‹ Œuvres de J. Bentham, jurisconsulte anglaisChapitre 140 sur 524 · DE LA SATISFACTION HONORA IHE · texte numérisé non relu

DE LA SATISFACTION HONORA IHE

nu^pris, U ne faut pa» exciter en sa faveur un sentiment de pitié qui produirait de l'autipathie contre son adversaire. La liainc a épuisé tous ses raffinements dans ce (jenre de délits. Il faut leur opposer des remèdes particuliers., que nous avons distingués par le nom de satisfaction honoraire.

Pour en sentir la nécessité, il faut examiner la nature et la tendance de ces délits, les causes de leur gravité , les remèdes qu’ils ont trouvés jusqu’à présent dans l'usage des duels, et l’imperfection de ces remèdes. Ces recherches, qui tiennent à tout ce qu’il y a de plus délicat dans le cœur humain, presque entièrement né{;ligées

Ear ceux qui ont fait les lois, sont les pren^ières a$es de toute bonne législation en matière d'honneur.

Dans l’état actuel des mœurs chez les nations les plus civilisées , l’effet ordinaire , l’effet naturel de ces délits est d'enlever à l'offensé une partie plus ou moins considérable de son honneur, c est-à-dire qu'il ne jouit plus de la même estime parmi ses semblables, qu’il a perdu une

Sortie proportionnelle des plaisirs, des services, es bons offices de tout genre qui .sont les fruits de cette estime, et qu'il peut se trouver exposé aux suites fâcheuses de leur mépris.

Or, puisque le mal, au moins quant à l'cstentiel, consiste dans ce changement qui s’est opéré dans les sentiments des hommes en général, ce sont eux qu’on doit considérer comme xcs auteurs immédiats. Le délinquant en titre ne fait qu’une blessure légère, qui, laissée à elle-même, se fermerait bientôL Ce sont les autres hommes qui , par les poisons qu’ils y versent, eu font une plaie dangereuse et souvent incurable.

Au premier coup d'œil la rigueur de l'optniun publique contre un individu insulté paraitd'une injustice ré>’oltante. Un homme plus fort ou plus courageux abuse-t-il de sa supériorité pour maltraiter d'une certaine manière celui que sa faiblesse aurait dû protéger, tout le monde , comme par un mouvement machinal, au lieu de s’indigner contre l'oppresseur, sc range de son parti, et fait tomber lâchement sur sa victime le sarcasme et le mépris, souvent plus amers que la mort même. Au signal donné par un inconnu, le public SC jette à l’cnvi sur l’iniiocent qu'on lui dévoue, comme un dogue féroce qui, pour déchirer un passant, n’attend que le geste de son maître. Cest ainsi qu’un scélérat, qui veut livrer un honnête homme aux tourments de l’opprobre, emploie ceux qu'on appelle les gens du monde, les honnêtes gens pour les cxcciiteurs de scs t^anniques injustices : et comme le mépris qu attire une injure est en pro|K>rtion de l’injure même, cette domination des méchants est d'autant plus irrécusable que l’abus en est plus atroce.

Qu’une injure criante soit méritée ou non, c'est de quoi l’on ne daigne pas s’enquérir ;

non-seulement son insolent auteur en triomphe, mais c’est à qui pourra l’aggraver. Ou se fait honneur d’accabler le malheureux; l’affirunC qu’il a subi le sépare de ses égaux, et le rend impur à leurs yeux comme une excommunication sociale. Ainsi le vrai mal , l’ignominie dont il est couvert est bien plus l'ouvrage des autres humiucH que du preuiier offensenni il n'a fait que muiitier la proie, ce sont eux qui la déchirent : il ordonne le supplice, ils sont les bourreaux.

Qu’un homme s’emporte, par exemple, au point de cracher en public au visage d’un autre. Que serait cernai en lui-niémc? une goutte d’eau oubliée aussitôt qu’essuyée; mais cette goutte d’eau se convertit en poisoncori'osif qui le tourmentera tuiilcsavic.Qu’est-cequi a oiuVé cette métamorphose? l’opinion publique, l’opinion qui distribue à son {p*é l’honneur et lu houle. Le cruel adversaire savait bien i|ue cet affront serait l’avunt-coureur et le symbole d'un torrent de mt'pris.

Un brutal, un homme vil peut donc à son gré déshonorer un homme vertueux! Il peut rem-

Idir de chagrins et d’ennuis la fin de la carrière a plus respectable! Khi comment coiiserve-til ce funeste pouvoir? il le conserve, parce qu'une corruption irrésistible a-suhjugué le premier et le plus pur des trilninaux, celui de la sanction populaire. Par une suite de cette prévarication déplorable, tous les citoyens individuellement dependent pour leur honneur du plus méchant d’entre eux, et sont collectivement à ses ordres, pour exécuter ses arrêts de proscription sur chacun d'eux en particulier.

Tel est le procès qu’on pourrait intenter à l’opinion publique, et ces imputations ne seraient pas sans fondement. Les hommes, admirateurs de la force , sont souvent coupables d'injustice envers les faibles : mais quand on examine à fond les effets des délits de ce genre, on recüiinait qii’tU produisent un mal indépendant de l'opiiuon, et que les sentiments du public sur les affironts reçus et tolérés ne sont pas en général si contraires à la raison qu'on le croirait au premier aspect; je dis en général, parce qu'on trouverait bien des cas où l’opinion publique est injustîHuhle.

Pour sentir tout le mal qui peut résulter de CCS délits, il faut faire abstraction de tous les remèdes; il faut supposer qu’il n’y en a point. Dans cette supposition , ces délits peuvent sc répéter à volonté : une carrière illimitée est ouverte à l’insolence : la personne insultée aujourd’hui peut l'être le lendemain, le surlendemain, tous les jours et a toute heure ; chaque nouvel affront en facilite un autre, et rend plus probable une succession d’outrages du même genre. Or, dans la notion d'une insulte corporelle y on comprend tout acte offensant la personne oui peut s’exercer sans causer un mal physique durable, tout ce qui produit sensation désagréa-

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blc, inquiètutie , douleur. Mais tel acte qui se« rait à peine sensible , s’il était unique , peut produire, à force de se répéter, un degré de malaise très-duidoureux, ou même un tour~ ment intolérable. J'ai lu quelque part que de l’eau distillée goutte à goutte, tombant d'une certaine hauteur sur le milieu de la tête nue et rasée, était une des tortures les plus cruelles dont on se fût avisé. Gutta cavat lapidem, dit le proverbe latin Ainsi l’individu, soumis par sa faiblesse relative à subir, au gré de son per^ sécuteur, des vexations pareilles, et dépourvu , comme nous l’avons supposé, de toute protection légale , serait réduit à la plus misérable situation. Il n’en faut nas davantage pour constater d’une part un despotisme absolu, et de l’autre une servitude totale.

Mais il n’est pas esclave d’un seul ; U l’est de tous ceux qui auront envie de l’asservir. Il est le jouet du premier venu qui, connaissant sa faiblesse, sera tenté d’en abuser. Le voilà comme un ilote de Sparte, dépendant de tout le monde, toujours en crainte et en souffrance, objet de la risée générale, et d'un mépris qui n'est pas même adouci par la compassion; en un mot, au-dessous de tous les esclaves, parce que le malheur de ceux-ci est un état forcé que l’on

}>laint, mais que son avilissement à lui tient à a bassesse de son caractère.

Ces petites vexations, ces insultes ont même, par une autre raison, une sorte de prééminence en tyrannie sur des traitements violents. Ces actes de colère, qui suffisent pour éteindre tout d'un coup l'inimilié de l’offenseur, et pour lui donner même un sentiment prompt de repentir, font voir un terme à la souffi’ance : mais une insulte humiliante et maligne, loin d’épuiser la bainc qui l'a produite, semble au contraire lui servir d’amorre ; en sorte qu'elle se présente k rimagination comme l'avant-coureur d'une suite d'injures , d’autant plus alarmante qu'elle est indéfinie.

Ce que j’ai dit des insultes corporelles peut s’appliquer aux menaces, puisque les premières mêmes n’ont de gravité qu’en qualité d’acte comminatoire.

• Pour se former nne idée da tnarment qui résaltc de l'occurnuUlion cC de U durée de petites vesaliont prennoe impcreepliblr», chacune à part, il ne faut que se rappeler les chatouillements pmlon(;és et les pcrséi'utions *î com- Uanes dans Ici jeus et les querelles de l'enfance. A cet les moindres dcinélés coodaisent aux roies de fait; ] idée de la bienséance n'est pas eocore asset forte pour les réprimer; mais la léf^cretc et la pitié naturelles à la pre* mère jeunesse em(.échenl de let pousser jusqu'à un point danf^ereux, et U réflexion ne leur donne pai encore ce goût amer qu'un mélange d'idées accesaoires leur hiit coq* tracter dans la mainrilc de lu rie.

s Dire à quelqu'un qu'il est un pmdani, re n'est lui reprocher aucun fait en particulier, mais c'est l'accuser en général de cette sorte ue conduite qui mène un hooiir à SC faire pendre. — Il hiul bien distinguer ces paroles outrageantes de la diffamatioa spéciale, de celle qui a nn objet porticalier. Celle-ci peut être réfutée ; elle donne Uett

Les outrages en paroles n’ont pas tout-à-fai( le même caractère. Ce ii’est qu’une espece de diffamation vagtic, un emploi de termes injurieux dont la signification n'est point déterminée, et varie beaucoup, selon l’état des personnes *• Ce qu’on témoigne par ces injures à la partie lésée, c’est qu’on la croit dqpie du mépris public, sans articuler à quel titre. !.« mal probable qui peut en résulter, c’est le renouvellement de reproches pareils. On peuteraindre aussi qu'une profession de mépris, faite publiquement, n'invite les autres hommes à s’y joindre. C’est là en effet une invitation à laquelle ils se rendent volontiers. L’orgueil de censurer , de s’élever aux dépens d'autrui, l’entraînement de l'imitation, le penchant à croire toutes les assertions fortes, donnent du poids à ces sortes d'injures. Mais il paraît qu’elles doivent principalement leur gravité à 1 oiihli où les lois les ont laissées, et à 1 usage des duels, remède sulisidiaire par où la sanction populaire a voulu suppléer au silence des lois.

Il n’est pas étonnant que les législateurs, craignant de donner trop d'importance à des bagatelles, aient laissé dans un abandon presque universel cette partie de la sûreté. Le mal physique, mesure assez naturelle de l’importance d’un délit, était presque nul ; et les suites éloi|pices ont échappé à rincxpcrience de ceux qui ont fondé les lois.

Le duel s'est offert pour combler cette lacune. Ce n’estpas ici Iclieii d’en rechercher l'origine et d'examiner les variations et tes bizarreries apparentes de cet usage K 11 suffit que le duel existe, que dans le fait il s’applique en forme de remède et serve de frein à rénormité du désordre qui résulterait sans cela de la négligence des lois.

<^t usage une fois établi, en voici les conséquences directes.

Le premier effet du duel est de faire cesser en grande partie le mal du <lélit, c'est-à-dirc la honte qui résultait de l’insulte. L’offensé n’est

lus dans cette misérable condition où sa fai-

Icsse l’exposait aux outrages d'un insolent et au mépris de tous. 11 s'est uélivré d'un état de

à U utUfsetion attnUtoIre ; les paroles ontrageantes , êlant vagues, ne Uiueut pat la même pri»e.

i Plusieurs cirironslaocci ont concouru à établir le duel dans l'dge de U chevalerie. Les tournoi*, rombals siogul:ers, formés par U r;loirc, destiné* à de* jeus, Bmenatent naturellement des défis d'honneur. L'idée d une providence particulière, émanée du christianisme, conduisait à interroger de cette manière U justice divine et à lui rcmctiro la dérision des querelles.

Cependant on trouve, bien avant l'âge du christianisme, le duel établi en Espagne comme moren juridique. C« passage de Tite-Livc ne peut laisser aucun doute : ^iir- (ùtm tiquas diipiUanHo rontrxnffrsias finire nequj'ernnt aut nolufmnl , porto it%tersr , ut victortm rw jeqiiieîr#i.T, /erro liecreverurtl. Quum %>erbis disceptare Scipio vellft , ac sedart iras, ne^tum id ambo di'rere contmMnf'bKJ coqn/ilir, nee alium deorum hominumve , qwim jlfarteos se yitdi'ceiN, hakitHrot esse. Lib. zxviii, $ al.

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crainte continneUe. La tache mie l’affront avait imprimée à K>n honneur est effacée ; et même, si l’appel a immédiatement suivi l'insulte, celte tache n’a fait aucune impression, elle n’a pas eu le temps de se fixer; car le déshonneur n est pas à recevoir une insulte, niais à s’y soumettre.

Le second effet du duel est d'a(;ir en cjualité de peine , et de s’opposer à la reproduction de semblables délits. Chaque nouvel exemple est une promul{{ation des lois pénales de l'honneur, et rappelle qu’on ne saurait se permettre des proréués offensants sans s'exposer aux conséquences d'un combat privé, c'csuà-siire au dan- (;er de subir, selon l'événement du duel, ou différents degrés de peine&afHiclives, ou même la peine de mort. Ainsi l'homme courageux qui, dans le silence de la loi, s'expose lui-méme pour punir une insulte, coopère à la sûreté générale CD travaillant à la sienne propre.

Mais, considéré comme peine, le duel est extrêmement défectueux.

I . Ce n’est pas un moyen ipii puisse servir à tout le monde. 1 1 y a des classes nombreuses qni ne sauraient participer à la protection qu'il accorde , rotntnc les femmes , les enfants , les vieillards, les malades, et ceux qui, par défaut de courage , ne saiimient se résoudre à se racheter de la boute au prix d'un si grand danger. D'ailleurs, par une bizarrerie de cepoinid'bonneur, digne de sa naissance féodale, les classes supérieures n’avaient point admis les subalternes à l'égalitédu duel : le paysan, outragé par legcntilhoniine, n’en obtiendrait pas cette satisfaction. L’iiisulle dans ce cas peut avoir des effets moins graves, mais c'est encore une insulte et un mal sans remède. Sous tous ces rapports, le duel, considéré en qualité de peine, se trouve inefjxvace.

a. Ce n’est pas meme toujours une peine, parce que l'opinion lui attache une récompense qui peut paraître à bien des yeux supérieure à tous ses dangers. Cette récompense, c'est l’honneur attache à la jireuve du courage, honneur qui a en souvent plus d'attrait pour porter au duel, que ses inconvénients n’ont eu de force pour en détourner. Il fut un temps où il entrait dans le caractère d’un galant homme de s'élrc battu an moins une fois. Un coup d’œil, une ina ttention , une préférence , un soup^’on de rivalité, tout suffisait à des hommes qui ne demandaient qu’un prétexte , et sc trouvaient payés mille fois des périls qu’ils avaient courus en obtenant les applaudissements des deux sexes, à qui , par des raisons différentes, la bravoure en impose également. Sous ce rapport, la peine, amalgamée avec la ré>compense , n’a plus son vrai caractère pénal , et d’une autre mauière devient encore inefficace.

* Le JsmmU remporte k eH é^ard sor Tliomme d'hoanenr de lEarope moderne. L’Earopéen , pour la chance de t«er MD adverseire, lui doaae ose chance récipro^e et

3. Le duel , considéré comme peine , est encore défectueux par son excès, ou selon l’expression propre, qui sera expliquée ailleurs, c’est une peine trop dispendieuse : il est vrai qu'elle est souvent nulle, mais elle peut être capitale. Entre ces extrêmes du tout au rien, on est exposé à tous les degrés intermédiaires, blessures, cicatrices, mutilations, membres estropiés ou perdus. Il est clair que si l’on avait à choisir pour la satisfaction des délits de ce genre , on donnerait la préférence à une peine moins incertaine, moins hasardeuse, qui ne pût pas aller jusqu’à la mort, ni être tout-à-fait nulle.

11 y a de plus nne singularité dans cette justice pénale qui n'appartient qu’au duel : coûteuse à l'agresseur, elle ne l'est pas moins à la artie h^ée '.L’offensé ne peut reclamer le droit e punir l’offenseur qu’en s’exposant lui-même à la peine qu’il lui prépare, et même avec un désavantage manifeste, car la chance est natnrelleincnt en faveur de celui qui a pu choisir son homme avant de s’exposer. Ainai cette peino est tout à-la-fois dispendieuse et mal fondée.

4. Un autre inconvénient particulier de cetto jurisprudence du duel, c’est d’aggraver le mal du délit même, toute.s les fois que la vengeance n’est pas rétdamée , à moins d’une impossibilité reconnue. L’offensé refuse-t-U d'y recourir : le voilà forcé de déceler deux vices capitaux, défaut de courage et défaut d’honneur, défaut de cette vertu qtii protège la société et sans laquelle elle ne peut se maintenir, et defaut de sensibilité à l'amour de la réjiutation , l’une desgrandes bases de la morale. L’offensé se trouve donc, par la loi du duel, dans une situation pire que si elle n’existait pas; parce qu’il refuse ce triste rcmè<le, il se change pour lui en poison.

5. Si dans certains cas le duel, en qualité do peine, n'est pas aussi inefficace qu’il parait devoir l'être, ce u’est qu’autant qu’un innocent s’expose à une peine qui par conséquent est mal fondée. Tels sont les ras des personnes qui, à raison de quelque infirmité attachée au sexe, à l'âge ou à l'état de la santé, ne peuvent pas employer ce moyen de défense. Elles n’ont <le ressource, dans cet état de faiblcs.se individuelle, qu’autant que le hasard leur accorde un protecteur qui a en niéioc temps le pouvoir et la volonté de payer de.sa personne et de combattro à leur place. C est ainsi qu’un époux, un am.'mt un frère peuvent prendre sur eux l’injure faite à une femme, à une maîtresse, à une sœur : et dans ce cas, si le duel devient efficace comme protection, ce n'est qu’en compromettant la sûreté d'un tiers qui se trouve chargé d’une querelle pour un fait étranger à sa personne, et sur lequel il n'a pu exercer aucune influence.

êgils. Le Japonais, pour U chance de porter le sien â sc fendre le ventre, commenoe par loi en donner rcxcznpic.

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