IV. Excellence impraticable
Dire (JH une chose est trop bonne pour être pra^ ticablcy c’est employer une expression qui semble contradictoire ; et toutefois il y a un cas où elle est très-juste, lorsque le plan proposé, bon en lui-même, ne peut s’accomplir que par le sacrifice volontaire des intérêts d’un individu ou d'une classe d’individus, sans leur présenter aucun motif proportionnel pour les y déterminer. Si le dévouement en question n’était attendu que de la partd’mi seul ou d’un très-petit nombre, le succès du plan ne serait pas hors de la sphère des possibilités morales : une disposition de cette nature , toute rare qu'elle est, n’est point sans exemple. Les sentiments relimeux , le patriotisme, la bienveillance, le désir dc{*lnire, une ambition secrète, peuvent produire et ont produit souvent cette espèce de miracle, ces traits d’héroïsme dans lesquels la nature humaine se montre sous son plus beau point de vue. Mais ce sublime moral n'appartient <pi'à des âmes d'élite, ou n’est qu’un élan passa(*cr dont toutes les passions vives sont ca-
pables. Quand il s’a(pt d'une multitnde d'hommes pris au hasard , ou d’an corps politique, celui qui compterait sur un tel sacrifice habituel, (lofincrait précisément dans les illusions de l'utopie.
Dans ce r.is , dire qu’un plan est trop bon on trop beau pour être praticable , ce n’est pointdire une cnosecontradictoire: l’objection ne porte que sur rinsufb.sanrc des nuitifsoti des moyens. « Votre plan présente d'heureux ré- » sultats, mais son succès suppose de la part » des hommes un renoncement à eux-mêmes ■ que vous n’avez pas droit d’espérer. ■
Ce n'est pas dans ce sens raisonnable que cette phrase est {généralement entendue par ceux qui s’en servent. Qu'un plan contraire à leurs intérêts leur déplaise par sa bonté roétne, ce qu’ils crai{»ncnt le plus, c’est qu’on l’examine ; et ne pouvant pas l’attaquer par des objections directes, ils cherchent insidieusement à en faire un objet de mépris; ils veulent le perdre par une louan{*c qui le tourne en ridicule; ils le représentent comme inexécutable, par la peur qu’ils ont de le voir exécuté.
Voyez avec quelle complaisance iin politique superficiel, un homme qui aura vieilli dans la routine des bureaux, ou quiest{;nuTemc secrètement par quelque intérêt séducteur, répète sans cesse quelques observations triviales sur des projets dont on avaitconçu de{*randes espérances et tpii n’ont point réussi! Cet exorde adroit n'a pour but que de vous mettre en défiance contre toute espèce de plan qtti porte an caractère de {grandeur on d’utilité extraordinaire. L’attaquer , ce serait provoquer l’examen elle scrv'ir. Le chef-d’onuvreest ueré*conduire tout doucement, de l'écarter sans appel , et de tourner en préju{^é contre une mesure le mérite apparent qui plaide en sa faveur.
M J’en conviens : au premier coup d’œil, tout cela est plausible; et si vous n’étiez sur vos {gardes, vous seriez tenté de vous enfoncer dans ces recherches : mais an fond, il n’y a rien U de pr.tticabie. Ce sont de creuses spéculations ; épar{piez-vous la peine de les approfondir : ce serait du travail en pnre perte. »
Il y a un rire sardonique, une {primace particulière composée d’un triomphe malicieux et d’un pressentiment timide, qui s’empreint sur la physionomie des ennemis delà raison, des défenseurs intéressés des abus. Ils affectent souvent une sécurité qti'ils n’ont nas. Ils veulent jouer le mépris, mais leur déuain s’exprime avec colère , et leur ironie est le prélude de l’emportement. T.orsqne Millon nous montrait ses an(;cs dc^radés au milieu de leurs disputes théolo{^iques, il aurait pu leur donner l'invention de ce sophisme et les peindre avec ce sourire amer et convulsif. Cette haine profonde du bien n’appai tient qu’à un petit nombre d’ames
* Voyci Théorie de$ peines et ttef récompensf s.
SOPHISMES DES ANTI-PEIfSBX'RS.
fortes et dépravées : on les tourmente en les «k;lairant. Le supplice qu'on a souhaité aux tyrans se réalise pour eux.
Viflutem viJeanI , inubeaamtqoe reUcU.
Pour bien employer ce sophisme , il faut savoir en varier l'expression , selon l’espèce d'hommes avec lesquels on a affaire; raccompagner ou d'un air de triomphe social ou d’un ton d’hypocrite lamentation.
il y a des prophéties qtii ont pour objet de contribuer à leur propre accomplissement : ce sophisme renferme une prophétie de ce genre. N’avex-vous point d’objection solide? celle-ci est une dernière ressource. Quel dommage qu'un si beau plan soit impraticable ! vous gagnez scs partisans mêmes, vous vous rangez k eux pour les attirera vous. C’estle langage d’un fourbe qui vous abandonne son incillciir ami, fci^piaut qu'il n'y a aucun moyen de le défendre.
On n'usera pas dire dans un discours sérieux, au milieu d’une assemblée politique, que c’est un mal d'aspirer au bien; mais on tâchera de jeter de la défaveur sur toutes les idées de perfection et d'excellence. On représentera ceux qui veulent élever les hommes à un plus haut degré de bonheur, comme des esprits dangereux qui ne teudentqu’à répandre Viiiquiétude dans les classes inféritMircs de la société, et à leur inspirer le dégoût de leur situation. On ira jusqu’à dire que la doctrine de la perfectibilité a préparé le règne de l'anarchie , et qu’aspirer à l’excellence, c’est aspirer au bouleversement général.
Que répondre à ce&ennemis dumieux? Si on traduit littéralement leur pensée, elle revient à ceci : « misère humaine est un spe<!tacle qui me plaît; je ne veux pas qu'on me prive de la moindre partie de la jouissance que j'en retire. Amant de retranché aux peines des autres, autant d'ôté à mes plaisirs. ■
Four être conséquent, rciinemi du mieux doit se déclarer contre tout ce qui peut ajouter à la prospérité de son pays ; il doit voter uniformément contre les nouvelles routes, les nou-
veaux canaux, les nouveaux brevets d’invention; il doit arrêter, autant qu’il lui est possible, tous les progrès des sciences, tous ceux de l'agriciilturc et des manufactures.
Mais non : le mieux que ces horomes-là baissent est celui qui s'applique aux lois, celui qui a pour objet de diminuer des abus doutils profitent, celui qui tend à augmenter les lumières publiques, et à rendre le peuple plus respectable à ses chefs.
Si vous disiez à cet homme qui se prétend chrétien , que le fondateur de sa religion n’a passculemcntcru à la perfectibilité de la nature humaine, mais qu’il a fait un devoir positif d’aspirer à la perfection, et à la perfection la plus éminente, vous pourriez peut-être, pour un moment, le réduire au silence ; mais vous ne le changeriez pas : un mort ressuscité ne pourrait pas le convaincre.
Les sophismes c|ue j’ai combattus dans cet article ont un attrait particulier pour trois classes d’hommes : i* Les gens frivoles et paresseux d’esprit qui ont accpiis une place dans un corps politique comme une propriété personnelle, et qui la considèrent comme une décoration plutôt quccommc un office laborieux, a” I-ies ignorants: je n'entends pas par-là des hommes d'uiie ignorance absolue, mais ceux qui n'ont pas une instruction appropriée aux affaires politiques et législatives. Incapables de juger d'une question d’après son mérite, ils se saisissent avidement de ces objections qui les dispensent de l’examen , et dont ils font la sauvegarde de leur réputation. 3" Les hommes stupides qui ontpeutétre lu, étudié, iv;mpU leur uUe de fatras, mais qui, n'ayant jamais pu parvenir à se faire des idées claires , regardent leur entendement comme la mesure de reiitendement humain , et rejettent tout ce qui n'entre pas dans la sphère de leurs idées.
Voilà les ennemis naturels de la pensée. Il faut se venger de relui qui veut troubler leur honorable inertie et la douce sécurité de l'ignorance. En le renvoyant dans la hante rt'gion des chimères, ils ont la satisfaction de tourner en dérision sa supériorité même.
i.’onsTACLE i-nis roun la calse.