais ne mentionne pas même le nom du peintre. Oliva retourna en Espagne avec le tableau; il fut plus tard entraîné dans la disgrâce du duc de Lerme, et sur l’ordre du comte-duc d’Olivarez, il subit la peine capitale en 1621. Philippe II acquit le tableau.

M. Génard a la bonne fortune d’avoir pu incorporer dans son ouvrage une excellente description de ce tableau par M. Max. Rooses, conservateur du Musée Plantin. M. Rooses l’analyse jusque dans ses moindres détails, et de son exposé il semble ressortir qu’il portait encore tout à fait le caractère des œuvres de jeunesse de Rubens nées en Italie, tels les tableaux de Sancta Maria in Valicella, à Rome, et les fragments de la Bibliothèque de Mantoue et du Musée d’Anvers. D’après M. Rooses, ce tableau est un chef-d’œuvre, et Rubens s’y est représenté lui-même en chevalier portant une chaîne d’or au cou. Le critique y rappelle un passage de la Vita Rubenii déjà citée : Par des liens dorés, Albert et Isabelle avaient retenu à leur Cour, le peintre, et en un sens propre, le 18 août 1609, ils lui avaient conféré un chaîne d’or, de sorte que cette date coïncide avec la création du tableau destiné à l’Hôtel de ville d’Anvers.

Parmi les passages intéressants de l’ouvrage de M. Génard, il faut ranger sa tentative de reconstituer le testament du maître à l’aide de matériaux épars. Nous

voyons que la famille du peintre prend au sujet de l’enterrement de celui-ci, des dispositions où le souci de la pompe mondaine surpasse encore le zèle religieux. En plus d’un service quotidien continué pendant six semaines à l’église Saint-Jacques, lieu de la sépulture, on fit encore célébrer huit cents messes chez les Carmès, les Déchaussés, les Bogards, bref dans toutes les églises conventuelles qui existaient à Anvers au temps de la domination espagnole. Le soir même de sa mort, Rubens fut enterré dans le caveau de la famille de sa femme Hélène Fourment; trois années plus tard seulement, on érigea la chapelle où reposent encore aujourd’hui les ossements du maître et qui est ornée d’un de ses plus beaux tableaux, médiocrement gravé par Pontius, La sainte Famille entourée de Saints et de Saintes.

Dans son livre : Historische Lev eu s b es ch i ijv in g van P. -P. Rubens (1840), Victor van Grimberghen avait déjà donné les principales dispositions prises par le peintre pour le partage de sa succession. Les fils de son premier mariage, Albert et Nicolas, obtinrent la bibliothèque, les médailles, les gemmes et camées. La seconde épouse et ses enfants eurent les immeubles.

Avec les deux fils aînés, le règlement de la succession de leur mère avait déjà eu lieu lors du second mariage.

Les tableaux devaient être vendus, à l’exception des portraits de famille à partager entre la veuve et les enfants, et à l’exception d'un portrait désigné comme Het Pelsken, la petite pelisse. M. Génard ne comprend pas cette expression, mais il s’agit naturellement du portrait d’Hélène Fourment, aujourd’hui à la Galerie Impériale de Vienne. Il va de soi que ce tableau représentant la femme de Rubens presque nue, drapée seulement dans une fourrure, ne devait pas être vendu, mais rester à celle-ci.

Les dessins ne devaient être vendus que quand sa fille

cadette aurait l’âge de 18 ans. Si pourtant une de ses filles épousait un peintre distingué, ou si l’un des fils devenait peintre, les dessins devaient revenir à ce fils ou à ce gendre. Ce cas ne se réalisa pas, et comme une fille vint encore à naître plusieurs mois après la mort de Rubens, la vente des dessins ne put avoir lieu qu’en 1659.

Les bijoux et objets de valeur, enfin, devaient être évalués par un expert et répartis par le sort entre tous les enfants.

Nous apprenons par M. Génard qu’en premier lieu la garde-robe de Rubens fut vendue par l’intermédiaire d’un fripier, Jan Lindemans, et rapporta 1,093 florins. Tous les tableaux de Rubens ne furent pas mis en vente publique, mais Philippe IV fit acquérir vingt-deux pièces au prix de 27,000 florins, des originaux de la main de Rubens, des copies d’après le Titien, et quelques œuvres originales d’autres maîtres. Quelques tableaux commandés à Rubens par le roi d’Espagne étaient encore inachevés, par exemple Hercule et Andromède, et durent être terminés par Jordaens qui reçut 240 florins pour ce travail.

La vente publique eut lieu le 7 mars 1642 et rapporta la somme de 63,453 florins. Il resta encore quelques tableaux que la veuve et les enfants se partagèrent. Les bijoux, estimés 16,674 florins, furent répartis entre les héritiers. Parmi ces objets se trouve la ganse en diamants dont Charles Ier d’Angleterre avait fait hommage au peintre. Ce bijou et l’anneau qui également fut offert à Rubens, et légué par celui-ci à sa veuve, avaient été payés 500 livres à Balthasar Gerbier (’).

Plus tard, Charles Ier avait en plus envoyé à Rubens une chaîne d’or du poids de 82 ’/2 onces, en chargeant Endvmion Porter de la remise. Cette chaîne, 'pour laquelle la (*)

(*) Lettre de Gerbier à sir F. Cottington. Sainsbury, p. 144.

famille eut à payer 24 florins, évidemment pour les frais, fut fondue (!) par ordre de la veuve; seul le médaillon y attaché fut conservé, et comme elle était en or d’un bon aloi, au lieu de sa valeur effective de 2,601 florins, elle rapporta, avec l’agio, la somme de 3,122 florins. Les descendants de Rubens, d’ailleurs, gardent encore quelques objets provenant de leur célèbre ancêtre, tels l’épée qu’on dit avoir été donnée par Charles Ier et une aiguière en argent, don d’Albert et d’Isabelle, etc. C’est peu eu égard aux grandes richesses possédées par Rubens. L’épée que nous avons pu examiner à l’exposition d’Anvers en [877, constitue une longue rapière, probablement de travail italien, avec garde richement ornée et avec des figurines ciselées au pommeau, à la virole et aux quillons recourbés. Nous ne nous rappelons pas avoir vu une marque d’armurier.

Le maître paraît avoir pris très au sérieux sa qualité de chevalier et de seigneur de Steen ; il tâcha d’arrondir ses domaines autour de ce château situé entre Bruxelles et Vilvorde.

A tout compter, quelques années après la mort de Rubens, sa famille avait déjà retiré de sa succession près de 300,000 florins, somme bien considérable pour l’époque. La vente de la maison de Rubens, difficile à réaliser, n’eut lieu qu’en 1660; elle fut acquise par un échevin d’Anvers, Jacques Van Eyck, et en 1680 elle passa au beau-frère de celui-ci, le chanoine Hillewerve, dont nous vovons le portrait sur l’une des deux gravures en taille-douce qu’il fit publier de l’ancienne maison de Rubens, d’après les dessins de Van Croes. Elle est habitée aujourd’hui par le chevalier van Bosschaert, un descendant du grand peintre, mais elle est divisée en deux habitations et ne garde plus grand’chose de ses dispositions primitives.

Les deux derniers enfants de Rubens, sa fille Constance et son fils Pierre-Paul, entrèrent en religion. Les deux fils

du premier lit moururent assez jeunes, et la postérité mâle du peintre s’éteignit en 1746.

Dans la ligne féminine, les descendants de Rubens appartiennent à l’aristocratie de l’Europe entière et sont extrêmement nombreux. Dans un nouveau livre, dont nous venons de voir le prospectus, M. Génard énumère plus de deux cents noms de familles qui ont du sang de Rubens dans leurs veines. Le prince de Liechtenstein compte parmi eux ; les chefs-d’œuvre de Rubens qui se trouvent dans sa galerie à Vienne, ne pourraient donc avoir de propriétaire plus légitime.

Somme toute, il faut considérer le livre de M. Génard comme un essai fait pour retracer la vie intime de Rubens, et, abstraction faite des faiblesses relevées plus haut, comme tel il a de la valeur. Certes, il reste encore à élucider bien des points au sujet desquels les archives n’ont pas encore livré leurs secrets. Et dans la littérature une place reste marquée pour une biographie populaire du maître, écrite en flamand.

Traduction par M. Martin Schweisthal.

Histoire politique et diplomatique de Pierre-Paul Rubens, par Gachard. Bruxelles, 1877.

Dans le livre de Gachard (‘), Rubens se présente à nous sous un nouvel aspect. Rubens ambassadeur était en quelque sorte un personnage légendaire qui n’a pris une forme tangible que par des recherches scientifiques très ardues. Deux ouvrages séparés par un intervalle de quinze ans, celui de Sainsbury (2) et celui de Gruzada Vilaamil (!), avaient les premiers jeté la lumière sur l’importance de la carrière diplomatique de Rubens. Dans son livre, entrant beaucoup plus dans les détails, Gachard fixa l’ensemble des traits de l’homme d’Etat qui, en Rubens, se cachait derrière le grand artiste pendant la plus grande partie de sa vie.

A la suite d’études continuées pendant de longues années, M. Gachard s’est trouvé à même d’examiner les fonds d’archives les plus importants, de l’Europe et, soit par des investigations personnelles, soit grâce à des recherches faites sous sa direction par des tiers, il a pu réunir dans sa main tout ce qui, jusqu’à l’heure actuelle, a été découvert sur ce sujet. Mais on ne doit pas s’imaginer que Rubens diplomate, nous soit maintenant parfaitement connu. Les papiers personnels de Rubens n’ont pas été retrouvés, et même après l’exploration de tant de fonds

p) Histoire politique et diplomatique de P.-P. Rubetis. Bruxelles, 1877.

(2) Parmi les écrits antérieurs, il faut encore tenir compte de Klose, P.-P. Rubens artiste et diplomate. Londres, 1859, pp. 175 et 269.

(3) Rubens Diplomatico. Madrid, 1874.

d’archives, on ne possède qu’une partie proportionnellement petite de sa correspondance officielle. Gachard a tâché en vain de retrouver en Italie la correspondance de Spinola.

Les archives belges sont généralement pauvres en documents diplomatiques mentionnant le grand peintre. L’Espagne, l'Angleterre et les Pays-Bas ont fourni les pièces les plus importantes. Ce qui s’explique par le fait que Rubens intervenait surtout dans les négociations avec ces trois pays.

Si l’on demande quelle était au juste la situation diplomatique de Rubens, il faut avant tout faire ressortir que jamais il n’a agi avec le titre et dans la situation d’un véritable envoyé ou ambassadeur. Nous disions que, chez lui, l’homme d’Etat se cachait derrière l’artiste. Ceci est très exact. Sa qualité d’artiste et de grand artiste lui donnait le moyen de remplir ses diverses missions. Certes, les chancelleries n’ignoraient pas qu’il avait des pouvoirs pour traiter de sujets politiques, mais sa situation facilitait naturellement ses rapports avec les personnages les plus divers, avec lesquels il devait se mettre en contact. Négociant comme agent secret, il trouvait dans cette situation le moyen de les approcher; elle lui fournissait souvent le masque sous lequel maint projet pouvait être caché. Pour un agent public, la qualité d’artiste aurait été un obstacle dans beaucoup de cas. Lorsque Rubens dut, une première fois, participer aux négociations de paix entre l’Espagne et l’Angleterre, le roi Philippe IV critiqua vivement sa tante, l’archiduchesse Isabelle, qui avait fait ou toléré le choix d’un peintre : « C’est une chose qui porte à la réputation de cette monarchie une atteinte aisée à comprendre, car la réputation doit nécessairement souffrir de ce qu’un homme de si peu de consistance soit le ministre que vont chercher les ambassadeurs pour faire des propositions d’un tel poids ». (Gachard, p. 55.)

Voilà ce qui fut écrit l’an 1627, quand Rubens était déjà à l’apogée de sa gloire. Mais il se faisait que lors des négociations en question, l’agent anglais Balthazar Gerbier était également peintre. L’Infante ne manqua pas d’avertir le roi de cette circonstance et de X assurer que les négociations , dès qu’elles prendraient une tournure sérieuse , seraient confiées à des personnes supérieures en rang et dignité .

Rubens eut souvent un rôle important à jouer en politique, et à diverses reprises il montra beaucoup de tact et de prévoyance. Philippe IV lui-même revint du jugement défavorable qu’il avait porté sur le peintre quand il ne le connaissait pas encore. Il faut pourtant avouer que, réduit à sa propre initiative, Rubens n’a pas toujours été bien inspiré, que, vers la fin de sa carrière, il fit parfois de faux calculs parce que ses succès antérieurs le portaient à trop se fier à sa force. En dernier lieu, on ne peut se dissimuler que Rubens se complaisait tout particulièrement dans ce rôle politique, et s’empressait de rechercher les occasions de le reprendre. Dès son enfance, il eut l’avantage de vivre dans des milieux où les artistes n’ont que rarement accès. Adolescent, il fut page de la comtesse de Lalaing ; jeune homme, il entra au service du duc de Mantoue, ce qui l’introduisait dans une des Cours les plus brillantes de l’Italie. Alors déjà sa mission en Espagne lui donna l'heureuse occasion de se familiariser avec les usages et les coutumes des Cours. A peine revenu en Belgique, il entra en rapport avec les archiducs Albert et Isabelle. Il avait donc passé par une bonne école.

M. Gachard n’a pas trouvé de dépêche de Rubens antérieure à 1623; il pense néanmoins, et à juste titre, que les commencements de son activité politique remontent un peu plus haut. La trêve conclue en 1609 entre les Provinces-Unies et l'Espagne arrivait à échéance en 1621, mais l’Espagne tenait moins à la renouveler qu’à assujettir les

provinces rebelles , et, en effet, pendant quelque temps, elle put nourrir cet espoir. Une dame, qui entretenait les meilleurs rapports avec les deux Cours, la dame T’Serclaes, assure à la Cour de Bruxelles que Maurice de Nassau était tout porté à négocier la paix, et de leur côté les archiducs étaient prêts à de larges concessions. Ils envoyèrent à La Haye le chancelier Pecquius que Rubens connaissait fort bien, vu que nous le trouvons déjà en rapport avec la mère de Rubens à Anvers, et que Rubens lui dédiait une des planches gravées d’après lui en 1620 par Vorsterman.

La mission du chancelier Pecquius échoua complètement, et il faillit être lapidé en Hollande. Maurice de Nassau déclara qu’il ne pourrait jamais adhérer à un projet pareil à celui qui lui était présenté. Bref, la politique des États généraux triomphait de celle du Stathouder, si la dame T’Serclaes avait dit la vérité. Les plus anciennes lettres de teneur politique sont adressées à P. Pecquius, et prouvent que Rubens eut lui aussi un rôle de ces pourparlers, d’autant plus qu’un de ses parents, J. Brandt, agissait dans cette affaire en Hollande même.

Peu de temps après, Rubens se rendit à Paris pour l’affaire des tableaux destinés au Palais du Luxembourg. Parti au mois de février 1625, il adressa déjà, dès les premiers jours de mars, de longues dépêches à l’Infante au sujet des événements lors de l’arrivée du comte palatin Wolfgang-Guillaume de Neubourg, qui, à ce qu’il paraît, était muni, de la part du roi d’Espagne, de pouvoirs se rapportant à des négociations de paix. « Et quoique je sache que Votre Altesse est instruite de tout ce qui se passe..., j’espère que Votre Altesse ne trouvera pas mauvais que je lui en dise mon avis, selon ma capacité et avec la liberté accoutumée ».

Peu de temps après, Maurice de Nassau mourut, et tous les pourparlers étaient momentanément interrompus.

Lors de son séjour à Paris, Rubens était entré en rela-

tions avec le duc de Buckingham dont il a peint le portrait. Buckingham, qui avait antérieurement amené la rupture entre les couronnes de France et d’Angleterre, désirait alors une entente, après les lourdes défaites que l’armée de son roi avait subies en 1625 et 1626.

Il pensa à Rubens pour se rapprocher du gouvernement espagnol. A cette occasion, Rubens eut, par la confiance du duc, à traiter avec Balthasar Gerbier, compatriote de Rubens (‘), de sorte qu’entre les mains des deux artistes tout pouvait très bien marcher.

Rubens fit connaître à l’Infante Isabelle les ouvertures faites par Buckingham, et celle-ci les soumit à Philippe IV.

Le roi était quelque peu embarrassé, car son premier ministre Olivarez venait de signer avec l’ambassadeur français un traité qui ne visait à rien moins qu’au morcellement de l’Angleterre et que Louis XIII et Philippe IV avaient ratifié, malgré leur proche parenté avec la maison rovale britannique. Néanmoins, le roi d’Espagne crut opportun d’autoriser l’Infante à entamer les négociations de paix en lui délivrant à cette fin des pouvoirs antidatés de quinze mois, mais il se formalisa de ce qu’un peintre avait été appelé à ces négociations. Nous avons déjà mentionné cette circonstance, ainsi que la réponse de l’archiduchesse.

Dans l’intervalle, Rubens avait informé Gerbier et Buckingham de la marche de l’affaire. Lorsqu’il apprit que Gerbier serait envoyé avec des ordres à La Haye, il n’osait pas proposer lui-même son envoi en cette ville, mais il porta Buckingham à faire cette proposition. Alors, sous prétexte d’affaires d’art, une rencontre des deux

(') A en croire Nagler, Gerbier serait né à Anvers en 1591, mais, d’après un document écrit de la main de l’artiste, il ressort qu’il était né à Middelbourg. Ch. Kramm dit : 1592, à Anvers (moet zijn Middelburg zie daarover lager). Il se rendit en Angleterre en 1613 (II, p. 565).

peintres fut préparée. Rubens ne put effectuer son voyage en Hollande qu’au prix de très grandes difficultés, et au cours du voyage, il évita soigneusement de s’arrêter à La Haye. En apparence, il ne s’agissait, lors de cette entrevue de Gerbier et de Rubens, que de l’achat de collections de maîtres anversois par le duc de Buckingham. Mais, comme quelques lettres de diplomates communiquées par Gachard le prouvent, ce prétexte ne trompa personne. Les Hollandais se méfiaient extrêmement de Rubens aussi bien que de tous ceux qui voulaient intervenir dans l’affaire de la trêve. Dans une lettre de sir Dudley Carleton, envoyé anglais à La Haye, qui avait des rapports amicaux avec le peintre, nous trouvons la remarque que Rubens parcourait la Hollande avec Gerbier sous prétexte de peinture. Carleton ajoute : Cela pourra aller pendant quelques jours, mais si la chose continue, on ne pourra s’empêcher d’arrêter Rubens et de le chasser honteusement du pavs. Il avait du reste averti lui-même le peintre et fait des démarches pour calmer les Etats généraux. Vu ce sentiment des Hollandais à l’égard de Rubens, il devint fort difficile à celui-ci d’obtenir un privilège pour la publication de ses gravures. Il dut de nouveau le succès final à l’entremise de Carleton.

Gachard se demande à ce propos si ce voyage fait en 1627 n’est pas identique à celui dont parlent ses biographes et que, d’après eux, il aurait entrepris pour se distraire après la mort de sa première femme, donc ce même vovage au cours duquel Sandrart entra en relations personnelles avec le maître.

Cet auteur n’a pas trouvé de trace d’un séjour de Rubens en Hollande avant 1627, et pourtant pareil voyage aurait exigé des formalités et des correspondances dont il nous resterait probablement quelque chose.

(‘) Sainsbury, p. 90.

Il faut en cela tenir compte de ce que Rubens n’était d’aucune façon muni de pouvoirs écrits, et Gerbier se plaint vivement de ce qu’il n’eût apporté rien d’écrit et que tout ne se passât que verbalement (’).

Les pourparlers traînèrent, ce qui est fort compréhensible vu le courant déjà mentionné, portant la France et l’Allemagne à une expédition contre l’Angleterre, entreprise qui devait être confiée à Spinola.

Si l’on sait que la France entretenait en même temps des troupes dans les Provinces-Unies, alors en guerre avec l’Espagne, on comprendra la politique de l’époque, surtout celle de Richelieu.

Néanmoins l’Angleterre insista sur une accélération, et les choses prirent bientôt une tournure assez favorable pour que Gerbier pût transmettre à Rubens les nouvelles les plus précises sur les sentiments conciliants du roi et du duc de Buckingham. L’Infante porta tout cela à la connaissance du roi d’Espagne, et celui-ci demanda alors à prendre connaissance de la correspondance échangée entre Rubens et l’agent anglais. Rubens déclara ou prétexta que personne d’autre que lui ne pouvait comprendre ses lettres et qu’il était donc désirable qu’il les portât lui-même en Espagne.

L'offre fut acceptée, mais le roi déclara que Rubens devait savoir lui-même si ce voyage était oui ou non dans son intérêt. Ceci se rapportait au projet que le maître avait manifesté d’entreprendre un voyage en Italie, voyage que maintenant il pensait faire comme suite à celui d’Espagne.

En tout cas, nous sommes maintenant instruits sur la véritable cause de ce voyage en Espagne qui devait produire pour lui les effets les plus importants. Rubens trouva (*)

(*) Sainsbury, Lettre LXXVII.

en Philippe IV un prince ami des arts, par qui son mérite fut hautement apprécié.

Rubens était arrivé à Madrid emportant avec lui huit tableaux que l’Infante envoyait à son neveu; dans cette ville, il déploya une très grande activité artistique. Dans une lettre qu’il adresse de Madrid à son ami Peiresc, il ressort qu’une habitation dans le palais avait été mise à sa disposition et que le roi venait assez souvent le voir à son travail. Rubens ajoute qu’il a peint un portrait équestre du roi, qui en a été grandement satisfait.

D’après Villaamil, ce portrait est maintenant perdu, il a probablement péri dans cet incendie de 1734 qui a anéanti beaucoup de tableaux se trouvant à l’Alcazar de Madrid. L'auteur fait cependant ressortir que la description de ce tableau donné par un inventaire coïncide dans tous ses détails avec un tableau des Offices de Florence (n° 210) attribué à Vélazquez, tout en ajoutant que ce portrait n’est pas plus de Vélazquez que de Rubens, et en cela, à notre avis, il a parfaitement raison. A Florence même, on a compris que l’attribution à Vélazquez ne se laisse guère maintenir, et maintenant on n’attribue plus au maître espagnol que la principale figure ; les accessoires seraient d’un Flamand inconnu. Nous sommes convaincu que le portrait en question est un original de Graver. Cela saute aux yeux, car Crayer est un artiste dont les traits caractéristiques ne trompent guère; il séjourna tout un temps en Espagne et y peignit effectivement un portrait de Philippe IV que W. Stirling a cru retrouver dans une collection anglaise.

C’est à Madrid seulement que l’influence politique du peintre devint réellement importante. Les rapports des différents ambassadeurs accrédités à la Cour de Philippe IV mentionnent les longues entrevues de Rubens avec le comte d’Olivarez et donnent à entendre qu’elles n’avaient pas l’art comme objet. Malheureusement toute la corres-

pondance de cette époque, échangée entre Rubens et l’Infante ou son secrétaire est restée introuvable; on sait pourtant que Rubens a informé le Conseil d’Etat de tout ce qu’il avait appris au sujet des intentions de l’Angleterre. Mais au moment où cela se passait, Buckingham, le 23 août 1628, était déjà assassiné. Cet événement, néanmoins, n’arrêta pas les négociations, et pendant toute leur durée, Rubens travailla autant par la plume que par le pinceau; le mot du poète : qui se donne à la Cour, se dérobe à son art, ne s’applique pas à Rubens qui, pendant son séjour à Madrid, créa environ quarante tableaux, tant originaux que copies.

Bientôt les pourparlers étaient assez avancés pour que le roi jugeât utile que le peintre se rendît en Angleterre, afin d’y conférer avec Charles Ier au sujet d’une trêve avec l’Angleterre et, si possible, également avec la Hollande. Comme nous le savons, avant son départ de Bruxelles, le peintre avait eu l’intention de retourner par l’Italie, mais il dut, pour le moment, renoncer à ce projet.

Tout cela nous montre combien Rubens avait su se mettre en évidence auprès du roi d’Espagne pendant son séjour à la Cour. Huit mois s’étaient passés depuis qu’il était parti pour Madrid. Avant son départ, qui eut lieu le 2g avril 162g, le roi lui conféra le titre honorifique de secrétaire de son Conseil privé des Pays-Bas, afin de lui permettre d’agir à Londres avec une plus grande autorité. 11 lui fit présent d’une bague garnie de diamants et peutêtre aussi d’une épée. Ce fait, dont nous ne trouvons d’ailleurs pas mention autre part, est relevé dans l’inscription d’un portrait du maître, gravé en 1630 par Willem Panneels, d’Anvers, un des élèves de Rubens. Cette inscription est assez curieuse pour que nous la reproduisions textuellement :

« Excellentissimus dus D. Petrus Paulus Rubenius pic- » torum Apeller, decus hujus Saeculi, Orbis Miraculum.

» Aulam Hispanicam, Gallicam, Anglicam, Belgicam » penicillo suo illustravit. Quem gladio donavit Philippus » Quartus Hispaniarum ter et statuit sibi a secretis in » sanctiore suo Consilio Bruxellensi ac jam ad Regem » Angliae Legatum extraordinarinra misit. »

Ce portrait peut avoir été exécuté vers la date de 1630, soit avant le départ de Rubens pour Londres, départ qui eut lieu au commencement du mois de mars, soit après son retour.

Dans les deux cas, la mention de l’épée conférée par Philippe IV est assez surprenante, car les biographes ne parlent que d’une épée donnée par Charles Ier. Nous ne pouvons dire si l’épée mentionnée plus haut est celle de Madrid ou bien celle de Londres.

Quand Rubens, qui ne s’était arrêté que peu de temps en Belgique, arriva à Londres, Charles Ier venait de conclure la paix avec la France. Par là, la situation du négociateur était rendue beaucoup plus difficile, les intrigues de Richelieu ayant plus de chance de succès. Mais vu l’état des choses, sa qualité d’artiste profita précisément à Rubens. Charles Ier le connaissait comme tel depuis longtemps ; il possédait depuis plusieurs années une œuvre de sa main, et lui avait même demandé de faire son portrait. D’après tout ce que nous savons, Rubens était vraiment considéré en Angleterre comme l’artiste le plus distingué de l’Europe. Charles Ier avait fait entendre combien la mission de Rubens, à cause de son mérite, lui était agréable. C’était déjà beaucoup; le roi d’Angleterre était un ami éclairé des Arts, et Rubens trouva facilement accès auprès de lui.

Le peintre était chargé d’une affaire des plus difficiles, et il fallait une extrême vigilance pour s’orienter en tout, mais il obtint un brillant succès, en obtenant du roi sa parole que malgré le traité de paix avec la France, il ne conclurait avec Louis XIII pendant la durée des opéra-

tions aucune alliance contraire aux intérêts de l’Espagne. Sur sa demande réitérée, l’habile artiste reçut non seulement la parole d’honneur du roi, mais encore une affirmation par écrit de cette parole, et devant la loyauté du souverain, toutes les tentatives postérieures de la France, de la République de Venise et des Provinces-Unies étaient vouées à l’insuccès. En Espagne, on fut hautement satisfait de la manière d’agir de Rubens, et par deux fois la junte d’Etat en Conseil lui vota solennellement des remerciements. Inutile de dire combien par contre la France et la Hollande accumulèrent les suspicions sur la tête du maître.

Les négociations traînèrent longtemps et offrirent des difficultés telles que Rubens. demanda à plusieurs reprises, mais vainement, au roi Charles, de l’autoriser à retourner à Bruxelles pour conférer avec l’Infante. Quand il fut enfin entendu que, en vue de la paix à conclure, l’Angleterre enverrait à Madrid un plénipotentiaire et que du côté espagnol don Carlos Colonna se rendrait à Londres, les lenteurs du gouvernement espagnol à exécuter cette promesse mirent Rubens dans une situation telle qu’il maudissait le jour où il était venu en Angleterre. Enfin, Colonna partit, mais n’arriva à Londres qu’au commencement de l’année 1630. Son arrivée devait coïncider avec le départ du maître ; néanmoins il retint Rubens encore plusieurs semaines, de sorte que celui-ci resta en tout pendant près de deux années absent de sa patrie, années qui, dans la carrière d’un tel artiste, étaient presque entièrement perdues pour l’art.

Dans une dépêche du maître, publiée par Gachard, et datant des derniers jours de l’année 1624, dépêche adressée au duc d’Olivarez, où il résume les résultats de sa mission, il dit : « Je prie humblement Votre Excellence de daigner me conserver sa bonne grâce et protection, et de me tenir pour excusé s'il ne s’est pas fait davantage

dans l’affaire dont j’ai été chargé, en considérant que j’arrive ici au milieu des circonstances les plus défavorables; car la paix récemment conclue avec la France avait donné la prépondérance au parti qui nous était contraire, et l’arrivée de l’ambassadeur de cette couronne vint le renforcer encore. Ce ne fut pas peu de chose que de maintenir notre position et d’entamer l’affaire avec ce peu de ressources qui nous était resté, le principal objet de ma commission étant venu à manquer. En outre, de très grandes difficultés ont été aplanies touchant le voyage de sir Francis Cottington en Espagne et la venue ici de don Carlos Colonna. »

A son départ de Londres, Rubens reçut de nombreuses marques de la faveur du roi. Il fut créé chevalier et autorisé à augmenter ses armes d’un quartier emprunté aux armes d’Angleterre. En même temps le roi lui fit présent d’une chaîne d’or, d’une bague enrichie de brillants qu’il avait lui-même portée au doigt, d’une ganse garnie de brillants et enfin (') de l’épée qui avait servi à le créer chevalier.

Après le retour de Rubens, l’Infante lui fit la faveur de donner à son fils aîné la survivance de la charge de secrétaire du Conseil privé, occupée par le père, dès que cette charge deviendrait libre, soit par décès, soit par renonciation. C’était là une charge honorifique, à laquelle, cependant, était attaché un traitement.

Rubens jouissait en plus d’une pension à titre de peintre de la Cour, et d’une autre qui, en 1625, lui avait été assignée sur la caisse de la citadelle d’Anvers; il était ainsi payé sur les fonds envoyés d’Espagne pour l’entre-

(’) Sainsbury et Gachard parlent d’une épée garnie de pierres précieuses, suivant en cela la biographie écrite par Michel vers la fin du XVIIe siècle. En tout cas pareille épée n’est pas mentionnée dans la liste des bijoux de la succession de Rubens.

tien de l’armée, avec dispense de se présenter aux montres ou revues. En 1630 cette pension était de 40 écus par mois.

Lorsque le traité de paix fut signé au mois de décembre et qu’il fut ratifié par les rois d’Espagne et d’Angleterre, un ministre résident devait aller à Londres en attendant l’arrivée d’un ambassadeur ordinaire. Au Conseil d’Etat, trois personnages furent proposés à cet effet : le secrétaire du roi, Juan de Necolalde, qui séjournait précisément à cette époque aux Pays-Bas, Rubens et le conseille! Van Male, qui s’était trouvé à Londres au moment de la rupture des rapports entre les deux pavs. Rubens aurait été certainement désigné si sa qualité de peintre n’avait été un obstacle; d’ailleurs il ne semble pas qn’il ait sollicité le poste. Le comte d’Olivarez déclara qn’on ne pouvait donner le titre de ministre roval à un homme qui exerçait un métier et vendait le produit de ses mains. Tous les honneurs conférés au peintre ne l’exemptaient donc pas de la tache d’être rangé parmi les artisans.

Bien que, en 1631, il eût demandé et obtenu le titre de chevalier, afin de pouvoir servir le roi avec plus de lustre et d’autorité, comme il est dit dans sa demande, et que le Conseil suprême, en proposant d’accorder la demande, eût rappelé l’exemple du Titien, créé par Charles-Qnint chevalier de Saint-Jacques, Rubens dut encore dans la suite subir plus d’une humiliation. Il est à noter que son étoile commençait à pâlir du jour où, par ses services antérieurs et par la dignité de chevalier, il acquérait des droits à jouer un rôle plus important dans la carrière diplomatique.

Il faut avouer que la faute lui en incombait en partie. Il prit l’initiative plus souvent qu’autrefois, et les circonstances ne le favorisèrent pas toujours.

En 1631, la reine-mère de France, Marie de Médicis, vint en Belgique après sa fuite de Çompiègne où elle avait été reléguée par son fils.

On avait prévu l’événement et même sondé les dispositions de l’Infante. A l’arrivée de Marie, sur l’ordre de l’Infante, Rubens la reçut, accompagnant le marquis d’Aytona chargé de saluer la reine fugitive. Le peintre lui étant personnellement connu, la réception prit ainsi un caractère intime, et Rubens, qui parlait parfaitement le français, s’entretint avec le marquis de la Virivilles au sujet des mesures rendues nécessaires par le séjour de Marie dans les Pays-Bas.

La reine et son fils Gaston d’Orléans n’avaient qu’une seule pensée, la chute du cardinal de Richelieu, et voulaient à cette fin provoquer une émeute en France.

Sur cet objet, Rubens adressa au comte d’Olivarez une dépêche qui, dans l’ouvrage de Gachard, occupe douze pages d’impression serrée. Elle est un chef-d’œuvre d’éloquence, et pour la première fois elle montre sur ce terrain l’ardeur et l’imagination de Rubens. Les idées principales sont exposées à grands traits, le langage est chaleureux et vivant, la forme très expressive. Olivarez la pigea ainsi, car, au Conseil d’Etat, il dit que le peintre donnait dans la phraséologie italienne, mais il reconnut pleinement ses bonnes intentions. Rubens avait exposé que la chute de Richelieu ne serait pas achetée trop cher par des milliards et que l’Espagne pourrait maintenant l’obtenir à petit prix, c’est-à-dire au prix du sang des français eux-mêmes, en ajoutant que, plus il en mourrait, mieux ce serait pour l’Espagne. Mais le roi refusa expressément toute intervention en France.

Pendant son séjour à Bruxelles, Marie de Médicis dépêcha un de ses gentilshommes au prince d’Orange afin d’appuyer par son influence les négociations au sujet d’une trêve à conclure avec les Hollandais. Alors l’Infante, dans le plus grand secret, dépêcha Rubens à La Haye pour conférer avec le prince Frédéric-Henri. Nous ignorons le sens de sa conversation avec le prince, il ne resta que

très peu de temps à La Haye, un jour d’après les envoyés français, deux jours d’après les suppositions de Gachard.

En 1632, Rubens reçut ce que nous pourrions appeler un congé et cessa pendant quelque temps de s’occuper des affaires de l’Etat. Mais cela ne dura guère, car, bien que dans une lettre du 12 avril adressée à Gerbier, il se félicite de s’être retiré pour quelque temps de la politique, nous le retrouvons déjà le 11 mai adressant une dépêche à l’Infante, plaidant en faveur d’une tentative d’insurrection projetée en France par le duc de Bouillon. Cette dépêche resta sans suite, heureusement pour l’Infante, car l’année suivante, Bouillon se trouva dans les rangs de l’armée hollandaise qui assiégeait Maestricht.

A considérer les derniers épisodes de la carrière diplomatique de Rubens, épisodes que nous allons exposer, il faut avouer que le maître aurait mieux fait de s’en tenir à sa résolution de retraite exprimée à Gerbier. Il avait tout ce qu’il pouvait désirer, la plus haute gloire artistique imaginable, des honneurs et des distinctions plus qu’aucun autre n’a jamais reçu, une grande fortune, des commandes artistiques en abondance, un intérieur délicieux à côté d’Hélène Fourment, dont son pinceau a perpétué le charme. Mais trahit sua quemque voluptas. Rubens avait pris goût à être initié dans les secrets diplomatiques, et il ne pouvait plus s’en abstenir.

La guerre entre les Pays-Bas Unis et l'Espagne durait avec des chances diverses jusqu’à ce que les succès répétés des Hollandais eussent constitué un véritable danger pour les Pavs-Bas catholiques. Malgré les représentations pressantes de l’Infante disant au roi qu’il fallait viser à une trêve honorable, malgré cette durée de la guerre qui favorisait les plans de l’ennemi, Philippe IV s’imaginait encore qu’il pourrait soumettre les rebelles.

L’Infante résolut alors d’entamer en personne des négociations, et pendant le siège de Maestricht, elle envoya

Rubens à Liège (qui alors ne faisait pas partie de la Belgique), où étaient réunis les députés des Etats généraux, afin de tenter des démarches en vue d’un arrangement. Cette démarche resta complètement stérile, et Rubens ne fit que s’attirer bien des haines pour s’en être chargé. La situation des Pays-Bas espagnols parut dangereuse, au point que l’Infante convoqua à Bruxelles les Etats, qui n’avaient plus été réunis depuis trente-cinq ans. Les Etats obtinrent d’entamer eux-mêmes des négociations, et envoyèrent des délégués au prince Frédéric -Henri, au camp devant Maestricht. Les pourparlers prirent une tournure favorable, et l’on décida l’envoi à La Haye de dix députés chargés de négocier avec les représentants des Etats généraux.

Le prince d’Orange n’avait pas caché aux députés des; Etats belges que Rubens était venu auprès de lui au camp pour faire des propositions au nom de l’Infante. Quand ce fait fut connu, les Etats demandèrent à la princesse de leur communiquer les documents dont Rubens avait été muni. Mais l’Infante, à ce moment même, pensait à faire retourner Rubens à La Haye, où, profitant de la présence des Etats, il aurait négocié simultanément au nom de la princesse, et les passeports de Rubens avaient déjà été demandés au prince d’Orange. Quand le duc d’Aerschot, chef de la mission belge, apprit ce fait, il en informa les Etats, et cette nouvelle y provoqua à la fois de l’étonnement et de l’agitation. Les Etats envoyèrent quelques-uns de leurs membres à l’Infante pour lui faire connaître leur désapprobation. L’Infante assura que les passeports n’avaient été demandés pour Rubens que pour permettre à celui-ci d’être présent à La Haye et de communiquer aux Etats, en cas de besoin, ses documents relatifs à la trêve.

Les députés se rendirent en Hollande, et s’arrêtèrent pendant quatre jours à Anvers. Rubens, informé du

mécontentement qui régnait à son égard, ne leur fit pas visite, ce qui n’était guère diplomatique. Par contre, il se crut obligé d’écrire au duc d’Aerschot pour lui exprimer ses regrets et pour l’assurer qu’en demandant les passeports il n’avait eu d’autre intention que celle de le servir. Il ajouta même l’assurance solennelle qu’il jugeait indigne de vivre celui qui mettrait le moindre obstacle à l'heureuse réussite des négociations dont le duc était chargé au nom des Etats.

Cette lettre reçut du duc cette hautaine réponse qui se trouve reproduite dans toutes les biographies de Rubens. Il y est reproché à Rubens de s’être permis d’écrire un simple billet au duc, chose convenant uniquement entre personnes du même rang, et la lettre finissait ainsi :

Gachard (p. 249) : « Tout ce que je vous puis dire c’est que seray bien ayse que vous appreniez d’ores en avant, comment doilvent escrire a des gens de ma sorte ceux de la vostre ».

Pour donner une plus grande portée à cette offense, le duc envoya aux Etats des copies de sa lettre et de celle de Rubens, et ceux-ci en informèrent l’Infante et le marquis d’Aytona, ministre de Philippe IV. L’incident fit sensation et devint notoire dans toute l’Europe.

Le premier tort de Rubens avait été de se prêter à des négociations au nom de l’Infante, au moment où les pouvoirs constitués du pays avaient pris l’affaire en main. Gerbier, qui estimait beaucoup Rubens, ne put s’empêcher de dire que ses explications n’étaient pas « un gilet déboutonné !» Un deuxième tort du peintre fut de vouloir s’occuper de l’affaire après la cruelle injure qui lui avait été faite. Dès qu’il eut appris que les Etats avaient quitté Anvers, il leur écrivit pour exprimer ses regrets de n’avoir pas été informé de leur départ, afin de les accompagner. Cette lettre, adressée au duc d’Aerschot, donna simplement à celui-ci l’occasion d’une nouvelle réponse offensante.

De retour à Bruxelles, au mois de mai 1633, le duc présenta aux Etats des lettres de La Haye dans lesquelles Rubens était formellement accusé d’avoir demandé, sur l’ordre de l’Infante, des passeports pour de nouveaux commissaires. L’agitation fut à son comble; alors des lettres de l’Infante furent communiquées, dans lesquelles celle-ci assurait que la chose était entièrement inexacte et qu’on n’avait voulu que nuire à Rubens en mettant son nom en avant. Elle offrit au duc d’Aerschot d’écrire un billet à Rubens, l’invitant à dire toute la vérité. A la suite de ceci, une discussion eut lieu entre Rubens et le baron van Hoboken, et les Etats cessèrent de s’occuper de l’affaire. Aerschot détestait Rubens pour des motifs dont l’exposé nous mènerait trop loin , dit Gerbier dans une de ses lettres. Probablement pour nuire plus sûrement à l’artiste, les faits qu’on lui reprochait étaient grandement exagérés. Néanmoins, un passage d’une lettre de Gerbier donne à réfléchir. Celui-ci, devenu envoyé d’Angleterre auprès de l’Infante, écrivait que les Espagnols comprenaient l’erreur qu’ils avaient commise en confiant les négociations d’amnistie aux Etats qui voulaient à tout prix la cessation des hostilités (‘). Dans ce cas, on peut comprendre pourquoi l’Infante Isabelle avait pensé nouer elle-même, avec le prince d’Orange, des négociations parallèles à celles des délégués flamands avec les Etats généraux hollandais. Pour ces négociations, où Rubens aurait été le représentant tout indiqué de l'Infante, il se serait, malgré tout son dévouement envers celle-ci, trouvé exposé à de sérieuses critiques.

L’Infante mourut le Ier décembre 1633, sans avoir vu la tin de la guerre. Les négociations à La Haye avaient duré toute une année, et les délégués étaient rentrés sans le

(>) Sainsbury, Lettre CLXI.

moindre résultat. Le 8 mai 1635, les Provinces-Unies conclurent même un traité avec la France, pour une attaque des Pays-Bas espagnols, en vue du partage de ceux-ci. Au commencement, les Hollandais furent victorieux, mais les choses prirent une autre tournure avec l’entrée en scène du cardinal-infant Ferdinand d’Autriche, frère de Philippe IV, nommé gouverneur des Pays-Bas, comme successeur de l’Infante Isabelle.

Après maints insuccès, les Hollandais penchèrent vers la paix et l’un d’entre eux fit à ce sujet des ouvertures au célèbre évêque de Gand, Antoine Triest, homme éminent, en rapport avec beaucoup d’artistes et dont, comme on le sait, Van Dyck nous a laissé un beau portrait. Vu son intimité avec Rubens, l’évêque informa celui-ci de cette démarche et le peintre, incorrigible, s’offrit à négocier avec les Pays-Bas, sous prétexte d’un examen de tableaux. Rubens demande lin passeport antidaté d’un mois, et, à ce qu’il semble, il avait l’intention de se mettre en route avec ses deux fils.

Quand ce projet fut connu en Hollande, il y eut une grande agitation. L’ambassadeur vénitien et celui de France remuèrent ciel et terre pour l’empêcher. Ce Rubens est plein d’astuce, disait le premier. Quand les Etats comprirent l’importance qu’on attachait à la chose, ils délibérèrent longtemps au sujet de la demande de passeport, et ils abandonnèrent finalement la décision au prince d’Ûrange, qui laissa tomber le projet, et Rubens ne quitta pas Anvers. D’après Gachard, il semble que pendant les dernières années de sa vie, tourmenté par la goutte, il 11e s’est plus occupé de politique. Mais on peut juger de sa renommée par la seule circonstance, que la simple demande d’un passeport pour aller voir des tableaux ait suffi pour mettre en émoi toutes les chancelleries d’Europe.

Cette carrière diplomatique peut-elle contribuer à grandir Rubens aux yeux de la postérité? Il n’est pas facile de

répondre à cette question. Au cours des différentes négociations, Rubens fit preuve d’une grande pénétration d’esprit, de connaissances étendues et de beaucoup de tact. On doit avouer, cependant, qu’on aimerait mieux qu’il eût employé exclusivement ces belles et brillantes qualités au service de l’art, où il possédait une si grande maîtrise. Pourtant, bien que nous le voyions à un moment donné pousser à la guerre avec la France, chose dont les conséquences auraient pu lui imposer une lourde responsabilité, il 11’a, en réalité, qu’à intervenir dans des négociations de paix, négociations qu’il conduisit loyalement, se gardant de cette duplicité qui, trop souvent, contamine le caractère des diplomates.

La puissance entraînante avec laquelle, par le pinceau, il représentait des batailles et des actions violentes, ne prouve nullement qu’il les ait aimées en réalité ; ses lettres attestent, à plusieurs reprises, son esprit pacifique et son aversion pour les conflits, soit publics, soit privés, qu’il détestait comme la peste .

La position indigne dans laquelle le plaçait la lettre du duc d’Aerschot, blesse nos sentiments. Un peintre comme Rubens est évidemment de ceux à qui Philippe IV aurait pu dire qu’il pouvait créer cent ducs d’Aerschot, mais que Dieu seul pouvait créer un Rubens. Avouons, cependant, que, dès qu’il s’occupait d’affaires politiques, Rubens renonçait de son propre gré au suprême privilège du génie artistique, et que, dès lors, il devait être payé d’après son attitude et son action. Celle-ci était toujours digne, et l’on ne peut reprocher que dans un seul cas au peintre d’avoir, dans son zèle à servir l’Infante, dépassé les limites prescrites par le patriotisme.

A la lecture de longues négociations renseignées dans l’excellent livre de M. Gachard, on est frappé d’étonnement de ce que, malgré ses occupations, Rubens ait pu ébaucher et, au moins en partie, exécuter ces créations

artistiques qui constituent son vrai titre de gloire. Les voyages qui se suivaient le conduisirent non seulement à Bruxelles, mais encore bien au delà, à La Haye, en Espagne, à Londres, à Dunkerque; dans une de ses lettres il est même question d’un voyage à la frontière allemande. Tout cela au XVIIe’ siècle ne pouvait être réalisé qu’avec une grande dépense de temps et de forces, et au prix de maints dangers. Et puis, il ne s’agissait pas simplement de voyages, mais bien de toutes les affaires et conférences que son activité politique lui imposait. Car Rubens n’était certainement pas un diplomate pour rire, et sa correspondance avec Spinola et avec le duc d’Olivarez prouve suffisamment l’importance extrême que l’on attachait à ses services. Les dépêches des ambassadeurs étrangers confirment qu’on le prenait très au sérieux dans les chancelleries.

Cette occupation si spéciale avec tout ce qui en résulte, diffère si essentiellement de l’activité de l’artiste et se concilie si peu avec la pratique sérieuse et régulière de l’art, qu’on se demande parfois si Rubens le peintre et Rubens le diplomate sont bien une seule et même personne. Un colosse comme Rubens paraît d’autant plus puissant qu’on se rapproche de lui de quelques pas.

La veille des fêtes anversoises de l’an 1877, le projet se présenta, de plusieurs côtés, avec plus d’enthousiasme que de réflexion, de réunir dans une exposition la totalité des œuvres de Rubens. Mais le Conseil communal d’Anvers comprit bientôt l’impossibilité de réaliser ce plan. La volonté tyrannique d’un despote tel que Napoléon Ier n’aurait elle-même pu trouver la solution de ce problème, et les amateurs les plus enthousiastes n’auraient voulu acheter le plaisir causé par pareille exposition au prix du danger que les œuvres elles-mêmes auraient couru. Où trouver d’ailleurs un local assez vaste pour contenir ce nombre immense de tableaux souvent de dimensions gigantesques? En réfléchissant à ces seules circonstances, on s’étonne que pareille entreprise ait pu être projetée, ne fût-ce que momentanément. Mais il y avait un autre moyen de présenter au public l’œuvre de Rubens dans sa totalité. Il fallait suivre l’exemple donné à Florence lors du quatrième centenaire de la naissance de Michel-Ange, et réunir en reproductions les œuvres les plus connues du maître. Pour Michel-Ange, il s’agissait de reproductions en plâtre de ses statues; pour Rubens, il fallait réunir les gravures en taille-douce et les photographies de ses tableaux. Les nombreuses gravures en taille-douce exécutées d’après les œuvres du maître, et de son vivant, devaient naturellement former la base de pareille exposition. Peu de peintres ont autant que lui occupé les graveurs en taille-douce. A bon titre, Rubens peut être considéré comme le créateur et le chef d’une brillante école de graveurs sur cuivre, école qui a non seulement dominé tout le XVIIe siècle, mais dont les principes influent encore de nos jours sur la gra-

vure moderne. Soutman, Vorsterinan, Pontius, Witdoeck, Bolswert, pour ne citer que ces quelques noms, ont travaillé immédiatement à côté de Rubens, et non seulement leurs reproductions se basent sur des dessins de sa main, mais les gravures elles-mêmes n’ont été éditées qu’après avoir été revues et corrigées par lui. Les graveurs ont à leur tour formé école : De Jode le jeune, Marinus, P. de Bailliu, C. Waumans, Cornélius Visscher, Suyderhoef, van Sompel, groupe considérable, qui occupe une place marquante dans l’histoire de la gravure en taille-douce.

Les principales œuvres de Rubens ayant été interprétées par ces maîtres, leurs gravures, dans toute leur richesse et leur variété, devaient former le noyau de l’exposition. L’Académie d’Archéologie chargea quelques-uns de ses membres de dresser une liste des travaux de Rubens, de grouper les reproductions existantes et de désigner, en plus, les œuvres dont une nouvelle reproduction était souhaitable. La photographie devait tâcher de combler les lacunes existantes. On réussit ainsi à réunir des reproductions d’après les tableaux des principaux musées d’Europe, de beaucoup de collections privées, telles que celles de la reine d’Angleterre, de l’aristocratie anglaise et italienne. Des photographies prises spécialement dans ce but furent envoyées de Madrid, de Munich, de Stockholm. Le tout comprenait environ douze cents gravures et photographies, y compris les fac-similés de Braun, à Dornach.

Il s’agissait maintenant, avant tout, de dresser un catalogue servant de guide au visiteur et de base à la disposition de l’exposition. Cette tâche fut spécialement dévolue à MM. Rombouts, greffier de l’Académie d’Anvers; Max. Rooses, conservateur du Musée Plantin ; Goovaerts, sous-bibliothécaire de la ville d’Anvers, et à l’auteur de cet article. MM. Génard et Ruelens se chargèrent d’indiquer les autographes et autres documents qu’il était dési-

rable d’exposer en même temps. De ceux-ci, il y a peu à dire, quelle que soit l’importance en elle-même de ces lettres et de pièces d’archives qui avaient déjà été publiées par Gachard, Gachet, Génard et Ruelens.

Il faut cependant noter un détail qui n’était pas tout à fait pertinent : l’acte du 18 août 1 6 1 8 , mentionné dans notre chapitre premier et dans lequel Rubens figure comme témoin dans une affaire de tapisserie et où il est cité comme bourgeois d’Anvers, à côté de Brueghel et de Van Balen. Cet acte figure au catalogue comme document dans lequel Rubens affirme sous serment qu’il est bourgeois d’Anvers ('). Le catalogue mentionne aussi l’exemplaire ayant appartenu à Rubens de la première édition du livre de Van Mander avec l’inscription : Ex libris P.-P. Rubens. Ce livre contient quelques notes manuscrites, mais elles n’ont que peu d’intérêt, et après une vérification minutieuse, nous ne pouvons admettre qu’elles soient de la main de Rubens. L’épée de Rubens a été mentionnée dans notre premier chapitre; il y était encore question d'une aiguière d’argent avec plat, provenant également de Rubens et appartenant toujours à ses descendants à Anvers. Mais' on ne put obtenir du propriétaire de la confier à l’exposition. Dans l’inventaire de la succession de Rubens, cette aiguière est désignée comme un travail allemand , et d’un document des archives d’Anvers il ressort qu’en 1610 le Conseil communal d’Anvers offrit au maître un plat en argent repoussé pour ses services, dont la nature n’est pas autrement précisée. Cette pièce était l’œuvre du ciseleur allemand Abraham Lissau, cité (*)

(*) Dans la première édition, le passage en question dit : « Acte passé le 20 août 16 r 8 à Anvers, devant le notaire Jean Nicolai, dans lequel Pierre-Paul Rubens déclare sous serment qu’il est bourgeois de la ville d’Anvers ». Dans le deuxième : « Rubens appelé à déposer dans une affaire d’expertise de tapisseries, déclare sous serment qu’il est bourgeois d’Anvers ».

par M. Génard comme artiste célébré, bien qu’on ne sache rien d’autre sur lui.

Quant au catalogue, la question qui se posa la première fut celle du système à employer pour le classement. Fallait-il grouper les œuvres d’après les pays, localités et collections respectives où elles se trouvaient? Fallait-il, pour caractériser l’évolution du maître, rechercher un classement chronologique? Ou bien, à l’instar des devanciers qui ont établi des listes des œuvres de Rubens, John Smith en Angleterre, Basan en France, Voorhelm Schneevoogt en Hollande, devait-on s’arrêter à un ordre méthodique d’après les sujets traités? Les auteurs du catalogue se décidèrent pour ce dernier système. Contre le classement d’après les localités où les œuvres sont gardées, il y avait à objecter que beaucoup de tableaux du maître ne sont plus connus que par des reproductions en taille-douce.

Smith lui-même n’a pu renseigner l’original de mainte gravure; d’autres gravures sont simplement faites d’après les dessins; dans beaucoup de cas, Rubens n’est désigné que comme l’ inventeur de la composition. Un autre artiste donnait alors la forme définitive à une rapide esquisse. Il en était ainsi, par exemple, pour les frontispices de livres qui lui étaient souvent demandés. En ce qui concerne l’ordre chronologique, cet ordre serait essentiel pour tout autre artiste, mais pour Rubens il n’aurait guère d’intérêt, car, abstraction faite des tableaux peints en Italie, Rubens n’a qu’une seule et même manière. Il serait d’ailleurs impossible de grouper chronologiquement, d’une façon suffisamment sûre et exacte, des œuvres que le peintre, à peu d’exceptions près, ne s’était pas donné la peine de dater. Restait donc, comme seule possible, la disposition méthodique par sujets. Elle avait .d’ailleurs l’avantage de faire connaître au public la prodigieuse puissance d’imagination du maître, qui n’a jamais été égalée.

On appelle Rubens le maître de la Descente de la Croix. Il était alors intéressant de voir qu’il a traité ce sujet en six compositions différentes. Il a peint douze fois Y Adoration des Mages, quinze fois la Sainte Famille. Comme peintre de sujets profanes, il paraît sous un tout autre aspect. Déjà dans les sujets bibliques, il ne se rattache à la tradition que par de faibles liens, mais il s’en détache complètement dans ses sujets allégoriques, où il emploie toutes les ressources d’une érudition rare chez un artiste. Toute l’impétuosité de son talent se manifeste dans ces chasses hardiment mouvementées où il ne peut s’empêcher d’introduire dans l’art un animal alors à peu près inconnu, l’hippopotame ([).

Puis le maître recherche la tranquillité idyllique de sa vie champêtre de Steen, et peint les campagnes verdoyantes et grasses du Brabant, un lever ou un coucher de soleil, ou bien il déchaîne la fureur des flots, comme dans sa tempête inspirée par V Énéide; ou bien encore, dans ses portraits, il se subordonne de la façon la plus stricte à la nature, visant à la plus grande ressemblance matérielle, tout en restant viril et majestueux dans ses portraits d’hommes, gracieux et charmeur dans ceux de femmes et d’enfants. Ces conceptions se jouent de toute prévision, de tout calcul, et bien que, certes, il n’abandonne rien au hasard, il est très certain aussi qu’il se laisse déterminer plus par le sentiment purement pictural que par l’habitude et la tradition.

(’) Mentionnons cette circonstance, que sur les quatre grandes planches gravées par Soutman, d’après Rubens, la chasse à l’hippopotame, au lion, au sanglier et au loup, le nom du graveur est suivi des mots : invertit, cffigiavit cl excudit. Soutman, un des meilleurs élèves de Rubens, était peintre et devint, par la suite, peintre du roi de Pologne. On peut donc se demander si. dans l’exécution de la peinture, il n’avait pas une part assez grande pour que ces expressions qui ne s’appliquent pas au graveur, aient paru admissibles et aient pu être adoptées sous les yeux de Rubens lui-même.

Un exemple typique de ce système se trouve dans cette anecdote relative aux arquebusiers d’Anvers : ils furent fort étonnés de ce que Rubens, s’inspirant de la significa tion du nom grec de leur patron, saint Christophe, leur eût peint la Descente de la Croix, la Visitation et la Présentation au Temple.

Parmi les numéros les plus intéressants présentés par l’Exposition d’Anvers, nous rangerons la suite des frontispices destinés à des livres édités par la maison Plantin, ouvrages mystiques pour la plupart, tels qu’on les publiait du temps d’Albert et d’Isabelle. Les théologiens savants y avaient épuisé toute leur casuistique, le peintre devait coordonner, dans une seule page, toute la tendance de l’ouvrage, et Rubens accepta des travaux de ce genre au prix de vingt florins. Nous en trouvons la preuve dans une collection extrêmement intéressante de vieilles gravures de l’imprimerie plantinienne d’après des dessins de Rubens publiés pour les fêtes de 1877, et dans le passage d’une lettre de B. Moretus qui, en 1628, dirigeait cette célèbre officine. Par cette lettre, nous apprenons qu’il fallait commander le frontispice six mois d’avance, pour que Rubens pût y réfléchir à loisir et s’en occuper les dimanches et jours de fête; car en semaine il ne voudrait entreprendre pareille besogne à moins qu’on ne lui payât son dessin au moins cent florins.

L’Exposition remplissait six ou sept salles, mais, quelle que fût son importance, elle resta loin d’être complète. Des compositions d’une importance capitale manquaient, la plupart des tableaux du maître se trouvant en Italie, ceux de Rome, de Mantoue, le Saint Ignace de Sant’Ambrogio de Gênes, l’ Adoration des Mages, de Madrid, transporté en Espagne par le comte Oliva, beaucoup de tableaux de Londres, de la Galerie Liechtenstein de Vienne, de même que quelques gravures rares, telles les portraits des deux marquis et de la marquise de Castel-Rodrigo.

Chose étonnante, l’Exposition n’a tiré de l’oubli aucun tableau du maître resté inconnu iusqu’à présent. M. Michiels eut, peu de temps après, la bonne fortune de retrouver dans une localité peu connue du Midi de la France, les tableaux peints par le jeune Rubens pour « Santa Croce in Gerusalemme », mais les organisateurs de l’Exposition, malgré le grand zèle déplové, n’eurent à enregistrer aucun succès pareil. Pourtant quelques dessins peu connus du maître lurent mis en évidence, tels les admirables études de la Chute des Réprouvés de la Pinacothèque de Munich; ces documents appartiennent à la « National Gallery » de Londres, et le directeur de cet établissement a eu l’obligeance de les faire photographier en quatre feuilles pour l'Exposition. Ces dessins, d’un art hors ligne, montrent l’influence exercée par le Jugement dernier de Michel- Ange sur l’imagination du maître flamand. Il faut encore mentionner un autre dessin original, alors en possession d’un amateur hollandais, M. Ellinckhuisen, vendu par lui plus tard à un compatriote, M. Coster, qui habite la Belgique. C’est un dessin à la plume, retouché à la sépia et rehaussé de blanc, d’après la Bataille de Cadore du Titien. Il est un fait connu que la bataille de Rubens fut inspirée par le tableau en question, mais reste à savoir quelle reproduction lui a fait connaître la composition grandiose du Titien. N’a-t-il jamais connu que la très médiocre ébauche des Offices, à Florence? L’original a péri en 1577.

Si quelques travaux inédits importants pour l'Art et pour l’histoire de l’Art ont été ainsi mis en évidence, on a pu, par contre, retrouver plusieurs gravures fausses, c’està-dire des gravures auxquelles frauduleusement le nom de Rubens a été ajouté dans les temps modernes, et d’autres que Sclmeevogt avait, par manque de critique, admis dans sa liste. Qui aurait jamais pu s’imaginer que la gravure de E. Sadeler, d’après le Massacre de Bethléem du Tintoret, serait éditée avec le nom de Rubens?

Le catalogue ne décrit pas les différentes œuvres; parfois seulement, quand la chose paraissait nécessaire, leurs signes caractéristiques importants sont indiqués. Pour le reste, il renvoie au catalogue de Smith et aux principaux catalogues de galeries de tableaux. Mais l’intérêt particulier de cette publication, au point de vue de l’histoire de l'Art, consiste dans ce qu’elle donne, de source authentique, dans une forme très concise, des informations inédites, puisées dans les lettres de Rubens et de ses correspondants, et dans des documents des Archives de Bruxelles et d’Anvers. Ce catalogue constitue non seulement un souvenir de cette Exposition instructive, il possède une valeur scientifique durable.

Traduction de l’allemand, par M. Martin Schweisthal.

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