SUR PIERRE NICOLE
CLBIiC TOlfSUEÎ , BACBBLIBH MU TRioLOGIK y
Né il Chartres , le 19 octobre i6a5 ; mort k Paris , le 16 noTembre iSgS^
Paami les grands écrivains de Técole de Port- Rojal qui ont achevé de polir et de fixer la langue française , il en est de si éminens dans Thistoire ciyile et religieuse , de si remarquables par leur beau caractère , par le mérite des pensées et par celui du style , que leur mémoire inspire toujours un vif intérêt, et que leurs chefs-d'œuvre semblent devoir passer k la postérité la plus reculée. Tels sont Amauld et Nicole, Pascal et Racine, Quesnel et Duguet. Nicole brille surtout comme un habile penseur , un profond logicien et un excellent moraliste.
S'il y eut jamais un catholique savant et pieux , doux, humble et même timide, cefiitlui sans doute. Il fut néanmoins, comme tant d'autres vénérés personnages, persécuté long-tems par les jésuites , au nom du pape et du roi , sous le frivole et houteux prétexte de violenter les consciences , de punir et d'étouffer une hérésie.
S^o OEUVRES
D^ailleurs cette hérésie était la plus imaginaire; «lie consistait a réclamer la liberté d^opinion stir le fait de Jarisénius , fait étranger au dépôt de la foi, et de la nature de ceux que le simple bon sens, k tradition, Tusage avaient toujours permis d^eiÈ" miner et toujours expressément dispensé de croire. Ainsi, dans une question superflue, la sincérité, la liberté catholique et canonique étaient flétrio du nom de secte réprouvée et du nom de schisme, quoiqu^on eut des deux partslamême profession de foi et les mêmes pasteurs; en un mot, quoiqu*il fut bien avéré que , dans les victimes de cette persécution, Tunique tort était de penser autrement que les jésuites. Ce tort et cette punition sont des phénomènes auxquels il ne faudrait pas vouloir nous ramener.
INicole a écrit ses ouvrages quelquefois en latin, mais le plus souvent en français , et toujours sans vouloir cire nommé. L'abbé Goujct, son biographe, en a donne le catalogue. Ce qui les distingue et les fait rechercher , ce ne sont point les richesses d'une iifiagination brillante et fleurie ; c'est Timportance du sujet, la pureté du style jointe à !•< profondeur des pensées et Tclévation dessentimeiK c'est une érudition sûre , non moins étendue que variée; c'est une méthode lumineuse , une logiqui" entrahiantc , une rare connaissance du cœur bumain, une niodcnition constante, une modestie saa< équivoque , ime charité sans distinction de pcr50i>nés, enfin une doctrine conforme aux maximes It^
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plus exactes de la raison et de la religion catholique.
Il était fils d*un avocat exerçant sa profession à Chartres, et sortait d*une famîUe de judicature distinguée dans cette ville depuis deux siècles. Une fortune, aisëe avait permis k cet avocat de se livrer particulièrement aux belles-lettres , et de s'exercer dans Part des vers. !Nous avons de lui une traduc-
tion des Déclamations de QnintiUen , la seule .qui existe en langue française. 11 n'eut rien de plus h cœur -que de voir son fils expliquer , lire et méditer les auteurs classiques grecs , latins^ italiens , espagnols 9 en vers et en prose. Le jeune Nicole réussit aisément dans ce genre d'étude ; il en fut presque sans cesse occupé Jusqu'à la fin de sa dixseptième année. Il se. familiarisa surtout avec Cicé* ron, Tcrenceet Plante, et acquit par- là une facilité singulière à écrire en latin aussi purement , aussi élégamment, ou le moins mal, si Ton veut^ qu'il nous soit possible de le faire. On convient qu'il rivalise dans ce genre avec les plus renommés de tous les latinistes modernes.
Ces travaux assidus ne l'empêchaient pas de s'appliquer a la religion, et delà pratiquer cavec zèle, Il s'affligeait, comme chrétien, de voir son père adonné h la composition de vers frivoles et même li cencieiix. 11 osait lui faire sur ce sujet des représentations franches et respectueuses. Dans la suite, il se donna beaucoup de soins pour dérober h la postérité, qui ne s'en est guère souciée^ les poésies amouui. 4i
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renses d*un Qaude Nkole, s<m cousin, dont ou t un recueil de vers firauçais presque ignore. Destiné à être im jour prêtre et docteur, Picote . yint, en 164^, suiyre dans la capitale du royaume le cours ordinaire de philosophie. Il fat tonsuré et pourvu d*un petit bénéfice ^mple qu^il a gardé presque jusqu^k la fin de ses jours y maïs qui lui fin généralement plus onéreux qu^utile.
£0 1644 9 il commença y dans les écoles de So^ bonne, son cours de théologie, sous le professeur de Sainte-Beuve, Tun des soixante-dix docteurs qui, eh i656, renoncèrent k leur état plutôt que de consentir k la fameuse censure contre Amauid. En même tems Nicole apprenait l'hébreu , et lisait la Bible dans les textes originaux; il étudia lesouyrages des pères, et particulièrement de saint Augustin et.de saint Thomas. Il devenait ainsi^ comme Amauid, partisan de leurs doctrines sur TimpeDetrablc mystère des opérations de la grâce , et il y • révoltait dans soii esprit contre le nouveau sysiciue du jésuite Molina. On le reçut, en 1649^ bachelier en théologie, après qu'il eut défendu avec hoaneur des tlièses sur la Béatitude , la Trinité ei U Grâce. ^
Il avait deux tantes religieuses k Port-Royal des- Champs, il xillait souvent les visiter, et recevait les avis de leurs pieux directeurs. Déjà il donnait une partie de son tems aux petites écoles de Port- Royal de Paris , où Ton instruisait des jeunes gens dans les belles-lettres et dans une piété solide. Cesi
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peiir eux qu^il eomposft VEpïgrammatwn Deleoeus, si fort critiqué par le P. VaVasseur. Les jésuites ayant troublé ces écoles par des ordres arbitraires qn^ils obteïiaient aisément, elles furent divisées et transférées , partie aux Granges près de Port-Kojral-desCfaampsy partie end^àtitres hameaux #u villages , ov de nouveauix ordres^ arbitrcdres en opérèrent bientôt VentièredissolûtiM.
Dans le même tems., les jésuites troublaient autoi la Sorbonne avec les cinq fameuses propoisitions. Tout cela dégoûtait Nicole de ses premiers desseins ; quoique bien préparé k sa licence , il y re* nonça ainsi (][ii*au^ doctorat, et resta simple clerc toute sa vie, afin de se consetrer eu paix et en liberté de conscience. Ainsi, en poursuivant sous la bannière jésuitique des fentômes d*hérésie, oft écartait, comme on continue k le faire, du ministère de la religion les sujets* les plus édifians et les plus, habiles. .
Nicole , résolu k servir TEglise , continua de demeurer auprè» de Port-Royal. G'Cst Ik qu^il tra^ vailla, de concert avec Amauld,. k* corriger et compléter le livre si connu depuis, sous le nom de Lagique\>n Art de penser. C*est Ik , et dans certains asiles secrets k Paris, auprès de Paris ^. que, retiré atec Amauld, pour échapper k la persécution, il composa tant d*ouvrages qui eurent presque toujours de grands succès , et furent souvent réim*^ primés et traduits.'
Il goûta quelque tems les douceurs de la Gément IX ; mais elle avait été conclue à Tinsu d» jésuites. Elle donnait la paix sans faire triompher les jésuites ; il fut donc impossible de les y soumet* une. En 1679 ^ époque de la mort de la princesse 4e Longueville, qui protégeait Nicole, Amauldet lesi religieuses de Port-Royal j les jésuites repriraii ouvertement leurs hostilités coïxtre ce qu^ils appelaient une hérésie invisible , et pour mieux entraîner Louis XIV, une cabale et Une faction politique. jNicole, qui avait dévoUé leurs intrigues et leur morale perverse , . qui prêta ensuite sa plume a deux évoques , pour faire connaître au pape certains excès de relâchement qu^on n^avait pas condamnés jusque^ië,, e\it à craindre les ordres arbitraires d*emprisonnement ou d*exil qu^on décernait 30US prétexte de punir Terreur et le soupçon d'erreur contre la foi. Il se mit donc en voyage ; il séjourna, il erra près de deux années , eu Flandre, dans le B^abant , dans TÉtat de Liège et dans If duché de Luxembourg. Il eut ainsi des occasiooi de s'entretenir avec son ami Arnauld , réfugie comme lui, et qui le priait de continuer leur iunvcente guerre de plume. Nicole, cette fois, refusa constamment de s^y prêter. Il fit plus; se soumettant au régiu^e d'alors, suivant lequel un Français auteur, même anonyme, d'écrits improuvés par les jésuites , ne pouvait pas résider en sa patrie . sans la permission des jésuites et de M. de Harlav.
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archevêque de Paris , leur complaisant organe S il écrivit h cet archevêque pour lui déclarer son ëloignement de toute contestation, sa résolution de se tenir à V écart des bruits , des discours et des ctffairesy afin dé^er tout ce qui pourrait donner de la peine au prélat, et rendra indigne de ses bienfaits.
La • nouvelle s*en répandit , et , à Texceptioii d*Arnauld9. si constamment doux et modéré , les amis de Nicole Taccusèrent d^exccs de faiblesse , d'abandon, et même d'abjuration de la vérité. Ces reproches Taffligèrent et Tagit^rent beaucoup. Il nia tout changement dans ses opinions, et donna de sa nouvelle conduite dés motifs et des explica-* lions qu'on trouve en substance dans le recueil de ses lettres^ il les développa même dans une j4po-
^ Ce prdat courtisan ëtait |outenu par les jt^saîtes , maigre aai maayMset moçurt , et il soatenait lea jëtoites maigre l^ar tarbulence et leur morale corrompue. Comme eux , il gouTcmait les âmes par lettres-decachet; il croyait, sans doilte , ayoir sur les bîçns temporels de son diocèse une'autoritiS fort suJK^rieure ii celle des lois et du roi. Dans une <fdi« tioQ qa^il donna des ftaMt Synodaux de Paris, Tant«{8 dans sa préface comme des traits de religion et cPantique vertu f il oia imprimer ce texte absurde et intoWrable d^Ètiennc Poncher, Tun de ms prédcfcessenrs : « Nous déclarons que nout disposerons de ( tels ) rerenus de tous lea i> j>ënëfices de notre diocèse , maigre les ordonnances du roi, qui ne peu- » vent pas d<ftruire une coutume raisonnable et prescrite ; et il y a pour w cela des raisons. JYon ohstantihus régis ordinationihus , qua con» V tuetudinem rationabilem prmsoriplam toUere non pàssuntf et ex M causa* M On peut voir encore ce texte monstrueux donne pour leçois dans plus d'un bréviaire in dix-huitième siècle , et page Sg de Fédition in*4' des mêmes statuts , publiiSe en 1 777 par Tarchevéque Ghr. de Beaufnont.
hgi^ de plus de deux ceuti pages , imprimée en
Cependani sa lettre h Tarchevèqne loi procnn d^abord k permission de revenir en France , et puis de vivre k Chartres , et biemôt h Paris même, où il s'établit dbns le iaubourg Saint- Marceao, derrière Thospice de lu Pitié ^ dans nue maison appartenant h des religieuses qu*ou appelait 'diria Crèche^ Lk, il vécut encore quinze années dansb retraite, Tétude et la prière, composant des livrrs sur la morale et sur la religion, mais presque étrangers U toutes les intrigues et h la domination do jésuites .
Parmi les écrits si nombreux de Nicole , écriK dogmatiques, kistoriques ou apologétiques, concernant les disputes sur la grâce, nous ne citerons q\ie les pins retnarquables , ceux qui sont encorr aujo\uHl'liui nîcherchés pour les laits, pour la logique ou pour le style, ou qui font voir le caraclrrr tout paciKqiie de Tautcur. Ce sont : i*" sa traduction latine des Lettf^es Pn)ifinciales , sous le nom do U'endrock f accompagnée de notes, de commentaires et de dissertations. Klle fut publiée eo iVaugais, avec une version fran<;aise, par M^^'df Joneoux. On sait d'ailleurs que Nicole et AniaulJ l\nTnt les conseils et les réviseurs de Pascal, dauj lai composition des immortelles ProvtncifiUs. In P. Kabri, jésuite, sons le nom de Stubr-tH^i. roptuulit h INicole. Stubrock fut mis h Piiidex a Roni<*. el Ions les nioiivemens des jésuites pour v 'jir^
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mettre la yersîon , les uotes * les dissertatious y les commentaires de Weûdrôck^ ilrrent inutiles; ii*" les Imaginaires ou Lettres sur V Hérésie Imaginaire^ où il représente la querelle du jansénisme comme frivole et ridicule, employant tour-a-tour Thistoire, la raison et Tironie, sans atteindre a la perfection des chets-d^œuvre de Pascal; mais on peut écrire utilement et agréablement , sans égaler les PrtH^m* ciales; 3* Traité de la Foi humaine aux jugemens de rÉglise sur les'faiits non-révélés. Cet ouvrage, est regfirdé comme un chef-d^œuvre de science et de logique : il a été réimprimé plusieurs fois; 4" Yjépologie des Religieuses de Port -Royal; 5"* divers écrits sur la Grâce Générale, recueillis en lyiS) en deux volumes. Cette grâce générale était un système particulier imaginé par Nicole en esprit de conciliation, pour apaiser les disputes sur la grâce efficace, et modérer par des expressions favorables ce qui gênait quelques personnes dans rÉcriture-Sainte et dans les ouvrages de saint Augustin. C'est sur quoi Tauteur fut vivement combattu par plusieurs théologiens qu'il tàctia de réfuter.
Il fut plus heureux dans ses Mémoires et ses autres écrits, pour les curés de Paris, pour ceux de Rouen et pour des évéques, contre la morale corrompue des jésuites.
On lira toujours parmi les chrétiens : i"* son grand et célèbre ouvrage de la Perpétuité de la Foi de V Église sur V Eucharistie, composé en so-
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ciëlé ' avec Arnauld/mais dont Micolc fut le principal auteur , et dont il voulut absolument laisicr tout rhonueur h son illustre ami ; a*" les Préjufii légitimes contre les Cahinistes y 3° son livre intitule les Prétendus réformés convaincus tie schismt; 4" Texcellent Traité de l'Unité de F Église. Co deux derniers ouvrages sont des réponses fort importantes aux ministres Claude , Jurieu , etc. Au milieu des scandales des quiétistes , Nicole ne demeura pas oibif. Lorsque Desmarais de Saiut-Sorlin, qu^on appelait le meilleur poète qu^il y eû( parmi les fous, et le plus visionnaire des poètes et des romanciers, lorsque ce rêveur, quictiste déréglé , soutenu des jésuites et de Tarchevêque de Paris , proposa dans ses livres , avec approbation et privilège, une armée de i44?^^^ victimes , pour combattre les hérétiques de Port-Royal, et leur prétendue armée de \/\^^i}0o soldats, Nicole f crivil l(îs Visionnaires^ ou seconde partie €U*s Lettm sur V Hérésie imaginaire. Les poctes dramatique^ et les romanciers y sont traités iY empoisonneurs
* On n rit<î la Bihliothiujue de lUchelet , pour (]ift|>iitrr au (ioHr^' Ariiaiild toute participution h Ponvragc de la Perpétuité de U fconnidt'n: sunii la dcdicacc. f^ie de Bossuct , tome I , page q(>8. Al'* ' de Tabbc Lcclerc , auteur de cette nil>liot)iè(jne pr^tirndur de Rti brif t . noiiH pn:r<>roii» Topinion comiimne et U tradition plus ancimnr et intraie. I/auteur de cette /''/V; dr liossuet convient que Ni<-olr rui 3^ eoop('rat4!iirH daoH Touvra^e dont il b^agit. Sont doute , le priDri{Ml ■=: celui qui vécut h\ long-tein» coinmenial et conieil de Nicole, iirnfLnt ']■•■ ronvrage kc <-onipo»Ait , et dont le nom fut mil en t^te du lirrr . j I * htante prière de Nicole, qui ne mentait ])oint et nVntrnit dan» litiiK*- »ongeii de pernonne.
publics. Racine fut irrité de cette ussertîon si vive et si générale ) beaucoup trop platonique. Quoique élève de Port-Royal , il écrivit contre les Visionrnoires les deux lettres fort piquantes que nous avons dans ses œuvres , avec des réfutations par Tacadémicieu Dubois et par Tingénieux Barbier d^Aucourt. En 1694 et 1695, Nicole vint au secours de Bossuety qui défendait les vrais piîucipeSi dans la dispute sur le livre de Fénélon des Mcuvimes des Saints , et il publia la seconde édition de son excellent Traité de F Oraison ou de la Prière, et sa RéfijUaiion des principales erreurs des Quiétistes.
Voltaire a dit des Essais de Monde de Ificole : « Ils sont utiles au genre humain ; ils ne périront » pas. Le chapitre surtout dès moyens de conser^ » {^er la paix a^ec les hommes est un chef-d*œuvre » auquel on ne trouve rien d*égal en ce genre dans » Tantiquité. »
Le tems a confirmé cet éloge ; seulement il faut observer que nous avons de Nicole six volumes di Essais de Morale, et un traité en vingt-six cha-pitres sur les moyens de conserver la paix avec les hommes. Il a publié aussi , comme une continuation de ces mêmes Essais^ quatre volumes de Réflexions Morales sur les Epîtres et les Evangiles de Tannée ; on n*a rien dans ce genre qui soit mieux pense, mieux écrit et surtout aussi-profond. Nicole a laissé encore d'autres oeuvres j imprimées après
sa mort y savoir : ses Instructions sur le Symbole,, m. 49
«6o OeUVRKft
sur le premier article du Décalogue^ sur rOriiison Dominicftle et d^nntres pnères de risglisc;, cnliu, snr les Sacrenfeni'; elles sont toutes gchiémicniciii estimes.
PIN DU TOMK TBOISIKWIK,
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