I. Dans Péditioa de 1669 : c a^eo et garçoo
porter ceci à ma bonne amie. » Ésope Talla donner à nne petite chienne qoi étoit les délices de son mattre. Xan^ tus, de retour, ne manqua pas de demander des nouvelles de son présent, et si on Tavoit trouvé bon. Sa femme ne comprenoit rien à ce langage; on fit venir Ésope pour Téclaircir. Xantus, qui ne cherchoit qu'un prétexte pour le faire battre, lui demanda s*il ne lui avoit pas dit expressément : « Va-t'en porter de ma part ces (lîandises à ma bonne amie. » Ésope répondit^ là-dessus que la bonne amie n'étoit pas la femme, qui, pour la aomdre parole, menaçoit de faire un divorce : c'étoit la cUenne , qui enduroit tout , et qui revenoit faire caresses après qu'on Tavoit battue. Le philosophe demeura ooQit ; mais sa femme entra dans une telle colère qu'elle se retira d'avec lui. Il n'j eut parent ni ami par qui Xantus ne lui fit parler, sans que les raisons ni les prières j gagna3sent rien. Ésope s'avisa d'un stratagème. Il adieta force gibier, comme pour une noce considérable, et fit tant qu'il fut rencontré par un des domestiques de la mattresse. Celui-ci lui demanda pourquoi tant d'apprêts. Ésope lui dit que son mattre, ne pouvant obliger sa femme de revenir, en alloit épouser une autre. AnisitM que la dame sut cette nouvelle, elle retourna AeL son mari, par esprit de contradiction ou par jalousie. Ce ne fut pas sans la garder bonne à Ésope, qui tous les jours faisoit de nouvelles pièces à son mattre, et tous les jours se sanvoit du châtiment par quelque tnit de subtilité. Il n'étoit pas possible au philosophe de le confondre.
Un certain jour de marché, Xantus, qui avoit dessein de régaler quelques-uns de ses amis, lui commanda d'adieter ce qu'A 7 auroit de meilleur, et rien autre
I. Bépandoit, dans réditkm de 1668 in-4« et dans la réimpreftiou de i7»9.
chose. « Je t'apprendrai, dit en soi-même le Phrygien, à spécifier ce qne tu souhaites, sans t'en remettre à la discrétion d'un esclave. » U n'acheta que des langues, lesquelles il fit accommoder à toutes les sauces : l'eatrée, le second, l'entremets, tout ne fut que langues. Les conviés louèrent d'abord le choix de ce mets ; à la fin ils s'en dégoûtèrent. «Ne t'ai-je pas commandé, dit Xantns, d'acheter ce qu'il y auroit de meilleur? — Et qu'y a-t-il de meiUeur que la langue ? reprit Ésope. C'est le Ken de la vie civile, la clef des sciences, l'organe de la vérité et de la raison : par elle on bâtit les viUes et on les police; on instruit, on persuade, on règne dans les assemblées; on s'acquitte du premier de tous les devoirs, qui est de louer les Dieux. — Eh bien ! dit Xantus, qui prétendoît l'attraper, achète-moi demain ce qui est de pire : ces mêmes personnes viendront chez moi ; et je veux di* versifier. »
Le lendemain Ésope ne fit * servir que le même mets, disant que la langue est la pire chose qui soit au monde. « C'est la mère de tous débats, la nourrice des procès, la source des divisions et des guerres. Si Ton dit^ qu'dle est Torgane de la vérité, c'est aussi celui de l'erreur, et qui pis est, de la calomnie. Par elle on détruit les villes, on persuade de méchantes choses. ^ d'un côté elle looe les Dieux, de l'autre elle profère des blasphèmes* contre
I. Vm-4^ de 1668 et là réimprestion de 1799 portent : c ne fil encore serrir. 1 Encore ne fe trouTe dans aocnne autre des éditioos du dix-septième siècle, ni dans celle de Londres 1708; Crapdety Walckenaer et tous les éditeurs modernes l'ont conserré.
a. c Si on dit, 1 dans rin-4o de 1668, dans la réimpression de 1719 et dans le texte de Walckenaer.
3^ Dans les deux éditions de 1668, in-40 et in-ia, on lit : t romit des blasphèmes!. Dans la contrefaçon in-ia de 1668, dans Tédition de 1669, dans celle de Londres 1708, il y a, comme dans le texte de 1678, que nous suivons : c profière des blasphèmes. »
VIE D'ÉSOPZ. 39
leur paissance. » Quelqu'un de la compagnie dit à Xantus que véritablement ce valet lui étoit fort nécessaire ; car il nvoit le mieux du monde exercer la patience d'un philosophe. « De quoi vous mettez- vous en peiAe? » reprit Ésope, m Et trouvennoi, dit Xantus, un homme qui ne se mette en peine de rien. »
Ésope alla le lendemain sur la place 9 et voyant un paysan qui regardoit toutes choses avec la froideur et rindifférence d'une statue, il amena ce paysan au logis : « Voilà, dit-41 à Xantus, l'homme sans souci que vous demandez. » Xantus commanda à sa femme de faire chauffer de l'eau, de la mettre dans un bassin, puis de laver dle-méme les pieds de son nouvel h6te. Le paysan la laissa &ire, quoiqu'il sût fort bien qu'il ne méritoit pas cet honneur; mais il disoit en lui-même : « C'est peuv-étre la coutume d'en user ainsi. » On le fit asseoir au haut bout; il prit sa place sans cérémonie. Pendant le r^s, Xantus ne fit autre chose que blâmer son cuisinier; rien ne lui jJaisoit : ce qui étoit doux, il le trouvoit trop salé; et ce qui étoit trop salé, il le trouvoit doux. L'homme sans souci le laissoit dire, et mangeoit de toutes ses dents. Au dessert on mit sur la table un gâteau que la femme du philosophe avoit fait; Xantus le trouva mauvais, quoi* qu'il f(kt trés-bon : « Voilà, dit-il, la pâtisserie la plus méchante que j'aie jamais mangée; il faut brûler l'ouvrière, car elle ne fera de sa vie rien qui vaille : qu'on apporte des fagots. — Attendez, dit le paysan; je m'en vais quérir ma femme : on ne fera qu'un bûcher pour toutes les deux. » Ce dernier trait désarçonna le philosophe, et lui ôta l'espérance de jamais attraper le Phrygien.
Or ce n'étoit pas seulement avec son mattre qu'Ésope trouvoit occasion de rire et de dire de bons mots. Xantus l'avoit envoyé en certain endroit : il rencontra en chemin le magistrat, qui lui demanda où il alloit. Soit
4o VIE D'ÉSOPB.
qm'ÉBope fot distraU, ou pour une autre raison, il répcmdit qu'il n'en savoit rien. Le magistrat, tenant à mépris et irrévérence cette réponse, le fit mener en prison. Gomme les huissiers le conduisoient : « Ne Yojrei-vo«s pas, dit-il, que j'ai très-bien répondu? Savds^je qa*(m me feroit aller où je vas * ?» Le magistrat le fit relâcher, et trouva Xantus heureux d'avoir un esclave si jHem d*eq>rit.
Xantus, de sa part, voyoit par là de quelle importanof il lui étoit de ne point afiranchir Esope, et combien h possession d'un tel esclave lui faisoit d'honneur. Même un jour, faisant la débauche avec ses disciples, Ésope, qui les servoit, vit que les fumées leur échaufibient d€}è la cervelle, aussi bien au mahre* qu'aux écdiers. « Lt débaudie de vin, leur dit-il, a trois degrés : le premi», de volupté; le second, d'ivrognerie; le troisième, de fureur. » On se moqua de son observation, et on continua de vider les pots. Xantus s'en donna jusqu'à * perdre It raison, et à se vanter qu'il boiroit la mer. Cela fit rire la compagnie. Xantus soutint ce qu'il avoit dit, gagea m maison qu'il boiroit la mer toute entière^ ; et pour assurance de la gageure, il déposa l'anneau qu'il avoit ao doigt.
Le jour suivant, que les vapeurs de Bacchus furent dissipées, Xantus fut extrêmement surpris de ne plus trouver son anneau, lequel il tenoit fort cher. Ésope hn dit qu'il étoit perdu, et que sa maison T étoit aussi par h
I . L'édition de Londres 170S porte : «je Tais, » reproduit par k plupart des éditions modernes.
a. c Aux maîtres, » au pluriel, dans Tédition de 1669.