I. Baisons justijîcatiues
Premier avantage de la pn!>Ücité : Contenir les membres de rassemblée dans leur devoir.
Plus Tcxcrcice du pouvoir politique est exposé à un grand nombre de tentations, plus il faut donner à ceux qui en sont chargés de puissants motifs pour y ré.si.sCcr. Mais il n’en est point de plus consLint et de plus universel que la surveillance du public. Le corps du public compose un tribunal, et un tribunal nui vaut mieux que tou.s les tribunaux ensemble. On peut afTecter de braver scs arrêts, les représenter comme des opinions flottantes et divergentes qui se détruisent les unes le.s autres: mais chacun sent que ce tribunal, qnoiqiie susceptible d’erreur, est incorruptible ; qu il tend sans cesse à s’éclairer, qu'il renferme toute la sagesse et toute la justice d'une nation, qu'il décide toujours de la destinée des hommes publics, et <pc les peines qu'il prononce sont inévitables. Ceux qui se plaignent de scs jugements ne font fpi'en appeler à lui - même ; et l’homme vertueux, en résistant à l’opinion du jour, en
s’élevant au-dessus d’une clameur gt^néralc, compte et pèse en secret les suftrages de ceux cpii lui ressemblent.
S'il était possible de SC soustraire à ce tribunal, quel est celui qui pourrait le vouloir ? Ce n'est pas, sans doute, l'homme de bien ni l'homme éclairé, puisqu'à la longue Us n’ont rien à en craindre , et qu'ils ont tout à en espérer. Les ennemis de la publicité peuvent se ranger en trois classes : le malfaiteur qtii voudrait se dérober aux regards de sonjiigejle despote qtii cherche à étouffer l'opinion pubUque, dont il craint d'entendre la voix; rhoinine timide ou in<lulcnt qui accuse Tincapacilé générale pour voiler la sienne.
On dira peut-être qu’une assemblée, surtout si elle est nombreuse, forme un public intérieur, qui se sert de frein à lui-même. Je réponds <|u’une assemblée , quelque nombreu.se qii’ellü soit, ne le sera jamais assez j>our remplacer à cet égard le vcrilahie puldic. Elle sera toujours divisée en deux partis ipii n’ont point, l'un par rapport à l'autre, les qualités mk:essairc.s pour bien remplir la fonction de juges. L’impartialité leur tnancpic. Quelle que soit la coiidnitc d'un individu, il sera prc.sque toujours assuré du suffrage des uns et de la contradiction des autres. La censure interne ne suHirajamais pour assurer la probité, .sans le secours de la censure externe. On craint j)cu les reproches de scs ami.H ; «m <levient presque iiiseii.siblc à ceux de ses ennemis. 1/csprit de parti, renfermé dans une petite enceinte, dénature également le blâme et la louange.
Sc€H)nd avanta(;c de la publicité : Assurer la confiance du juntple, ci son assctilimeni aux mesures léfislutives.
DE LA PUni.ICtTK.
Le soupçon est toujours errant autour du mystère. Il croît voir un crime où il voit une affectation de secret, et il sc trompe rarement ; car pourquoi se cacher, si Ton ne craint pas d’ètre vu ? Autant il importe à l'improbitc de s’entourer de ténèbres, autant il importe à l'innocence de marcher au (jrand jour, de peur d'étre prise pour son adversaire. Une vérité si saillante se présente d’elle-méme à l'esprit du peuple; si le bon sens ne la su^{;crait pas, la malifpiicé suffirait pour la mettre en vof;uc. Le meilleur projet, prépar*' dans les ténèbres, excitera , dans certaines circonstances , plus d’épouvante que le plus mauvais sous les auspices de la publicité.
Mais dans une politique ouverte et franche , quelle eoiiHance et quelle sûreté , je ne dis pas pour le peuple , mais pour les administrateurs eiix-mémes ! Mettez-vous dans l’impossibilité de rien faire à l’insu de la nation ; prouvez-lui ue vous ne pouvez ni la tromper ni la surprenre ; vous enlevez au mécontentement toutes les armes qu'il aurait pu tourner contre vous. Le public vous rend avec usure la confiance que vous lui tcmoip,ncz. l.a calomnie perd sa force; ses couleuvres se nourris.sent de venin dans les cavernes, l'éclat du jour leur est mortel.
Qu'une politique secrète s'épar^pie quelquefois des inconvénients , c'est ce que je ne tends pas nier ; mais je ne doute pas qn à la loii(pie, elle n’en crée plus qu'elle n'en sauve; et que de deux {gouvernements qui marchent, l'un par le secret, l'autre par la publicité, le dernier n'ait une force , une hariliesse et une réputation qui le rendront supérieur à toutes les dissimulations de l'autre.
Considérez en particulier combien les délibérations publiques sur les luis , les mesures , les impôts, la conduite des hommes d’état, doivent opérer sur l’esprit {général d'une nation , en faveur de son gouvernement. Les objections ont été réfutées, les fausses rumeurs confondues : la nécessité des sacrifices qu'on exi^^c du peuple a été mise dans tout son jour. L'onpotitioD avec tous ses efforts , loin de nuire à Vautorité , la sert essentiellement ; et c’est dans ce sens qu'on peut bien dire que ce qui résiste ap^ paie : car l administration est beaucoup plus assurée du succès (général d'une mesure et de l'approbation puUicpie, après que les deux partis se sont livrés un combat qui a eu pour témoin la nation entière.
Chez un peuple qui aura eu long-temps des assemblées publiques, l'esprit général sera monté sur un ton plus haut ; les idées saines seront plus communes; les préjugés nuisibles, combattus publiquement, non par des rhéteurs, mais par des hommes détat, auront moioH d’empire. La multitude même sera plus en garde contre la cbarlalanerie des démago-
gués et les illusions des imposteurs. On aura plus d'estime pour les grands talents, et les frivolités du bel esprit .sernntmieiix réduites à leur juste valeur. Une habitude de raison et de discussion aura pénétré dans toutes les classes de la société. T^spassions, accoutumées à une lutte publique , auront appris à se ménager réciproquement; elles auront perdu cette sensibilité morbide qni, chez les peuples sans liberté et sans expérience , les rend le jouet de toutes les alarmes et de tous les soupçons. Dans les circonstance.s mêmes où le mécontentement se manifeste avec le plus d'éclat, ces signes d’inquiétude ne sont point des présages de révolte. La nation sc repose sur de.s hommes de oonfiaiicu qu'une longue habitude lui a fait connaître ; et 1 op|>osiiion légale à toute mesure impopulaire, prévient jusqu’à l'idée d'une résistance illégitime. Si même le vœu public échoue contre un parti trop ptiissant, on sait que la cause n'est pas jugée sans appel ; on ne se décourage point, parce qu'ou peut mesurer ses progrès ; et la patience persévérante devient une des vertus des pays libres.
L’ordre même qtii règne dans les discussions d'une assemblée politi<p)e forme, par imitation , l'esprit national. Cet ordre se reproduit'jusque dans les clubs, dans les groupes, dans les assemblées inférieures, où le peuple sc plaît à retrouver la régularité dont il a pris l'idée dan.s son grand modèle. Combien de fois n*a-t-on pas vu à Londres, dans reffcrvcscence d'un tumulte, des orateurs connus obtenir la même attention que dans le parlement! la multitude sc ranger autour d’eux , les écouter en silence , et procéder avec un degré de modération que l'on ne conçoit pas même dans ces états despotiques où la populace, arrogante et timide tourà-tour, est également méprisable dans scs emportements et ses soumissions ! Cependant le régime de la publicité, très-imparfait encore et nouvellement toléré , sans être établi par les lois , n'a pas eu le temps de produire tous les bons effets qui en doivent naître. Aussi a-t-on vu des soulèvements qui n'avaientd’autre cause que la précipitation avec laquelle on avait agi, sans prendre la précaution d’éclairer le peuple *.
Autant il importe aux gouvernés Je connaître la conduite des gouvernants, autant il importe aux seconds de connaître les véritables vœux des premiers. Sous le régime de la publicité , rien de plus facile. On met le public en état d c former une opinion éclairée , et te cours de cette opinion se marque aisément. Sous le régime contraire, que peut-on savoir avec certiluilc ? I.Æ public va toujours son train, parlant et jugeant de tout; mais il juge sans avoir les pièces du procès, il juge même sur des pièces faussci ; son opinion n’étant point fondée sur la connaissance des faits , est toute différente de ce qu'elle
• Par exemple en 1780, dans rafTaire des catboliqiiet.
aurait cté si elle aralt eu la v^rit^ pour base. Et il ne faut pas croire que le (gouvernement paisse dissiper à son (^*0 des erreurs qu'il lut eût ^t^acile de prévenir ; un éclaircissement tardif ne répare pas toujours le mal d'une première impression erronée. I>e peuple, sur le peu qui transpire d'un projet , aura conçu des appréhensions sinistres. Nous les supposons mal fondées; mais n'importe, il s’abrite, il murmure, les alarmes se propa(*cnt, la résistance se pré-
Î>are. L'administration n’aura-l-elle mi'à parer, n'aura-t-elle qu’à faire connaître la vérité pour chan^^er cette disposition de res||>nt pu-< blic? Non, sans doute : la confiance n est que l'œuvre du temps.I^s imputations odieuses subsistent, les éclaircissements qu'on ne donne que par nécessité passent pour un aveu de faiblesse. Ainsi le bien meme échoue quand il est mal entrepris, et qu'on a heurté les inclinations du peuple. L'histoire de Joseph II est riche en exemples de ce (*enre de fautes.
Troisième avantage de la publicité : Manager AUX électeurs la faculté dafir avec connaissance de cause.
A quoi sert de renouveler les assemblées, si le peuple est toujours forcé de choisir entre des hommes qu'il n’a pas eu les moyens de ju(^r?
Dérober au public 1a conduite de scs mandataires, c'est ajouter l'inconséquence à la prévarication, c'est dire aux commettants : « Vous élirez ou vous rejetterez tels ou tels de vos députés, sans savoir pourquoi.il vous est défendu d'agir par raison ; vous n’aurez d’autre fpiidc , dans l’exercice du plus grand de vos pouvoirs , que le hasard ou le caprice. »
Quatrième avantage de la publicité : Ménager à Cassemblée la faculté dt profiter des lumières du public.
Ln peuple trop nombreux pour agir par lulmeme , est sans doute forcé de remettre ses pouvoirs n des députés ; mais cette assenddée aurn-t-cllc en concentration tonte l'intelligence nationale? Elst-il même possible que ces élus soient, à tons égards, les plus éclaires, les plus capables, les plus sages de la nation ; qu’ils possèdent à eux seuls tontes les connaissances générales et locales que requiert la fonction de faire des lois? Ce prodige d’élection est une chimère. Dans des temps paisibles, l'opulence et un rang distin{p]o seront toujours les circonstances les plus propres à concilier les suffrages du grand nombre. I^s hommes qui, par état, cuUÎTeiit leur intelligence, ont rarement les moyeu» d'entrer dans la carrière politique. Locke, Newton, Hume, Adaui Smiüi, et beaucoup d'antres hommes de génie, n'ont point eu de siège ilans le parlement. I/Cs idées les plus .salutaires sont souvent venues d'individus isolés. Le plan qui a signalé l’administration de
M. Pitt, le fonds d'amortissement était, comme on sait, le fhiit des calculs du docteur Price , (pli n'aurait peut-être jamais eu le loisir de se livrer à de telles recherches, s'il en eût été diatrait par des occupations politiques. Le seul homme qui eût, dès l'origine de la querelle avec les colonies de l’Amérique, des idées saines, et qui eût épargné une guerre à la nation , s’il eût été écouté, c’était un ecclésiastique, exclus, par son état, de la représentation nationale Mais, sans entrer dans les détails, il est aisé de sentir combien la publicité est uii moyen sûr pour recueillir toutes les lumières d’une nation , et par conséquent pour faire éclore des pensées utiles.
On croira peut-être (pie je m'écarte du sérieux de ce sujet, si je mets en ligne de compte, parmi les avantages de la publicité, l’omusemenf qui en résulte^ je dis l’amusement en luimôme, séparé de l’instruction, quoique, dans le fait, un ne puisse pas l'en séparer.
Mais celui qui regardtrrait cette considération comme frivole, raisonnerait très-mal. Ce qu'on appelle utile est ce qui promet un bien. L'amusement est un bien tout réalisé : et ce (venre de plaisir, en particulier, me parait sufhsaiiC à lui seul pour élever le bonheur de la nation (jui en jouit fort au-dessus de celui des nations qui ne le connaissent pas.
Les Mémoires sont une des parties les pins agréables de la littérature française, et il est peu de livres pins généralement rechercb(Ss : mais les mémoires ne paraissent que long-temps après les (hrénements, et ne sont pas entre les mains de tout le monde, l^s journaux anglais sont de vrais mémoires, publiés au moment même où les événements se passent, où l'on trouve toutes les discussions parlementaires, tout ce (pii concerne les acteurs placés sur le théâtre politique, tous les faits librement exposes et les opinions librement débattues. Je ne sais quel empereur avait proposé un prix pour l’inventeur d’un nouveau plaisir. Personne ne l'a mieux mérité (|Uc celui qui mit le premier sous les yeux du public les transactions d’une assemblée législative *.