SECONDE CAUSE DES SOPHISMES. PRÉJUGÉS FONDÉS SUR UN INTÉRÊT SÉDUCTEUR
QUI AGIT A l’insu DE CELUI Qu’iL GOUVERNE.
Si notre intérêt influe sur nos actions, il li’ioflue pas moins sur notre entendement : maiâ celte influence n’est p^is toujours si manifeste dans le second cas que dans le premier. Un motif séducteur me porte à faire une mauvaise action que je reconnais pour telle : un motif séducteur me fait adopter une opinion erronée que je prends pour vraie. Il n’y a point de méprise d.ins le premier cas; il y a méprise dans le second. Mon entendement est dans un étal d’erreur.
Mais SC pcut-il que les motifs qui a{psscnt sans cesse sur l’esprit d’un homme, soient un secret pour lui-même?
Oui, certes, cela se peut. Rien de plus aise, rien de plus commun : disons plus, ce qui est rare, ce n'est pas de les i^orer, c’est de les connailrc.il en est de l’anatomie et de la physiologie <\e l’ame, si je puis parler ainsi, comme de l'anatomie et de la physiolo^^ic du corps. Il a aussi peu de personnes instruites dans l une e ces sciences que dans l'autre ; et même la science qui concerne les fonctions intellectuelles est bien moins étudiée que celle qui s’attache à ror{^anisation physique. La physiolo{pe du corps a ses difKcultéssans doute, mais ces diflicultcs sont bien peu de chose, si on les compare à celles qui s'élèvent de toutes parts our retarder nos pro^p'ès dans la physiolo(^ic e l'amc.
Entre deux individus placés dan.s un état d'intimité, chacun d'eux démêle mieux peutêtre les vrais motifs c|ui font a{pr son associé, qu’il ne pénètre les siens propres. Combien de femmes connaissent mieux le.s mouvements les plus cachés du cicur de leur mari, qu’elles ne se connaissent elles-mêmes !
Tout cela s'explique aisément. Nous avons an intérêt très-vif à bien discerner les motifs ui(TOUveriienl1es personnes dont nous dt'pciions plus ou moins pour le bonheur de notre vie.
Avons-nous le même intérêt à discerner nos propres motifs ? Non , cela ne mènerait à rien,
ni pour le profit , ni pour la jouissance. Au contraire, cet examen serait plus souvent une source de mortification que de satisfaction , même pour un individu dont la conduite morale est au niveau de la vertu commune : car un homme pervers esl forcé de se faire un masque pour lui-même comme pour les autres.
D’où vient donc que l'élude de nos >Tais motifs nous serait en (général désa^p'cable? Cest que dans la société, les motifs personnets sont consLiniment l'objet du blâme, ou du moins iU n’obtiennent presque jamais de l’approbation. Ou la réserve toute pour les motifs sociaux on demi-sociaux Ceux-ci coinpuscnt le fond de tous les panégyriques ; c’est par-là qu’on exalte tel ou tel caractère : c’est là ce qui concilie la faveur et l'admiration. Veut-on peindre des hommes estimables et admirables? toutes leurs actions sont attribuées à la bienveillance, à l'esprit public: rélü(>e de leur désintéressement esl dans toutes les bouches. Leur vie n’est qu’une suite de sacrifices de leur propre bonheur à celui des autres. Veut-on décrier un individu? veut-on lui enlever la ^ace et la fleur de .scs actions? on s’attache à leur controuver des motifs quilcurdonnentla teinte de réguïsme? il ne fait le bien que pour luimême , il n’a en vue que son propre avantage, et scs vertus spécieuses n'ont tout au plus que le mérite d’un calcul bien entendu.
D'aprèseette distribution de la louange morale , il s'ensuit qu’un individu ordinaire qui veut s'examiner ue près , ne tarde pas à s’apercevoir qu'il ii’^ a que la plus petite partie de scs actions qu’il puisse de bonne foi rapporter à ces motifs aimables, à ces principes exaltés, à ce dévouement généreux qui fait les belles ames : et bientôt il repousse avec répugnance un miroir qui, au lieu de lui présenter des traits radieux, ne lui uflre qu'une image de lui-même assez peu attrayante.
Il y aura sans doute à cet egard beaucoup de différence entre différents individus.
1* L'égoïste, c'est-à-dire l’homme qui en
t Vof. Traités df UgitLUion , chsp. 8, De t inffuence des motifs sur la grandeur de l'alarme, p. >33 de ce Tolome.