IV. Des termes imposteurs
Tout cc f{uc nous avons dit du sophisme précédent s'applicjue éfralemeut àcelui»<'i ;c'est qu'ii en difFèrc très-peu. La seule difTérence est (|u’il s'applirpie à des cas où Tobjet, sous 8rm vrai nom, serait clairement injustiHable. Il faut donc avoir recours, pour le justifier, à (|ueinne terme (bn^eptif d'une si(TniHcation plus etemine et qui embrasse d'autres objets que le public est disposé à approuver.
Avec cet artifice, au lieu d’exciter ledéf^oùt et raversion par l'einploi du root propre, vous pars'cnez k vous faire écouter sans répti|piancc et à envelopper le mal avec le bien.
Le mot persécution n’est pas dans le dictionnaire des persécuteurs. Us ne parient que de zèle pour la reli{;ion, — Lorsque l’abbé Terray faisait une banqueroute aux créanciers publics, il lui donnait le nom de retenue.
Dans l’emploi de ce sophisme, il y a deux objets à considérer : i* Un fait, une circonstance qui, vue dans son état naturel et dési{piée par son vrai nom, serait peu honorable ou peu a{vréable et qu’on a besoin de couvrir ou tle dépuiser. (^Hes tegenda.)
a” La dénomination particulière à laquelle on a recours pour servir de voile ou d’enveloppe à l'idée qui déplaît, ou mémo pour lui concilier quelque faveur à l'aide d’un heureux accessoire'* (Tegumen.)
Si le terme apologétique est heureusement choisi, tous ceux qui, par intérêt ou par pré-
I Prenon* an exemple familier. Le terme galanterie nC plis en deux sens. Dans l'an, U exprime U disposition da sexe le plus fort à iêinoi(;nfr en tonte oerasion, lu plus bible, CCS c(;ard«, cette affection , cette déférence, qui forment le caraetére distinriîf de L cisiliMiîun et son plus beau titre de sapériorité sur bi vie i«iiivaf;e.
Dans l'aulre sens, il est svnonymc d'<i4Mftèrr . mets non pas tcilrnirnt synonyme qu'il n'y ajoute unr Idée aoi cssoire. Ce terme, employé souvcul dans un sens où II ciiiporle ap-
Frobalion , eu coii-senre une teinte flatteuse qui adoucit idée que presenterait le mol propre.
Mais qu'on prenne l'iiomnic le moins scrupuleux nu même le plus glorieux de cc qu'il envisage comme les liiompbes
ju(ié, pensent favorablement de l’ol)jet que vous défendez, approuveront, à la faveur de l’cquivoqne, ce qui est justifiable et cc qui ne l’e^t pas. 11 est \Tai que si on les presse vivement, si on établit clairement la distinction qui sépare le vrai du faux , si on leur ôte , en uu mot, le 8ubterfu{;c, et que le voile soitdéchiré, ils peuvent se trouver dans la nécessité de limiter leur approbation à la partie louable , et d’abandonner ce qui ne l’est pas.
Mais aussi lon(v-tcmps que la distinction n’est pas mise en évidence, il existe un prétexte pour donner à l’objet en question un sufTra(^ qu’on n’oserait pas hasarder si la Iqpie de démarcation entre le mal et le bien était clairement tracée.
Appliquons ceci à un des termes les plus communs et les plus équivoques dans la lan(jue politique.
Exemple : Jnfiucnce du gouvernement*
\JinJluimce du gouvernement est un de ces terme.s ambi^^us qui fournissent une (p'ande matière aux débats, soit pour l’attaque, soit pour la défense. Sous le nom de corrupHon , peu oseraient la justifier ouvertement et sans réserve : mais aussi loni^-temps q[u’on se sert du terme (;énéri<jue d’ù^uencc, il n’est pas un être pensant qui voulût prononcer à cet é(;ard une condamnation absolue.
Le mot inJUience y relativement au (gouvernement, c’est-à-dire au roi et à ses ministres,
de ton mérite, il se gardera soigneusement de les déxl(^rr p*r de* tennes auxquels ses auditeurs atlarhent uo sens de réprobation. Pour ménager le sentiment moral et les bienséances du langage , il cherche une expression détoaroce qai , loin de rap}>eler iin acte défendu, présente an rontraire des associations avec des qualités aimables r( Inril- Lmtes. Le dictionnaire du héros aevient celui de l'homme à bonnes fortunes.
Il y a plus. Il attend les mêmes cganls de tout le monde. Parlet-lui de ses adultères, il pourra se croire ii»alté. Mais si vous lui parler de ses galanteries ou de scs succès , il n'y verra qu'un romplitncMtl tK’s- flatteur.
SOPHISMES DES TERMES AMBIGUS
renferme deux especes trinfluence ; l’iinc , qu’on ne peut cuiidaimicr sans condamner en même temps toute forme de {*ouvenicmcnt monarchique, et que par conséquent un ne peut vouloir détruire qu'en voulant détniire la monarchie; l’autre, qu'on peut condamner et qu'on peut aspirer à supprimer sans avoir la moindre pensée de condamner le gouvernement monar* chique, ou de lui porter atteinte.
Injiaeuce de uoconl^ sur volonté; injîuence tT enUniiement sur entendement y voilà la distinction radicale, la ligne démarcative entre ce qui est en ce genre injustifiable y ou justifiable y utile ou nuisible.
L’influence d'entendement sur entendement est une influence à laquelle il ne faut donner aucune gène , qu’il laut laisser régner dans toute son étendue et dans tous les cas , et de la part de tous et envers tous : à plus forte raison de la part du gouvernement par rapport au peuple et aux représentants du peuple.
Ce n'est pas à dire que cette influence soit toujours salutaire : elle peut produire de mauvais efifels et dans tous les cas et dans tous les degrés imaginables ; mais ôter, cette influence , il est impossible de produire aucun bien ; laissezla subsister avec une liberté entière, le remède est toujours à coté du mal.
L’influence d’entendement sur entendement n’est, en un mot, autre chose que l'influence de la raison humaine : guide qui peut , comme Cous les guides , manquer sa route par erreur , ou égarer frauduleusement, mais guide unique et nécessaire , auquel on ne peut rien substituer.
L'exercice du pouvoir executif suppose nécessairement l’influence de volonté sur volunié; car, sans cela, le mut autorité n’aurait aucun sens, et c’est là précisément ce qui distingue un ordre d'avec un simple conseil : un conseil opère par l’influence d’entendement sur entendement : un ordre, par l’influence de vuloulc sur volonté.
Jusque-là, et tant que cette influence ne s’exerce que sur les personnes qui doivent y être soumises , elle ne peut être exposée à aucune objection raisonnable : elle est légitime, ou le mot légitime doit être effacé du dictionnaire.
Mais dans un état libre, par exemple, dans la constitution britannique, quand cette influence s'applique, soit à des membres du parlement, soit à leurs électeurs, peut-elle être considérée comme légitime ?
Non, sans doute, disent ceux qui la condamnent; car à pi'oportion que celle influence est exercée et qu'elle est eflicacc , la volonté (pte professe riionime qui donne son vote n’est point en effet sa volonté, mais celle du gouvernement ; en sorte que si chaque membre du parlement; par exemple, était soumis à cette influcQcc, et soumis sans exception et sans ré-
serve, le gouvcniement ne serait plus une monarchie limitée, mais serait, dans le fait, une monarchie absolue : limitée seulement dans la forme, et même ne continuant à l'èirc qii'autant que le monarque le voudrait ainsi.
I.«s fonctions d’un membre du parlement peuvent se ran{*er sous trois classes : b'gislatives , judiciaires, iiiquisitives: les législatives en vertu desquelles chaque membre, s’il le veut, prend part à la confection d’une loi ; les judiciaires , qui sont presque exclusivement exercées par la chambre des pairs ; les inquisitives , qui ont lieu par une enquête sur des faits, pour servir de base , si le cas le reqxiiert, à quelque mesure législative ou judiciaire. C'est par une enquête qu'on procède, par exemple, pour avérer l'inconduite ou l’incapacité d’un grand ofHcier de la couronne, et pour demander au roi sa destitution.
Mais supposons le cas extrême qni a été décrit ci-des.tii.s, toutes ces fonctions sont également illusoires. Toute lui qui plait au gouvernement sera non-seulement présentée, mais acceptée: toute loi qni lui déplait ne sera pas même présentée. Aucun ju(>cmeut ne sera rendu que conformément à ses vœux. Chaque enquête qui lui convient se fera de suite : toute enquête qui ne lui convient pas sera supprimée : et, en particulier, quelles que soient les malversations des otbciersde la couronne, à moins que le roi n’y consente, il n'y aura plus d’apjiel au roi pour leur renvoi, c’est-à-dire qu’il n’y aura plus d'appel; car si le roi est mécontent d'eux, il les renverra de lui-inéme, et s’il ne l’est pas, toute plainte ne serait que du temps perdu.
Parvenue à ce point extrême que j’ai supposé, riuflueiice de la couronne serait universellement considérée comme une influence sinistre; il n’y a pas, peut-être, un seul individu qui usât ouvertement énoncer une opinion contraire.
Mais entre les membres du parlement, il en est plusieurs (et c'est un fait incontestable) sur qui cette influence est exercée : car, qu’elle produise son effet ou non, elle est toujours exercée sur celui qui possède une place lucrative qu’on peut lui ôter; disons mieux, elle s’exerce d’elle-mcme, et d’autant plus sûrement, qu’il n'est pas besoin , de la part du ministre, qu’il fasse un acte exprès, ou qu’il signifie une volonté à un individu placé dans de telles circonstances. Sa docilité est sous-entendüe; et le mécanisme est d’autant plus parfait, qu’il n’a pas besoin d'être remuiilé par une main étrangère.
Voici donc la grande question en dispute.
Selon les uns, de toute cette influence de volonté sur volonté exercée par le ministère sur lin membre du parlement, il n’y en a pas une seule particule de nécessaire, pas une d’utile, pas une qui ne soit pernicieuse ; et, en consc-
5a6 SOPHISMES DES TEHMES AMBIGUS.
quence, ïU la dcsi(p3eDt constamment sous le nom de corruption.
Il en est d’autres qui pensent , ou du moins qui soutiennent que cette influence, suit en totalité, soit en partie, n'est pas seulement innocente, mais qu'elle est utile, et non»seulement utile, mais ahsolumciit nécessaire pour maintenir la constitution dans un état de vi- Ipicur; et parmi les adhérents de cette dernière opinion, se trouvent naturellement tous ceux qui ont part aux avantages dont cette influence sc compose.
Voici donc l’usage et l’application de ce genre de sophisme.
Le mot corruption ayant un sens de bl.^mc, ne saurait être employé par ceux qui défendent la chose même sans leur donner un air do contradiction ou de paradoxe. Ainsi, pour ne pas choquer les sentiments reçus, il faut la désigner tout au moins par un terme neutre, et ce terme est itjiuence.
Kn efict, l'influence, prise en giméral et sans la distinction que nous avons faite, ne peut pas être condamnée d’une manière absolue. Celui qui veut défendre le tout ensemble, bon et mauvais, doit donc s’arrêter à ce terme commode , et Dc point sortir de ce rctrancbcmcBt.