REPONSE AUX OBJECTIONS. I
nos intérêts à nos devoirs. — Pour exprimer des idées claires, U faudrait dire qu'il y a des intérêts de différents ordres, et que divers intérêts, dans certaines circonstances, sont incompatibles. La vertu est le sacrifice d'un intérêt moindre à un intérêt majeur, d'un intérêt momentané à un intérêt durable, d'un intérêt douteux à un intérêt certain. Toute idée de yertu qui ne dérive pas de cette notion ut aussi obscrure que le motif en est précaire.
Ceux qui, par accommodement, veulent distinguer la politique et la morale, assigner pour principe k la première l'utilité, à la seconde 1a justice, n annoncent «pic des idées confuses. Toute la différence qu’il y a entre la politique et la morale, c'est que l’une dirige les opérations desgouvemements, l’autre dirige les procédés des individus; mais leur objet commun, c'est le bonheur. Ce qiii est politiquement bon ne saurait être moralement mauvais, à moins que les règles d'aritliinétique , qui sont vraies pour les grands nombres, ne soient fausses pour les petits.
On peut faire du mal en croyant suivre le principe de F utidté. Un esprit faible et borné se trompe en ne prenant en considération qu'une petite partie des biens et des maux. Un homme passionné se trompe en mettant une importance extrême à un bien qui lui dérobe la vue de tous les inconvénients. Ce qui constitue le méchant, c’est l'habitude de plaitin nuisibles aux autres; et cela même suppose l’absence de plusieurs espèces de plaisirs. Mais on ne doit pas rejeter sur le principe les fautes qui lui sont contraires, et que lui seul peut servir à rectifier. Si un homme calcule mal , cc n'est pas l'arilhmébque qui est en défaut, c'est luimême. Si les reproenes qu’on fait à Machiavel sont fondés, ses erreurs ne viennent pas d'avoir consulté le principe de FiitiUté, mais d'en avoir fait des applications fausses. L'auteur de V Anti^Machiavel l’a bien senti. Il réfute le Prince f en faisant voir (}ue ses maximes sont funestes, et que la mauvaise foi est une mauvaise politique.
Ceux qui, d’après la lecture des Offices de Cicéron, et des moralistes platoniciens, ont une notion confuse de rutile, comme opposé k Vhonndtef citent souvent le mot d'Âristide sur le projet dont Thcmistocle n’avait voulu s'ouvrir qu’à lui seul. » Le projet <ie Thémis- » tocle est très^vanta^eux , dit Aristide au • peuple assemblé, mais i7 est très-injuste. » On croit voir là une opposition décidée entre Tutile et le juste ; on se trompe : ce n’est qu'une comparaison de biens et de maux. Injuste est un terme nui présente la collection de tous les maux résultant d'une situation où les hommes
f Cette aneedole ne vaut la peine ê'étreeii«fe,quepoar ccUircir le %rn% dei mots, car sa faussrtc est <léim>ntr<!c fKoya. lU4lbrt, //ùf. de Ui Grixe.J Plutarque, qui vou-
ne peuvent plus se fier les uns anx autres. Aristide aurait pu dire : ■ Le projet de Théraistocle » serait utile pour un moment et nuisible pour a des siècles : ce qu'il nous donne n'est rien a en comparaison ae ce qu’il nous bte *. •
Ce principe de Futilitéy dira-t-on, n'est que le renouvellement de l'épicuréisme ; or, on sait les ravages que cette doctrine fit dans les meeurt; clic fut toujours celle des hommes les plus coi^ rompus.
Épicure, il est vrai, a seul, parmi les anciens , le mérite d’avoir connu la véritable source de la morale ; mais supposer que sa doctrine prête aux conséquences qu'on lui impute, c’est supposer que le bonheur peut être ennemi du Doiiheur même. Sic preesentibus utaris voluptatibus ut futuris non noceas. Sénècpie est ici u'accord avec Épicurc : et que peut-on désirer de plus pour les mœurs, que le retranefaement de tout plaisir nuisible à soi-même ou aux autres ? Or , cela meme n'est-ce pas le principe de Futilitd?
• Mais, dira-t-on encore, chacun se con-
■ stitue juge de son utilité; toute obligation M cessera donc quand on croira n’y plus voir
■ son intérêt. »
Chacun se constitue juge de son utilité ; cela est et cela doit être; autrement l'homme ne serait pas un agent raisonnable : celui qui n'est pas juge de ce qui lui convient est moins qu'un enfant, c’est un idiot. L'obligation qui enchaîne les hommes à leurs engagements, n’est autre chose que le sentiment d'un intérêt d'une classe supérieure qui l'emporte sur un intérêt subordonné. On ne tient pas les hommes uniquement par l’utilité particulière de tel ou tel engagement ; mais dans les cas où l'engagement devient onéreux à l’une des parties, on les tient encore par l'utilité générale des engagements , par la confiance que chaque homme éclairé veut inspirer pour sa parole, afin d’être considéré comme homme de foi, et de jouir des avantages attaches à la probité et à l'estime. n est pas l'engagement qui constitue rubligation par lui-même ; car il y a des engagements nuis, il y en a d’illégitimes. Pourquoi? parce qu’on les considère comme nuisibles. C'est donc l'utilité du contrat qui en fait la force.
On peut réduire aisément à un calcul de biens et de maux tous les actes de la vertu la plus exaltée. Ce n’est ni l’avilir ni l'af^iblir que de la représenter comme un effet de la raison, et de l'expliquer d’une manière intelligible et simple.
Voyes dans quel cercle on se jette quand on no veut pas reconnaître le principe de l'utilité. — Je aois tenir ma promesse. Pourquoi ?
Uil honorer le* Athénien* , sorait été bien «nl»*rT*»*é de concilier mec ce noble scotlmeDl de jtutkc la plu* grande partie de leur hutoire.
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l8 REPONSE AVX OBJECTIONS.
parce qae ma corucience me le prescrit. Comment savea-voDs qoe votre conscience vous le prescrit? parce qoe j’en ai le sentiment intime. Pourquoi deres-vous obéir à votre conscience? parce que Dien est l’auteur de ma nature , et qu’obéir è ma conscience c'est obéir à Dieu. Pourquoi devez-vous obéir à Dieu ? parce que c’est mon premier devoir. Comment le savezvous ? parce que ma conscience me le dit, etc. Voilà le cercle étemel d’où l'on ne sort jamais ; voilà la source des upinUtrelës et des invincibles erreurs. Car si Von juçe de tout par le sentiment, il n’y a plus moyen de distin^picr entre les injonctions d'une conscience éclairée et celles d'une conscience aveugle. Tous les persécuteurs ont le même titre. Tous les fanatiques ont le même droit.
Si vous voulez rejeter le principe de F utilité , parce qu’on peut l'appliquer mal, qu’e$l-ce que vous lui substituerez? Quelle règle avez-vous trouvée dont on ne puisse pas abuser? où est cette boussole infaillible ?
Loi sul)Stitucrez-roiis quelque principe despotique qui ordonne aux hommes d'agir de telle et telle manière, sans savoir pourquoi, par pure obéissance ?
Lui substituerez-vous quelque principe anarebique et capricieux , uniquement fondé sur vos sentiments intimes et particuliers ?
Dans ce cas, quels sont les motifs que vous présenterez aux hommes pour les déterminer à vous suivre? seront-ils indépendants de leur intérêt? S’ils ne s'accordent pas avec vous, comment raisonnerez-vous aven eux, comment parviendrez-vons à les concilier? Où ritereivous tontes lek sectes, toutes les opinions, toutes les contradictions quicouvrcntle monde, sinon au tribunal de rinterêt commun?
Les plus opiniâtres adversaires du principe de rutilîtésontccux qui se fondent sur ce qu'ils appellent le principe religieux. Ils professent de prendre la volonté de Dieu pour règle unique du bien et du mal. C'est la seule règle, disentils, qui ait tous les caractères requis, qui soit infaillible, universelle, souveraine, etc.
Je réponds que le principe religieux n’est point un principe distinct ; c’est l’un ou l’autre de ceux dont nous avons parlé qni $c présente sous une antre forme. Ce qu'on appelle la volonté de Dieu ne peut être que sa volonté présumée, vu que Dieu ne s’explique point à nous par des actes immédiats cl des révélations particulières. Or, comment un homme pre-
sume-uU la volonté de Dieu? D’après U sienne propre, (b-, sa volonté particulière est toujours dirigée par l'un des trois principes susdits. Comment savez-vous que Dieu ne veut pas telle ou telle chose? ■ C’est qu'elle serait » prejudiciable au bonheur des hommes, ré-
• pond le partisan de Tutilité. — > C’est qu’elle ■ renferme un plaisir grossier et sensuel, que « Dieu réprouve, répond l'ascétique.— -Cest « parce qu’elle blesse la conscience, qu’elle
• est contraire aux sentiments naturels, et » <|u’on doit 1a détester sans se permettre de
• 1 examiner : ■ tel est le langage de l’antipathie.
Mais la révélation, dira-t-oo, est l’expression directe de la volonté de Dien. 11 n’y a rien là d'arbitraire. C’est un guide qui doit l’emporter sur tout raisonnement humain.
Je ne répondrai pas indirectement que la révélation n'est point universelle ; que parmi les peuples chrétiens mêmes, lieaucoup d’individus ne l'admettent pas, et qu’il faut bien qiiclque principe commun de raisonnement entre tous les hommes : mais je dis que la révélation n'est point un système de politique ni de morale ; que tous ses préceptes ont besoin d’être expliqués, modifiés, limités les uns par les autres; <^ue pris dans le sens littéral, ils bonleverseraieot le monde , anéantiraient la défense de soi-même, l’industrie, le commerce, les attachements réciproques ; que l’histoire ecclésiastique est une preuve incontestable des maux anreux qui ont résulté de maximes religieuses mal entendues.
Quelle différence entre les théologiens protestants et les catholiques, entre les modernes et les anciens! I41 morale évangélique de Palej n’est pas la morale évangélique de Nicole. Celle des jansénistes n'était j>as celle des jésuites. Les interprètes de l’Écriture se divisent eux-mêmes en trois classes. Les uns ont pour règle de critique le principe de l’utilité; les antres suiventTascctisme ; d'autres encore suivent les impressions confuses de sympathie etd’antipalhie. Les premiers, bien loin d’exclure les plaisirs , nous les donnent en preuve de la üonté de Dieu. Les ascétiques en sout ennemis mortels : s'ils les permettent, ce n’est jamais pour eux-roémes, mais en vue d’un certain but nécessaire. Les derniers lesapprouvent ou les condamnent, selon leur fantaisie, sans être déterminés par la considération de leurs conséquences. La révélation n'est donc pas un principe à part. On ne peut donner ce nom qu'à ce qui n’a pas besoin d’être prouvé, et qui sert à prouver tout le reste.