‹ Œuvres de Henri Hymans (volume 3)Chapitre 26 sur 35 · DISCOURS · texte numérisé non relu

DISCOURS

prononcé à la séance publique de la Classe des beaux=arts de l’Académie royale de Belgique, le 28 novembre 1909

A quelque point de vue qu’on se place pour l’envisager, le XIX1 siècle, « par excellence le nôtre », a pu dire récemment un de nos savants confrères, occupera dans l’histoire une place absolument à part.

Vous n’attendez point de moi l’énumération de ses conquêtes dans le domaine de la science. Mais on n’a pas, je crois, considéré autant qu’elle mérite de l’être l’autorité de ces conquêtes, non pas seulement sur la production artistique en général et sur la forme qu’elle revêt, mais plus spécialement en ce qui concerne l’idéal. J’ai pensé qu’il pouvait n’être pas sans intérêt, ni sans utilité même, de m’arrêter un moment à cette question.

Dire que l’art d’aujourd’hui, dans son principe et dans sa forme, diffère d’une manière essentielle de celui du passé, équivaut à proférer un truisme. Lentement battues

en brèche, les anciennes formules ont peu à peu cédé la place à une conception en quelque sorte nouvelle et plus large du rôle dévolu à ses adeptes.

S’il est juste de rendre hommage à des convictions affirmées avec ardeur et traduites non toujours sans intransigeance, comme le furent celles de certains chefs d’école hautement prisés il y a trois quarts de siècle, le temps, ce suprême arbitre des choses, a placé très avant aussi, dans notre estime, des novateurs longtemps incompris, dont le nom, trop souvent, il faut l’avouer, a grossi le martyrologe de l’art.

Que l’art ait eu ses martyrs, nul ne songe sans doute à le contester. Sans remonter jusqu’aux époques lointaines où, par exemple, la proscription des images religieuses par Léon l’Isaurien amena des sculpteurs à chercher un asile dans les bois et les antres, pour y poursuivre sans faillir leur pacifique travail, bravant ainsi la persécution, l’histoire, en des siècles infiniment plus proches du nôtre, a retenu les noms de ceux qui, victimes de leur foi dans les principes que glorifie leur art, moururent sans en avoir connu le triomphe.

On ne se défend pas de tristesse à la lecture des pages consacrées par les biographes à certains de ces incompris. Parmi eux se range un remarquable artiste dont le nom, sans doute, dit peu de chose à votre souvenir, Hercule Seghers, un maître dont l’influence de Rembrandt suffit presque à dire la valeur. Sans pénétrer dans l’analyse de son œuvre que l’on s’apprête, en Allemagne, à faire paraître en fac-similé, il me suffira de dire qu’il fut, à proprement parler, l’inventeur du procédé, aujourd’hui si populaire, de l’eau-forte en couleur.

Laissez-moi vous lire les lignes qu’écrit à son sujet l’historien Arnold Houbraken :

« C’était », dit-il, « un homme au sens droit, riche d’idées, excellent dans la traduction de vastes espaces

semés de villages et de hameaux, expert non moins en l’art de peindre des montagnes et des masses rocheuses, comme le montrent ses tableaux et ses estampes.

» Pourtant, on eût dit qu’il était né sous une fâcheuse étoile, et encore qu’il s’adonnât au travail avec une ardeur infatigable, il n’arriva jamais à triompher de la malchance qui le poursuivait.

» Il lui fallait constater avec douleur que d’autres, ses inférieurs, l’emportaient, car la pauvreté paralysait son essor. »

Hélas ! illustration nouvelle de la désespérante devise de Bernard Palissy, encore un martyr celui-là. Pauvreté empêche les bons esprits de parvenir .

« Hercule Seghers », continue Houbraken,« avait trouvé par son génie l’art de reproduire sur toile des paysages en couleur, mais ces œuvres étaient accueillies avec indifférence, pourtant il les offrait à bas prix.

» Sa femme se lamentait de voir maculer d’impressions tout le linge du ménage, et, l’argent faisant défaut pour en acheter d’autre, un dénuement profond régna bientôt au logis.

» Et, d’autre part, le pauvre artiste vovait, avec mortification, ses estampes utilisées d’une manière courante par les marchands de beurre et de savon pour envelopper leur marchandise.

» Enfin il entreprit une planche à laquelle fut prodigué le meilleur de son talent et s’en fut l’offrir, à un prix infime, à un brocanteur. Démarche vaine! Et bien qu’il affirmât que chaque épreuve, après sa mort, vaudrait plus que la planche elle-même, le marchand n’entendait la payer qu’à peine la valeur du cuivre.

» Il la reprit donc et, après en avoir fait quelques tirages, la coupa en morceaux. Son chagrin était sans bornes.

» Alors il se mit à puiser des consolations dans le verre

et rentrant chez lui, un soir, pris de boisson, fit une chute si. malheureuse qu’il en mourut. (C’était en 1640, l’année de la mort de Rubens.)

» Ce, qu’il avait prédit s’est réalisé : on a payé, depuis sa mort, chaque épreuve jusqu’à seize ducats, et encore s’estime heureux qui en peut conquérir une. »

Aujourd’hui c’est par cent qu’il faut multiplier les seize ducats pour entrer en possession de l’épreuve d’une planche d’ Hercule Seghers, représenté dans les plus riches collections seulement.

Mon auteur cite d’autres exemples d’artistes vaillants poursuivis par l’insuccès. L’un de ces derniers, voulant illustrer sa guigne, disait plaisamment que s’il s’était adonné à la confection des chapeaux, la nature aurait probablement fait naître les gens privés de tête.

On consacrerait un intéressant volume aux méconnus de l’art, qu’on voulût, pour appuyer le sujet, prendre ses types parmi les anciens ou parmi les modernes. Et sans doute serions-nous surpris d’y voir paraître plus d’un nom fameux.

On se réjouit de penser que plus de justice, d’aucuns pourront dire moins de conviction, préside aujourd’hui aux jugements portés sur les artistes.

A se placer au point de vue exclusivement belge, les tendances les plus opposées sont admises à se produire, si pas avec une égale faveur, toujours du moins avec une égale liberté.

Il n’y a pas bien longtemps, pour le jeune artiste, avoir vu ses œuvres écartées par le jury d’un salon officiel, bornait souvent des aspirations longuement et chèrement entretenues. On a eu le temps de s’apercevoir que l’opinion publique ne laisse point toujours sans appel des jugements qui, pour être très impartiaux sans doute, ne reflétaient pas moins des influences dont le temps, par bonheur, ne devait point tarder à faire justice.

Pour les artistes vraiment doués, cette justice imma-

nente a fait sentir ses effets à plus courte échéance que la chose n’eût été jadis envisagée comme possible. N’est-ce point là une résultante de ce phénomène que, à défaut de le pouvoir qualifier d’un autre nom, vous voudrez bien me permettre d’appeler, un peu barbarement, la « rétrospectivité », comme on dit la -rétroactivité? J’entends par là l’évolution qui, à certains moments, vient mettre en honneur des œuvres et des tendances longtemps inaperçues, soudainement mises en relief par d’autres d’époques plus récentes.

Personne ne songe probablement à nier que Vélasquez, Frans Hais et Rembrandt, pour ne parler ici que des plus notoires, aient influé sur l’art contemporain avec une puissance dont, très certainement, aucun critique n’eût voulu admettre la possibilité il y a trois quarts de siècle à peine, quand seuls faisaient foi l’art antique et ses dérivés.

De même l’école anglaise, dans ses représentants les plus fameux, Reynolds, Gainsborough et même Lawrence, transportant d’admiration Delacroix — encore un méconnu — arrivant en Angleterre et s’exclamant presque en triomphe, lui qu’en France on envovait volontiers à Charenton, son lieu natal : « Il y a de vrais peintres ici! » C’était là, en fait, de la rétrospectivité inconsciente, et je crois bien que c’est à dater d’alors que les peintres anglais ont fait sentir leur influence sur le continent.

Vélasquez, le grand Vélasquez fut, pourrait-on dire, exhumé par Wilkie. Ecrivant de Madrid à un ami, ne lui disait-il pas sa surprise d’avoir trouvé un peintre à ce point moderne qu’avec peine se défendait-il de le croire son contemporain, absolument, soit dit en passant, l’effet produit en Espagne sur quiconque a eu la joie de visiter la splendide Galerie de Madrid. Et l’admiration inspirée par Vélasquez devait engendrer, à son tour, celle de Goya, actuellement un des maîtres les plus haut cotés parmi les

connaisseurs.

En somme, notre temps, libéré de la tyrannie des systèmes, a le privilège de pouvoir, d’un œil plus averti, considérer les périodes révolues, avec plus de clairvoyance encore juger le présent. En pouvait-il être autrement à une époque où la facilité des communications permet à tous de juger dans leur esprit véritable les grandes créations du passé, si mal connues encore il y a un demi-siècle?

« L’art est le grand témoin du monde, le plus sincère, le plus beau et jusqu’à ce jour le plus véridique, La science en sera-t-elle le juge définitif? »

Cette question que posait, dans un récent ouvrage, le pauvre Guillaume Dubufe, si soudainement enlevé à ses pinceaux, je n’ai garde, veuillez le croire, de la vouloir résoudre dans un sens affirmatif.

L’art, comme la science, ne progresse que libre de toute contrainte. C’est là, je pense, une vérité admise par tout artiste sincère. Mais rien, en revanche, n’est mieux fait pour nous garantir contre le retour d’un autoritarisme dont les conséquences ne sont que trop manifestes et n’ont été que trop pernicieuses, qu’une information plus complète, une compréhension plus saine de son rôle au temps de sa plus vive splendeur.

Les artistes, pour la plupart, trouvent oiseuses, j’en ai peur, ces excursions dans les époques révolues. Se persuadant volontiers que l’art, comme la science, est en droit d’enregistrer des conquêtes définitives, tout le passé leur apparaît presque normalement comme une ère de préparation, autant dire de tâtonnements.

A la différence de la période classique ou de la période romantique, quand le passé, supérieurement mal compris et mal connu, présidait à la dénaturation presque systématique de l’esprit des époques, les suivantes n’ont plus voulu

faire à la tradition, avec des fortunes diverses d’ailleurs, qu’une part infiniment réduite. De là cette conséquence assez imprévue, qu’à aucun moment, sauf peut-être chez les Romains, les œuvres anciennes n’ont été disputées à des prix plus fabuleux, ni peut-être n’ont été moins sincèrement goûtées.

« Nécropoles de l’Art », selon l’ingénieuse expression d’un critique en évidence, les Musées où s’amoncellent des œuvres dont le prix représente parfois une fortune, semblent devoir bientôt ne plus intéresser que cette classe de visiteurs dénommés les « curieux ».

On a pu établir la filiation bien lointaine de ces amateurs avec ceux pour qui, dès le moyen âge et dans l’antiquité même, le prix d’une œuvre décidait de son mérite.

Nulle époque, cependant, ne peut être comparée à la nôtre en ce qui concerne les facilités procurées à tous, artistes et profanes, d’être admis à connaître, au besoin d’apprendre le moyen de s’approprier les objets d’art disséminés de par le monde et dont la spéculation a fait monter le prix à un niveau où nécessairement la fraude trouve un terrain d’exploitation fertile.

Il y a peu d’années, réunis à un congrès, les conserva- , teurs des Musées ont poussé un cri d’alarme à la vue des nombreux trésors d’art du vieux monde passant chaque jour les mers pour enrichir les collections des multimillionnaires américains, d’ailleurs inspirés par un louable amour de leur pays. Ils ont voulu aussi se concerter sur le moyen de déjouer les artifices de la fraude, en s’éclairant sur ses supercheries toujours plus ingénieuses.

Appréciée souvent fort mal et, dans tous les cas, sans bienveillance, la critique a encouru le reproche d’avoir démoli plus qu’elle n’a édifié de réputations. Il est pénible, certes, de voir porter atteinte au prestige de renommées établies, cruel non moins de voir se dissiper à la lumière d’un jugement éclairé un renom sanctionné par la plus

respectable, en apparence, des autorités, le suffrage des foules. Mais, avouons-le, ils se faisaient la part commode, les critiques d’antan.

Point de livre si médiocre où l’on ne trouve à apprendre, mais on peut dire sans irrévérence qu’en dehors de l’attrait fréquent de la forme, de la valeur occasionnelle des illustrations, rien n’est dangereux comme de se fier aux appréciations émises sur les productions artistiques et même aux informations en des matières touchant à l’histoire de l’art, puisées dans les ouvrages datant de la première moitié du XIXe siècle.

Un des maîtres de la critique contemporaine, M. Emile Michel, de l’Institut, dont nous déplorons la perte récente, aborde ce sujet avec l’autorité qui s’attache à ses écrits, dans le dernier ouvrage sorti de sa plume : Etudes sur T histoire de l’art. Je n’entreprendrai pas de suivre cet éminent et regretté confrère sur un terrain surtout français.

Mais, comme Belge, je songe avec un serrement de cœur à la façon dont furent littéralement bafoués des artistes dont le nom est aujourd’hui environné de respect par des critiques peu préparés ou peu enclins à saisir ce qu’il y avait dans leurs œuvres de sentiment, d’élévation ou de sincérité. Aussi est-ce du dehors que, trop souvent, durent leur venir, comme en 1855, à l’Exposition universelle de Paris, les suffrages d’esprits indépendants à qui leurs créations apparurent d’autant plus frappantes qu’elles constituaient en réalité, pour eux, des révélations plus soudaines.

Et, chose logique, alors que les enthousiasmes étaient d’ordinaire sans mesure, on voyait naître et s’imposer des théories dont l’inévitable effondrement devait causer autant de douleur aux uns que frapper de confusion les autres.

En art, comme en toute matière, l’erreur est proche de la vérité, mais rien n’est attristant comme de songer à la condamnation sans merci des formes ou de conceptions

envisagées comme allant à l’encontre des règles « du bon goût », chose instable s’il en fût par essence. On en sait quelque chose par les jugements portés sur Rubens et Rembrandt, au temps de la prépotence des maîtres classiques.

Si nous parcourons un musée suffisamment riche pour permettre le groupement des œuvres par écoles et par périodes, nous sommes frappés de ce fait, que ï’art d’autrefois, autant que celui du présent, a connu des formes d’expression, pas toutes également dignes d’admiration, j’en conviens, pas toutes également d’accord avec nos préférences, soit, mais d’ordinaire caractéristiques du moment qu’elles évoquent dans l’histoire.

Et si tel est le cas, force est de se persuader que c’en est fait des théories exclusives qui, à quelque moment, ont provoqué des luttes de systèmes dont l’histoire a recueilli l’écho et qui, je le crains, ont eu trop souvent pour effet de paralyser l’essor de nofhbre de vocations sérieuses.

Le XIXe siècle occupera une place très particulière dans la formation des idées en matière d’art. Au gré d’esprits moroses, je le sais, le mot « déformation » serait mieux à sa place. J’estime pourtant que l’on ne peut parler ainsi qu’à la condition de vouloir, ignorer le prodigieux accroissement des forces qu’en l’espèce procurent à notre temps les précieux facteurs de progrès nés de la science moderne.

M. Emile Michel, dans son livre prérappelé, s’appliquait à faire ressortir la valeur des ressources mises à la portée de quiconque, par profession ou simplement par fantaisie, entend pénétrer dans le domaine de l’art.

Qu’il n’y ait pas là de quoi produire un grand artiste, j’en demeure d’accord, mais songe-t-on à nier que l’art

revendique dans la vie sociale une place beaucoup plus importante que naguère? Tl est descendu des hauteurs olympiennes, où il planait si récemment encore, pour apporter jusque dans les plus humbles sphères à la fois plus de charme et plus de poésie.

Et voyez : la photographie aidant, la foule est en possession des chefs-d’œuvre de toutes les écoles, des monuments les plus fameux de toutes les époques ; bien mieux, elle apprend à connaître les sites les plus frappants de toutes les contrées.

Et tandis que chaque jour la science, par quelque nouveau prodige, arrive à multiplier ces éléments d’information, la modicité de leur prix n’écarte aucune classe d’acheteurs.

Mieux encore, les productions marquantes des maîtres anciens et modernes nous sont traduites avec les couleurs des originaux, et cela à des prix infimes.

L’évolution se caractérise encore par ce fait que, en remontant jusqu’aux origines de la gravure, nous voyons ses premiers et frustes produits rehaussés à coups de pinceau et, jusque dans les temps actuels, nulle image populaire ne trouver d’amateur parmi les classes laborieuses que traitée de même. Soudainement, voici la librairie moderne arrivant à imprégner d’art ce qui, hier encore, était à peine mieux qu’un travail d’ouvrier, entaché des conventions qu’on était arrivé à en croire pour jamais inséparables.

Inutile, bien entendu, de mentionner la cinématographie, dont les prodigieuses réalisations, trop fréquemment accommodées à une mise en scène fantaisiste, en désaccord avec son but même, concourent néanmoins encore à la diffusion de l’art et, par leur vérité même, en sont comme la conscience.

Je sais qu’on reproche à notre temps d’avoir aboli la notion du Beau comme l’entendaient ceux qui, aux plus

grandes époques, se sont appliqués à assurer son triomphe. Le ciel me garde de vouloir les diminuer, mais j’ose prétendre que, tout au contraire, nous approchons davantage de sa définition idéale par Platon : « La splendeur du vrai ».

Et comme l’historien, dans sa recherche, applique le meilleur de son zèle à faire jaillir la vérité des sources plus abondantes, plus libéralement offertes à sa soif de savoir, l’artiste, de son côté, trahit une volonté plus haute d’assurer par elle son triomphe.

Est-ce à dire qu’ils aient, l’un et l’autre, à rayer de leur programme le puissant, je dirai l’éternel facteur de l’imagination? Gardons-nous de le soutenir.

Qu’est-ce, en définitive, que le frémissement de la vie, la vibration de la lumière que le peintre se préoccupe de surprendre dans la réalité, sinon l’effort même de l’imagination sans lequel, dirai-je, il n’y a point d’art?

« L’histoire, l’histoire de l’art elle-même », écrivait Théophile Silvestre, il y a un demi-siècle déjà, « doit en quelque façon ressembler à l’autopsie, au témoignage judiciaire, pour ne point tomber dans les ana et les caprices, tandis que la peinture n’est pas seulement un portrait isolé et collectif, mais encore un rêve de l’imagination; le peintre agrandit la vie sans en altérer la forme, l’essence première; l’historien n’a pas le droit d’inventer un caractère, de créer un tempérament; mais en méprisant les traditions infidèles, en choisissant avec lucidité les points incontestables pris d’après nature par les écrivains antérieurs et en s’armant de ses propres intuitions, il réveille et ramène sous nos yeux les générations endormies. »

Tracé par un réaliste, veuillez le noter, ce programme fait à l’imagination encore une part envisagée comme insuffisante au temps où il voyait le jour. J’estime qu’il n’a point cessé de valoir. '

Quoi qu’on fasse, et si loin qu’on pousse la science de

l’observation, elle n’abolira jamais la poésie de l’art. Les maîtres primitifs l’ont prouvé de manière irréfragable.

Et ce n’est pas pour faire du vrai son plus ferme soutien que l’artiste ait un moindre effort à accomplir pour mériter les suffrages du connaisseur.

Je vous parlais, il y a un moment, de l’opinion de Silvestre : c’était, vous ne l'ignorez pas, un radical en art. Par là même il jugeait avec quelque passion, et, parmi ses contemporains, plusieurs furent terriblement meurtris par sa plume acérée. Que de chaleur pourtant dans les pages où Courbet lui-même n’est point épargné!

Quoi de plus juste, par exemple, que cette pensée : « Étudions la tradition pour profiter des découvertes de nos devanciers et les surpasser. »

Je pense bien que tel doit être le principe dirigeant de l’art à notre époque.

Et bien au delà de ce qu’on pense, ou que peut-être on ne l’a voulu voir, c’est à ce respect de la tradition qu’est due, dans une sérieuse mesure, la grandeur de l’art d’un Meunier, sans conteste le plus universellement et, je me plais à le proclamer, le plus justement réputé des artistes belges de ce temps, à l’origine si imparfaitement compris.

« Y aurait-il en lui l’étoffe d’un sculpteur? », pouvait demander encore, en 1886, au Salon, devant une de ses plus belles statues, Le Marteleur , aujourd’hui au Musée de Berlin, le critique d’un des principaux organes de la presse belge?

Qu’il soit donc admis que, en art comme dans tous les domaines, les idées évoluent, et avec elles leur forme d’expression.

Envisageons dès lors sans crainte l’avenir et persuadonsnous que pour l’artiste aussi le poète dit vrai :

Malgré toi, tous les morts t’ont fait leur héritier!

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