‹ Œuvres de J. Bentham, jurisconsulte anglaisChapitre 481 sur 524 · PREMIÈRE CAUSE DES SOPHISMES. INTÉRÊT SÉDUCTEUR RECONNU POUR TEL · texte numérisé non relu

PREMIÈRE CAUSE DES SOPHISMES. INTÉRÊT SÉDUCTEUR RECONNU POUR TEL

PAR CELUI QUI s'y LIVRE.

Un homme public est continuellement soumi.s à l'influence de deux intérêts distincts, l'intérêt général et l’intérêt privé.

, L'int4Tct général est constitué par sa participation au bonheur de la communauté entière: l'intérêt privé, par la part qu’il a dans les avantages d'une fraction delà communauté. Cet intérêt privé peut aller en sc resserrant jusqu’à ii’ctrc que son intérêt personnel.

()r , dans un grand nombre de cas, ces deux intérêts ne sont pas seidement distincts, ils sont entièrement opposé.s ; au point que le même individu ne peut s’attacher à la poursuite de l'un (pt’eii faisant le sacrifice de l’autre.

Prenez pour exemple l’intérêt pécuniaire. I/homme public t{ui a entre ses mains la disposition du revenu de l'état, trouverait son it>térêt personnel à augmenter, autant que possible, le produit des impôts, et à le tourner à son avantage: l’intérêt général, au contraire, y compris le sien autant qu'il est uni à celui de la communauté, demande que les impôts soicut réduits à leur moindre terme , et que

leur admiui.strateur n’en puisse pas détourner la plus faible partie à son avantage personnel.

Prenez pour autre exemple ln;1poavoir.

L’homme pubUc, en tant que prince, ministre ou magistrat, trouverait son intérêt privé et personnel, à l'extension de su puissance, aux dépens de la liberté publique, jusqu'au point où toute résistance à son autorité serait impossible. L’inU'rêt général , au contraire, y compris celui des gouvernants eux-mémes, en tant qu’il est uni à celui de la coramunaulé, est de limiter le pouvoir le plus qu’il est possible, .sans nuire à son efficacité pour faire le bien, c'est-à-dire de réduire à son moindre terme le sacrifice de la liberté individuelle.

A considérer, non un certain moment de la vie d’un individu, mais sa totalité, on peut affirmer qu'il ii’est point d’homme qui, autant que la chose dépend de lui, ne sacrifie la part qu’il a dans l’intt'rêt général à son intérêt privé ou personnel. Tout ce que peut l'homme vertueux, l’homme attaché sincèrement au liien public, c’est de s’airaiiger de manière que son

c:\rsrs DES SOPIIISMEâ.

intérêt personnel soit <rarroivl avec l’int^TCt (P'iiéral, uu du moins aussi peu cuiilraire qu& possible.

Si c’est là un vrai sujet de plainte et de reprêt, si cet ascendant de l’intérêt privé sur l’intérêt public est uu mal, il n’en est pas moins importa rt de le connaître , puisqu’il e&isie , et que les lamentations des moralistes ne cbanpenl point la nature des elioses. Il importe surtout au législateur de ne pas se tromper sur la disposition naturelle du cœur hiiinaiit , de prendre ses mesures sur ce qui est, et de calculer la résistance qu’il doit vaincre.

Mais plus on se forme des notions justes à cet éparu, plus on est convaincu que cet ascendant de l'intérêt personnel sur un intérêt plus étendu , n’est point un sujet lépitiroe de plainte. Tout an contraire , car la conservation de chaque individu est attachée à ce sentiment de préférence qu’il se donne k soi-méme. nature a voulu que l’intérêt personnel fût notre premier répulateur. Cest lui qui veille à la st‘ircté de chacun en particulier : c’est lui qui fait aller de concert les besoins et les soins pour y ourvoir; c'est lui qui nous fait sortir de la épendance d'autrui, et qui exécute spontanément cette multitude infinie de mouvements nécessaires, qui cesseraient à l'instant, si ce ressort venait à s’arrêter.

Supposez, pour un moment, un ordre de choses contraire à celui qui existe , c’est-à-dire où chacun voulût préférer le public à soimême, la conséquence nécessaire conduit à un état aussi ridicule en idée, qu’il serait désastreux dans la réalité.

Ix! mal est que, dans plusieurs cas, rintérét personnel prévalant surViiitérêt péncral, proiluirait des effets nuisibles jusqu'à l’excès : c’est là ce qui nécessite rintcrvenlion du lépislateur. 11 crée, par l’application des peines et des récompenses, un intérêt factice qui l’emporte sur l’intérêt naturel.

Quelle est en effet la supposition de la loi? La loi suppose que, de la part des individus, il y a un intérêt personnel qui, mis en concurrence avec l’intérêt public , remj)orterait sur ce dernier, si on ne donnait à celui-ci l’appui de la force léf^ale.

Si on a(pssait d’après une supposition contraire à celle-là, quelle en serait la conséquence ? C’est que remploi des peines et des récompenses serait un moyen inutile et superflu, et qu’au lieu de lois appuyées sur une sanction pénale, de simples conseils, de simples recommandations , suffiraient toujours

fmur déterminer les hommes à obéir au lé^jisateur.

Il s’ensuit de là que dans toutes les circonstances où une classe d’hommes est intéressée à la création ou à la cnnserv*alion d’un système d'abus, qitcbpic ciiaiit qu’il soit, on peut prédire, sans crainte de sc tromper, que cette

classe d'hommes sera toujours portée à étcndi*o ce système et à le maintenir ; que ce sera le but constant de ses efforts , et que dans le choix des moyens on n’aura é{jard qu’au succès qu’iU pronicUent, sans aucun autre scrupule de sincérité ou de probité que ce qu’il en faut pour ne pas exposer sa réputation, ou ne pas provoquer une trop forte résistance.

(x:tte li('ue, produite par une communautc d’intérêt dans un abus, est de toutes les li{pjcs la plus naturelle et la plus difKcile à rompre. Elle se fait sans né{^ociation, elle se maintient sans corrcspondauce. Il n’y a point de chef, et tout suit la même impulsion. Tous les atomes du parti s'arran{;ent vers ce centre par une attraction commune.

Ceux qui composent cette lirue nese bSment pas à défendre les abus dont ils profitent : ils se portent éi^alement avec zèle à en défendre plusieurs dont ils iTe retirent aucun profit immédiat. Ils ont uu instinct qui pressent le dan^rer avant qu’il les mcnacepersoimellement. Ils sentent que tel abuS est une pièce de fortification pour tel autre.

Mais quel que soit un abus, un de ses caractères est d’avoir besoin de faux raisonnements pour se soutenir. Ainsi, l’iritcrêC de tous les confédérés sera de donner cours et activité aux so'^liismes, non-sculcmcnt à ceux dont Us peuvent tirer un service immédiat, mais à tous en général. Ce qui leur importe, c’est de tenir l'esprit humain dantf un état où il ne puisse pas distinguer le vrai du faux.

Le point le plus désirable pour l'intérêt privé des gouvernants, c’est l’admission d’un principe général, à l'aide duquel ils puissent donner aux abus une étcmlue illiinilée, sans craindre aticune opposition.

Il n’y a guère plus d'nn siècle qu'un principe de cette nature était en pleine vigueur, même en Angleterre, et qu’il y préparait l’asservissement de l'étal : je veux parler du principe de {'obéissance passive , ou de la non-tésistance, •

Ce principe fut fortement combattu par un petit nombre d’hommes éclairés : ils ouvrirent les yeux de la nation sur scs conséquences, et aujourd’hui il est décrié au point qu’il n’ose jtlus SC montrer. La même révolution <lans les idées sVsi faite dans une grande partie de l’Europe.

Le principe qui rapporte tout à VuùUté généraie réunit secrètement contre lui tous ceux qui ont quelque intérêt contraire au bien public.

S'ils n’osent pas l’attaquer de front, ils l’attaqtient, d'une manière indirecte, en cherchant à faire prévaloir l'autorité de la coutume ou des usages établis. Ils s'efforcent en toute occasion de représenter la pratique comme la seule mesure du bon, du vrai, de l'utile, comme la seule base solide sur laquelle on puisse s’appuyer. lU UC soutiendront pas, pcnt-ctre, que

CAUSES DES SOPUISMES.

tout ce qui est , est bien ^ mais iU dcfeodront la totalitë du système actuel, saus réserve et sans distinction , et réuniront leurs efforts pour placer les institutions abusives sous la protection des institutions salutaires. La coutume a suffi, diront-ils, pour nous jpiider jusqu'à présent. Pourquoi ne nous guiderait-elle pas toujours? Pourquoi aurait-on recours à une autre règle? Pourquoi lèverait-on cet étendard de rutilité géne'rale? Pourquoi la routine ne suffirait-elle pas pour conserver ce que la routine a fait? Si l'on veut tout soumettre à Texamen de la raison,

on va tout exposer. On ne sait cc qui restera, l/e principe de l'utilité sera donc représenté comme un principe dangereux.

Je me résume. Tant qu’il existera des institutions abusives que beaucoup d’individus sont intéressés à maintenir et à défendre, ils auront recours à des moyens sophistiques; et particulièrement ils SG feront une avant-garde de ces sophismes généraux qui rendent tout problématique en matière de législation, et qui tendent a exclure le raisonnement pour lui substituer l'autorité et la coutume *.

* En m’iKcnpant de cette partie des mannserSu de M. Bentham , je uressens que U plupart des lecteurs éprouveront ici un dégoût involontaire, et le rangeront parmi les détracteurs de l'esp^e humaine. S'il est vrai que chacun serve son intérêt privé, dauv tous les cas où on peut le bire impunément, il o’y a donc point de vertu parmi les hommes; et comme cet intérêt privé est, à pimieurs égards, dans une opposition constante k Fintérêt public, il s ensuit que la société n'csl qu'une maison de jeu ou chacun nhcrchc a jouer avec de* dé* pipés , et où les Joueurs m«lbeureux égorgeraient les joueurs heureux si lu force publiqne ne s'y opposait. RoussoNt a'u rien avancé de plus odieux contre la vie sociale.

La prééminence de l’ÎDlérét privé sur Finlérél public paraît en effet une proposition bien dure et bien aflligcante, mais il faut Liire attention i tout ccqui h restrcioi: i*L'auteur a justement observé que dans le plus grand nombre des cas, chaque imüvidu, en donnant la préfcrcuce à soa intérêt privé, conlribiuit plus efficarnnent au bien publie qnc s’il le clierchait direcletneilt. Chacun veut pourvoir à sa subsistance «sans s embarrasser si les autres ont leur ration, et ce soin individuel remplit infiniment mieux son objet que si tous voulaient se charger du soin de tout. Chaque négociant fait le commerce pour son intérêt privé, et lu lait aussi bien qu'il le ferait mal, s’il était eomluit par des vues de bit-aveilbuu’e gratuite envers le public. 2* Ceux mêmes qui ont un intérêt dans la conservation des abus , ont attaai un intérêt dans le bieu-êlre de Fêlât : ib venlent que les lois soient asset fortes pour réprimer les délits, que le gottvernemeot soit osscs puissant pour se mainieuir contre des eniicmU extérieurs; en sorte que s'ils sont mauvais citnyens, sous un certain rapport, ils seront bons citoyens à d'autres égards ; de là ce mélange de bien et de mal qui f*oostitoc si souvent ta moralité humaine. 3* La force de Fintérêt privé est mitigéedans presque tous les cas par quatre prinripes tutélaires , indépendamment des lois. Ces principes tutélaires sont la prudence, le désir de Festime, la bienveillance, U religion. La prudence nous fait sentir notre faiblesse et nous porte à chercher dans notre commerce avec nos semblables la ligne de motruirr rrtislnnct, c'csi-à-dire celle où DOS intérêts se concilient le mieux avec les leurs; nous le» ménageons pour en être métugés. Le désir de Festime est enrore une oalance de perle et de profit. La bienveillance s'élève plus haut ; elle jouit de son dévouement et de scs ucrifieet. Mais autant elle est couimune dans les relations privées, autant elle est rare dans les grands rapports politiques. La religion, quoiqu'elle paisse recevoir une di-

rection bien opposée au principe de Fuiilité, est le plus souvent d'accord avec la morale , et lui prête un nouvel appui.

Voilà les freins moraux qui ajoutent leur force à celle des lois pour tempérer i'iiitérct privé ; mais sa prééminence n'en est pas moins établie par toute l'histoire.

S'il en était autrement , il y aurait donc beaucoup de despotes qui auraient employé leur puissance à limiter Faulorilé absolue; beaucoup de satrapes qui auraient mieux aimé donneg à une nation des droits pemuineots qu'exercer euxmêinas une tyrannie passagère: beaucoup de prêtres , de* fousses religions qui auraient dévoilé punliquenient leurs impostures; beaucoup de jurisconsulte» qui auraient cherché à simplifier la procédure, é rendre la légithilion claire, certaine et fiicile; beaucoup de militaires qui auraient refusé de servir dans des guerres injustes et de cronlribucr à opprimer des peuples libres: beaucoup de courtisans qui auraient été les censeurs assidus des vices du prince ; beaucoup de colons qui auraient rejeté avec horreur la traite des nègres et travaillé à affranchir leurs escUves; beaucoup de nobles qui n' auraient pas voulu de privilèges aux d^ns du peuple, etc., etc.

^s ou' on connaît la eonsliiution d'un état et les intéréu qui prt'uomineal dans telle ou telle cUssc, il oe fout qu’une sagacité commune pour deviner une grande partie de son histoire.

Vous savez qu'à Rome, la nation était divisée en patriciens et en plébétenr : vous connaisser Fintérêt de ces deux ordres, vous pressentires les luttes qui doivent naître, et vous auticipcrcs l'arrivée du tyran qui doit les subjuguer Cous les drus.

Triste vérité, dira-i-on; déplorable révélation de lu nature bumainc! Je conviens qu elle n'a rien de flatteur pour Famour-propre, mais elle ne conduit ni à la misanthropie ni au découragement, puisqu'on voit que la plus grande partie des actions humaines est conduite innocemment et utilement par le seul intérêt privé, et que, duos la plupart des cas où il serait dangereux, il est contenu par les lois, par 1a prudence, par la bienveillance, par U religion. Qo'il y ait «les hommes puissant qui, au lieu de déirmrc les abus , ne s'appliquent qu’a les maintenir; qu'il y ait des corporations ou des classes dont Fexislcnee est attachée à des institutions malfiiisantcs, <'esl un grand mal sans doute; mais ce n est point un mal sans espoir. Sou remède est dans le progrès des lumières, et dans une Icgtslatioo qui, en s'éclairant, tend sans cesse à mettre plus d'harmonie entre l'in- Icrct public et les intérêts privés, v'^oyci sur la perfectibilité, Tmitesde législution, art. f'tie proipectivc , etc.

CAUSES DES SOPBISUES.

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